Suite à la mort de ses parents, Sally a décidé qu'elle haïssait par dessus tout l'avion en tant que moyen de transport. Apprendre que Percy sera tué s'il monte dans l'un de ces engins parce que ça l'amènerait dans le domaine de son oncle qui déchaîne la foudre sur ce qui lui déplaît n'est parvenu qu'à la conforter dans son opinion.

Ceci dit, elle vient de trouver à l'avion un sérieux rival, et c'est la vieille bouilloire en cuivre que lui a tendu l'inconnu brun une fois qu'elle a eu rempli son sac à dos spécial camping du nécessaire et son fils endormi dans les bras, un mot laissé sur la table de la cuisine à l'adresse de son propriétaire pour expliquer qu'ils ne sont plus là.

À peine a-t-elle saisi l'anse de l'ustensile qu'elle s'est sentie brutalement soulevée par le nombril, aspirée dans une tornade sans égards pour la fragilité du corps humain et ballottée pendant un temps interminable jusqu'à ce que le manège s'arrête, la laissant s'écrouler sans ménagement ni grâce sur un pavé humide tandis que Percy réveillé braille sa détresse pour les oreilles de tout le quartier.

« Désolé pour le portoloin » s'excuse l'inconnu en lui tapotant l'épaule tandis qu'elle s'efforce de se remettre de l'expérience, « depuis qu'on a inventé le sortilège, on n'a jamais réussi à en atténuer les effets. Vous pouvez vous lever ? »

Sally refuse d'ouvrir la bouche vu la possibilité bien haute de vomir, préférant hocher piteusement la tête et se cramponner au coude généreusement offert en soutien avec tout le désarroi d'un noyé accroché à sa bouée.

C'est une fois debout que son esprit néglige sa sympathie de fraîche date pour le linge sale fourré dans un tambour de machine à laver pour détailler son environnement – et elle en reste presque baba.

Ce n'est pas Manhattan avec ses gratte-ciel ; la place où ils se trouvent désormais dégage une impression nettement plus étroite, plus ancienne et délabrée – comme si le vécu pèse plus lourd ici.

« Où sommes-nous ? » parvient-elle à souffler, tandis qu'elle apaise son fils chouignant dans son col de chemise.

« Square Grimmaurd, dans le quartier Islington de Londres » répond négligemment son interlocuteur. « Juste sur le palier de notre destination. »

En d'autres termes, Sally vient de se déplacer de plusieurs milliers de kilomètres et d'une demi-douzaine d'heures dans le futur rien qu'en touchant une bête bouilloire. Elle réprime l'envie aussi folle que subite de glousser bêtement tandis que leur petit trio monte les marches menant au numéro douze, et à une porte dotée d'un heurtoir argenté mais dépourvue de serrure ou de poignée – oh, très intéressant.

Elle observe, fascinée, l'homme tirer une longue baguette de bois poli et verni de sa manche pour en tapoter le heurtoir, et la porte s'ouvre toute seule. Ce n'est probablement guère poli d'entrer à l'intérieur sans même attendre d'y être invitée, mais Sally se sent un peu trop excitée – et Percy doit retourner au lit, sinon il sera grognon toute la journée du lendemain et un petit de bientôt deux ans de mauvaise humeur ne demande qu'à communiquer cette mauvaise humeur.

L'haleine poussiéreuse et renfermée du vestibule la heurte de plein fouet tandis que le tapis amortit à peine le contact de ses chaussures avec le plancher juste en dessous. Dans un éclairage correct, ce doit être impressionnant de s'engager dans le corridor festonné de portraits – et il s'en dégage une certaine grandeur malgré l'obscurité – mais les lampes à gaz et le lustre grinçant légèrement au plafond sont privés de flammes. Est-ce que le papier peint est en train de peler ?

Elle s'abstient de toucher, surtout à cause du relent de moisi se glissant dans ses narines – il ne s'agirait pas d'attraper une cochonnerie. Cette hésitation permet à l'inconnu de passer devant elle, l'extrémité de sa baguette allumée – décidément bien pratique, cet instrument – et lui faisant signe de suivre, alors elle s'exécute.

Alors qu'ils empruntent un large escalier au fond du couloir, Sally discerne toute une rangée d'étranges têtes réduites montées sur le mur. Cette maison aurait fait honneur à l'œuvre de Lovecraft, muse-t-elle, c'est exactement le type d'atmosphère glauque et oppressante qu'il cherche à injecter dans ses écrits. Ou peut-être s'agit-il simplement de la mentalité victorienne qui a refusé de quitter les lieux ? Quand on voit ce que cette mentalité a poussé les sœurs Brontë à écrire… Si elle avait le numéro d'un producteur hollywoodien sous la main, elle s'empresserait de proclamer avoir trouvé l'endroit parfait pour tourner une version contemporaine de Jane Eyre ou Les Hauts de Hurlevent.

Le salon dans lequel elle est introduite au premier étage renforce encore davantage l'impression d'avoir chuté dans un trou temporel qui vous mène avant la première guerre mondiale : une large cheminée entourée d'armoires vitrées remplies d'un bric-à-brac indistinct, haut plafond duquel sont suspendus d'inquiétants rideaux de velours vert mousse qu'elle jure avoir surpris à remuer vaguement, des fauteuils sur lesquels on a presque peur de s'asseoir tant on a conscience de n'être qu'un roturier indigne d'oser la tentative. Pour un peu, Sally en développerait la tuberculose et boirait de l'absinthe.

« Bon » fait l'inconnu en se tournant vers elle, « puisque nous sommes arrivés à destination sans nous faire tuer ou pire, je suppose que je dois me présenter : Sirius Black, pour vous servir. »

« Ce ne serait pas plutôt Lord Byron ? » taquine doucement Sally – parce que vraiment, la maison Gothique aux allures hantées, la dégaine un brin cadavérique, les manières seigneuriales, elle est quasi obligée de lancer la pique.

La pique touche au but, à en juger par le sourire de M. Black – qui retrousse ses lèvres sur des dents effroyablement jaunes, il n'a donc jamais entendu parler d'un dentiste ?

« Mignon, mais non. Je suis bien Sirius Black, et nous sommes dans la maison ancestrale de ma famille. Vous ne pouvez pas imaginer plus fortifié en matière de résidence, même sans compter la paranoïa des générations passées, mon père n'a demandé qu'à intégrer le plus de charmes et protections dans les murs que ce que ces vieilles poutres pouvaient supporter avant d'exploser. »

« Ah ! » souffle Sally en balayant la pièce du regard, sans réussir à discerner le plus petit frétillement arcane. « C'est quelque chose, la magie. »

Elle a demandé à Poséidon son opinion sur la magie, aux premiers temps de leur relation ; si le dieu océanique a surtout rouspété au sujet d'Hécate qu'il trouve apparemment trop guindée et manipulatrice, il a surtout insisté sur le fait que la magie était un outil comme un autre, ni bon ni mauvais, répondant uniquement aux attentes du pratiquant et parfois à celles du spectateur.

Il l'a néanmoins avertie de deux principes importants : le premier, que la magie ne vient pas gratuitement, et le second, qu'elle a cette désagréable tendance à se retourner contre l'utilisateur.

Après toutes ses lectures, Sally est tout à fait disposée à suivre les conseils ainsi offerts. On n'a pas idée du nombre d'avertissements à l'encontre du nigaud se croyant à même de maîtriser des forces capables de se curer les dents avec sa misérable personne.

M. Black l'observe attentivement, ses prunelles opaques réussissant à gagner en intensité malgré ses paupières mi-closes.

« Vous n'aviez encore jamais entendu parler de magie avant ce soir » laisse-t-il tomber, et ça ne sonne pas tout à fait comme une accusation, mais Sally n'en frémit pas moins.

« Bien sûr que si » riposte-elle, ce qui est la vérité.

« Mais vous ne l'aviez pas vue pratiquée comme ça » insiste son interlocuteur. « Depuis tout à l'heure, vous fixez ma baguette comme si elle tombait du ciel. »

Coincée, Sally se borne à lui décocher un sourire candide. M. Black se prend la tête entre les mains, les épaules secouées par un début d'hilarité convulsive.

« Merlin et Morgane, issue de la famille la plus Noire de Grande-Bretagne, héritière de Serpentard et mère d'un demi-dieu, et pas la moindre idée de comment utiliser une baguette ! »

Sally observe la crise de fou rire d'un œil vaguement inquiet, se demandant s'il lui faudra pratiquer la manœuvre de Heimlich pour étouffement. Enfin, il se calme.

« Je crois que je vous dois des précisions. »