ndla : c'est drôle, après tout ce temps, de revenir alimenter ce recueil de textes, pour lequel avec le recul j'ai beaucoup d'affection. et c'est encore plus drôle d'y revenir avec une proposition pour un thème de la nuit du FoF : il s'agit du thème n°4, « orphelin ». bon. encore une fois ça n'a pas exactement tourné comme je le voulais. en tout cas, les paroles et le titre proviennent de la chanson The Baby Screams de The Cure (on change pas une équipe qui gagne).


« Heaven
Give me a sign
Waiting for the sun to shine »


Il est presque deux heures du matin lorsque Sasuke pénètre l'enceinte du village. Comme de coutume, il dédaigne l'entrée principale et emprunte plutôt des chemins qu'il sait peu surveillés. La lune, de son sourire livide, éclaire à peine cette nuit fraîche et paisible, constellée de quelques rares fenêtres illuminées – on ne peut s'empêcher de se demander, en apercevant cette vie qui s'obstine, de quoi il s'agit. Une chouette hulule alors qu'après une succession de bonds agiles et puissants, il se laisse adroitement tomber sur le toit de la tour du Hokage. Naruto s'y trouve déjà.

« Ce village est un véritable moulin, Nanadaime-sama.

– Qu'est-ce que tu fais là, Sasuke ? J'imagine que tu viens pas pour le plaisir de mettre la sécurité locale à l'épreuve. »

L'intéressé hausse les épaules. Il explique néanmoins la raison de sa visite : il souhaite se rendre à Ame et, pour ce faire, il lui faut un laissez-passer visé par le Hokage. Ce dernier grimace, embarrassé.

« Je peux te fournir ça, soupire-t-il en se grattant l'arrière de la nuque, mais la situation là-bas est encore très instable… J'suis pas sûr qu'ils en aient grand'chose à foutre, de ton laissez-passer.

– Alors j'entrerai par mes propres moyens. On ne pourra pas me reprocher de ne pas avoir essayé la méthode diplomatique.

– C'est vrai que t'es un grand spécialiste… »

En même temps qu'ils se dirigent vers son bureau, Naruto demande à Sasuke combien de temps il pense rester – se renfrogne quand celui-ci lui répond au plus tard je repars dans quelques heures. Il laisse échapper un gloussement incrédule – qu'espérait-il ? Tous deux entrent dans la pièce. L'un verrouille la porte tandis que l'autre observe, d'un air vaguement réprobateur, les hautes tours de paperasse érigées çà et là, ainsi que les restes de fast-food qui submergent la surface du bureau. Sans piper mot, Naruto se laisse tomber dans son siège, repousse d'une main désinvolte quelques déchets et se saisit d'un bout de parchemin.

« Pourquoi tu fais la gueule ? »

D'abord il semble n'avoir pas entendu. Après un long silence, toutefois, il gratifie la question d'un … hein ? distrait, tout en apposant son tampon au coin inférieur du document.

« Tu fais la gueule. Pourquoi ? »

Naruto se redresse, l'air impassible. Il lui tend la feuille, pliée en deux.

« Aucune garde digne de ce nom ne me laissera passer avec ça, note Sasuke, les lèvres pincées.

– J'ai cru comprendre que tu saurais te débrouiller sans. »

Il arque un sourcil circonspect, s'efforçant d'ignorer l'exaspération qu'il sent poindre en lui. Il ne comprend pas ce ressentiment que son vis-à-vis n'avoue qu'à demi-mots et, égoïstement, il aurait préféré qu'il soit dans de meilleures dispositions.

« Tu comprends bien, espèce d'imbécile, que si on suit cette logique, je n'ai aucune raison d'être là ? »

Cette remarque acerbe dissimule une réquisition. Une confession qui ne trouve pas ses mots. (Je t'en prie. Accorde-moi ces quelques heures de répit.) Naruto soupire, se masse l'arête du nez en fermant les yeux. (Qu'est-il advenu du jeune shinobi survolté, de ses immenses sourires qui promettent le monde ? Le triste héritier du clan maudit pensait, en devenant son ombre, que son rival ne connaîtrait jamais la morne langueur de la résignation.)

« T'en as au moins deux. Une femme, et une fille. »

Sasuke lève les yeux au ciel.

« Tu te fous de moi ? Ça fait combien de temps que t'es pas rentré chez-toi ? oppose-t-il d'un ton narquois, désignant le désordre qui les entoure d'un regard appuyé. Et pourtant c'est pas comme si tu te trouvais à des kilomètres d'…

– C'est ça, ton excuse pour être un père aussi naze ? »

Malgré l'amertume des paroles de Naruto, c'est une affliction coupable qu'il décèle dans l'azur trouble de ses prunelles, et qui l'encourage à passer enfin de l'autre côté du bureau. Il presse une main contre sa joue, caresse le dessous violacé et creusé de ses yeux ; puis il se penche et happe ses lèvres en un baiser prudent, presqu'hésitant.

« Tu veux me dire, murmure-t-il avec une certaine lassitude, de quoi on parle vraiment ?

– Exactement de c'que j'te dis. »

Naruto se lève, va à la fenêtre. Il contemple la vaste obscurité qui s'étend jusqu'à l'horizon, entremêlant confusément le proche et le lointain. Il serait tout à fait incapable, à cette heure, de pointer un endroit et d'affirmer mes gosses sont là. Ils sont
quelque part
dans cette nuit sans fin.

« Tu sais c'que je me suis dit, quand j'vous ai vus revenir, toi et Sakura, avec Sarada ? J'me suis dit trop bien, j'vais regarder comment Sasuke fait et j'vais faire pareil, lui il a eu un père, il doit savoir. Mais en fait – il ricane – t'es encore plus nul que moi. »

La mâchoire de Sasuke se crispe douloureusement. De vieux souvenirs le lancinent, âcres et doux. (Encore aujourd'hui, parfois, ces doutes le hantent. Père, est-ce que je suis à la hauteur de tes attentes ?) Il fait volte-face, marmonne il vaudrait mieux que je me mette en route – son amant le suit, l'attrape par le poignet.

« Attends. T'avais parlé de quelques heures, non ? J'suis désolé, j'voulais pas être injuste…

– Je ne te trouve pas injuste.

– On peut aller dans la chambre si tu veux… poursuit Naruto, comme s'il n'avait pas été interrompu. On a, quoi ? trois heures avant le lever du soleil ?

– Deux heures et demi. »


Ce que Naruto appelle la chambre est une petite pièce adjacente au bureau, meublée seulement d'un canapé convertible, recouvert de draps froissés, d'une table basse et d'une commode. Un air humecté déjà des premières rosées s'insinue à travers la fenêtre entrouverte, emplissant l'espace d'une fraîcheur mordante.

A peine referment-ils la porte derrière eux que les deux hommes s'étreignent avec une brusquerie éperdue. Une frustration résiduelle raidit chacun de leurs gestes ; ils s'empoignent, se poussent et se heurtent, se laissent tomber à même le sol. Leurs corps trop chauds, trop fébriles, ne perçoivent pas la froidure environnante. C'est qu'ils manquent cruellement de temps – dehors, les ténèbres s'éclaircissent. Leurs ultimes soupirs s'unissent aux chants des oiseaux les plus matinaux.

Maladroitement emmaillotés dans les draps et couvertures qu'ils avaient étendus par terre, ils luttent contre le sommeil. Lové contre Naruto, la tête reposant sur sa poitrine, Sasuke mesure, aux battements de son cœur, chacune des minutes qui leur échappe.

« Est-ce que tu penses à Sarada ? »

Il rouvre lentement les yeux, pousse un grognement d'agacement.

« Non. Le moment me paraît malvenu.

– C'est dingue. J'me réjouissais tellement de les avoir. J'te dis même pas quand ils sont nés… J'ai jamais ressenti un truc pareil. Mais en fait, plus ils grandissent et plus… j'me retrouve face à eux, et je sais pas ce que j'suis supposé faire. J'imagine que les gens normaux se disent comment aurait réagi mon vieux, mais moi j'en ai aucune idée. Et j'arrête pas d'me demander… parce que mon père aussi était Hokage… est-ce que, s'il avait vécu, il aurait été un meilleur père pour moi que j'le suis pour Boruto et Himawari ? et est-ce que… »

Un silence fragile naît au cœur de ces derniers mots que Naruto ne prononce pas. Il observe les rais pâles de l'aube, qui dissipent progressivement la pénombre de la chambre. Ne réagit pas, quand il sent son amant se lever, se défaire de leur cocon chaotique. J'ai déjà trop tardé… l'entend-il maugréer alors qu'il se rhabille hâtivement. Cette fois il ne le retient pas, il ne lui emboîte pas le pas. (Cette fois ils ne se sont pas compris. Quelque chose qui lui semblait impossible.) Sasuke s'accroupit aux côtés de son ancien coéquipier tandis que ce dernier se redresse. Ils se dévisagent l'un l'autre, songeurs et incertains – s'embrassent malgré tout.

« Et, pour ta gouverne : j'ai à peine connu mon père. Ça a toujours été Itachi, son préféré. »


« Waiting again
Waiting here for nothing at all »