29 juillet

Sauvetage


Stella avait beau être une fée, elle ne possédait pas vraiment de pouvoirs magiques comme les autres, celles qui étaient prisonnières d'une baguette et que Daisy avait libérées avec le soutien d'Edouard. Elles, elles pouvaient se téléporter, parler aux mages dans leurs rêves, tirer de la force des ennemis qu'on abattait avec leur prison magique. Huguette et Muguette avaient de vraies capacités, elles, alors que Stella…

Eh bien, Stella pouvait se transformer en boule de lumière rose minuscule qui lui permettait de filer comme le vent, plus vite qu'avec ses ailes. Elle utilisait cette forme pour se cacher « à l'intérieur » du corps de sa partenaire, comme si elle se fondait au milieu de ses atomes. Elle était capable de rétrécir quelques menus objets aussi, généralement des registres dans lesquels elle notait la progression de son amie. Les monstres qu'elle avait vaincus, le contenu de sa penderie, les objets qu'elle avait fabriqués grâce à l'alchimie… Mais ce n'était pas grand-chose. Ce n'était d'aucune aide quand Daisy se faisait attaquer, par exemple. Et ça, ça arrivait tout le temps.

Quand son amie se fit attaquer par Aquila à bord de l'Orion Express, elle ne sut absolument pas quoi faire. Ça lui arrivait de se faire mettre K.O et de tomber dans les pommes, bien sûr. Généralement, Stella la trainait jusqu'à la ville la plus proche et la laissait devant la porte de l'église quand elle avait de la chance, à l'entrée du bourg quand il y avait trop de monde. La plupart des temps, c'était des mortels qui lui venaient en aide en passant et, même s'ils étaient les plus faibles des créatures du Tout-Puissant, ils auraient sûrement été plus utiles qu'elle, tandis que le maître Célestellien fonçait sur son apprentie pour la tuer. Stella avait été incapable de l'en empêcher et elle n'avait pas pu empêcher non plus le corps blessé de son amie inconsciente de tomber de l'attelage céleste.

Une fois à terre, c'était encore des mortels qui l'avaient aidée à sortir du bassin dans lequel elle était tombée et qui l'avaient logée et soignée. Même s'ils auraient préféré la renvoyer dans la nature… C'était quand même un comble ! Ils n'étaient rien pour Daisy, ils n'étaient même pas des personnes bonnes et vertueuses et voilà qu'ils l'avaient sauvée, et pas elle, alors que c'était sa meilleure amie !

La petite fée s'en était voulue mais que pouvait-elle faire d'autre ? Elle ne pouvait certes pas se lancer dans une vocation de sommité et revêtir un tutu teintastique et prendre un éventail à plumes pour aller la défendre ! Elle n'était ni mortelle, ni Célestellienne… Et de toute façon, Daisy n'avait pas encore réussi à obtenir le droit d'exercer et de transmettre à ses amis cette classe avancée qu'était celle de sommité.

Stella pensait à tout cela tandis qu'elle suivait distraitement Daisy dans les couloirs du palais de Lanfair. Cet endroit… n'était pas comme tous les autres endroits qu'elles avaient visités.

Celui-là, il lui rappelait des souvenirs. Eh bien, pas des souvenirs aussi poussiéreux et délabrés, bien sûr, mais elle reconnait la mosaïque des dalles de pierre au sol, le nuancier de couleurs, les lustres, les angles de mur… Elle savait qu'il y avait une chambre particulière, dans ce couloir-là. D'où tout cela venait-il ? Elle ne savait pas, mais cette sensation d'être « chez elle » la transportait tellement qu'elle se laissa progressivement distancer par Daisy.

Après tout, la Célestellienne était menée d'un pas concentré et déterminé vers son destin, la dissolution de l'Empire Klenfer. Elle n'avait pas besoin d'elle, il ne restait plus que MacLeo et cet homme ne devait pas être si dangereux que ça.

Des cris finirent par retentir à l'extérieur du palais. Stella redressa la tête, le cœur battant. Ces cris étaient aigus et ils ne correspondaient pas à ceux de MacLeo, elle en était sûre. Même si elle ne l'avait jamais vu… Ça ne pouvait être que Daisy qui avait crié. Sans réfléchir, la petite fée se précipita en avant.

Sur la terrasse la plus élevée du palais, une silhouette bipède, recouverte de fourrure beige et noir, avec une longue lame à la main, surplombait une jeune fille étendue à terre. Ses cheveux étaient blonds et son épée était tombée au sol. Le cœur de la petite fée accéléra dans sa poitrine. Visiblement, Daisy ne s'était pas aussi bien débrouillée qu'elle l'avait cru.

Sans réfléchir, Stella bondit vers son amie et tomba à genou auprès d'elle, les deux bras repliés au-dessus de sa forme tremblante pleine de sang. Elle bougeait encore, elle n'était pas morte, c'était déjà une bonne chose. Ceci dit, ça n'allait peut-être pas durer, vu comme MacLeo levait son épée au-dessus de sa tête.

« Écartez-vous, commanda-t-il. Je ne veux pas occire les gens désarmés, mais votre amie est un danger pour le roi. Je dois la tuer, dussé-je vous passer sur le corps.

-Et c'est bien ce que tu vas devoir faire, crapule pleine de tâches ! rétorqua Stella en levant vers lui ses yeux couleur chocolat. Laisse-la tranquille, sinon je… sinon tu vas le regretter !

-Ça suffit ! Mettez fin à cette folie immédiatement ! Laissez-moi le champ libre.

-Non, maintint Stella avec un sérieux qu'elle ne pensait pas avoir. C'est toi qui vas cesser cette insolence. Range ton épée, je te l'ordonne. »

Elle connaissait MacLeo aussi, ça devait dater de quand il était humain… La petite fée ne savait pas comment ni pourquoi, ni la raison pour laquelle elle se sentait aussi forte, mais elle se sentait envahie d'une conviction nouvelle. Le guerrier-léopard la regarda et ses pupilles se rétrécirent d'un coup, comme s'il avait compris quelque chose. Il baissa la tête et rangea son arme.

Quelques heures plus tard, quand Daisy émergea du coma dans lequel elle s'était retrouvée, vit son amie assise au bord du lit, le regard dans le vague.

« C'est encore toi qui m'a sauvée ? s'enquit-elle avec un sourire.

-Bien sûr, rétorqua Stella en se tournant vers elle. Qu'est-ce que tu crois ? Je suis particulièrement douée en missions de sauvetage ! Il faut bien ça avec une téméraire comme toi ! »