Eawyn regarda le dragon s'éteindre puis tomber vers le lac avec un mélange d'horreur et de fascination. Bard avait réussi là où son ancêtre avait échoué. Il avait abattu une bête millénaire et surpuissante. Cette nuit restera à jamais gravée dans sa mémoire. Elle ne saurait dire comment ils avaient pu échapper au feu du dragon qui avait ravagé la ville. Tauriel, pleine de bon sens, les avait guidés vers la plage. La présence de l'elfe fut une bénédiction pour eux. Le courage de Bard et Bain sans qui tout le monde serait mort, également.
Il n'en restait pas moins qu'il y avait de nombreux morts et que tout autant de personnes se retrouvaient sans rien juste avant l'hiver. L'or ne suffirait pas à les sauver. Tout cela était entièrement de leur faute. Ils avaient permis à la mort de s'abattre sur ces gens. Elle espérait que Thorin tiendrait ses promesses et bien plus. Un doute l'assaillit cependant. L'or d'un dragon n'était-il pas maudit ?
Elle ne tarderait pas à le savoir. Déjà les nains qui l'accompagnaient, voulaient gagner Erebor pour voir si le reste de la compagnie avait survécu. Elle espérait que Bilbon allait bien, les autres également, tout en les maudissant d'avoir éveiller la bête. Elle observa Kili faire ses adieux à Tauriel d'un œil distrait. Voilà qui ne manquerait pas de raviver la colère de Thorin sur les choix de vie de ses neveux.
La Rohirrim s'installa sur le bateau, silencieuse. Ses prunelles vertes vagabondaient sur la surface du lac ou flottait débris et corps sans vie. Inlassablement, elles revenaient sur le visage fatigué, mais bien vivant de son amant. Fili allait bien. Pour combien de temps… La mort du dragon serait su de tous bien trop vite. Ils étaient si peu nombreux pour défendre cette montagne. Allait-elle le perdre dans une nouvelle bataille qu'ils ne pourraient gagner ?
Elle aurait aimé pouvoir se dire que tout était terminé et partir le cœur serein d'avoir accompli sa mission. Mais il avait fallu qu'elle le cède à ce nain. Rien ne pourrait la convaincre de l'abandonner à un sort funeste. Elle se battrait pour lui aussi longtemps que son corps et son âme le lui permettraient.
Bien trop rapidement la rive leur fit face. Il ne leur faudrait que quelques heures de marche pour rejoindre les autres. Bientôt l'immense porte d'Erebor se dressa devant eux. Eawyn commença à redouter ce qu'ils allaient découvrir, mais se garda bien de faire part de ses craintes à ses compagnons de voyage.
— Il y a quelqu'un, appela Bofur aussitôt les portes franchies.
Aucune réponse ne leur parvint. Ils décidèrent de s'enfoncer plus en avant dans les salles de la montagne. La crainte qu'ils soient tous morts les taraudait, les encourageant à se dépêcher plus encore.
— Attendez !
Le soulagement étreint Eawyn en entendant la voix de Bilbon. Il était vivant.
— C'est Bilbon, il est vivant !
— Attendez ! Arrêtez-vous. Il faut vous en aller !
Eawyn fronça les sourcils. Le Hobbit semblait inquiet, paniqué. Elle prêta attention à ses propos.
— Nous devons tous nous en aller, reprit-il.
— On vient juste d'arriver…
— Pourquoi ? Y a-t-il un autre dragon ou une quelconque malédiction, demanda Eawyn, curieuse.
— J'ai essayé de lui parler, mais il n'écoute rien.
Thorin évidemment. Les craintes sur la folie de l'or d'un dragon semblaient se vérifier.
— Thorin est en bas depuis des jours, expliqua le semi-homme. Il dort pas, mange à peine… C'est cet endroit, je crois qu'un mal sévit ici.
— Un mal ? Quelle sorte de mal ?
— La malédiction du dragon…
Gérer un Thorin soumit à la folie semblait être une tâche bien compliquée, mais si d'autres nains sombraient cela serait incontrôlable, Bilbon avait raison, il fallait que ceux non touchés reste loin.
— Fili, non !
Impuissante, elle regarda son amant s'enfoncer dans la montagne plus encore sans réfléchir. Essayant de l'arrêter, Bilbon entraîna les autres à sa suite, si bien que toute la petite troupe rejoignit bien vite Thorin. Ils se retrouvèrent devant une mer de pièces d'or. De l'or et de l'or à perte de vue. Le spectacle était saisissant. Les légendes faisaient pâle figure à côté de la réalité.
— De l'or, au-delà de toutes mesures. Au-delà du chagrin et des souffrances.
Il s'aperçut enfin de leur présence.
— Admirer l'immense trésor de Thror.
Un long frisson parcourut l'échine de la guerrière. Le Roi n'était plus lui-même, elle le ressentait d'ici.
— Bienvenu, mes chers neveux dans le Royaume d'Erebor !
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Eawyn assista aux retrouvailles des nains de loin. Elle se tenait prudemment à l'écart. Il lui semblait que la situation pouvait dégénérer à tout moment. Thorin mit bien vite fin aux réjouissances ordonna à tous de se remettre à chercher le joyau du roi. La rohirrim se promena plus qu'elle ne chercha pendant la journée qui s'écoula. Le joyau était perdu et c'était sans doute mieux ainsi. Un grand pouvoir était enfermé dans cette pierre et la folie avait pris Thorin avant même qu'il ne s'en approche. Autant ne pas empirer la situation.
— Que s'est-il passé, Bilbon, questionna-t-elle dès qu'elle put se retrouver seule avec le Hobbit.
— Il est ainsi depuis qu'on est entré dans cette montagne… Et ça empire de jour en jour. J'espère que le mal n'atteindra pas les autres.
— La situation serait incontrôlable et Gandalf qui a disparu…
Le hobbit soupira.
— Si on trouve le joyau du Roi, pensez-vous que ça arrangera les choses ?
Eawyn le regarda gravement.
— J'ai bien peur que ce soit pire encore.
— Alors si quelqu'un la trouvait, il devrait trahir sa confiance et la dissimuler ?
— J'en ai bien peur.
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— Quiconque la trouverait et la garderait pour lui connaîtrait ma vengeance, menaça Thorin.
Eawyn laissa son regard glisser sur Bilbon depuis leur conversation, elle avait la sensation qu'il lui cachait quelque chose. S'il avait trouvé la pierre, c'était une bonne chose, mais rester si proche de Thorin était de la folie.
Elle s'éloigna.
Elle vagabonda au hasard comme elle le faisait régulièrement. Elle avait ainsi pu trouver des armes dignes de ce nom. Couteaux, épée, arc… L'art des nains avait peu de limites. Elle était prête pour la guerre qui finirait sans nul doute par arriver.
Elle finit par arriver dans une pièce éloignée. Elle se laissa tomber sur un des fauteuils et apprécia le silence. Elle avait une lourde décision à prendre. La quête était terminée. Elle ne souhaitait pas passer des semaines à entretenir la folie de Thorin. Elle ne souhaitait pas partir sans Fili, mais il lui semblait impossible qu'il accepte de laisser les siens derrière lui. Elle se retrouvait bloquée. Elle maudit, un instant, ce premier regard qui avait lié leurs âmes dans la chaleureuse maison de Bilbon. Le destin avait un drôle d'humour.
Un sourire amer étira ses lèvres. Elle était incapable de reprendre son chemin sans lui.
— C'est là que tu t'es enfuie.
Son cœur se réchauffa. Elle croisa les orbes bleus remplis de douceur du nain. Il se rapprocha d'elle, l'attirant dans une étreinte douce et aimante. Elle soupira de bonheur. Elle ne pourrait plus jamais se priver de cela.
— Que fais-tu si loin dans la montagne ?
— Je me cache aux yeux de ton oncle tyrannique, grimaça-t-elle.
— Ca…
— Il faut que quelqu'un le raisonne, soupira-t-elle. Sa pierre a disparu, il doit se faire à l'idée plutôt que de tous nous entraîner dans sa folie qui nous conduira tous à la mort. Il y a d'autres combats à préparer…
Fili hocha la tête sans rien ajouter. Il n'en était que trop conscient. Cependant, il ne pensait pas être la personne qui pourrait rendre ses idées à Thorin. Il n'avait pas les mots.
Il enfouit sa tête contre le cou de la rohirrim et y déposa un baiser. Il n'avait guère envie d'y penser pour le moment. Un sourire s'étala sur ses lèvres quand il la sentit frissonner.
— Pouvons-nous penser à autre chose pendant le reste de la journée ?
Pour toute réponse, elle l'embrassa. Pourquoi penser à cet idiot de Roi quand on pouvait oublier le monde en si bonne compagnie.
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Eawyn regardait les nains empiler les rochers pour condamner l'entrée d'un air sévère. Thorin avait sombré si loin dans la folie qu'il en oubliait sa promesse. Il ne viendrait pas en aide aux survivants. Pas la moindre pièce d'or. Elle restait de son côté, refusant de les aider. Le roi fou avait accueilli son refus avec colère, menaçant de la jeter du haut de la montagne. Elle ne devait son salut qu'à Fili, Bilbon et Balin qui s'y étaient fermement opposés.
— Rendez cette forteresse imprenable d'ici l'aube, ordonna Thorin. Cette montagne a été durement conquise, je ne veux pas la voir reprise.
— Le peuple de Lakeville n'a plus rien, se rebella Kili. Ils sont venu chercher de l'aide, ils ont perdu tout ce qu'ils avaient.
— Ne me dit pas ce qu'ils ont perdu. Je sais très bien quelles épreuves ils traversent. Ceux qui ont survécu au feu du dragon devraient se réjouir. Ils ont de quoi s'estimer heureux, déclara-t-il, impitoyable. Plus de pierres !
La rohirrim poussa un soupir. Elle allait devoir prendre une décision. Elle refusait d'être associée à Thorin dans ces circonstances. Son regard glissa sur Fili. Il n'abandonnerait pas les siens. Evidemment. Elle se redressa et s'éloigna.
— Ou allez-vous Dame Eawyn ?
— Loin de Thorin, Bilbon.
— Que pensez-vous qu'il va se passer, s'inquiéta le hobbit.
Elle soupira à nouveau.
— Thorin va déclencher une guerre. Avec les Hommes. Avec les Elfes… Et allez savoir ou sa folie l'entraînera s'il survit à cela. Je ne veux pas être mêlée à cela, j'espère que cette nuit lui portera conseil.
Bilbon resta silencieux en regardant la guerrière s'éloigner. Il avait donné sa parole au nom de Thorin et lui aussi refusait de soutenir le nain dans ces circonstances. Il espérait sincèrement que le nain reviendrait à lui.
Le lendemain, Eawyn suivit le mouvement et grimpa sur la muraille improvisée avec les autres. Elle se déciderait après. Elle avait peu d'espoir. Elle resta volontairement en arrière. Constatant la présence des Elfes, elle comprit que les jeux étaient fait. Thorin aurait pu plier face aux Hommes, mais il ne reviendrait pas sur sa décision devant des Elfes. Question d'égo.
Elle observa l'arrivée de Bard d'un œil désolé. Il aura fait ce qu'il pouvait.
— Je vous salue, Thorin, fils de Thrain. C'est une joie inespérée de vous trouver en vie.
— Pourquoi venez vous aux portes du Roi sous la montagne armé pour la guerre ?
— Pourquoi le Roi sous la montagne se retranche-t-il comme un voleur dans son antre ?
— Peut-être est-ce parce que je m'attend à ce que l'on me vole ?
— Seigneur, commença Bard en y mettant les formes. Nous ne sommes pas venus pour vous voler, mais chercher un accord équitable. Ne voulez-vous pas en parler ?
Thorin fit signe à Bard de venir plus près pour qu'ils puissent parler sans se hurler des phrases au loin. Eawyn ne voyait pas ce qui pourrait faire changer d'avis le nain. Bard était un bon leader du peu qu'elle avait pu en voir, mais pas au point de faire pencher la balance en sa faveur face à Thorin.
— Partez ! Avant que nos flèches ne volent !
— Qu'est-ce que vous faites…
Le ton de Bilbon était si triste, si déçu. Eawyn le regarda, désolée. Il avait eu de l'espoir jusqu'au bout.
— Vous… Vous vous lancez dans une guerre, ajouta-t-il après avoir pris conscience de la véracité des propos de l'archère.
— Cela ne vous regarde pas.
— Excusez-moi ! Mais au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, il y a une armée d'elfes là, dehors !
C'était la première fois que Bilbon haussait le ton comme ça.
— Sans parler des centaines de pêcheurs en colère. Nous… Nous sommes inférieur en nombre.
— Plus pour longtemps.
Eawyn se figea. Thorin avait appelé des renforts. Il voulait la guerre.
— Ce qui veut dire ?
— Ce qui veut dire Maître Sacquet qu'il ne faut jamais sous-estimer les nains. Nous avons repris Erebor, maintenant nous le défendrons.
Elle profita que les nains s'équipent pour le combat pour compléter son attirail. Elle prit une cotte de mailles qui semblait à peu près à sa taille, rassembla un maximum de flèches dans son carquois et aiguisa dignement ses nouvelles lames. Elle tressa ensuite ses cheveux de chaque côté pour ne pas qu'ils la gênent.
Ses prunelles vertes se posèrent sur Fili. Il avait enfilé sa cotte de mailles et plaçait maintenant les pièces de son armure. Il était magnifique. Elle sentit son coeur se serrer. Peut-être était-ce la dernière fois qu'elle le voyait. La guerre n'aurait aucune pitié.
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Eawyn regarda la montagne, une boule dans la gorge. Elle ne savait pas très bien ce qu'elle était en train de faire, mais pour le moment ça lui semblait être le bon choix. Elle venait de descendre la muraille et se dirigeait vers Dale. Elle avait toujours dit et répété qu'elle suivrait Thorin le temps que cela lui semblerait juste. Elle avait respecté le contrat signé, mais maintenant les idées du roi fou allaient à l'encontre des siennes. Ils ne pouvaient pas s'attaquer à des pêcheurs après avoir détruit leur vie.
Alors la nuit aidant, elle avait fuit Erebor. Elle avait attendu que Fili s'endorme avant de filer dans la nuit. Elle n'avait croisé que Balin qui avait compris son geste et l'avait simplement remerciée de les avoir aider. Il n'avait fait aucun commentaire sur le fait qu'elle laissait Fili derrière elle, comprenant sans doute que cela était déjà bien assez difficile ainsi.
Si elle choisissait d'aider les habitants de Lakeville, il n'empêchait qu'elle défendrait le nain blond quoi qu'il arrive. Dût-elle y sacrifier son corps et son âme.
