"Last update : 29/10/23" ah ouais quand même... 9 mois pour écrire un chapitre... Le temps qu'il faut pour avoir un bébé O_o

Bon, ça fait longtemps non ? :D Ouais j'avoue j'ai pris un peu BEAUCOUP de temps pour cette suite, mais elle est là ! Et pour vous faire patienter j'ai écrit d'autres petites fics ;) (il y en a deux sur mon compte ao3, écrites en anglais, si ça vous intéresse)

Pas beaucoup d'autres choses à rajouter, je vous ai assez fait attendre comme ça, bonne lecture ;D

Warning : allusion à l'automutilation

Shadow: Hey, désolée pour l'attente ;) Merci pour tes reviews sur mes autres fics, t'es toujours au rendez-vous ça fait super plaisir ! Il y aura sûrement un peu moins d'action dans ce chapitre comme c'est le point de vue de Kagami mais j'espère que ça te satisfera quand même :) Ahah, je vois que tu es prêt à défendre Kuroko XD On verra si le rapprochement des deux gus continuera sur sa lancée, merci pour ta review et bonne lecture ;D


Kagami

Comme hier, le réveil m'extirpa brutalement de mes rêves. Je sursautai et pris peu à peu conscience de l'endroit où j'étais. Et de la position dans laquelle j'étais. Mon nez entre ses omoplates et ma main sur sa hanche.

Je retirai prestement ma main et éteignis le réveil puis je me tournai de l'autre côté du lit, évitant son corps qui me semblait être devenu de la braise. Il se réveilla lui aussi difficilement et enfonça sa tête dans son oreiller. Il se tourna finalement et tendit sa main vers moi. Je m'écartai, ne comprenant pas son geste.

- Reste, souffla-t-il, pas encore débarrassé des brumes du sommeil.

Sa voix résonna dans chaque parcelle de mon corps et me donna des frissons. Comprenant qu'il voulait que je sois à ses côtés, je rapprochai mon corps de sa main et cette dernière se glissa sur ma hanche puis sur mon ventre. Son corps se pressa contre mon dos et son souffle chaud s'écrasa sur ma nuque.

Je sentis mon cœur battre à tout rompre, j'étais persuadé qu'Aomine l'entendait tellement il faisait vibrer mon corps. Il était en feu, tellement chaud que j'avais l'impression de me brûler. C'était en même temps tellement agréable, ça faisait des années que je n'avais pas eu de contact intime avec quelqu'un comme ça.

Mais évidemment ça ne pouvait durer toute la vie. Il retira finalement sa main et se mit sur le dos en soupirant. Son soupir résonna dans mes os.

- Tu dois pas aller travailler, normalement ? demandai-je, bien réveillé contrairement à lui.

- Juste 5 minutes de plus, geignit-il.

- Ouais, ouais, on les connait tes cinq minutes, assénai-je en me mettant sur le ventre.

- J'serai pas en retard, promit-il. C'est facile à dire pour toi, t'as pas à te lever.

- Si je me lève, tu te lèveras ?

- Nan.

Je soupirai de désespoir et me levai quand même. J'étais déjà réveillé alors autant en profiter pour être efficace dès le matin. Je m'étirai avec mon peu de souplesse et ouvris les rideaux. L'avantage de vivre au Japon, c'est que le soleil se levait bien plus tôt, et la lumière envahit rapidement la chambre. Un grognement se fit entendre de l'autre côté de la pièce et un froissement m'indiqua qu'il avait mis son oreiller sur sa tête. Je partis sans plus de discours dans la cuisine pour concocter un petit-déjeuner.

Je réchauffai les bacons dans une poêle et faisait les œufs dans une autre. La cuisine d'Aomine avait beau être très mal équipée, il avait quand même deux poêles en plutôt bon état.

- Va te coucher, abruti, m'ordonna Aomine en arrivant.

- Comment ça se fait que tu aies deux poêles ? l'ignorai-je. J'suis sûr que tu ne les as jamais utilisés de toute façon…

- Deux poêles ? me demanda-t-il en passant sa tête par-dessus mon épaule. J'ai deux poêles ?

- Parce que tu le savais pas en plus ?!

- Merde, j'ai dû en acheter une en trop sans faire exprès…

- Pff, t'es désespérant… En même temps, si tu les ranges dans ton frigo, ça m'étonne pas plus que ça.

- J'ai jamais mis de poêle dans mon frigo ! Juste des assiettes de temps en temps, quand j'avais plus de place dans mes tiroirs.

- Mes oreilles saignent rien que de t'entendre, va manger et ferme-là.

- Toi-même.

Il prit son assiette remplie et s'assit à table où je le rejoignis quelques minutes plus tard. On mangea en silence, assis à même le sol. Matin silencieux, il était dans ses pensées et moi dans les miennes. J'avais envie de bouger aujourd'hui. J'avais envie de bouger tous les jours, mis aujourd'hui plus que d'habitude. J'avais l'impression que mon corps était devenu de la colle, toujours assis ou allonger aux mêmes endroits, mon corps commençait à perdre de la masse musculaire.

L'appart était propre comme un sou neuf, je n'avais plus rien à nettoyer, ou ranger, ou laver. Il fallait que je trouve quelque chose d'autre, et ce n'était pas en poireautant ici que j'allais trouver.

Aomine désigna le plat de sa main, s'apprêtant à dire quelque chose :

- Tu sais… J'pense qu'avant que tu arrives je prenais pas souvent des petits-déjeuners le matin. J'étais souvent en retard, donc je faisais rien, puis de toute façon j'avais pas faim.

- Il faut pas, le petit-déjeuner est le repas le plus important de la journée.

- Pourquoi ?

- Parce que c'est comme ça que tu as de l'énergie pour la journée.

- Pas l'impression d'avoir plus d'énergie avec plutôt que sans…

- Avec une bonne nuit de sommeil ça fonctionne mieux aussi, fis-je remarquer.

- N'essaye même pas de me faire la morale là-dessus, regarde à quelle heure tu es réveillé alors que tu pourrais dormir. En plus c'est souvent ta faute en ce moment si je me couche tard.

- Mouais, vu les cernes que t'avais quand je t'ai rencontré, t'avais pas l'air de te coucher super tôt non plus.

Il haussa les épaules. Il aurait pu s'énerver comme à son habitude mais il garda son calme. C'était rassurant.

- Ouais, mais c'était pas parce que je me couchais tard. C'est les cauchemars souvent.

- T'en fais aussi ?

- Qu'est-ce que tu crois ? Tout le temps. Quoique, ça s'est un peu calmé depuis que tu es là.

Mon cœur s'accéléra à sa remarque. Je m'excitai sûrement pour rien, je doutais que ça soit vraiment grâce à moi, mais l'espoir me fit plaisir.

- Ma présence change quelque chose, tu crois ? demandai-je en voulant paraître détaché.

- Je sais pas, parfois ça vient et ça part par phase, c'est peut-être juste ça.

Je m'en doutais, mais je fus tout de même déçu.

- Toi ça va mieux depuis qu'on dort ensemble ?

- Ouais, je crois.

Il hocha la tête en silence. « Je crois », j'en étais presque sûr en fait. Et je n'avais pas du tout l'intention d'arrêter de dormir avec lui, rien que son odeur ou sa chaleur corporelle pouvait me calmer en un rien de temps, ou me stimuler, pour des raisons inavouables.

Nous finîmes notre petit-déjeuner en même temps et il partit se changer tandis que je m'occupai de la vaisselle. Aucun mot échangé, nous avions déjà notre organisation. Je laissai l'eau glisser doucement sur la vaisselle que j'astiquai assidument, le silence en bruit de fond. L'ambiance calme et détendue de cette matinée me fit du bien. Je rejoignis la chambre pour me changer rapidement à mon tour. L'hôte de la maison sortit de la salle de bain en même temps que moi.

- T'es déjà habillé ? Tu veux pas aller te recoucher ? questionna-t-il.

- Nan, j'ai envie de faire le chemin avec toi ce matin.

Je le vis froncer les sourcils. L'idée ne lui plaisait pas.

- Ta jambe, répliqua-t-il simplement.

- Je ferai attention.

- Comment ? Tu veux y aller à cloche-pied ?

- Dès que je sens que ça va plus, je fais demi-tour.

- Mouais… Ok, de toute façon je peux pas te forcer à rester à la maison.

Nous enfilâmes nos chaussures dans l'entrée. C'était la première fois que l'on se préparait pour sortir ensemble. J'étais un peu curieux de savoir où il travaillait et découvrir le quartier par la même occasion. Il ne me semblait pas inconnu mais je n'étais pas venu souvent pour autant.

- Le trajet est long ?

- Une dizaine de minutes normalement, un peu plus si on s'adapte à ta marche. T'es prêt ?

Je me relevai, hochai la tête et il ouvrit. On descendit dans la rue. Le soleil était bien là, même si pas encore complètement levé. On sentait le début de journée, l'air était humide et l'on entendait que faiblement le bourdonnement machinal de la ville. La rue était vide, on pouvait apercevoir quelques lumières dans les appartements, les gens se levaient pour vivre une nouvelle journée de travail.

Je me rendis compte que même quand je retrouverai ma mobilité, je ne pourrai jamais aller au travail au rythme du soleil levant, à cause de mon travail de nuit. Mon cœur se serra. Je savais qu'au fond, ce métier n'était pas celui qui me convenait. J'avais toujours rêvé d'être pompier. Mais l'importance des études m'avait frappé trop tard et je n'avais jamais pu réaliser ce rêve. Depuis des années, je n'enchaînais que des petits boulots, sans réel espoir d'en faire mon avenir. Aussi gentils furent mes collègues, je savais que j'allais systématiquement craquer et quitter ma profession. Cette fois, cette éventualité me fit encore plus peur, parce que je risquais non seulement de perdre mon salaire, un bon cadre de travail, des amis, mais aussi Aomine. Depuis des années, c'était le seul à avoir été aussi proche de moi, au point de dormir avec lui.

On arriva au bout de la rue, à côté du Konbini, et je me surpris à regarder à l'intérieur pour repérer le fameux Kuroko. Encore une habitude, je me rendais compte que j'en avais de plus en plus.

- J'ai croisé Tetsu hier, m'informa Aomine qui avait apparemment suivi le même cheminement de pensées que moi.

- Oui, tu me l'as dit. Il allait bien ?

- Ouais, il était apparemment chez sa copine. Tu savais qu'il en avait une ?

- Nan, on se croise toujours en coup de vent, on n'a jamais eu réellement l'occasion de parler. Tu l'as rencontrée ? questionnai-je.

- Non, elle était pas chez elle, je crois. Je me demande à quoi elle ressemble… Il est bizarre ce type quand même, elle doit sûrement être spéciale aussi.

- Bizarre, c'est le cas de le dire, il me fait toujours super peur quand il me salue.

- Pareil, il a aucune présence, c'est dingue. Quand je l'ai vu dans mon bureau la première fois qu'on s'est rencontré, je te raconte pas comment j'ai eu peur.

- Haha ! Tu m'étonnes ! me moquai-je. Je l'imagine avec sa tête inexpressive en train de te regarder bosser, ça devait être quelque chose.

- Te moque pas trop, grogna-t-il, gêné. Heureusement que j'étais tout seul au bureau à ce moment-là, les autres m'auraient pris pour un fou.

- Tu travailles avec beaucoup de personnes ? demandai-je, attrapant l'occasion d'en apprendre plus sur lui.

- Dans mon équipe on est cinq : le gars que tu as rencontré hier qui s'appelle Susa. Les quatre autres c'est Wakamatsu, Ryo, Imayoshi et moi.

- Et vous travaillez souvent ensemble ?

- Ouais, s'il y a des interventions de groupe, je suis sûr de me retrouver avec au moins l'un d'entre eux. On intervient sur les mêmes choses et on a des rôles complémentaires, c'est pour ça qu'on est tous ensemble. Imayoshi est meilleur en interrogatoire, Ryo est doué en informatique avec les dossiers et tout, Susa est un bon entremetteur, et Wakamatsu intervient souvent sur le terrain.

C'était intéressant de parler de son travail, c'était l'un des rares sujets sur lesquels il pouvait parler plus longuement. On voyait que ça le passionnait.

- Et toi, tu fais quoi ?

- Pareil, souvent sur le terrain parce que je suis bon en combat et que j'ai de bons réflexes. Le problème c'est que je me retrouve souvent avec Wakamatsu alors qu'on se déteste.

- Ah ouais ? Pourquoi ?

- Il est chiant, il trouve toujours quelque chose à me reprocher alors que je fais juste mon job. Puis il est tout le temps en train de gueuler.

Je me demandai si ce n'était pas lui qui était excessif, connaissant sa susceptibilité, mais je décidai à me fier à ses dires. Les policiers doivent être des fortes têtes, quand même. Même le Susa de la veille, bien que je fisse sa taille, m'avait paru imposant.

- Tu t'entends mieux avec les autres ?

- Mouais, Ryo je l'aime bien parce qu'il sait cuisiner, Imayoshi il est bizarre aussi mais il m'aime bien, et Susa c'est le seul plutôt normal dans le groupe, donc ça va.

J'haussai un sourcil, intrigué par cette description. Je ne savais pas ce qui était le plus choquant entre le caractère des personnes ou l'opinion d'Aomine sur eux.

- Donc t'aimes bien les gens qui savent cuisiner ?

- Bah oui, logique, comme tout le monde, non ?

- Donc tu m'aimes bien juste parce que je sais cuisiner ? demandai-je, suspicieux.

- Évidemment, il y a pas d'autre raison, se moqua-t-il.

J'écarquillai les yeux et lui lançai un regard noir. Je m'arrêtai au milieu du chemin et croisai mes bras en lui tournant le dos.

- Oh, allez, j'vais être en retard ! se plaignit-il en m'attrapant par le bras. Je plaisantais, il y a pas que ça…

- Mh ? Et c'est quoi ?

- Tu sais aussi faire le ménage.

- Connard, jurai-je en lui donnant un coup de pied qu'il esquiva sans difficulté.

- C'est une blague, c'est une blague, rit-il.

Je l'attaquai à nouveau mais il se reculait à chaque fois au bon moment pour que je ne le touche pas. Je finis par abandonner, ça ne servait à rien à part l'amuser encore plus.

On tourna dans une rue un peu plus commerçante, bien que les restaurants et les magasins soient fermés à cette heure-ci. Il s'arrêta devant le menu d'un restaurant plutôt basique et lu attentivement les repas qu'ils proposaient.

- Tu sais quoi ? On va manger ici ce soir.

- Hein ? répondis-je, surpris par cette soudaine invitation.

- Quoi ? Ça te plaît pas ?

Je lançai un coup d'œil à la devanture qui indiquait le nom d'un restaurant de viande, je sus déjà que ça allait me plaire. Je regardai tout de même ce qu'ils proposaient à la carte et je sentis presque mon ventre gargouiller à l'image des délicieux plats proposés.

- Ça m'a l'air très bien.

- Nickel, je t'invite.

- Hein ? demandai-je à nouveau.

- Tu sais dire quelque chose d'autre que « hein » ? s'exaspéra-t-il.

- Excuse-moi d'être surpris ! Qu'est-ce qui t'arrive soudainement ?

- Juste comme ça.

- Juste comme ça ? T'es sûr ?

J'arquai un sourcil pour le mettre en garde. Nous avions accepté de ne plus nous cacher des choses, et je n'avais certainement pas envie qu'il recommence à souffler le chaud et le froid.

- Mouais, tu cuisines la plupart du temps et moi je sais pas cuisiner donc pour changer je me suis dit qu'on pouvait manger au restau, répondit-il en se frottant l'arrière de la nuque.

- C'était si dur que ça ? soupirai-je.

On reprit notre marche pendant encore quelques mètres puis on arriva enfin devant le commissariat. D'autres personnes arrivèrent au même moment, d'autres partaient seulement, c'était l'un des seuls endroits qui était déjà actif aussi tôt dans la matinée. Fait surprenant, je remarquai que certaines personnes lancèrent un regard à Aomine, mais pas une seule le salua. C'est vrai qu'il n'avait pas l'air d'être quelqu'un de très sociable, sa façon de me parler de ses collègues me l'avait prouvé, mais là c'était comme si les gens le fuyaient. J'avais le vague souvenir qu'il m'avait dit que des gens s'étaient opposés à son intégration dans la police à l'époque parce qu'il était trop jeune et pas assez éduqué, c'était peut-être toujours le cas. Enfin, tout ça ne me regardait pas. On se salua d'un signe de la main et je partis de mon côté.

Je sortis mes écouteurs que je n'avais plus utilisés depuis bien trop longtemps. Je lançai ma playlist en aléatoire et un son américain vint pulser dans mes oreilles. Ça me ramena évidemment à Los Angeles et ses terrains de basket. J'avais terriblement envie de jouer, de courir, de sauter, de frapper la balle dans l'arceau et de sentir le panier vibrer. Dès que je serai guéri, j'irai faire un basket pendant des heures. Si je pouvais en faire avec Aomine ça serait encore mieux, je n'oublie pas sa promesse.

Je refis le chemin inverse et profitai de la désertion des rues et du son plus calme dans mes oreilles. Dans le petit espace qu'était la maison d'Aomine, je me sens vite oppressé par mes pensées, mon seul moyen de ne pas m'y étouffer est de rester constamment actif. Mais dans un lieu aussi grand que cette rue, je me sentais un peu plus libre. Je m'autorisai même à m'arrêter dans un parc, non loin de chez Aomine.

Il n'était pas très grand : une pleine d'herbe, un parc de jeu pour enfants au fond, des arbres délimitant le terrain et un petit ruisseau surplombé d'un pont en bois. Le lieu était complètement désert, pas l'ombre d'un humain. Je fis un rapide tour du parc et arrivai au pont.

En baissant les yeux, j'aperçus des poissons. Ils étaient plutôt grands et très colorés. J'en avais déjà vu auparavant, ils sont plutôt célèbres au Japon, des carpes koïs, je crois. Leurs écailles étaient éparpillées sur tout leur corps en un désordre harmonieux. Le rouge, le blanc et le brun s'étalaient et brillaient au reflet du soleil sur l'eau.

Je m'accroupis et passai mes jambes entre les barreaux du pont. Je laissai ma musique dans mes oreilles mais changeai pour quelque chose de plus calme, le silence était trop oppressant. Je glissai doucement ma main dans l'eau, n'enfonçant que mes doigts par peur de déranger l'habitat des poissons. Mais au contraire, ceux-ci s'approchèrent de moi et frottèrent leur tête sur ma peau. Ils s'attendaient sûrement à ce que j'ai de la nourriture à leur donner, et je regrettai presque de ne rien avoir. Leurs moustaches au coin de leurs bouches me chatouillèrent agréablement. Je me mis à les caresser comme je le ferai avec un chat.

Je finis tout de même par me retirer et m'assis plus confortablement. Je regardai le ruisseau en face de moi. L'eau scintillait et le léger vent se levait pour faire danser les roseaux au bord de la rivière. Les embruns glissèrent des feuilles et tombèrent en des cercles réguliers et apaisants. Il faisait frais mais ce n'était pas déplaisant.

Je fermai les yeux et inspirai un grand coup l'odeur des plantes et du matin. Je pouvais presque m'endormir dans ce paradis de verdure. Je laissai mes pensées dériver à la même vitesse que l'eau au-dessous de moi. Je me permis de prendre du recul sur ma vie.

La vitesse avec laquelle j'enchainais les nouveaux boulots faisait que ma vie était en instabilité constante. J'avais l'impression d'être sur un bateau en dérive et la seule manière que j'ai trouvée pour ne pas perdre le cap est d'aller de l'avant sans m'arrêter. Mais je précipite trop les choses.

Normalement, après l'agression que j'avais subie, j'aurais dû prendre du temps pour moi et remettre les choses en perspective. Pourtant, à cause du stress de ce qui est arrivé à la discothèque, à cause de l'anxiété constante que Nash soit dans les parages prêt à me tuer, à cause de l'apparition d'Aomine dans ma vie je n'ai pas réussi à me reposer.

Maintenant que je sais que je ne vais pas perdre mon travail et que Nash est en prison, j'aurais dû réussir à me détendre. Mais la cohabitation avec Aomine ne m'a pas apaisé. Parfois, je me demande si j'ai fait le bon choix de venir chez lui. Puis je m'imagine seul chez moi, dans cette maison trop grande pour une seule personne, dans l'interdiction de pratiquer du sport, en train de ressasser toute ma relation avec Nash, me demandant quand est-ce que je me suis trompé, ce que j'ai pu faire de mal.

Alors en soi, peut-être que la présence d'Aomine ne m'apporte pas que du mauvais. Peut-être que son odeur rassurante, sa présence chaque nuit, ses blagues et son sourire valent la peine de rester. Tout de même, je ne retomberai pas dans mes précédents travers, s'il n'arrive pas à me rendre heureux, je partirai. Mais pour une dernière fois, j'ai envie de croire que je ne fais pas le mauvais choix.

Cette fois, je m'écouterai, je me poserai les bonnes questions et j'agirai en conséquence. Si mon bateau est à la dérive, je dois rester calme pour trouver une solution.

Sur ces belles paroles, je me relevai et repris le chemin de la maison. Je n'avais pas beaucoup de choses à faire aujourd'hui à part préparer mon repas de midi et réserver la place dans le restaurant de ce soir. Je rentrai et regardai quels plats j'avais prévu pour la semaine. Aujourd'hui, c'étaient des okonomiyaki. Je rayai le repas de ce soir et notai le nom du restaurant à la place.

Avant la préparation du repas, j'avais mes minutes de sport : quelques abdos, des tractions sur le chambranle d'une porte, des pompes sans les pieds… J'y passai bien une trentaine de minutes. Ce n'était pas beaucoup, mais c'était mieux que rien.

Une fois l'effort physique de la journée réalisée, j'avais le droit à une petite pause. Le canapé ayant perdu son atout agréable de quand Aomine y reposait, je m'installai donc sur le lit. Aussitôt ma tête posée sur l'oreiller, je m'endormis profondément. J'humai inconsciemment l'odeur d'Aomine qui me mena vers de doux rêves dont je n'allais pas me souvenir au réveil.

Je me réveillai presque en sursaut, comme si j'avais oublié de mettre le réveil avant d'aller au travail. Pourtant je n'avais rien de prévu de la journée, je vivais de mon propre chef. Je me levai tout de même en vitesse, craignant d'avoir raté l'heure du déjeuner. Mais mon cerveau, ou plutôt mon estomac, avait parfaitement réussi à me réveiller à l'heure. Je m'étirai et rejoignis la cuisine, prêt à cuisiner. Je sortis tous les ingrédients – il y en avait beaucoup – et les ustensiles de cuisine : un saladier, une cuillère pour mélanger, une poêle… et la spatule pour okonomiyaki ? Je ne la trouvai pas. Je regardai dans les tiroirs, les placards, et même dans le frigo, mais je n'en vis nulle part.

Je me pris la tête dans les mains en réalisant qu'Aomine n'avait sûrement jamais pensé à en acheter une. Je profitai de sa pause repas pour lui demander, en espérant qu'il voie le message assez vite.

[Aomine 12 :09]

Non.

Pourquoi ?

Je soupirai, j'aurais dû faire l'inventaire plus tôt. Je ne pouvais plus changer, maintenant. Qu'est-ce que j'allais faire d'une sauce okonomiyaki sans okonomiyaki ? Je n'avais plus qu'à aller en acheter, mais où ? Je ne connaissais pas le quartier.

[Kagami 12 :10]

Parce que j'en ai besoin, abruti. Tu sais où est-ce qu'il y a un magasin de produits ménagers dans le coin ?

[Aomine 12 :11]

M'appelle pas abruti, ducon. Je crois qu'il y en a un, un peu après le commissariat.

Je partis mettre mes chaussures. Ça me faisait une petite marche mais avec la sieste que j'avais faite, l'énergie devait m'être revenue. Un peu comme les PV dans un jeu, non ?

Je sortis dans la rue avec mon manteau et mon argent. Mais à peine étais-je au bout de la rue, que j'entendis le bruit d'une moto. Et elle s'arrêta à mon niveau. Et je la connaissais. Et le conducteur aussi.

- Qu'est-ce que tu fous ici ? demandai-je, exaspéré.

- À ton avis ? Je vais pas cueillir des pâquerettes.

- Je peux y aller tout seul.

- J'vais pas dire que t'es handicapé, mais un peu quand même…

- Oï !

- « Oï » de rien du tout, monte.

J'hésitai entre m'imposer en l'ignorant, ou monter en le remerciant. C'était peut-être juste moi qui étais susceptible mais je voulais dépendre le moins possible d'Aomine. J'étais capable de bouger sans avoir besoin de son aide. Il m'avait plus ou moins laissé faire ce que je voulais jusqu'ici, sûrement par ennui de faire les choses à ma place, et ça me plaisait plus que de devoir me reposer sur lui. Je partis en l'ignorant.

Je l'entendis grogner dans mon dos et la moto redémarra. Je repris ma marche avec de la musique. Une dizaine de minutes plus tard, j'étais devant le magasin. Les rues étaient bien plus remplies que ce matin, les petits commerces et les restaurants avaient ouvert leurs portes, le tumulte de la foule emplit mes oreilles malgré la musique. J'enlevai mes écouteurs et entrai.

Seulement quelques cinq minutes plus tard, j'avais déjà fini. Le magasin n'était pas très bondé malgré le fait que l'on soit samedi, c'est qu'il n'était pas très célèbre, et potentiellement de ne pas très bonne qualité. Je jugeai l'instrument des yeux avec une intense réflexion, si bien que je faillis ne pas entendre la voix dans mon dos.

- T'es allé vite, affirma Aomine d'un air relâché.

- Uh ?! Qu'est-ce que tu fais ici ?! Tu m'as suivi ? me méfiai-je.

- Banane, comme si j'avais que ça à faire… Je suis allé m'acheter un sandwich dans le coin.

- Mouais…

- Ça va la paranoïa ? On se fait même pas confiance ? demanda-t-il semi outré.

- Comme si tu m'avais fait confiance pour marcher jusqu'ici, répliquai-je.

- C'est pas une question de confiance, t'es blessé, je te propose mon aide, c'est tout.

- On n'a pas la même définition de « proposer », exaspérai-je en continuant mon chemin.

- Oh, c'est bon, pas besoin de chipoter sur les mots !

Je levai les yeux au ciel, ma spatule pour okonomiyaki dans un sachet à la main. Aomine me suivait en mangeant paisiblement son sandwich. Je devais assumer que ma cuisse commençait un peu à se replier sur elle-même et me procurer une vague douleur.

- C'est journée sport pour toi, aujourd'hui ? demandai-je pour lancer la conservation.

- Ouais. T'es jaloux ? se moqua-t-il avec son sourire narquois qu'il faisait si bien.

- La ferme, répondis-je du tac-au-tac.

Il ricana dans son coin et ç'aurait été mentir de dire que je ne voulais pas le frapper.

- Je prends ça pour un oui.

- Hmpf, grognai-je, trop rapidement énervé.

Il passa son bras autour de mes épaules en souriant. Sa proximité provoqua un frisson qui glissa le long de ma nuque et hérissa le bas de mes cheveux sans que je comprenne pourquoi. Je ne m'y attendais pas, mais ça ne me dérangea pas.

- Encore quelques jours et tu pourras reprendre toi aussi, ne t'en fais pas.

Était-il en train de me rassurer ? J'arquai un sourcil, sincèrement étonné.

- Enfin, tu pourras t'entrainer autant que tu veux, tu me battras jamais au basket, conclut-il.

Pourquoi y ai-je cru ? Cet enfoiré. Je me dégageai prestement de son bras en jurant, provoquant son hilarité. Sa capacité à jouer avec mes nerfs me rendait fou. Mais c'était amusant de jouer avec les siens aussi, même si c'était plus rare.

- Tu parles beaucoup mais au fond tu sais que je vais t'exploser.

- Ahah ! C'est beau de croire en ses rêves…

- Parle pour toi.

Pas énervé pour le moins du monde, il avait au contraire l'air ravi que je lui réponde de cette manière. Je ne savais pas s'il était amusé en pensant qu'il allait pouvoir me battre facilement ou s'il était excité de faire face à un adversaire plus fort que lui. Peut-être un peu des deux. Pour ma part, sa confiance en lui me fit douter sur mon aisance à remporter la victoire, mais ce nouveau défi faisait vibrer chacune de mes cellules.

- Tu sais que t'es pas du tout sur le chemin de la maison depuis cinq minutes ? intervint-il.

- Hein ?

Je regardai autour de moi et, en effet, je ne reconnus absolument rien. Je n'avais même pas fait attention au chemin que je prenais.

- Et tu pouvais pas me le dire avant ?

- Nan, je voulais voir jusqu'où tu pouvais aller avant de t'en rendre compte, ria-t-il.

Je le fusillai du regard. Un chieur professionnel, voilà ce qu'il était. J'espérai qu'il ne se comportait pas de cette manière avec les victimes de ses enquêtes, le fait qu'il soit encore un policier aurait relevé du miracle.

- Allez suis-moi, et dépêche-toi sinon je vais être en retard au boulot ! me pressa-t-il.

- C'est toi qui as décidé de me suivre je te rappelle !

- Et heureusement que je suis venu, tu te serais vraiment perdu sinon !

- Nan, parce que j'aurais pas eu un connard de service aux basques ! critiquai-je.

- Ça va être ma faute encore ! se plaignit-il.

On revint au niveau de son commissariat et une douleur plus forte électrisa ma jambe. Le con ça valait aussi bien pour Aomine que pour moi. Je jurai et l'arrêtai, provoquant son agacement.

- On prend ta moto, l'intimai-je.

Il leva les yeux au ciel et soupira.

- Gneugneugneu, je veux pas de ta moto, m'imita-t-il. T'es chiant comme mec !

- Arrête de te plaindre, tu veux être à l'heure ou pas ?

- J'hallucine ! Maintenant tu t'en soucies ?

- Monte, j'ai mal à la jambe, expliquai-je brièvement en mettant mon casque.

Il grogna mais s'exécuta. Il retira la béquille et démarra avec un petit bruit d'explosion qui me projeta en arrière, heureusement mes mains s'étaient accrochées à la taille d'Aomine à temps. Je me rapprochai de son corps si bien que mon torse touchait son dos. Un agréable malaise fondit dans mon estomac. Je me sentais tout le temps ainsi quand j'étais aussi proche de lui. C'était perturbant, mais je préférai ignorer cette information pour l'instant.

Même pas cinq minutes plus tard, nous étions arrivés à la maison. Il utilisa sa jambe comme béquille et resta assis pendant que j'enlevais mon casque. Il repartait déjà quand il s'écria :

- À ce soir au restau !

Je m'étonnai d'avoir presque oublié. Je n'avais pas encore commencé à préparer mon repas et il était déjà 13h. L'après-midi allait peut-être passer plus vite que ce que je pensais, c'était plutôt une bonne nouvelle.

Une fois rentré, je me mis directement à la préparation des okonomiyaki qui dura presque une heure, en ajoutant le temps que je les mange et toute la vaisselle derrière, la journée était déjà bien avancée et je n'avais presque rien fait. De toute façon, il n'y avait pas grand-chose à faire ici. J'étais pressé d'être demain pour qu'Aomine reste s'ennuyer à la maison avec moi.

Pressé d'être avec Aomine ? J'étais tombé sur la tête ?

Je me secouai et m'écroulai sur le canapé. Mes okonomiyaki étaient très bons mais ces crêpes étaient vraiment bourratives. Je suis sûr que ça pouvait plaire à Aomine si je mettais du poulet teriyaki dedans.

Oh merde, pourquoi encore lui ?

Je me redressai et composai le numéro du restaurant dans lequel nous allions manger pour me changer un peu l'esprit. Il y eut quelques sonneries avant que quelqu'un ne décroche. Il n'y avait pas beaucoup de bruit en dehors de la voix qui me parlait et je devinai que le restaurant n'était pas rempli.

- Allô ?

- Bonjour, je vous appelle pour savoir si c'était possible de réserver une table pour ce soir.

- Bien sûr ! À quel nom et quelle heure ?

- Euh, Kagami et à 20h, je dirais…

- Très bien ! Une table de combien ?

- Pour deux.

- Ce sera un couple ?

- Hein ? Non, non, juste entre amis !

Il devait sentir mes rougeurs à travers le téléphone vu comme mes joues brûlaient. C'était déjà la deuxième personne qui nous prenait pour un couple, j'allais commencer à me poser des questions… On n'agissait pas comme un couple pourtant, si ?

- Oh, excusez-moi ! Pas de problème, une table pour deux pour ce soir 20h, c'est ça ?

- C'est ça, merci …

- Bonne journée, à ce soir !

- Vous aussi, à ce soir.

Je raccrochai et soupirai. Aller au restaurant à deux, n'était-ce pas bizarre ? Non, c'était le lapsus du monsieur qui rendait ça bizarre. C'était parfaitement normal, profiter d'un moment entre amis, tout le monde fait ça.

Bien sûr, tout le monde fait ça ! Je vais enfin reprendre une vie plus ou moins normale de personne de mon âge qui sait s'amuser. Voilà, pas de raison de s'inquiéter.

Je m'étalai de nouveau sur le canapé. Pourquoi tout était si compliqué et bizarre quand le sujet était Aomine ? Mon cerveau n'était pas normal le sien non plus. Deux types complètement brisés par la vie qui cohabitent ensemble, drôle d'histoire…

Je soupirai, pour le sortir de ma tête, la meilleure manière était de le faire vivre dans le moment présent. Je lui envoyai donc un petit message avant de partir dans la cuisine.

[Kagami 16 : 15]

J'ai réservé le restau pour 20h, ça ira ?

L'après-midi se ponctua par un goûter, un film regardé en faisant un peu de musculation, un passage de poussière sur les meubles du salon, et une analyse d'un récent match de NBA. Il était 19h quand je sentis mon téléphone vibrer. C'était la réponse d'Aomine, j'avais déjà oublié que je lui avais écrit.

[Aomine 19 :08]

Je quitte bientôt le travail, je passerai à la maison pour prendre une douche et on pourra y aller.

J'hochai la tête derrière mon écran. Tout était bien et dans les temps, c'était parfait. Et comme pour compléter ce timing, je reçus un appel auquel je m'empressai de répondre.

- Allô ?

- Kagamicchi, tu as répondu super vite !

- Hey, Kise. Ouais, j'étais déjà sur mon téléphone en train de lire un message d'Aomine.

- Ah ouais ? Je pensais que vous ne vous supportiez pas, mais vous parlez quand même par message…

- Va pas t'imaginer qu'on se supporte plus que ça… Il m'a juste invité au restaurant et il me disait qu'i-

- IL T'A INVITÉ AU RESTAU ?! hurla-t-il.

Je reculai prestement mon oreille de mon appareil téléphonique. C'est qu'il allait me rendre sourd celui-là, je sentais déjà mon oreille siffler.

- Mon oreille, putain, Kise, grognai-je.

- Pardon, mais attends, qu'est-ce que c'est que ça ?! Depuis quand Aominecchi invite des gens au restau ? Tu l'as drogué ? T'es sûr qu'il va bien ?

Je me tus quelques secondes, intrigué par ce qu'il venait de dire. C'était vraiment si rare que ça ?

- Qu'est-ce que tu racontes ? Il t'a jamais invité au restau ? m'assurai-je.

- Tu rêves ! rit-il. Je sais même pas s'il est déjà allé dans un restaurant dans sa vie… Alors y aller avec toi c'est vraiment improbable.

- Même pas une petite-amie qu'il aurait pu avoir sans te le dire ?

- À part s'il a vraiment une double-vie, ce qui m'étonnerait vu qu'il ne sait pas mentir, il n'a jamais été en couple.

Je tombai des nues. C'était nouvelle sur nouvelle, cet après-midi. Je me rendis à nouveau compte que malgré tout ce que je savais sur son passé, son présent m'était encore bien inconnu.

- Jamais, dans le style « parfois mais c'était jamais sérieux » ou jamais dans le style « jamais » ?

- Jamais dans le style « jamais ».

- Je te crois pas.

- Tu pensais vraiment qu'il était un bourreau des cœurs ?

- Il est pas mal même s'il fait un peu peur, je pensais qu'il avait quand même eu des expériences…

- Des expériences sexuelles il en a eu plus qu'on ne peut les compter sur deux mains, des expériences amoureuses par contre : rien du tout.

Autant d'années d'existence sans une seule relation, il fallait le faire quand même… Je savais que les Japonais étaient moins ouverts sur les relations courtes que les Américains, mais tout de même. Il avait un métier stable, un appart en plutôt bon état, il était assez beau, il n'était pas complètement invivable quel était le souci ?

- C'est son choix ou il a juste pas encore trouvé quelqu'un qui lui plaisait suffisamment ?

- Un peu des deux, je pense. Il a vécu certaines choses dans sa vie qui font qu'il place extrêmement difficilement sa confiance en quelqu'un. Il m'a déjà dit qu'il comptait ne jamais se mettre en couple avec quelqu'un parce qu'il ne croyait plus en aucune relation assez forte pour ne jamais se briser. Mais je n'y crois pas, je pense qu'un jour il rencontrera quelqu'un qui pourra lui faire changer d'avis. Enfin, j'espère…

- T'en fais pas, il a un mauvais caractère mais je suis sûr que quelqu'un tombera amoureux de lui un jour.

- Oui, moi aussi j'en suis sûr. Mais ce n'est pas le seul problème… Je crains qu'Aominecchi ne s'autorise plus jamais à commencer une relation avec n'importe qui, aussi amoureux soit-il.

Mon cœur tomba de ma poitrine quand j'entendis la porte d'entrée s'ouvrir, accompagnée de la voix d'Aomine. Quel timing, on pourrait croire qu'il l'a fait exprès.

- Bon, je vais te laisser, m'empressai-je de répondre.

- Déjà ?

- Ouais, je dois aller au restau, rappelle-toi.

- Okay ! Amuse-toi bien et passe le bonjour à Aominecchi !

- Ok, bye…

Je soupirai en décollant l'appareil de mon oreille. J'aurais bien aimé continuer cette discussion mais le contexte ne s'y prêtait malheureusement plus. Et le contexte en question s'approcha du canapé pour capter mon attention.

- Tu parlais à qui ?

- Kise. Il te passe le bonjour.

- Le déménagement de la discothèque s'est bien passé aujourd'hui ? m'interrogea-t-il en s'éloignant déjà vers la salle de bain.

On n'en avait même pas parlé, punaise. Je n'ai même pas pu m'excuser de ne pas être venu aujourd'hui, quel imbécile je faisais…

- On n'en a pas vraiment parlé, répondis-je craignant qu'il me demande quel était le sujet de notre discussion.

Il n'entendit même pas ma réponse, pour mon plus grand soulagement. Je décidai de me lever aussi et me changer brièvement, un jogging, ça ne faisait pas très bonne impression dans un restaurant.

Il ne voudra jamais se mettre en couple, hein ? Je dis que je suis surpris mais d'une certaine manière je trouve ça logique, avec tout son espoir réduit à néant à un si jeune âge. Ce n'est pas surprenant qu'il ne donne plus sa confiance, ça serait difficile à croire qu'il en ait encore à donner.

Je parle en connaissance de cause, cela faisait de longues années que je n'avais pas été en couple. J'ai toujours été du genre à ne pas être intéressé par l'amour et être gêné quand quelqu'un essaye de me draguer, Nash étant la seule personne à avoir su briser ma carapace. Mais, je me rends compte à présent que ce que je considère comme des réactions naturelles de désintérêt est plus des automatismes d'autodéfense.

Je n'ai jamais cherché à me projeter avec quelqu'un d'autre, considérant toujours que ma rupture avec Nash était trop récente. Mais je me voile la face. Cela fait maintenant six ans que je vis tout seul parce que je fuis l'amour.

- Kagami ! m'appela Aomine depuis le couloir.

Je sortis de mes pensées en un sursaut. Je le rejoignis et vis qu'il était déjà habillé, les cheveux légèrement mouillés.

- On y va ? demandai-je.

- Allons-y, répondit-il.

Une fois nos chaussures enfilées, on sortit dans la rue déjà sombre. Le soleil se levait agréablement tôt mais se couchait tôt aussi. On ne voyait pas les étoiles à cause de la pollution de la ville mais la lune brillait à travers les nuages et éclairait la rue.

Le vent frais s'infiltra dans mon cou et me fit rentrer la tête dans les épaules, je soupirai en étant secoué d'un frisson. Aomine le remarqua et me donna un coup d'épaule en marchant, ponctué d'un :

- Petite nature.

Je tentai de lui marcher sur le pied en vengeance mais il l'esquiva in extremis. Je fis comme si de rien n'était et tournai ma tête face à la route. C'est là que je vis le parc de ce matin, au milieu de la rue, toujours aussi silencieux.

- T'es déjà allé dans ce parc ? demandai-je.

Aomine tourna la tête dans la même direction que moi, cherchant duquel je pouvais parler.

- Ouais, quelques fois. J'y vais plus souvent en été, comme ça je peux bronzer en m'allongeant sur une branche sans qu'il y ait d'humains à côté pour me soûler.

Je fronçais les sourcils à cette déclaration.

- Tu t'es pris pour un singe ?

- La ferme, répondit-il. Ça se voie que tu l'as jamais fait, sinon tu dirais pas ça.

- 'Scuse moi, j'ai d'autres activités dans la vie que de grimper dans des arbres.

- Ouais, genre quoi ? Faire le ménage ?

- Ouais ! répondis-je avec fierté.

Il haussa les sourcils au ciel. Pour une fois, j'avais le dernier mot.

- Il y a pas de quoi être fier, soupira-t-il avec mauvaise foi.

- Entre un chimpanzé et un homme, il y en a quand même un qui est plus utile à la société que l'autre.

- Ouais, mais il y en a un qui est plus heureux que l'autre, renchérit-il.

- Ouais, mais il y en a un qui est mieux payé que l'autre, renchéris-je également.

- Ouais, mais il y en a un qui n'a pas besoin de travailler.

- Ouais, mais il y en a un qui euh... Ouais voilà, abandonnai-je.

Il secoua la tête avec une expression de déception.

- En tout cas vous manger tous les deux des bananes, mais pas les mêmes, conclut-il.

- Comment ça ? demandai-je en fronçant les sourcils.

- Tu comprends vraiment pas les sous-entendus toi, hein ? sourit-il en coin, me jaugeant des yeux.

- Quel sous-entend-

Je compris le sous-entendu. Mon visage s'empourpra d'un seul coup et j'écarquillai les yeux de choc.

- IMBÉCILE ! m'écriai-je en lui enfonçant mon pied dans les fesses.

Il rit, d'un rire puissant et clair comme je ne lui avais jamais entendu. Mon cœur se serra d'un coup, me faisant presque oublier sa blague de mauvais goût.

- Je rigole, moi aussi je mange tout type de bananes, me sourit-il, toujours aussi amusé par sa blague.

- J'ai entendu de meilleures manières de faire un coming-out.

- Aucune n'égale celle-là.

- Des millions, je t'assure.

Il ricana avant de me donner un léger coup d'épaule. Je répondis de la même manière mais il se recula au dernier moment et je faillis trébucher au milieu de la rue.

- Bah alors, Kagami, tu sais pas marcher droit ? se moqua Aomine.

Je fis volte-face avec une puissante envie de lui en mettre une.

- J'vais frapper ta tête contre un lampadaire, on verra si tu pourras encore marcher droit, répliquai-je.

- Quelle violence, critiqua-t-il.

- T'as raison, un lampadaire ne mériterait pas ça.

Il haussa les sourcils, impressionné par ma rhétorique. Pour une fois que j'avais le dernier mot, j'étais moi-même fier.

On arriva devant le restaurant sans que je ne le remarque. Une fois allumé, le restaurant paraissait déjà beaucoup plus chaleureux, ses lumières rouges et jaunes inspiraient la chaleur et c'était actuellement tout ce dont j'avais besoin.

- Bien le bonsoir ! s'écria un petit homme derrière le comptoir.

Il vint à nous en rebondissant sur ses deux petites jambes. Un grand sourire nous accueillit, surmonté par une légère moustache poivrée et le début de pattes d'oies.

- C'est bien vous qui avez réservé pour deux ?

- Oui, au nom de Kagami, confirmai-je.

- Très bien ! s'enjoua le restaurateur. Veuillez me suivre !

La pièce était plutôt petite mais donnait une ambiance intimiste. Les tables étaient basses et des coussins se trouvaient à leurs côtés. Une bonne odeur de viande grillée émanait déjà des cuisines et je sus que j'allais bien manger. Il nous mit à une table assez éloignée de l'entrée, et j'en étais ravi, je n'avais pas l'intention de subir tous les courants d'air quand la porte allait s'ouvrir.

- Est-ce que cette place vous convient ?

Aomine et moi hochâmes la tête d'un même mouvement et commençâmes déjà à nous installer. Le monsieur nous indiqua les cartes sur la table et se retira discrètement en s'inclinant.

Sans d'autres discours, nous regardâmes les plats et les menus. Tout me plut. Le choix n'allait pas être facile. Je lançai un coup d'œil à Aomine pour voir ce qu'il en était de son côté. Il se tenait le menton entre deux doigts, le choix semblait difficile pour lui aussi. Je mesurai la capacité de mon ventre et la réponse me parut évidente : infinie. Je décidai donc de choisir trois de mes plats préférés. Je reposai la carte, satisfait de ma décision.

- T'as fait ton choix ? me demanda Aomine en me regardant faire.

- Ouais, je vais prendre les trois premiers.

Les yeux d'Aomine s'écarquillèrent. Il relut la carte en fronçant les sourcils et posa son menton dans le creux de sa main. Ses yeux se balançaient d'un côté de l'autre avec concentration.

- Bonne idée. Je vais en prendre trois aussi, conclut-il.

Il ferma le menu et posa son regard sur moi. Nous étions presque seuls, tous les deux l'un en face de l'autre. Je me rendis enfin compte de l'intensité de l'atmosphère autour de nous. Ses yeux éteints et bleu nuit me dévisageaient en silence, je ne pus détacher mon regard d'eux comme hypnotisé par une force supérieure.

- La journée s'est bien passée ? questionna Aomine pour commencer la conversation.

Je pris du temps pour entendre puis comprendre la question et sursautai presque en réalisant qu'elle m'était adressée.

- Hein ? Euh, oui, ça a été.

- T'as fait quoi à part cuisiner ? demanda Aomine avec un intérêt désintéressé.

- Pas grand-chose, répondis-je en essayant de me remémorer toutes mes activités. Je me suis arrêté dans ce parc ce matin sur le chemin du retour, celui que je t'ai montré tout à l'heure. Il y avait personne, c'était sympa. J'aimerais bien y retourner quand je serai guéri pour aller courir un peu.

- Tu voudras pas rentrer chez toi quand tu seras guéri ?

- Hein ?

Mes yeux se plantèrent dans les siens. J'avais presque oublié le fait que je doive retourner chez moi bientôt. Selon le plan que je m'étais mis en tête au début, je devais déjà être chez moi depuis quelques jours, rayant toutes les traces d'Aomine de ma mémoire. Qu'est-ce qui avait changé depuis ? Pourquoi est-ce que j'étais encore chez lui ? Et pourquoi n'avais-je pas envie de partir ?

- Je te presse pas, hein. Fais comme tu veux, affirma Aomine en haussant les épaules.

Je le regardai à nouveau, une bulle de soulagement volant dans ma poitrine. Je me passai une main dans les cheveux et lui expliquai :

- Je veux pas empiéter sur ton espace personnel, mais dans l'immédiat je me sens mieux chez toi que tout seul chez moi.

Aomine soupira et je fronçai les sourcils, soucieux de sa réponse.

- me dérange pas de t'héberger plus longtemps. Il faudra juste qu'on se donne des règles pour pas se gêner l'un et l'autre.

À nouveau, ma poitrine se libéra d'un poids. Le dernier souvenir de ma maison me laissait un goût amer en bouche. J'avais besoin de rester chez Aomine, de sa présence le matin et le soir. Je ne voulais pas dépendre de lui, il était un tremplin pour améliorer mon mental écorché par les récents évènements. En contre-parti, j'allais essayer de faire la même chose pour lui, essayer de lui donner un train de vie convenable. Puis je retournerai chez moi, et on reprendra notre vie. J'acquiesçai à mes propres pensées, ignorant cette boule dans mon ventre.

- Parfait. On verra comment ça se passera demain quand on sera tous les deux toute la journée à la maison.

- Ça me va.

Le serveur vint prendre nos choix, qui ne manqua pas de le surprendre. On prit chacun un apéritif, Aomine sans alcool, moi avec.

Je savais pertinemment que la vie d'Aomine avait des zones d'ombres mais je n'arrivais pas à trouver de questions pour les éclairer. Il ne m'aidait pas beaucoup non plus, il regardait le restaurant d'un œil scrutateur, comme s'il avait oublié mon existence.

- T'es déjà venu ici ? demandai-je pour relancer la conversation.

- Nan, jamais. C'est rare que j'aille dans des restaurants.

Ça suivait les dires de Kise. Mais si c'était rare, ça ne voulait pas dire jamais, alors il y avait bien des choses qu'il cachait à Kise.

- Tu y vas à quelles occasions ?

- J'sais pas… Quand j'avais intégré l'équipe, Imayoshi avait réservé un diner dans un restaurant. Sinon… Jamais. Il y a que les policiers qui m'invitent.

- Donc je suis la première personne que t'invites au restau ?

- Il faut croire ouais… Maintenant que j'y pense, j'aurais pas dû te laisser commander trois plats, ça va me coûter bonbon cette embrouille.

Je fis abstraction de la deuxième partie de sa phrase pour me concentrer sur l'élément le plus important. La première personne, j'étais la seule personne dans toutes les rencontres d'Aomine depuis sa naissance qu'il invitait au restaurant. C'était dingue. J'en faisais peut-être trop pour ce que c'était, mais j'avais tellement l'impression de rendre Aomine indifférent jusqu'à présent que cette occasion suffisait à me faire rêver.

- Même pas Kise ou d'autres potes ?

- Je sais pas quelle image t'as de moi mais je peux te dire qu'à part Kise je n'ai pas de potes.

- Zéro ?

- Peut-être Midorima à la limite. Mais c'est vraiment tout. Et je l'inviterai jamais au restau.

- Pourquoi ?

- Il est chiant. Je sais que c'est son métier mais il est toujours là, à me reprocher ma manière de me tenir, de manger, de dormir, et bla bla bla et bla bla bla…

Il accompagna ses paroles en moulinant du poignet. J'arquai un sourcil, il pouvait vraiment faire tout un monde juste en se plaignant.

- Je confirme, c'est son métier.

- Ouais bah ça me soule.

- Il t'en faut peu, à toi, me moquai-je.

- Tu peux parler, je te taquine une fois et t'es déjà tout rouge de rage.

- N'importe quoi ! m'échauffai-je.

- La preuve, me prouva-t-il.

Le serveur vint me sortir d'une nouvelle humiliation en apportant nos boissons fraîches. Je pris mon verre et m'arrêtai avant de le porter à mes lèvres.

- On trinque à quelque chose ? demandai-je alors qu'Aomine s'apprêtait à boire aussi.

Il fit la moue et fronça les sourcils. Je me mis moi aussi à réfléchir mais aucune idée ne me venait.

- A notre premier restau ensemble ? proposai-je.

- La blague, ricana-t-il. Tu dis « premier » comme s'il allait y en avoir d'autres.

- Qu'est-ce que t'en sais qu'il y en aura pas d'autres ?

- J'ai pas l'intention de te réinviter, annonça-t-il promptement.

- Et alors ? Je vais peut-être te réinviter, moi.

- Pour quoi faire ? Tu sais cuisiner.

- Et alors ? Le restaurant de temps en temps c'est sympa.

- C'est pas mieux que ce que tu cuisines.

Je me tus deux secondes, le temps de me répéter la phrase dans la tête.

- Je rêve ou tu viens de me complimenter ?

- Tu rêves, j'ai complimenté ta nourriture.

- Nourriture faite par moi.

- Ne te prends pas pour quelqu'un que tu n'es pas.

S'en suivirent des débats tous plus inutiles les uns que les autres, mais que nous prenions toujours très à cœur. Nos plats furent bons, et je ne sus forcer Aomine à avouer que mes plats l'étaient tout autant. Nous prîmes chacun un dessert et après une petite tasse de thé, nous quittâmes le restaurant.

- Merci encore pour votre venue, revenez rapidement ! nous salua le restaurateur en s'inclinant.

Nous hochâmes la tête avant de nous enfoncer dans la soirée froide. Un frisson courut le long de mon dos et je relevai mes épaules pour protéger mon cou à découvert.

- Je pense que le serveur est tombé amoureux de nous, on pourrait peut-être lui demander des points de fidélité la prochaine fois qu'on viendra, Aomine se moqua en allumant une cigarette.

- Ah, tu vois ! Même toi tu dis qu'on reviendra.

- J'ai pas fait attention, je retire ce que j'ai dit.

- Bouffon.

Je soupirai. Il faisait froid mais Aomine ne bougeait pas du milieu de la rue, levant et abaissant sa main en même temps qu'il aspirait et recrachait la fumée. Il fronçait les sourcils, comme en pleine réflexion.

- On rentre ? demandai-je.

- Tu veux ? répondit-il.

- Comment ça ?

- On est samedi, demain je travaille pas, il est pas si tard… Si tu veux on peut aller trainer en ville.

Mes yeux s'illuminèrent, je ne m'en étais même pas rendu compte mais je n'avais pas envie que cette soirée se termine de sitôt. Cependant, je savais que rester debout et marcher en ville, ce n'était pas ce que le docteur Midorima m'avait conseillé.

- J'aimerais bien, mais ma jambe…

Il abaissa son regard sur ma cuisse et fit glisser la fumée sur ses lèvres.

- C'est comme tu le sens, je m'en fous.

- Je sais pas. Pour l'instant j'ai pas mal donc ça me dérange pas, à la limite on s'arrêtera sur un banc pour manger quand j'aurais mal.

- Pour manger ? On sort tout juste d'un restaurant là ! s'exclama-t-il, un sourire incrédule sur le visage.

- Et alors ? Il reste toujours une place pour un peu de gourmandise.

- Espèce de fou, va, c'est plus un ventre que t'as, c'est un puits, ricana-t-il. Bref, reste ici, je vais chercher ma moto.

- Je t'attends ici ? répétai-je.

- Quoi ? T'as peur qu'on t'agresse ? se moqua-t-il.

- Je vais surtout me les peler, ouais ! répliquai-je.

- Tu peux retourner à l'intérieur sinon, je suis sûr que le restaurateur sera ravi de te servir un nouveau plat.

- J'vais pas me repointer après avoir payé, ils vont me prendre pour un fou, refusai-je.

- Ils te reconnaitront à ta juste valeur au moins, murmura-t-il pour que je ne l'entende pas. Sinon tu vas jusqu'au commissariat et tu attends que j'arrive.

- Oui, bah oui, c'est une auberge peut-être, ils vont me proposer une tasse de thé aussi ?

- Bon, eh, j'essaie de te trouver des solutions, donc ton petit ton sarcastique tu le gardes pour toi !

- Sacrées idées, tiens ! Tu vas me demander de sonner chez des inconnus aussi ?

- Mais si t'es pas content tu te gèles le cul sur le trottoir et c'est tout !

- Super, quel soutien !

- Ferme-la, si tu veux pas que j'aille en ville sans toi.

- Dépêche-toi, je vais pas t'attendre toute la soirée.

Il se retourna en soupirant et je pouvais très bien l'imaginer rouler des yeux. Je le vis remonter la rue, les mains dans les poches, le dos courbé. Je le fixai jusqu'à ce qu'il disparaisse de mon champ de vision.

C'était silencieux tout d'un coup. Et vide. J'étais seul.

Être seul dans une rue et à la maison, ce n'était certainement pas la même chose. Déjà il ne faisait pas aussi froid. Je m'asseyais sur le trottoir, cherchant la chaleur contre mon propre corps. Le bruit perpétuel des voitures et des discussions remplissait la rue en un fond sonore. Si le lampadaire en face de moi n'était pas en train de clignoter, j'aurais pu croire que le temps avait été coupé dans cette allée. Il n'y avait pas un chat, pourtant ce n'était pas rare d'en croiser dans les quartiers résidentiels du Japon. Alors que le calme du parc ce matin avait eu un effet revigorant sur moi, l'immobilité de la rue me procurait à présent un effet de malaise.

Le parc était vivant, et cette rue paraissait morte.

J'hésitai à me lever et partir, comme si je dérangeais par ma simple vie, un corps inerte. Mais le froid me clouait sur place, mon corps recroquevillé faisait impasse contre les créatures de la nuit. Je soupirai, mes craintes étaient absurdes. Foutu Nash, en plus de me faire fuir l'amour, il me créait une insécurité tout seul dans la nuit.

J'entendis bientôt le ronronnement de la moto et mon cœur se desserra. Une vague de chaleur remplaça mes frissons et la simple vue du véhicule me détendit. Je me levai quand il atteint ma hauteur, il mit sa béquille et m'ouvrit l'arrière du véhicule pour que j'en sorte mon casque. Je m'installai derrière lui et mis prestement mes mains autour de sa taille.

- Je t'ai jamais vu aussi content de me voir, releva-t-il en démarrant.

« À part quand tu es venu chez moi pendant ma crise de panique », pensai-je. Il arrivait toujours quand j'avais besoin de lui. Le jour de mon agression aussi, s'il n'avait pas été là j'aurais sûrement fini charcuter par mon ex. Je resserrai ma prise sur lui, non pas parce qu'il allait trop rapidement, mais parce que j'avais enfin réalisé que j'avais besoin de lui.

On arriva rapidement au centre de la ville, dans le quartier le plus fréquenté : Shibuya. Aomine tourna un peu avant de trouver un endroit où s'installer et nous descendîmes pour rejoindre une rue commerçante.

Instantanément, l'odeur alléchante de la nourriture vint me chatouiller les narines. J'étais loin d'être rassasié, cinq repas par jourw, c'était ma quantité habituelle. Je regardai autour de moi et le paradis me parvint, j'étais entouré de petits commerçants, de bars, de magasins, d'échoppes ambulantes… C'était la capitale que je connaissais, et que j'aimais. Aomine n'avait pas l'air perdu dans ces lieus, quand bien même ce n'était pas son quartier. En même temps, avec nos presque deux mètres, on pouvait voir bien plus loin autour de nous que les autres.

Aomine me donna un coup de coude dans les côtes pour me sortir de ma rêverie.

- Tu veux manger quoi ? demanda-t-il en regardant les restaurants dans les environs.

- De la viande.

Il me regarda de côté avec un rictus d'amusement. Je fronçai les sourcils et il se contenta de secouer la tête.

- Un problème?

- Rien, rien, je savais juste pas que j'étais en colocation avec un carnivore, soupira-t-il presque silencieusement. Bref, de la viande on en trouve partout, tu veux manger dans un restaurant ou juste à une échoppe ?

- Un endroit où on peut s'asseoir.

- Génial. Un restaurant ou une échoppe ?

- J'en sais rien, admis-je en haussant les épaules.

- 'Tain, t'es pas utile ! souffla-t-il en cherchant autour de lui.

- Est-ce que je t'en pose des questions, moi ?!

- Tu viens de le faire.

- Là ! Brochette de poulet, bœuf et saumon, c'est parfait !

Je l'attrapai par le bras et le guidai jusqu'à l'échoppe que j'avais aperçue. C'était un simple comptoir avec trois tabourets alignés devant. Je m'installai, Aomine à ma gauche, et je commandai mes brochettes. Je pris de tout par trois, et Aomine ne prit que trois unités de poulet. L'homme se mit à la préparation sans tarder. L'odeur de gras et de sel mélangé aux épices faisait grogner mon ventre. Je m'en léchai les lèvres.

- On dirait que t'as pas mangé depuis trois jours, se moqua Aomine.

- Ça fait plus de trois jours que j'ai pas mangé de brochettes comme ça.

- Pourtant tu dois pas avoir de mal à en cuisiner.

- Je sais pas, j'avoue que j'ai jamais essayé.

- Te connaissant, ça ira tout seul, affirma-t-il.

- Ah, parce que tu me connais ? m'amusai-je.

- Un peu quand même, on vit ensemble maintenant.

- Peut-être, mais personnellement je vais pas prétendre te connaître.

Il arqua un sourcil, il essayait de comprendre mon sous-entendu mais la réflexion n'étant pas un de nos points forts.

- Tu me connais sûrement mieux que les trois quarts des personnes avec qui je parle.

- Je connais ton passé, ouais, mais la personne que t'es là actuellement, je la connais pas du tout, répondis-je en le désignant de la main.

- Là actuellement je suis en train de manger des brochettes à Shibuya avec toi, t'as peut-être besoin de te faire corriger la vue, Kagami.

- Nan, mais tu m'as compris ! Je ne connais pas tes goûts, tes relations, ton régime…

- Mais ça c'est des choses qu'on apprend au fur et à mesure en fréquentant la personne, non ? demanda-t-il.

- Oui, enfin il faut dire que le début de notre fréquentation n'avait rien de naturel.

- Pas que le début, si tu veux mon avis.

Je haussai les épaules, il marquait un point, mais j'avais la bouche pleine donc je ne pouvais pas répondre. Je me forçai à avaler plus vite et repris la parole :

- Je commence à me demander si on va finir par se fréquenter normalement.

- C'est-à-dire ? C'est quoi une fréquentation normale pour toi ?

- Ben, au lieu de nous provoquer, on discute de nos goûts, par exemple, expliquai-je.

- 'Tain c'est chiant d'être normal, soupira-t-il.

Je repris une bouchée de ma viande en levant les yeux au ciel. Toujours en train de se plaindre, celui-là.

- Essayons, décidai-je. C'est quoi ta couleur préférée ?

- Le noir, répondit-il.

- C'est pas une couleur.

Il se redressa sur son tabouret, les sourcils froncés, la bouche pleine. Il ressemblait à un poisson globe comme ça.

- Tu vois c'est pour ça qu'on peut pas avoir une discussion normale, il faut toujours que tu me critiques ! asséna-t-il.

- Pardon ?! A quel moment je t'ai critiqué ?

- À l'instant, t'as dit : « nianiania c'est pas une couleur » ! m'imita-t-il en levant les yeux au ciel.

- C'est pas une critique ! C'est toi qui es chiant !

- Ah ben bravo c'est moi le problème maintenant !

- Ah ben en tout cas c'est pas moi !

On continua de nous disputer pendant de bonnes minutes sous l'œil mi-fatigué, mi-amusé du cuisinier. On se fit interrompre par un nouveau client qui nous dévisagea de haut en bas. Aomine lui répondit par le même regard tandis que je replongeai dans mon plat. Je me rendais de plus en plus compte de notre incapacité à agir correctement en public.

- Bon, laisse tomber, agir normalement c'est pas pour nous…

- C'est bien ce que je dis depuis tout à l'heure, souffla Aomine.

- Tu l'as jamais dit !

- Bien sûr que si-

Un bras nous coupa dans ce qui allait être une nouvelle dispute.

- Les gars, si vous avez fini de manger, partez. Vous faites fuir mes clients.

Nous nous regardâmes avec gêne, on s'était peut-être un peu emporté dans l'énergie du moment. Nous nous levâmes en remerciant le restaurateur pour les brochettes et rejoignîmes le centre de la rue. On essaya de se mélanger à la foule mais nous étions bien trop grands pour passer inaperçus. Mais le point positif c'est que j'avais une vue dégagée sur tous les restaurants autour de nous. Je reconnaissais avoir bien mangé, mais j'avais encore une place pour un dessert.

- Mochi ou glace ? interrogeai-je Aomine en analysant deux échoppes.

- Glace ? répéta-t-il. Il fait trop froid pour une glace.

- T'as pas l'air d'avoir froid, rétorquai-je en lui lançant un regard en coin.

J'étais le seul à frissonner depuis tout à l'heure. Il était un radiateur ambiant ou quoi ?

- Nan, mais je vais pas prendre de glace.

- Tu préfères les mochis ?

- Ni l'un ni l'autre ! s'exclama-t-il. J'ai plus faim, baka !

- On a toujours faim pour un dessert, le corrigeai-je.

Il secoua la tête, un sourire amusé accroché aux lèvres. Il passa un bras autour de mes épaules et, en effet, il n'avait pas froid. Je me collai discrètement à lui pour profiter de sa chaleur corporelle. Il raffermit sa prise sur moi et je le guidai vers le magasin de glaces. Il n'y avait pas bon nombre de clients donc je devais me dépêcher pour choisir les parfums que je voulais.

- Trois boules, tu crois que c'est abusé ? demandai-je.

- Ça dépend du contexte.

Je me dégageai de son bras et lui donnai une tape sur l'épaule pour le réprimander, ce qui l'amusa encore plus. Le serveur me demanda si j'avais fait mon choix et je confirmai.

- Banane, pop-corn et menthe ?! répéta Aomine.

- Quoi ? Je vois pas où est le problème.

- Punaise… Tu sais peut-être cuisiner mais tu sais clairement pas manger.

- Je t'emmerde.

Je soupirai en tendant la monnaie et récupérant ma glace. Je commençai à la lécher avant qu'elle ne fonde, même si le temps frais n'allait pas vraiment dans ce sens. Aomine me fit un signe de tête pour m'inviter à reprendre notre marche et observer les attractions de cette longue et large rue.

Nous vîmes des artistes de rue, des musiciens, des sumos, des vlogueurs, etc. Nous nous moquâmes de certains ou nous extasiâmes d'autres. On plaisanta sur la création d'un stand de basket. Je lui demandai ce qu'il ferait de l'argent qu'il gagnerait et devant son doute je soutins qu'il devait s'acheter un cerveau, il me retourna le conseil et me bouscula en supplément.

À la fin de ma glace et d'une bouteille de lait de banane pour Aomine, ma jambe se rappela à moi. On s'arrêta sur un banc quelques minutes, le temps que la douleur s'amenuise. Je balançai ma tête en arrière, mais je me remis rapidement dans ma position initiale parce que le dossier était trop bas et ça me faisait mal au cou.

- Alors, tu penses mieux me connaître après cette soirée ? démarra Aomine.

- Pas vraiment… À part que tu aimes le lait de banane, peut-être.

- C'est déjà bien, tout le monde ne le sait pas.

- Ouais… 'Fin, si c'était pour savoir ça, franchement…

- Je pensais que tu voulais connaître mes goûts, t'es jamais satisfait, se plaint-il. Bon, qu'est-ce que tu veux savoir sur moi ? Ça ira plus vite.

- Uhm, réfléchis-je. Ah oui, j'ai une question qui me taraude depuis que je suis venu chez toi.

- Je t'écoute.

- Ton miroir, pourquoi il est brisé ? Et pourquoi tu le changes pas ? questionnai-je.

- Ça fait deux questions.

- On n'avait pas mis de limite de questions.

- On aurait dû.

- Tu réponds aux questions oui ou merde ?! m'impatientai-je.

- Oui, oui, c'est bon…

Il soupira et croisa ses bras, puis il leva les yeux sur le ciel sombre de la nuit et commença son récit :

- Je l'ai brisé quand j'ai emménagé dans cette baraque. C'était la première fois que je quittais l'hôpital pour plus d'une nuit depuis mon réveil. Le soir venu, après une longue journée d'emménagement et de prise de marques, je pris une douche. Et en sortant de la douche, je vis mon reflet dans le miroir.

Il prit une pause et décroisa les bras pour joindre les mains entre ses jambes. Son regard se concentrait à présent droit devant lui, dans le vide et pourtant fixé sur un point précis.

- Ce n'était pas tellement la vue de mon corps, de ce que j'étais devenu c'était ma présence en elle-même qui me dérangeait. J'avais survécu à des choses… Même mon cerveau a encore du mal à les analyser parfois, par autoprotection. Bref, je me regardais, dans ce corps presque inconnu et je me demandais ce que je pouvais encore faire ici. Quel était le but qu'un type comme moi sans parents, sans amis, sans un quart de sa vie, se retrouve encore en vie ? J'pense que j'avais peur. Ou peut-être que j'étais énervé. Je me souviens juste que mon cœur était serré, et pendant une fraction de seconde j'ai vu mon père dans mon reflet, et le coup est parti tout seul.

J'eus presque un soubresaut en imaginant la scène.

- Mon psy m'avait dit, à l'époque, que des gens s'automutilaient parce que ça les détendait et la sensation de leur sang chaud sur leur corps, ça apaisait la douleur et ça leur faisait du bien. Je ne me suis jamais automutilé, je n'en ai jamais ressenti l'envie ou le besoin. Mais je peux te dire que quand j'ai frappé ce miroir, il n'y a eu aucun soulagement. J'ai juste eu un mal de chien. J'ai direct mis ma main sous l'eau en jurant, le sang ne me calmait pas le moins du monde. Pourtant, quand j'ai relevé les yeux sur le miroir, je me suis senti plus détendu. Bon, j'avais toujours super mal, mais le fait que je ne puisse plus me voir clairement, ça a ralenti les battements de mon cœur. Je ne veux pas voir le corps rempli de cicatrices, bossu, fatigué et en mauvaise santé que j'ai. Je m'achèterai un nouveau miroir quand je sentirai que le corps que j'ai est un corps qui me plaît, et quand j'aurais trouvé une raison à mon existence qui m'encouragera à me regarder tous les jours pour me rappeler que j'ai ma place ici.

Je restai sans voix pendant un moment. Au-delà de ce que j'avais appris de concret dans son récit, j'avais aussi découvert une nouvelle version de sa personne. Un homme avec des sentiments brutaux qui prennent le pas sur sa raison, mais surtout un homme avec des doutes. Un homme sensible.

Il m'avait toujours donné l'impression d'être quelqu'un de froid, distant, moqueur, ancré et englué dans les remous de sa dépression. Mais, même si ces facettes de sa personnalité sont bel et bien présentes, elles ne constituent pas l'entièreté de sa personne. Et ça me rassura.

- Pourquoi ? Ça te dérange de pas pouvoir te voir dans le miroir ? demanda-t-il face à mon silence.

- Non, non, pas du tout ! m'empressai-je de répondre, avant de retrouver mon calme. C'est pas très important, j'ai pas un corps qui me plaît beaucoup non plus en ce moment, vu que je ne peux pas faire de sport. Je respecte ton choix, tu peux prendre un miroir quand tu veux.

Je l'entendis sourire, dans le soufflement plus chaud de son nez. Il se tourna rapidement vers moi pour m'analyser et se tourna vers le ciel à nouveau. On resta de longues secondes ainsi, sans parler, sans bouger.

- On y va ? demanda-t-il finalement.

- Allons-y, décidai-je en me levant.

Le chemin vers la moto se passa calmement, Aomine me taquina juste une fois en me demandant si j'avais encore faim quand on passa devant un magasin de mochis. Le trajet sur la route fut rapide aussi. J'étais plongé dans mes pensées, celles qui me poussaient à me demander à quoi pouvait ressembler le corps pressé contre moi, qu'il semblait autant détester. Qu'est-ce qu'il pouvait avoir de repoussant ? Personnellement, je le trouvais rassurant.

On arriva à la maison où il gara sa moto avant d'ouvrir la porte. Il alla directement s'affaler sur le canapé avec un soupir plus lourd que moi.

- J'suis crevé…

- Bonne nouvelle, on est à la maison, rappelai-je.

- Porte-moi jusqu'au lit, exigea-t-il en me tendant une main.

Je passais devant lui sans m'arrêter et entrai directement dans la salle de bain pour me brosser les dents. Il me rejoignit quelques minutes plus tard, déjà en pyjama. Maintenant que je connaissais l'histoire du miroir, je ne pouvais plus le regarder de la même manière. Je me visualisais malgré moi la scène qu'Aomine avait racontée et l'angoisse qu'il a dû ressentir à cette époque. J'avais encore de nombreuses questions qui me taraudaient comme : est-ce qu'il avait longtemps vu son psychologue ? Comment avait-il réussi à s'intégrer dans cette société qui lui était aussi inconnue ? Est-ce qu'il avait encore ces angoisses de temps en temps ?

Mais le sommeil se faisait sentir des deux côtés, et je pouvais trouver des réponses à ces questions par moi-même en attendant. J'avais déjà réussi à en apprendre plus sur lui en une soirée, j'étais satisfait. On alla tous les deux se coucher vers minuit, l'un trouva le pays des rêves plus simplement que l'autre.


Hop, nouveau chapitre bouclé ;)

Moment de réflexion pour Kagami, il décide de se poser pour mieux repartir, va-t-il y parvenir ?

On en apprend plus sur Aomine et ce fameux miroir, de nouvelles questions mais aussi de nouvelles informations !

Bon, parenthèses fic : jusqu'à présent je suivais la ligne d'un jet que j'avais écrit entre 2021 et 2022, mais comme j'écrivais extrêmement lentement (ce qui n'est plus le cas HUM HUM) je me suis arrêtée à cette partie là. Donc en gros je n'ai pas de suite concrète XD Vous imaginez que quand j'ai une base d'écriture je prends neuf mois pour écrire un chapitre, donc maintenant que je dois recréer une base...

Je peux pas vous le dire à l'avance, je connais la fin mais le milieu reste un peu brouillon donc ça prendra sûrement du temps pour tout organiser... j'ai espoir que mes prochains chapitres soient plus soignés et moins complexes dans le nombre d'informations.

Pour l'instant je vais surtout me concentrer pour les fics d'anniversaire d'Aomine et Kagami qui arrivent beaucoup trop vite XD A la prochaine, merci de m'avoir lue ;D