Vous ai-je déjà parlé de Finn Gallagher ? Un homme somme toute très ordinaire, qui avait passé ces derniers jours à l'hôpital (par la faute de son chien, Prokof, le Saint-Bernard le plus intelligent d'Angleterre). Son chien Prokof qui, par ailleurs, n'avait jamais paru aussi vivant que depuis le jour de l'accident, ce qui constituait une anomalie dans l'harmonie du quartier (aussi appelé communément la Strange-Terreur). Car depuis bientôt une décennie, Prokof, en plus d'être le Saint-Bernard le plus intelligent d'Angleterre, pouvait également se vanter à qui voulait bien l'entendre d'être le chien le plus terrifié du pays (de quoi rendre vert de jalousie Scooby-Doo en personne, c'est qu'ils ont de la concurrence les Amércos). Or, lorsque Gallagher rentra chez lui, avec un pied dans le plâtre et une paire de béquilles flambant neuves, il sut immédiatement que quelque chose clochait.

La méfiance était donc de mise, car chaque petit élément qui sortait du quotidien harmonieux de leur quartier pouvait constituer la preuve d'un imminent bouleversement social et politique. Par exemple, en cette belle et chaude matinée d'été, les oiseaux chantaient (anomalie n°1), les papillons voletaient gaiment d'une boîte aux lettres à l'autre (anomalie n°2), et des enfants riaient en jouant aux pirates sur le toboggan (anomalie n°3, doublée d'un code rouge « MINEURS SUR LA VOIE PUBLIQUE »). Mais tout ceci n'était rien comparé à ce dont le professeur Gallagher allait être témoin.

Comme tous les matins, malgré sa jambe et Prokof (LSBLPIDA), Finn entreprit d'aller relever son courrier. Comme tous les matins, Finn s'apprêtait déjà à jeter ses excédents de publicité dans son bac de recyclage, ayant accepté de fait son statut citoyen de victime. Mais, ô trahison ! Disgrâce ! Ce matin-là n'était pas comme tous les matins : aucune pub à l'horizon ! Mais que se passait-il ? À part si le Dr. Strange s'était lui aussi cassé la jambe (il en doutait fortement), ou s'il était carrément mort (il en doutait d'autant plus qu'il était persuadé que Strange effrayait même la mort), il n'y avait aucune explication tangible à ce non-évènement. Ce n'était pas dimanche, ni un jour férié, et il y avait tout de même du courrier dans sa boîte aux lettres. Mais alors que faisait Strange ? Il ne s'était pas levé ? Peut-être était-il malade ? Oui, mais même avec la malaria, le neurochirurgien serait capable de se balader en pleine nuit dans le quartier en jouant du métal slovène sur des casseroles. Bref, quoi qu'il en soit, Gallagher fut coupé dans son élan spéculatif par un bruit non-identifié en provenance de chez Strange. Ni une ni deux, il se cacha derrière la barrière qui séparait leur deux terrains. Il pouvait donc rayer « mort » de sa liste de causes potentielles…

Il observa ainsi dissimulé le neurochirurgien qui venait de sortir de chez lui avec un air préoccupé. Finn le vit faire plusieurs allers-retours hésitants entre la rue et sa porte d'entrée. Que voulait-il faire ? En tout cas, perdu comme il l'était dans son débat intérieur, le docteur ne sembla pas penser une seule fois à son courrier (ce qui ne fit qu'augmenter le niveau d'alerte de Finn). Puis ce qui fit Strange sidéra tellement Gallagher que l'enseignant faillit en tomber à la renverse (mais c'était déjà compliqué de s'accroupir avec une jambe dans le plâtre, soyons magnanimes et n'en rajoutons pas [c'est que j'ai une grande âme de temps à autres -et pas une grande dame, même si j'aimerais bien], et vraiment j'aurais pu appeler cette histoire La Parenthèse, ce sera mon nom de narrateur à présent, bref, je m'efface). Gallagher était donc sidéré. Et pourquoi ? Parce que Stephen Strange, l'homme le moins aimable du monde (après Michel Sardou peut-être) (oui je ne me serai pas effacée très longtemps, mon petit nom c'est La Parenthèse), marcha jusqu'à la maison des Stark et toqua à la porte.

De la sociabilité ? De la politesse ? Mon dieu, mais le monde s'était soudainement mis à tourner autour d'un pois chiche, ce n'était pas possible ? C'était qu'en plus le docteur n'avait pas cet air malicieux que Finn lui connaissait si bien dès qu'il s'agissait d'interagir de quelque manière que ce soit avec des humains. Non non, au contraire : le docteur semblait nerveux (et on parle d'un homme capable de faire un concert de minuit avec des casseroles et la malaria).

Finn plissa les yeux ; Prokof l'avait rejoint entre temps et épiait lui aussi la scène avec la même tête et la même discrétion que les espions amateurs des bancs publics (ceux qui portent des imperméables beiges, des chaussures cirées, des chapeaux-feutres et simulent la lecture d'un New York Times tenu à l'envers).

Il ne manquait plus que du pain à donner aux pigeons.

Ou du pop-corn.

Salé ou sucré, c'est un débat pour une autre histoire.

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Lorsque le patriarche Stark entendit que l'on toquait à sa porte ce matin-là, il n'était pas encore tout à fait sorti de son hibernation. Il se trouvait donc encore dans un état proche des réveils post-cuite, avec un mal de crâne lancinant et une sensibilité aux sons au même niveau d'exagération que l'extrême-droite sur la question migratoire (des vraies drama queen ceux-là, et non pas des drag queen de toute évidence). Comme tous les matins depuis quelques jours, aucun de ses enfants n'était à la maison (ils avaient pris l'habitude d'aller chez Emma, la maman de Tom et Sam, pour aller faire il ne savait quoi, Tony se félicitait simplement que les jeunes se soient intégrés aussi vite dans le quartier), alors la tâche d'aller ouvrir la porte lui revenait d'office. Prenant son courage à deux mains, l'ingénieur sortit de son lit (qu'Harley avait récemment rebaptisé L'igloo), enfila rapidement un bas de jogging et un t-shirt noirs, passa une main dans ses cheveux pour tenter de les arranger, puis se dirigea vers l'entrée où l'on toquait toujours.

Il ouvrit la porte pour y découvrir nul autre que le -très réputé- docteur Strange.

« Oh ! Doct- Stephen ! Je peux faire quelque chose ?

-Lorsque tu as emménagé ici, tu m'as demandé si on s'était déjà rencontré. C'est le cas n'est-ce pas ?

Tony resta perplexe quelques secondes. Bonjour déjà, comment ça va, la famille, les enfants, les cousins, les poissons rouges et puis sérieusement, si Strange avait vu le livre, il connaissait déjà la réponse à cette question.

-Tu ne te souviens pas ? demanda-t-il à l'autre homme.

La question sembla importuner le neurochirurgien, dont les traits se durcirent aussitôt.

-Vaguement, répondit-il dans un semi-grognement.

Tony le considéra quelques instants. Se pouvait-il vraiment que Stephen ait oublié leurs années lycée ?

-La bibliothèque, Mme Schmidt… Rien ? »

Si les yeux du docteur pouvaient parler, ils auraient hurlé quelque chose du genre : encore une question dans ce genre-là et je dessinerai un cercle satanique avec du beurre de cacahuètes périmé pour maudire ta famille et tous tes futurs descendants jusqu'au trépas de Michel Drucker, vu ?

Ou du moins quelque chose dans ces eaux-là, voyez-vous, je ne parle pas les yeux.

Alors Tony préféra en rester là avec ses questions. Il ouvrit un peu plus sa porte pour laisser Stephen passer après lui, et partit chercher Le Misanthrope qui hibernait toujours sur la table de chevet de son Igloo. Sans ajouter un mot, il le tendit au neurochirurgien, qui s'en saisit à son tour dans un geste pour le moins incertain. Donc, s'il comprenait bien, la réponse se trouvait dans les livres. Et pas dans n'importe quel livre : dans du Molière.

C'est qu'ils étaient mal barrés.

Son scepticisme n'échappa point à Tony. Mais que pouvait-il faire d'autre ? Si même la tête de son ancien copain (de trois jours mais copain quand même) ne suffisait pas à raviver la mémoire du docteur, il voulait bien admettre que du Molière paraissait aussi absurde qu'une synthèse entre Samuel Beckett et Eugène Ionesco (un peu littéraire celle-là, mais bon faut être polyvalent). Mais faute d'alternative, cela ferait l'affaire. Il ne savait même pas vraiment pourquoi il aidait le neurochirurgien : il aurait dû se sentir vexé d'avoir été non seulement plaqué par cet énergumène sans manière mais aussi effacé de sa mémoire ! Tony voulait bien tout accepter, il revenait lui-même d'années d'arrogance, de vanité et playboyisme, desquelles il s'était émancipé, devenant un homme meilleur et, au passage, un meilleur père, mais Tony Stark n'était pas effaçable pour autant (aux dernières nouvelles, il ne s'était pas encore changé en feutre Velleda). Pourtant ils en étaient là, et à moins que Strange ne lui joue le pire prank de toute l'histoire de l'Ironstrange, il avait bel et bien oublié leur histoire d'amour. Et Tony avait beau être très doué, rendre sa mémoire à quelqu'un, cela ne relevait pas encore du domaine de l'ingénierie mécanique. Il retint un soupir, se contentant d'un petit sourire amer, et partit se chercher une bière dans le frigo.

« Je te sers un truc à boire, proposa-t-il, on n'a plus de jus d'orange si ça peut te rassurer. »

Le docteur nageait toujours dans son scepticisme. Il n'était donc pas en pleine possession de ses capacités antisociales. C'est pour cette raison (et cette raison uniquement) qu'il accepta une bière de la part de son voisin (et non pas parce que cela lui faisait plaisir qu'on lui offre à boire après des années passés dans son ostracisme volontaire, ni parce qu'il était curieux, et encore moins parce que Tony était agréable à regarder, que nenni). Ils échangèrent ainsi des banalités, parlèrent de leur travail, des enfants, de la météo… C'était tout à la fois saugrenu et parfaitement naturel, cette espèce de courant qui passait entre eux.

Leur conversation ne s'arrêta que lorsque Stephen fut forcé de l'interrompre pour aller travailler, et lui-même se surprit à cet instant, à ne plus vraiment vouloir partir.

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Gallagher n'en revenait pas. Ce qu'il venait de voir, là, entre Strange et son nouveau voisin… Cela ne s'était plus observé depuis Michel-Ange et Tommaso dei Cavalieri, que dis-je, depuis Oscar Wilde et Alfred Douglas, voire même depuis Virginia Woolf et Vita Sackville-West ! C'était de l'alchimie !

N'est-ce pas Prokof ?

*Aboiement d'approbation*

Alors là, il tenait le prochain Prix Nobel de la Paix : imaginez, s'il arrivait à rendre Stephen Strange aimable (rien que ça) grâce à la très mystérieuse et très puissante magie de la Pierre philosophale !

Attendez, non, mauvais scénar…

*Raclement de gorge*

Je disais donc…

Grâce à la très mystérieuse et très puissante magie de…

L'AMOUR !

Oui ! C'était qu'en tant qu'enseignant on en développait des compétences inutiles. Comme, par exemple, faire sa liste de course au stylo rouge. Et surtout : détecter dans un rayon d'au moins 5 kilomètres tout comportement amoureux parmi les plus alambiqués, et ce avec un degré de précision à faire pâlir tout géomètre qui se respecte ! Et ces deux-là cochaient toutes les cases ! *Nouvel aboiement de Prokof* Oh oui oui oui, il tenait quelque chose…

Il fallait de toute urgence en informer Mme Smith !