Stiles regardait l'assiette qui lui faisait face, sans comprendre la raison pour laquelle Derek venait de la poser devant lui. En fait, il ne savait même pas pourquoi il était assis là. A table. Pourquoi il avait laissé le loup-garou poser ses mains sur ses épaules et le diriger vers cette place qui ne semblait pas l'attendre lui, mais bien quelqu'un d'autre. Et pourtant, Derek l'avait obligé à s'assoir là, à ne pas bouger. Et maintenant, le plat était là. Sous ses yeux. En fait, Stiles ne comprenait rien, parce qu'il ne réalisait pas. N'imaginait pas que Derek avait réellement ne serait-ce qu'envisagé de le faire manger ici.

N'arrivait pas à concevoir l'idée que le loup-garou avait déjà commencé les festivités, face à lui, comme si tout était normal. Comme s'il était tout à fait cohérent que l'hyperactif et lui mangent à la même table, comme ça, sans la meute pour cadre.

- Arrête de réfléchir et mange.

Le ton de Derek était sec et rude, comme d'habitude. Ça au moins, ça ne changeait pas. Trouvant dans ce fait quelque chose de rassurant, Stiles se saisit presque craintivement des couverts, comme si la réelle invitée de Derek – à ses yeux, il ne pouvait définitivement s'agir que d'une femme –, allait débarquer d'une seconde à l'autre et lui faire regretter d'avoir pris ses aises. Il croisa alors le regard du loup-garou, perçant, comme à son habitude. Et choisit d'arrêter de se torturer l'esprit. Il était là, assis à cette table, avec devant lui une assiette splendide qui lui faisait démesurément envie… Parce qu'il était affamé. Purement et simplement affamé. Alors, l'hyperactif finit par se laisser tenter, plus ou moins céder à cette forme de folie qui le prenait à force de se priver. Regarder Derek cuisiner lui avait presque fait perdre les pédales tant cela avait été de la torture. Tout agressait ses sens, encore maintenant. L'odeur doucereuse emplissait ses narines et les faisait frémir d'envie, la vue de ce plat aux belles couleurs lui faisait l'effet d'un trompe-l'œil.

Aux diables les potentialités, finalement.

Stiles connut l'orgasme, le vrai. Celui qui explosait en un millier d'étoiles et rendait toute sensation plus forte et plus fragile. Celui qui donnait envie de s'abandonner en toute confiance, de fondre parce que le plaisir était trop grand. Celui qui lui hurlait de se laisser aller, de pleurer, de craquer. Il était à la limite. Parce que l'air de rien, ces derniers jours avaient été durs à leur manière. Stiles savait qu'il n'avait pas réellement à se plaindre et que d'autres vivaient de véritables malheurs. Mais il était humain. Il ressentait les choses. Et il avait faim. Aucune des bouchées qu'il enfournait voracement ne semblait capable de l'éteindre tant elle était forte. D'autant plus que c'était bon, réellement délicieux. Peut-être le fait de ne manger qu'un peu de pâtes de temps à autres rendait ses papilles plus sensibles – Stiles ne niait pas cette possibilité.

Peut-être aussi que c'était divinement bon et que Derek était un as de la cuisine.

Sauf qu'à cet instant, cela n'avait pas réellement d'importance. Stiles mangeait. Il acceptait malgré lui cette nourriture beaucoup trop belle, beaucoup trop bonne. Son assiette était bien remplie… Et elle se vidait déjà. Stiles n'arrivait pas à ralentir.

Alors rapidement, il ne resta plus rien. Bien sûr, il avait encore faim, mais choisit de ne rien dire et de se murer dans le silence de la honte. Pourquoi ? Parce qu'il se rendait doucement compte… Qu'il avait mangé sans attendre, sans plus faire attention à Derek, sans même prendre le temps de le remercier. Ainsi, il le fit timidement, en détournant les yeux. N'osa pas en demander plus même s'il avait l'impression que son ventre lui faisait des appels de phares pour qu'il se resserve. Qu'il mange davantage. Un peu comme pour remplir ses réserves, avoir moins faim dans le but de moins subir ses prochains repas. Et maintenant qu'il n'avait plus rien à faire à proprement parler, Stiles sentit l'angoisse s'ajouter à la honte. Pour « meubler », il attrapa le verre d'eau devant lui et en but deux ou trois gorgées. Ensuite, il baissa le regard et vit l'assiette de Derek. Il n'en avait pour l'instant mangé que la moitié… Parce qu'il n'était pas aussi pressé que Stiles. Et il croisa son regard. Impossible de le soutenir, l'hyperactif laissa le sien fixer son plat vide. Il avait abusé, parce qu'il n'avait pas réussi à se restreindre, pas réussi à se retenir de… D'aller moins vite. Il avait sauté sur la nourriture une fois qu'il avait cessé de réfléchir, et… Sur le moment, il avait senti sa faim incontrôlable. Même si elle était toujours là, il réussit à la faire taire. Parce que ce qu'il avait avalé commençait déjà à lui faire du bien.

Mais il n'empêche qu'il devait avoir l'air… Enfin, était-il réellement nécessaire de tenter de sauver les apparences, maintenant ? Derek l'avait vu prêt à manger sa misérable assiette de pâtes. Misérable par la taille de la portion qu'il s'était autorisée pour cette fois. Il avait reçu ses messages mendiant un peu d'aide, un ou deux paquets de pâtes ou de riz. Et le pire, c'est qu'il les avait eus.

- Tu aurais dû m'en parler.

Stiles releva brusquement la tête en direction du loup-garou. Ses mots le surprenaient. Parce qu'ils sortaient de nulle part. Que depuis qu'il lui avait demandé ou plutôt ordonné de manger, Derek n'avait plus prononcé un mot – et l'hyperactif n'avait pas eu l'énergie d'essayer de faire la discussion, encore moins de l'entretenir. Il savait à qui il avait affaire. Un taciturne, un loup grognon. Et Stiles avait au départ trop faim pour faire quoi que ce soit d'autre que manger. Maintenant que ça allait mieux et qu'il se contrôlait un peu, parler devenait possible.

- De quoi ? S'étonna-t-il.

- Tu aurais dû être clair dès le départ, fit Derek, au lieu de répondre directement à sa question.

Stiles comprit, après quelques secondes, qu'il parlait de sa situation. La honte le submergea à nouveau. Il n'était pas du genre à étaler ses faiblesses… Alors ses difficultés financières et l'absence de nourriture ? Encore moins. Qu'il ait réussi à mettre sa fierté de côté pour lui envoyer ce message relevait de l'exploit.

- J'avais peur que tu ne me répondes pas.

- Je ne suis pas un monstre, Stiles.

Le susnommé esquissa un rictus sincère, dénué de sarcasme ou de moquerie. Il le savait et jamais il ne l'avait considéré comme un monstre. Alors, il répondit simplement :

- Je suis moi, et tu es toi.

En d'autres termes, Stiles se savait chiant et reconnaissait qu'il faisait parfois vivre un enfer sonore à Derek. Quant à celui-ci, était grognon et n'appréciait pas l'hyperactif plus que de raison. Pour le châtain, ça lui suffisait à imaginer un refus de sa part, d'autant plus que la demande était nulle, pathétique et que… Dans un sens, il aurait dû prévoir le fait que son père ne regarderait pas le frigo avant de partir, tout comme il aurait dû lui dire qu'au final… Le prolongement de ses congés était sympa, mais ne l'arrangeait pas. De manière générale, Stiles aurait dû révéler à son père que celui-ci l'avait mis dans une situation un peu délicate.

Mais il s'était tu. Il se taisait toujours.

Face à lui, Derek ne répondit que par le silence. En fait, il ne faisait que le regarder. Avait-il compris ce que voulait dire Stiles ? Rien n'était moins sûr. En tout cas, l'hyperactif n'avait pas envie de développer tant la gêne lui donnait l'impression que sa propre voix était ridicule. Du reste, il choisit de détourner très légèrement la conversation, en usant de sa meilleure arme : la parole.

- Tu sais, ça allait.

Mensonge. D'ailleurs, il n'avait aucun doute quant au fait que Derek avait dû le déceler. Néanmoins, il avait besoin… Besoin d'enjoliver les choses et de faire comme si ça ne l'atteignait pas à ce point-là. Peut-être qu'avec suffisamment d'aplomb, Derek finirait par se laisser berner ? Parfois, on préférait ne rien voir, parce que c'était plus simple. Ignorer, pour ne pas se compliquer la vie. Stiles ne disait pas que Derek était de ce genre-là, et en même temps… Peut-être un peu ?

- Je me goinfre tellement en général, que je ne peux qu'avoir de la réserve. J'ai trouvé une stratégie, tu sais ? Avec tes merveilleux paquets, c'est nickel.

Il fallait avouer que le bagout de Stiles était moins… Impactant que d'habitude. Parce qu'il meublait, essayait de garder la face, d'oublier qu'il s'était montré imbuvable avec le loup pendant que celui-ci le faisait attendre. Après, comment aurait-il pu savoir qu'il comptait l'inviter à manger ? Cet idiot de Sourwolf avait la manie de ne rien dire, ou d'attendre que l'on devine tandis que Stiles avait une mauvaise habitude qui durait dans le temps : il taisait ses problèmes et malheurs. En somme, les deux jeunes hommes avaient tous deux un sévère problème de communication. En cela, ils se ressemblaient.

- Tu es chétif, finit par rétorquer Derek, sans aucune animosité dans la voix.

Elle était juste… Grave, pas vraiment descriptible. La voix de Derek Hale.

Stiles prit un air outré :

- Comment ça chétif ? C'est pas parce que je… Manque de muscles que je suis chétif ! Je suis grand et mince, nuance.

- Tu es chétif, répéta Derek, sans aucune considération pour le piètre amour propre de Stiles.

Et l'hyperactif rebondit, trouva là la perche qu'il lui fallait pour faire définitivement oublier à Derek ce qu'il savait concernant sa situation. Son hyperactivité avait cela de bien que Stiles se retrouvait d'ores et déjà à déblatérer sur son physique humain, pas fort mais dans la moyenne et qui n'en restait pas moins utile. Il était d'avis que tant qu'il fonctionnait en tant que tel, son corps lui allait. Mais il n'était pas chétif et n'en démordait pas.

Le débat avait beau être peu élevé, il permit à Stiles de se détendre, de glisser une excuse discrète à Derek pour la manière dont il lui avait parlé avant de manger, de le complimenter sur ce festin – dont il se garda bien de reprendre histoire de continuer de sauver les apparences – et de le vanner sur son talent méconnu pour la cuisine. Stiles décida d'ailleurs tout seul que, pour la prochaine soirée meute, Derek s'occuperait du repas ! Tout seul, bien sûr. Après tout, le Big Bad Wolf faisait les choses en solo et n'aimait pas qu'on empiète sur son territoire – et c'est vrai qu'en y repensant, il n'avait jamais laissé qui que ce soit cuisiner quelque chose au loft. Sa charmante cuisine semblait être un lieu sacré pour lui.

Alors oui, Stiles se détendit réellement, et se dit qu'après un repas pareil… Eh bien, ça irait. Il aurait le moral pour se contenter de ce qu'il avait chez lui. Et d'ici quelques jours, Noah reviendrait. Dès lors, tout reprendrait sont cours : l'hyperactif lui ferait remplir le frigo, recommencerait à cuisine, lui aussi. Oui, ça irait. Vraiment.

Et Stiles garderait longtemps en mémoire ce repas, cette invitation bienvenue et presque salvatrice, une invitation à laquelle il ne s'attendait pas.