Ce soir, Derek avait décidé de faire la vaisselle à la main. Son lave-vaisselle marchait très bien, comme au premier jour : simplement, le loup-garou ne désirait pas le remplir, pas pour l'instant. Pas pour économiser une pastille de produit vaisselle ou de l'électricité.
Non, son but était simplement de s'occuper les mains. Il en avait besoin, même pour un court instant. Après tout, laver deux assiettes, quatre couverts, deux verres et le mug dans lequel Stiles avait bu son chocolat chaud et demi n'avait rien ni de sorcier, ni de long. Mais il faisait quelque chose de concret et s'évitait de tourner en rond pour le moment.
Cela ne stoppait toutefois en rien sa réflexion. D'ailleurs, il termina sa basse besogne bien trop vite à son goût et une fois la vaisselle posée à sécher, il s'en alla dans le salon.
A l'heure actuelle, toutes ses pensées tournaient autour de Stiles et il savait qu'il n'y avait rien d'étonnant à cela : la vie avait mis sur son chemin un hyperactif complètement stupide qui ne savait pas demander de l'aide lorsqu'il en avait besoin. La conséquence ? Elle était là, sous ses yeux et dormait sur son canapé, encore. Stiles n'avait pas mangé la moitié de son assiette mais il s'était comme effondré sitôt que son estomac en avait eu assez. Si Derek était frustré qu'il n'ait pas terminé, il n'était cependant pas stupide et comprenait tout de même le pourquoi du comment de ce fait… Il en vint donc à se poser une question des plus légitimes : quel point Stiles s'était-il privé pour que son estomac rétrécisse autant ? A vrai dire, Derek n'avait pas osé lui poser la question durant le repas. Il n'avait pas les mots, ni l'habitude de s'occuper activement d'autrui. Dans le cas de l'hyperactif, la chose était obligatoire mais Derek devait avouer qu'il ne savait pas vraiment comment s'y prendre. Par quoi fallait-il commencer ? Comment aborder le sujet auprès de l'humain ? Quand s'y atteler ? Derek n'était pas doué pour aider autrui de façon pacifique : le cours général de sa vie l'avait façonné à tel point que chaque problème, selon lui d'ordre social, lui faisait l'effet d'une montagne escarpée. Difficile à gravir et immense par sa taille. Pour lui, il était plus facile d'user de ses poings ou de se taire, selon la situation.
Le jour où Derek avait reçu les messages de Stiles lui quémandant un peu de nourriture, il avait hésité. La logique de l'habitude aurait voulu qu'il lui donne ce qu'il voulait – histoire de ne pas être complètement sans cœur – puis de le laisser se débrouiller. En outre, de passer son chemin, de retourner poursuivre son existence morne et silencieuse. Mais il y avait eu ce petit truc en lui, cette chose… Qui l'avait poussé à en savoir un peu plus. A essayer de comprendre. A tenter de mesurer la potentielle gravité de la situation.
Et grave, elle l'était.
Derek pesta. Le garder ici était certes une évidence, il lui tardait toutefois que la situation revienne à la normale – ce serait plus simple et plus confortable pour tout le monde. Cependant, le loup-garou, alors qu'il prenait l'escalier pour rejoindre l'étage pour se réfugier dans sa propre chambre, n'irait pas jusqu'à dire qu'il regrettait d'avoir agi, au contraire. Il n'était pas un mauvais bougre, et dans un sens… Il aimait aider ou du moins, rendre service. Eviter la mort de Stiles étant quelque chose de plutôt simple, c'était une des raisons pour lesquelles il avait décidé de le prendre chez lui pour l'instant. Il lui suffisait de lui laisser l'accès à son frigo et d'ici quelques jours, ça irait mieux. Le garder était d'autant plus important qu'il était certain que cet humain dépourvu de tout instinct de survie serait capable de se restreindre à nouveau s'il se retrouvait seul, ne serait-ce parce qu'il n'oserait pas demander de l'aide, un peu de nourriture en plus.
Une fois dans sa chambre, Derek se déshabilla et s'allongea sous ses draps. Il ne comptait pas dormir tout de suite : il était encore tôt, et puis… Il n'aimait pas céder à Morphée. Pourtant, c'était ce qu'il finissait toujours par faire… Pour la simple et bonne raison qu'il n'avait pas le choix. Qu'il le veuille ou non, son corps finissait toujours par lâcher à un moment ou à un autre. Ainsi, il envia Stiles malgré lui. Stiles qui s'était endormi sans problème. Evidemment, son épuisement physique jouait beaucoup mais contrairement à Derek, il ne cherchait pas à lutter.
De son côté, le loup-garou savait qu'il traînerait sa conscience jusqu'au milieu de la nuit. Parfois, il arrivait qu'il ne cède qu'au petit matin – tout dépendait de cette forme toute relative dont il ne montrait rien. L'avantage de son air sempiternellement fermé résidait dans ce concept-là : celui qui ne laissait pas imaginer que Derek puisse se sentir fatigué. Chaque jour qui passait, il assumait.
Car ses démons se trouvaient derrière ses paupières, lorsque celles-ci se fermaient. Il ne s'agissait pas simplement de cauchemars. Son mal était bien plus profond que de simples chimères nées de ses souvenirs. Il arrivait qu'un songe empli de réminiscences le réveille en sursaut. Cependant, ce n'était pas la norme.
Ce que Derek n'aimait pas dans l'idée de dormir, c'était le concept lui-même. Celui qui paralysait son corps, endormait en grande partie ses sens… Et le plongeait dans une bulle qui lui semblait dangereusement hermétique. Une bulle qui, au lieu de le protéger, le rendait vulnérable à n'importe qui, n'importe quoi. Dans ces moments-là, pouvait-il faire confiance à son instinct pour l'alerter en cas de danger ? Derek avait envie de dire que oui, que des sens lupins, même muselés par le sommeil, ne perdaient rien de leur efficacité, mais… Il avait cette peur viscérale de se tromper. C'était d'ailleurs pour cette raison que l'on ne pouvait s'infiltrer dans le loft tant il avait installé d'alarmes dont il était sûr d'entendre le son. Pour les avoir déjà testées, elles étaient stridentes. Insupportables. Parfaites pour le sortir efficacement de cette bulle qu'il avait peur de retrouver chaque soir, chaque nuit.
Derek s'imagina, comme toujours, repousser le moment de son endormissement au maximum. C'était bête parce que son corps ne cessait de lui communiquer sa fatigue, cette lourdeur qui l'alourdissait plus que de raison et qui gênait régulièrement le loup lui-même. Ce dernier n'aimait pas répondre à cette demande et ne finissait par le faire que parce qu'elle était vitale. Sauf qu'il avait tout de même pris la décision de s'allonger dans son lit, de poser la tête sur son oreiller… Ce qui augmentait les risques d'endormissement précoces, augmentés encore par cette fatigue qui ne le quittait jamais vraiment tant il refusait de s'accorder un repos complet.
Mais pouvait-on lui en vouloir d'avoir peur ? D'être brisé au point de ne plus se sentir en sécurité nulle part, pas même dans sa propre tête ?
Derek soupira en passant une main sur ses yeux clos. Il enviait véritablement l'insouciance de Stiles, à l'étage d'en-dessous. Il s'était endormi si facilement alors même qu'il n'était pas chez lui… Comment faisait-il ? L'épuisement jouait, certes. Mais par cet abandon sans effort, il lui témoignait sa confiance. Et c'était là le plus ironique : Stiles se sentait assez en sécurité, assez à l'aise pour s'accorder le droit d'être vulnérable alors que Derek, qui vivait ici depuis des années, n'y arrivait pas vraiment. Dormir, c'était se plonger dans un état dans lequel on se retrouvait dépourvu d'alertes, de protections conscientes. C'était encore pire lorsqu'il lui arrivait de se retrouver victime de cauchemars. Lorsque cela arrivait, Derek peinait à faire la différence entre le rêve et la réalité. Il n'y avait que le lever du soleil et… Certaines pratiques peu recommandables, qui lui permettaient de se rendre compte qu'il était toujours là, ancré dans ce réel dont il doutait trop souvent.
Alors oui, Derek passa un temps monstrueux éveillé, à réfléchir à tout et n'importe quoi, sans arrêt. A réfléchir à la façon dont il pourrait remplumer Stiles rapidement sans que l'estomac de celui-ci ne réagisse trop fort. A la manière dont il pourrait aborder le sujet concernant l'origine de cette situation pour régler celle-ci et faire en sorte qu'elle ne se reproduise plus. Il se disait qu'ainsi, les choses seraient plus pratiques sans s'avouer que dans un sens, c'était quelque chose qui l'inquiétait un peu. A vrai dire, il se retrouva à traiter à nouveau Stiles d'idiot, lui reprochant silencieusement de se rendre sans arrêt disponible pour autrui tout en se négligeant personnellement…
… Sans jamais se dire que lui, Derek Hale, faisait exactement la même chose.
