Petit mot de l'auteure : joyeux anniversaire à Adèle Haenel !


Marianne avait fait de nombreuses séances de pose. Les politiques anti-femmes qui sévissaient dans le domaine artistique ne laissaient pas vraiment d'autres choix à la poignée de femmes artistes qu'elle côtoyait : les portes des académies officielles leur étaient fermées, les ateliers privés n'étaient que frileux quant à l'usage des modèles, notamment des nus. Ainsi, quand son petit groupe se réussissait, il n'était pas étonnant que l'une d'entre elles prennent la pose, afin de permette aux autres de s'entraîner au modèle vivant. Marianne s'y était toujours pliée sans rechigner – solidarité sororale l'obligeant – mais elle détestait tout de même devoir prendre la pose.

Pourtant, quand Héloïse lui demanda comment elle se sentait, elle n'hésita pas une seule seconde à répondre :

- Je n'ai jamais été aussi bien.

Il s'agissait là de la plus stricte vérité. Oui, elle était immobile, obligée d'être sur une chaise au lieu de tenir les pinceaux comme elle l'aimait tant, mais tout cela n'avait aucune importance. Tout d'abord parce que Héloïse était celle qui était derrière le chevalet : il était tout à fait différent de jouer les modèles pour elle. Ensuite, parce que ainsi assise, elle avait tout le loisir de regarder son amante. Et quel beau spectacle que celui qu'elle avait sous les yeux... Héloïse était concentrée sur son œuvre, ses mains attaquant avec hésitation la toile, ses yeux effectuant de nombreux allers-retours entre celle-ci et son modèle. À chaque fois que son regard se posait sur elle, Marianne se sentait fondre – comme il était étrange et gratifiant d'être regardée aussi intensément ! Elle avait l'impression qu'elle en aurait pu mourir d'amour.

Alors oui, Marianne était bien.

Tout simplement parce que lorsque Héloïse était près d'elle, elle ne pouvait pas aller autrement.