Stiles comprit enfin ce qui le gênait au niveau du visage lorsqu'une infirmière vint lui retirer, le lendemain, cette chose qui n'était autre qu'un masque respiratoire. Et s'il aurait en temps normal râlé sur cette précaution, il reconnut finalement qu'elle était fort utile. C'était bien plus facile de respirer avec que sans et il s'en rendait compte. Ainsi, il demanda péniblement à ce qu'on le lui remette. On refusa. Il savait toujours respirer et ne devait donc pas s'habituer à la facilité que lui procurait le masque sous peine d'avoir réellement du mal à se débrouiller plus tard. Cette « dépendance » était rare, mais assez importante pour qu'on la prenne en compte. Finalement, la détresse respiratoire de l'adolescent fit se raviser le médecin qui décida de le lui laisser encore quelques jours.

En tous les cas, il n'était pas à son aise et cet inconfort était décuplé par sa faiblesse extraordinaire. Lui qui adorait bouger partout se retrouvait cloué au lit et le mieux qu'il pouvait faire était de lever la main pour se gratter la joue de temps à autres. Sinon, impossible de forcer, de se redresser tout seul. Parler ? Il n'avait même pas essayé et pourtant, il en mourrait d'envie. Il avait décidé de ne pas forcer et d'écouter les conseils de son père, ne serait-ce que pour lui faire plaisir. Chaque fois qu'il venait le voir, il esquissait un sourire triste et Stiles détestait ça, parce qu'il savait ce que cela signifiait. Son père se forçait à sourire, simplement pour faire bonne figure devant lui, le rassurer, peut-être. Mais cela mettait plus Stiles en colère qu'autre chose. Il détestait inquiéter son paternel et c'était en général pour cela qu'il lui mentait sur des pans entiers de sa vie, en particulier concernant son moral. Oh, Stiles n'allait pas mal. Simplement, il lui arrivait de voir la vie en gris. Pas souvent et jamais longtemps, mais il se sentait parfois miné de l'intérieur par quelque chose d'inconnu. Peut-être était-ce la solitude. Ou bien la conséquence de mensonges enchaînés. Ou alors la souffrance de ne jamais se confier. Concernant cela, il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même : il agissait avec les autres comme avec Noah. Il avait toujours eu en lui ce petit quelque chose qui le bloquait, qui lui faisait se dire que chacun de ses soucis était si minime qu'il valait mieux ne pas en parler. Pourquoi déranger les gens qu'il aimait avec des broutilles ? Pourtant, cette fois, il mourait d'envie de parler. Se retrouver à l'hôpital sans savoir ce qui lui était arrivé commençait sérieusement à l'angoisser. Depuis qu'il s'était réveillé pour la première fois, on ne lui avait pas touché un mot sur la raison de sa présence ici. Il avait quelques doutes, notamment à force d'analyser l'attitude de son père, mais il refusait de sauter aux conclusions tant qu'il n'aurait pas de véritable explication. Parce qu'il y en avait forcément une. Il le fallait.

Stiles eut droit au passage extrêmement récurrent des infirmières qui le regardaient toujours étrangement, comme s'il fallait se méfier de lui. Qu'elles se rassurent, il ne pouvait rien faire. Il se sentait vidé de toute énergie et sombrait régulièrement dans le sommeil. Il pouvait dormir dix minutes comme huit heures d'affilée, mais ne savait jamais combien de temps il s'écoulait chaque fois qu'il perdait connaissance. Si seulement une simple petite horloge décorait la chambre ! Mais non, il n'y avait rien. La chambre était affreusement vide et ne comptait que son lit, une énorme machine – de ce qu'il avait pu entrevoir –, un fauteuil, et deux chaises. C'était tout. Bien évidemment, le blanc régnait en maître dans cette chambre complètement aseptisée et chaque fois qu'il était éveillé, Stiles devait lutter pour mettre certains souvenirs de côté.

Parce qu'à force de rester là à ne rien pouvoir faire, rien pouvoir dire, il ressassait bon nombre de choses. La mort de sa mère, aussi douloureuse soit-elle, en faisait partie. Stiles n'était pas masochiste : il pensait déjà suffisamment à sa génitrice comme cela et revoyait régulièrement les derniers jours de sa vie. Autant dire que lutter contre ce genre de souvenirs était aussi vital que difficile. Le brouillard constant dans sa tête l'aidait à ne pas se concentrer sur cela, comme sur beaucoup d'autres choses. De là à dire que c'était un avantage… Dans tous les cas, Stiles ne pouvait s'empêcher de ruminer puis de passer à autre chose, puis de ruminer à nouveau et de sentir toute réflexion le quitter.

Ce matin-là, quelque chose changea. Honnêtement, l'hyperactif ne savait pas depuis combien de temps il végétait dans cette chambre, mais il eut l'impression que cela faisait une éternité, d'autant plus que son père lui manquait atrocement. Quand était la dernière fois où il l'avait vu ? Un jour ? Deux ? Stiles ne faisait jamais attention au temps qu'il faisait. Par conséquent, il n'avait pas compté les nuits, ni les jours et se retrouvait dans un brouillard pire encore qu'il ne le pensait. Habitué par les allées et venues des infirmières, il ne chercha à ouvrir les yeux lorsqu'il entendit la porte de sa chambre s'ouvrir et se fermer. Ici, le personnel soignant ne prenait pas la peine de toquer. Qu'allait-on lui faire, cette fois-ci ? Sans doute lui changer une de ses poches à perfusion, ou lui administrer un léger sédatif. Stiles n'était pas dupe : il s'était senti partir de manière un peu trop rapide à plusieurs reprises. Avait-on si peur que cela qu'il bouge ou cherche à retirer son masque ? Pour une fois, il se montrait plutôt coopératif, notamment parce qu'il n'avait pas le choix – son énergie légendaire lui faisait défaut. En d'autres circonstances, il n'en aurait fait qu'à sa tête et aurait exhorté chaque infirmier à lui expliquer la raison de toutes ses précautions. Et c'était ce qu'il ferait lorsqu'il serait d'attaque. Une inexplicable fatigue continuait de l'écraser au point de l'obliger à fermer les yeux.

Un bruit de frottement lui parvint, ainsi qu'une chaise, qu'on faisait racler contre le sol. Bon, il s'agissait sans doute d'une visite. Le cœur de Stiles bondit de joie à l'idée de revoir son père. Même si chacune de ses visites était teintée de tristesse, voir son paternel à ses côtés lui faisait du bien. Se sentir aimé était toujours bon à prendre, surtout lorsque l'on avait souvent douté de ce fait. Alors, Stiles se força à ouvrir les yeux, de sorte à honorer Noah de sa présence et lui tenir compagnie même s'il ne pouvait l'abreuver de paroles comme il ne pouvait jamais s'empêcher de le faire.

La joie redescendit en flèche, mais pas pour être remplacer par une once de tristesse ou d'un quelconque sentiment négatif. La perplexité, en plus d'apparaître, prit toute la place à mesure qu'il reconnaissait ce qu'il voyait au départ comme une simple silhouette. Silhouette qui s'affina. Silhouette dont il vit le visage. Son cerveau et ses souvenirs firent le reste du travail.

Son père, d'accord. Derek Hale ? Le loup mal léché ? L'ancien alpha coincé du cul ? Le loup-garou le plus sexy de Beacon Hills ? Etonnant. Plus qu'étonnant. Stiles en serait tombé sur les fesses s'il n'était pas allongé dans ce lit, faible comme jamais. Et ce bip infernal qui n'en finissait pas de résonner…

Derek le fixait d'un air indéchiffrable et pour cette fois, rien que pour cette fois, Stiles voulut outrepasser la demande qu'on lui avait faite : ne pas parler. Autant son père, il pouvait comprendre. Noah tenait à son fils et se devait de venir lui rendre visite. Mais Derek ? L'homme ne l'aimait pas, c'était bien connu. Chaque fois que Stiles ouvrait la bouche, le loup lui demandait de se taire et lui disait souvent que son absence lui faisait des vacances, avant qu'il ne débarque au loft pour quelque demande surnaturelle superflue. Alors forcément, Stiles avait besoin de réponses. D'ailleurs, peut-être que le taciturne assis près de son lit serait enclin à lui dire ce que diable il fichait ici ! D'un mouvement lent et laborieux, Stiles ramena sa main vers lui et se saisit on ne peut plus faiblement de son masque. L'enlever un peu ne lui ferait pas de mal, d'autant plus qu'il comptait le remettre rapidement. Derek le regarda faire, silencieux. Stiles se sentit complètement nul : retirer cette chose et simplement bouger sa main et par extension son avant-bras était d'une difficulté qu'il n'aurait jamais imaginée. Chaque partie de son corps était lourde comme si du béton les écrasait. Mais il réussit. Et la première bouffée d'air fut si laborieuse qu'il se mit à tousser.

- Qu'est-ce que… Tu… Là ? Parvint-il à articuler malgré tout.

Mais l'absence du masque mangea sa voix, trop faible et rauque pour être comprise par autre chose qu'un loup-garou. Stiles peina à respirer normalement et il fit un effort, essayant désespérément d'ignorer le poids invisible qui semblait écraser sa gorge et sa poitrine, ainsi que la brûlure horrible qui s'étendit tout le long de sa gorge. C'est à peine s'il entendit le soupir que poussa Derek. Toutefois, le soulagement envahit son corps lorsque le masque fut à nouveau correctement fixé sur son visage par des gestes étonnamment doux et minutieux. Si Stiles avait été en état, sans doute aurait-il plaisanté en lui disant qu'il n'allait pas le casser.

Derek se rassit patiemment dans sa chaise et croisa les bras sur son torse. Il arborait un air impassible, imperturbable. Un air étrangement empreint de gravité. Stiles, mal à l'aise et toujours fatigué malgré tout, ne sut quoi faire. Enlever à nouveau son masque ? Idiot et surtout, impossible. Son bras semblait s'être comme… Alourdi. Sa gorge, elle, le brûlait tant et si bien qu'il ne réessaierait pas de parler de sitôt. Et pourtant… Qu'est-ce qu'il en avait envie ! L'épuisement n'aurait jamais complètement raison de ses interrogations qui ne demandaient qu'à être exposées au grand jour puis solvées. La présence de Derek réveillait son envie – son besoin ! – d'en savoir plus. Peut-être pour lutter plus efficacement contre l'angoisse qui lui cisaillait les entrailles avec une lenteur telle qu'il ne s'en rendait pas toujours compte.

Le silence entrecoupé de ces horribles « bips » dura un long moment durant lesquels Stiles céda à plusieurs reprises à son besoin de fermer les paupières. Puis il les rouvrait quelques minutes plus tard, avant de les refermer, de somnoler encore et encore. Enfin, vint un moment où il se sentit suffisamment en forme pour tourner la tête vers le loup, qui ne quittait pas son chevet. Peut-être rêvait-il, mais l'expression de Derek semblait de plus en plus déchiffrable. Délirait-il parce qu'il se forçait à rester le plus éveillé possible alors qu'il devrait dormir ? Possiblement. Mais la ride d'inquiétude barrant le front de l'ancien alpha n'était pas une illusion, pas plus que son regard préoccupé. Stiles ne sut quoi penser.

Et finalement, Derek prit la parole.

- J'étais venu voir si c'était vrai.

Il avait lâché cela comme si Stiles était au courant de ce dont il parlait, mais l'hyperactif haussa un sourcil. C'était tout ce qu'il pouvait faire dans son état. Lui lancer un regard interrogateur également. Où voulait-il en venir ? Le loup dut entendre son cerveau charbonner soudainement, puisqu'il enchaîna :

- N'enlève pas ton masque. Tu sais pourquoi tu es ici ?

Sa voix était basse, ni trop forte, ni pas assez. Stiles fronça d'autant plus les sourcils et secoua doucement la tête. Non, j'en sais rien et si tu pouvais m'éclairer, ça serait top ! aurait-il voulu lui dire. Ce qui le troubla ne fut pas l'explication qu'aurait pu lui donner Derek – il resta muet – mais l'impression que la préoccupation avait cette fois-ci complètement gagné son visage. Autant dire que couplée à cela, sa gentillesse soudaine ne rassura pas le moins du monde l'hyperactif qui sentit à nouveau l'angoisse le gagner. Ayant besoin d'en savoir plus, Stiles commença à bouger sa main mais l'effort était tellement grand qu'il n'était pas sûr de réitérer son geste précédent et qui lui paraissait désormais comme un exploit. Tant pis pour la recommandation de Derek, il avait besoin de savoir et donc, lui poser directement la question.

Cependant, le loup secoua la tête en attrapant sa main et en la reposant sur le drap. Stiles eut l'air de s'offusquer mais ne put prononcer un mot. Avec le masque, c'était impossible. Nouveau soupir de la part de Derek, qui se leva et lui jeta un regard qui, cette fois, ne cachait rien de son inquiétude, comme s'il semblait avoir compris quelque chose... Ce qui n'était pas du tout le cas de l'hyperactif alité, entravé par son propre corps. Et puis merde, ce qu'il était fatigué…

- Repose-toi, lâcha Derek avant de détourner son regard de lui…

… Et de s'en aller, sous le regard médusé mais épuisé de l'hyperactif qui ne put chercher à le retenir d'aucune manière.