Cette fois, Stiles respirait relativement mieux. S'il ressentait toujours une espèce d'inconfort et gardait cette impression désagréable de devoir faire des efforts pour inspirer et expirer de manière plus fluide, c'était incomparable avec la sensation d'étouffement et de douleur qui l'avait étreint quelques jours plus tôt. Enfin, il pouvait s'en passer et s'il était heureux de ce fait, il n'avait personne avec qui partager cette joie. Plus de visites, pas de téléphone. Stiles se sentait puni, mais il était pour l'instant assez patient pour ne pas se plaindre auprès du personnel infirmier qui, de toute manière, ne passait que pour vérifier que tout allait bien.

A l'hôpital, les jours s'enchaînaient et se ressemblaient. Si Stiles devait être honnête avec lui-même, il en avait plus qu'assez d'être ici et pas simplement parce qu'il était aussi bridé dans ses gestes que dans sa parole. Bloqué de tous côtés, il avait commencé à analyser le comportement des équipes qui passaient régulièrement lui faire ses soins – auxquels il ne comprenait pas grand-chose puisqu'il ne savait absolument pas pourquoi il était là – et avait capté des choses qui lui déplaisaient profondément. Certains avaient des regards un peu trop appuyés sur sa personne, des sourires faux un peu trop poussés. Des gestes un peu trop précautionneux à son égard, teintés d'une méfiance étrange. Il avait également remarqué les coups d'yeux en biais dans sa direction, une surveillance tacite mais présente dont il se passerait bien. Que voulaient-ils qu'il fasse ? Se lever pour aller aux toilettes ? Il n'en avait même pas l'énergie et devait subir l'humiliation de devoir y aller accompagné, soutenu par un infirmier ou une infirmière disponible. Et puis… Il y avait les mots, aussi. On lui parlait comme s'il était un idiot, avec une exagération folle dans chaque ton. Plusieurs fois, Stiles avait levé les yeux au ciel. Si on le pensait stupide parce qu'il parlait peu, c'était mal le connaître. Qu'ils attendent que Stiles n'ait plus mal à la gorge, et l'on verrait s'ils se montreraient aussi hautains lorsqu'il les abreuverait de paroles jusqu'à ce qu'ils demandent qu'on les achève.

Mais si les visites du personnel soignant avaient le don de l'agacer, elles avaient au moins l'avantage d'égayer un minimum ses journées, de lui faire garder contact avec le genre humain. Non parce que Stiles se sentait extrêmement seul, et pas juste parce qu'il n'avait pas accès à son téléphone. Son père ne passait plus depuis deux à trois jours. Stiles avait mis cela sur le compte du travail qui devait sans doute lui prendre du temps. Ignorant le pincement au cœur que cela lui occasionnait à chaque fois qu'il y pensait, l'hyperactif imaginait ses affaires. Tel un enfant, il imaginait son père poursuivant les criminels, les arrêtant héroïquement, oubliant volontairement la réalité du métier. La paperasse, l'administration, l'attente… Toutes ces choses qui enlevaient au travail du shérif cet aspect un peu épique et cavalier. Parce qu'au final, Noah allait moins sur le terrain que ses subalternes. Le poste étant en sous-effectif constant, c'était au shérif que revenaient les tâches les plus fastidieuses et ennuyeuses. Il y passait souvent des heures, restait parfois jusque tard dans la nuit, quand il ne devait pas s'acharner pour terminer le matin. C'était aussi variable qu'aléatoire. Pour l'instant, Stiles préférait idéaliser son métier, histoire de passer le temps, tout en sachant qu'il se fourvoyait grandement, connaissant les coulisses de la chose mieux que personne. Il fallait bien s'occuper et puisqu'il n'avait rien à faire, rien à se mettre sous les doigts, penser était devenu son activité principale.

Il songeait à la meute, aussi. Pour l'instant – de ce qu'il en savait – les choses étaient calmes à Beacon Hills. En tout cas, c'était ce que lui disaient ses derniers souvenirs avant son énorme blackout. Blackout qu'il n'arrivait toujours pas à expliquer. Il ne se rappelait de rien et pas un seul infirmier n'avait désiré répondre à cette question qui revenait souvent dans sa bouche. S'il trouvait cela suspect ? Bien sûr que oui ! Et pour être honnête, l'hyperactif en avait assez, mais il ne disait rien. Qui lui répondrait ? Certainement pas les infirmiers, qui ne l'écoutaient que d'une oreille distraite, sauf lorsqu'il décrivait ses douleurs à la gorge. On lui répondait d'ailleurs toujours la même chose : « ça va passer, monsieur » avec, toujours, un regard teinté de méfiance. Stiles s'était senti vieillir à une allure folle et autant dire qu'il s'était senti bougon chaque fois qu'on l'avait appelé ainsi. Bordel, il était encore au lycée et le temps passait assez vite comme ça ! Pas la peine d'en rajouter… Bon, il était d'accord pour concéder que sa vie, pleine d'inquiétude et de péripéties, pouvait lui avoir fait gagner quelques légères rides, notamment au niveau du front… Mais quand même ! De là à le vieillir…

Ruminant comme un dingue et ayant trouvé ainsi une manière de s'occuper l'esprit assez profondément pour oublier qu'il n'avait rien à faire, Stiles ne fit pas attention à la porte qui s'ouvrait. Il avait l'habitude. On allait et venait dans sa chambre comme dans un moulin à vent. C'était monnaie courante. Les équipes passaient à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Il trouvait cela invasif, d'autant plus qu'il percevait sans arrêt ces regards appuyés, mais il n'avait jamais la force de les congédier. Puis de toute façon, il n'avait aucune autorité sur ces gens, qui régnaient en maîtres sur ces lieux.

- Bonjour, fils.

Stiles sursauta et sortit de ses pensées redondantes. Ses yeux s'illuminèrent…

- Papa ! S'exclama-t-il d'une voix rauque et brisée, heureux de le voir.

… Avant de lentement s'écarquiller en apercevant une silhouette s'avancer à la hauteur de son père.

Derek Hale le regardait, le visage indéchiffrable. Pas moyen de décrypter son regard non plus mais de toute manière, ce n'était pas la priorité de Stiles actuellement. Un air de joie on ne peut plus niais étirait les trains fatigués de son visage. La présence du loup-garou le surprenait, oui, mais cela n'enlevait rien au bonheur qu'il ressentait de revoir son père. Plus que la perspective de s'occuper et de casser sa routine, le voir remplissait son cœur d'une chaleur qui lui avait réellement manqué. Tout aussi heureux que son fils si ce n'est plus, Noah ne perdit pas de temps et se précipita pour l'enlacer. Si ses gestes étaient gauches, il y alla toutefois doucement et étreignit Stiles avec une délicatesse inouïe. La délicatesse et l'attention d'un père qui avait manqué de perdre son fils.

- Tu m'as manqué, fiston… Lâcha Noah en se reculant doucement.

- Toi aussi, articula péniblement Stiles.

Si cela faisait quelques temps déjà qu'il n'avait plus besoin de masque à oxygène, parler restait une chose un peu fastidieuse et douloureuse. C'était l'une des raisons pour lesquelles il n'avait pas encore essayé de satisfaire sa curiosité.

Ses doigts vides de forces serrèrent péniblement les pans de la veste de son paternel, mais il n'en avait cure. Cela faisait des jours que l'absence de Noah se faisait sentir et Stiles n'aurait jamais honte d'avoir que son père lui avait atrocement manqué. C'était un poids qui refusait de quitter ses épaules chaque fois qu'il était seul et n'arrivait pas à s'occuper l'esprit. Mais même ainsi, il se fit passer au second plan. Profitant d'être dans les bras de son paternel, Stiles prit une discrète inspiration et son cœur ne s'en retrouva que plus allégé.

Pas d'alcool.

Cela pouvait paraître idiot, mais Stiles redoutait toujours ceci, lorsqu'il avait un problème et n'avait pas la possibilité de surveiller son père, à la maison ou ailleurs. Par chance, Noah ne semblait toujours pas avoir retouché à la bouteille et l'hyperactif, effrayé depuis des années par cette éventualité, ne pouvait que s'en retrouver soulagé. En fait, la sérénité quant à ce fait l'envahit si soudainement et avec une puissante telle que l'hyperactif trouva d'un coup son existence – son séjour – bien plus supportable. Avec son père, tout lui paraissait plus beau et plus simple, d'autant plus en constatant que celui-ci semblait tenir le coup malgré son hospitalisation dont il ne connaissait toujours pas la raison. Il avait quelques idées, notamment une qui ressortait du lot, cependant… Elle lui paraissait bien trop saugrenue pour qu'il y songe sérieusement.

Ce fut à regrets que Stiles accepta de se détacher de Noah, qui lui adressa un sourire que Stiles jugea mitigé, avant de s'installer sur la chaise à côté du lit.

- Comment tu te sens ? Demanda le shérif.

- Mal à la gorge, articula l'hyperactif.

Il aurait bien voulu épiloguer et dire qu'à part ça, tout allait bien… Mais la sensation de brûlure était bien trop désagréable pour qu'il le fasse.

- Rien d'autre ?

Stiles secoua la tête pour toute réponse. En temps normal, l'inquiétude du shérif l'aurait gêné et il aurait tout fait pour lui mentir, lui cacher le moindre inconfort : mais son bonheur de le voir était tel qu'il avait envie d'être honnête. Noah prit un air satisfait bien qu'un peu triste, et tourna la tête vers Derek. Ce fut à ce moment-là seulement que Stiles se rappela de sa présence… Incongrue. Sa première visite, qui datait déjà de quelques jours, lui avait parue étrange, alors celle-ci… L'étonnait d'autant plus. Que faisait-il ici ? Et depuis quand Derek Hale était-il devenu sympathique ? Pas qu'il ait dit quelque chose de spécial : il était là, et c'était gentil, à moins que… A moins qu'il ne soit là pour le réprimander ! C'était ce qu'il faisait toujours. Gronder. Râler. Sermonner. Bougonner. Enfin, la dernière fois faisait exception et Stiles n'allait pas le nier. Cependant, il fallait l'avouer, ce n'était pas tous les jours que Derek-grognon-Hale se déplaçait pour rendre visite à qui que ce soit. Le loup était appuyé contre l'un des murs de la chambre, les bras croisés sur son torse. Le shérif reprit la parole :

- Dans ce cas, je pense que nous allons pouvoir parler… Tu te sens d'attaque, fils ?

Stiles fronça les sourcils en le regardant, mais hocha timidement la tête, pas certain de ce qu'il était censé comprendre. L'attitude de Noah, bien que toujours teintée d'une tristesse sans nom, n'était plus aussi désespérée que lorsqu'il l'avait vu, à son réveil à l'hôpital. Le changement était net. Que devait-il en déduire ? D'un coup, la pensée d'enfin savoir ce qu'il fichait ici lui traversa l'esprit et Stiles hocha à nouveau la tête, un peu plus vigoureusement cette fois-ci. Noah prit sa main entre les siennes et la regarda un instant, avant de relever les yeux vers lui.

Ils étaient emplis de peur et d'espoir mêlés.