Noah n'était pas étonné que Derek veuille s'entretenir avec lui à l'écart de Stiles. Ce qui le surprenait en revanche, c'était surtout le fait qu'il veuille s'isoler avec lui dans une pièce réservée au personnel d'entretien, un endroit qui ne se fermait pas à clé. Noah se serait facilement contenté du couloir, mais Derek semblait vouloir qu'ils s'entretiennent à l'abri d'oreilles indiscrètes. Les deux hommes s'accordèrent au moins sur un élément : ne pas prendre beaucoup de temps. Le shérif avait eu si peur de perdre son fils qu'il ne voulait qu'une chose… Retourner le voir. Être à ses côtés. Tout faire pour réparer les erreurs commises par son absence. Si le loup ne voulait pas non plus laisser Stiles seul trop longtemps, c'était pour une toute autre raison.
- Je sais que ce que je vais vous dire ne va pas forcément vous plaire, mais il faut qu'on le sorte d'ici, fit Derek.
Noah soupira. Stiles lui avait toujours dit que le loup n'avait aucun tact et qu'en plus de cela, il était d'une franchise à toute épreuve. Quand il pensait quelque chose, il le disait. Mais le shérif secoua la tête et lâcha d'un ton morne :
- Il a besoin de soins.
Et pas seulement de soins physiques. Une tentative de suicide n'était pas un acte à prendre à la légère et même si cela allait lui coûter un rein, Noah savait qu'il paierait la thérapie que devrait suivre Stiles. Les jours à venir lui paraissaient aussi sombres que compliqués, mais il serait là. Cette fois, oui, il serait là. Il imaginait déjà les tours de force qu'il allait devoir réaliser pour réorganiser son emploi du temps : le commissariat étant en sous-effectifs constant, le shérif se débrouillait toujours pour être là le plus souvent possible, quitte à parfois soulager ses collègues de leurs obligations. Oui, il arrivait régulièrement à Noah de rendre service et de remplacer certains policiers qui devaient s'absenter pour certaines raisons, le plus souvent personnelles. Il y voyait là un avantage : à la fin du moins, il se retrouvait payé davantage.
Ce mois-ci, les choses seraient diamétralement différentes, mais peu lui importait. Il n'avait qu'un fils, un fils qu'il aimait d'un amour pur et il refusait de le perdre.
- Il les aura, lui assura Derek, mais pas ici.
Noah fronça les sourcils parce qu'il ne voyait pas où le loup voulait en venir. Néanmoins, il se devait de l'écouter un minimum. Après tout, c'était lui qui lui avait demandé de venir, de l'accompagner voir Stiles, pour la simple et bonne raison qu'il était un loup-garou. En fait, il avait espéré en apprendre davantage sur ce qui avait conduit son fils à mettre fin à ses jours. Il y avait forcément une raison et si Stiles pouvait être capable de lui mentir, Derek pourrait voir la vérité.
- Ecoutez, shérif. Stiles… Il y a quelque chose qui cloche dans cette histoire de suicide.
Noah soupira de lassitude après avoir grimacé au mot qui caractérisait plus que gravement l'acte de son fils. L'ancien alpha qui lui faisait face était gentil de vouloir le rassurer et lui faire miroiter l'espoir de penser que tout cela était faux mais lui, il avait vu les médecins et longuement discuté avec eux. Le diagnostic était clair et sans aucune ambiguïté.
- Je sais que c'est surprenant, concéda le shérif, mais il faut se rendre à l'évidence. Stiles n'est pas aussi heureux que je le pensais…
Et rien que pour ça, il s'en voulait. Il s'en voulait parce que c'était son rôle de veiller sur lui, son rôle de père. Néanmoins, le plus souvent, c'était Stiles qui l'endossait… Noah s'en rendit brutalement compte, tant et si bien qu'il eut besoin d'un temps mort. Derek lui accorda exactement dix secondes. Dix secondes d'un silence de plomb, qu'il rompit rapidement :
- Pour moi, il n'a pas tenté de se suicider.
Ce mot était dur à entendre pour le shérif, mais Derek se devait de le prononcer. Encore et encore. S'il avait effectivement eu du mal à le croire lorsqu'on lui avait appris pour Stiles, il était désormais certain que l'hyperactif n'avait rien fait. Il ne prenait pas seulement son tempérament énergique et solaire en considération : il prenait aussi les résultats des analyses faites grâce à ses sens lupins. Alors, Derek continua :
- Dans ce qu'il nous a dit, il est sincère.
Et Derek avait bien fait attention à son ouïe et à son odorat. Tout ce qu'ils lui avaient rapporté comme informations était précieux.
- Il croit l'être, rétorqua Noah, qui semblait vouloir clore la discussion le plus tôt possible.
Parce qu'elle était dure à supporter pour lui. Il avait manqué de perdre son fils et il devait forcément en parler, mais… Finalement, peut-être que c'était encore un peu tôt. Peut-être qu'il n'avait pas la force de se confronter au fruit de son irresponsabilité. A nouveau, il ressentit le besoin de retourner au chevet de Stiles, en espérant toutefois qu'il s'était rendormi. Parce qu'il se sentait honteux lorsqu'il croisait son regard perdu, le regard de celui dont la tentative avait été si loin qu'il ne s'en souvenait pas. Les médecins lui avaient aussi parlé de cela. Certains se réveillaient avec tous leurs souvenirs, d'autres non. La plupart les retrouvaient en quelques heures ou jours, tout dépendait de chacun. Alors, l'amnésie de Stiles ne le surprenait pas, mais elle l'attristait. Malgré lui, il voulait savoir. Il voulait connaître le cheminement de pensées qui l'avaient conduit à commettre l'impensable.
Le savoir… Une arme pour mieux le protéger par la suite. Même si le désespoir le tuait sur place, Noah était déterminé à faire ce qu'il fallait pour se rattraper et montrer à son fils que la vie, malgré toutes les difficultés qui la parsemaient, valait la peine d'être vécue. En dehors de cela, il y avait des gens qui tenaient à lui. Un père. Des amis. Une meute. Des gens avec qui il avait des liens forts, solides.
Oh oui, Noah rattraperait ses erreurs. Il ferait tout pour.
- Noah, vous êtes dans le déni.
Le shérif fronça les sourcils à l'entente de son prénom, que Derek prononçait pour la première fois.
- Je veux bien comprendre que vous ayiez mal, reprit rapidement le loup-garou, mais ne soyez pas aveugle.
- Je ne…
- Si Stiles avait réellement voulu se tuer, j'aurais trouvé quelque chose dans son odeur. Des résidus de tristesse, de la douleur… Quelque chose comme ça. Mais il n'y avait rien, Noah. Rien.
- Il a été dans le coma, releva presque froidement le shérif. Ses émotions… Elles ont dû se diluer pendant ce temps.
- J'en aurais quand même trouvé des traces, insista le loup-garou.
Il fit une courte pause et se remémora précisément ce qu'il avait pu ressentir au travers de l'odeur de l'hyperactif.
- Tout ce qui ressort chez lui, c'est de la confusion. Il est perdu, lui apprit Derek d'un air sérieux, je suis certain qu'il est en train de se poser tout un tas de questions à l'heure actuelle. Mais je suis certain qu'il ne s'est pas mis dans cet état tout seul.
Noah se mordit la lèvre avant de croiser ses bras sur son torse et de regarder le loup, l'air inquiet. Sans doute devait-il être en train d'essayer de prendre en considération le point de vue de Derek qui, il fallait l'avouer, pouvait s'avérer fortement utile – c'était d'ailleurs partiellement pour cette raison qu'il l'avait fait venir. Mais voilà, la situation était trop difficile pour qu'il puisse écouter sa raison sans hésiter. A côté de cela, il y avait son cœur qui saignait depuis des jours et sa stabilité toute relative. Néanmoins, c'était paradoxalement sa douleur qui l'avait empêchée de replonger dans une vieille addiction de laquelle il s'était sortie il y a quelques années.
Noah n'avait pas le droit de rester en permanence à l'hôpital. Bien sûr, Melissa lui permettait de gagner quelques heures supplémentaires en le couvrant auprès de ses collègues et en usant tout simplement de son autorité. Les moments où il devait rentrer chez lui étaient très durs : il devait affronter ses erreurs et sa culpabilité. Ses responsabilités et sa solitude. Depuis le début de cette histoire, combien de fois avait-il failli se laisser tenter par la bouteille ? Il n'avait même pas cherché à compter, mais il avait failli plusieurs fois céder. Ce qui l'avait retenu ? Sa douleur. Celle de n'avoir pas été là au bon moment, celle qui lui faisait également se dire qu'il n'avait désormais plus droit à l'erreur. La mort avait miraculeusement épargné Stiles et Noah ne voulait plus prendre le risque de le perdre. Si jamais il replongeait… Il ne s'en sortirait pas. Cette fois, il n'y arriverait pas.
Néanmoins et malgré sa souffrance, il accepta d'envisager la possibilité que Derek puisse dire vrai. Honnêtement, il ne savait pas ce qu'il préfèrerait privilégier comme option tant les deux lui paraissaient impensables. D'un côté, il pensait Stiles heureux. De l'autre, il ne lui connaissait aucun ennemi. Y compris du côté surnaturel. Si litige il y avait, c'était Scott qu'on cherchait en premier pour ensuite mettre des bâtons dans les roues de la meute, mais… Stiles ? Il n'était qu'un humain en arrière-plan, celui qu'on cachait. Pas parce qu'on en avait honte, loin de là. Ce petit soleil était, même si on ne le disait pas, une fierté. Oui, on était fier de l'avoir dans ses rangs parce qu'il était futé et avait de la ressource. Néanmoins, dans le monde surnaturel, on recherchait les chefs, les alphas. Un humain n'attirait pas l'attention.
- Admettons, articula Noah, qu'est-ce qui aurait pu arriver si tel était le cas ?
- Je ne sais pas vraiment, avoua Derek, mais si quelqu'un a réellement cherché à le tuer en faisant passer son crime pour un suicide, je ne vois pas ce qui l'empêcherait de revenir pour terminer le travail.
- L'hôpital est surveillé, rétorqua le shérif.
- Je ne compterais pas là-dessus si j'étais vous.
Et Derek parlait par expérience. L'endroit disposait effectivement de caméras de vidéosurveillance, mais, dans le fond, elles ne servaient toujours qu'après-coup, jamais sur le moment. S'il se passait quelque chose, elles filmeraient, oui, mais les images n'alerteraient pas tant que la chose en question n'aurait pas lieu. Il serait donc, par conséquent, trop tard.
- Il faut le faire sortir d'ici, insista Derek. J'ai un mauvais pressentiment.
Depuis un moment, il avait la boule au ventre et une sensation d'anxiété inexplicable. Tout ce qu'il savait, c'est qu'elle était toute entière tournée vers Stiles et ce qui avait l'air de lui être arrivé. Le voir, même si ça avait été à de brèves reprises, avait suffi à soulever plusieurs questions en lui, assez pour le faire douter de tout ça. Et puis il y avait cette lueur perdue dans les yeux de l'hyperactif. Il ne savait rien, vraiment rien. Lorsque Derek lui avait demandé s'il avait déjà pensé à mettre fin à ses jours, sa réaction avait été simple, sans équivoque : il avait répondu avec un aplomb des plus naturels. Le loup-garou avait surveillé son cœur et ce dernier n'avait manqué aucun battement. Très honnêtement, il lui faisait confiance. En plus de cela, il n'avait effectivement décelé aucune réelle souffrance dans son odeur, alors… Selon lui, tout portait à croire que cette histoire était un malentendu. Un malentendu potentiellement dangereux.
Alors, Derek demanda à Noah de lui faire confiance. Même si cette histoire paraissait complètement folle, il le fallait. De l'extérieur, tout portait à croire que l'hyperactif avait tenté de mettre fin à ses jours, mais Noah devait bien avouer qu'il n'y avait rien de plus fiable qu'un loup-garou, dont les capacités permettaient de voir au-delà de ce qui était visible. Celui qui se trouvait face à lui était droit dans ses baskets et l'aidait depuis le début.
Noah poussa un profond soupir en espérant ne pas regretter la décision qu'il risquait de prendre.
