Stiles ne savait pas comment il devait prendre et interpréter ce qu'il s'était passé, tout simplement parce qu'on ne lui avait rien dit. On l'avait laissé seul dans sa chambre un moment et puis… On était revenu. On avait rassemblé les quelques affaires qu'il avait. On avait fait venir Melissa puis un médecin qu'il ne connaissait pas. On avait parlé, beaucoup parlé. Mais lui n'avait rien écouté. Parce qu'il ne comprenait rien. Parce qu'il se sentait fatigué, épuisé.

Parce que le manque de confiance de son père à son égard était flagrant. Il lui faisait mal. Il crevait son cœur et brûlait chaque parcelle de sa psyché.

Stiles avait l'habitude qu'on le contredise. Qu'on doute de lui. Qu'on ne le croie pas. Mais généralement, ce n'était pas grave, parce qu'il savait que ses amis préféraient accorder du crédit à tout ce qui n'était pas humain. Stiles était le seul à ne posséder aucun talent ou don surnaturel. Forcément, on le mettait de côté et son avis ne comptait pas vraiment.

Mais son père… C'était autre chose. Si Stiles avait bien besoin que quelqu'un croie en lui, c'était bien son géniteur. Le seul à être comme lui. L'unique parent qu'il lui restait. Puis… L'hyperactif avait besoin que son paternel lui fasse confiance, ne serait-ce que pour donner un minimum de légitimité à ses paroles. Parce que si Noah ne le croyait pas, cela signifiait qu'il allait finir à Eichen House. Pour quelque chose qu'il n'avait pas fait. Là-bas, il y aurait des psys. Oui, psychologues et psychiatres allaient s'enchaîner, chercher à le faire parler, pour adapter sa thérapie au mieux. Mais à quoi bon parler si l'on n'était pas cru ? Stiles songea à se murer dans le silence, juste pour les emmerder. Tous. Ne plus jamais parler – tout en sachant qu'il en était incapable.

Stiles ne faisait même pas attention au fait qu'il se trouvait à bord de la Camaro, à l'arrière. Son père était devant, discutant avec un Derek sérieux dans sa conduite. Il roulait lentement – un peu plus que d'ordinaire – mais répondait toujours au shérif. De quoi parlaient-ils ? Stiles ne savait pas et de toute façon, il n'en avait cure. Vêtu d'un pantalon de jogging large, d'un vieux t-shirt et d'une veste usée, il attendait d'arriver. A Eichen, sans doute. Il devrait être étonné, se dire que les choses allaient beaucoup trop vite pour être cohérentes mais dans sa tête, plus rien ne fonctionnait normalement. En fait, savoir qu'il n'était pas cru et que l'on ne prendrait sans doute pas son point de vue en compte le minait profondément. Là, à l'arrière du bolide de l'alpha, Stiles avait l'impression d'être un enfant, une de ces jeunes pousses auxquelles on ne faisait pas attention, dont on ne prenait pas la moindre parole au sérieux. Et le pire, c'est qu'il n'avait même pas envie de se battre pour prouver qu'ils avaient peut-être tort. Que les évènements n'étaient peut-être pas ce qu'ils semblaient être. Il aurait pu trouver l'énergie et la force nécessaire pour se révolter si la nouvelle de son hypothétique suicide ne l'avait pas tant touché. Stiles se connaissait fort bien et s'il avait la fâcheuse tendance à se sentir coupable de tout… Cela n'était jamais allé jusqu'à lui donner l'idée de passer l'arme à gauche.

Oui mais le problème, c'était qu'il ne se souvenait de rien.

Alors comment pouvait-il seulement envisager que l'on donne du crédit à ses pensées alors que lui-même ne savait pas ce qui était arrivé ? Il avait beau forcer, rien ne venait et à vrai dire, il n'avait pas tenté longtemps. Ça lui avait donné un mal de tête énorme. Ce qui n'aida pas à apaiser la douleur fut cette manière qu'il avait de réfléchir sans cesse. Si son corps était immobile et ses réactions des plus molles, son esprit était tout sauf à l'arrêt. Il tournait à plein régime, comme d'habitude. Impossible de l'arrêter, même pour aller mieux. L'Adderall l'aidait à contrôler son hyperactivité… Physique. Le médicament n'agissait que très peu sur la plus importante et la plus invisible. Stiles envisagea un instant de demander à son père de lui passer sa boîte pour doubler la dose, mais sut d'office qu'il refuserait et interprèterait ça comme un signe inquiétant d'une hypothétique récidive. En outre, Stiles ne ferait que le faire douter davantage et même s'il n'avait, en soi, plus rien à perdre… Il ne voulait pas essayer de faire quoi que ce soit.

Alors, il resta là avec son mal de crâne, la tête contre la vitre et le regard suivant vaguement la route. En réalité, il regardait sans y voir, entendait sans écouter. Il se foutait de tout, attendait simplement de voir le portail d'Eichen se dessiner à l'horizon. Et là, peut-être qu'il laisserait éclater sa colère sourde, cette qui n'attendait que le bon moment pour prendre la place de la sidération. Parce que c'était bien cela le problème : Stiles était réellement sidéré, comme s'il avait subi une agression et ne savait pas comment y réagir. Comme si, quelque part, il était déréglé, voire cassé.

La colère était donc bien là, en lui. Mais elle peinait à sortir et se montrer tant la lourdeur de ses autres émotions l'écrasaient. Stiles s'en rendait compte et le sentait : il n'y accordait juste pas vraiment d'importance pour l'instant. Son énergie, il l'utilisait ailleurs. Tentait au mieux de faire avec son mal de crâne lancinant. Essayait de maintenir instinctivement cette prison émotionnelle qui muselait sa colère. Ça, il ne le savait pas vraiment. Cela se passait du côté de son inconscient, de ses instincts de protection les mêmes qui l'avaient poussé à oublier ce qu'il s'était passé.

Mais ça, il n'en savait rien.

Stiles ne comprenait pas d'où venait cette hypothétique amnésie. Peut-être sa tête avait-elle tapé fort contre quelque chose ? Peut-être l'avait-on tout simplement frappé ? Les médicaments qu'on lui avaient fait prendre avaient peut-être eu trop d'effets sur lui… Car non, Stiles ne parvenait pas à se dire qu'il avait potentiellement tenté de s'ôter la vie. De ça, il en était certain et jamais on ne le ferait douter de ce fait. A son humble avis, on lui avait forcément fait quelque chose. Mais qui ? Pourquoi ? Stiles était incapable de s'en rappeler et n'avait pas la moindre piste. Ne savait absolument pas quel genre de stimuli pouvait avoir un effet sur lui. En bref, son esprit bouillonnait, surchauffait et la fatigue ne l'aidait pas le moins du monde à se sortir de ce miasme de négativité.

D'autant plus que Derek était toujours là, avec Noah. Qu'en plus d'avoir un père qui ne le croyait pas, Stiles se retrouvait avec un ancien alpha qui peinait à le supporter sur les bras. Ancien alpha qui, pour sûr, devait également fortement douter de sa version. De manière générale, Derek ne croyait que ce qu'il voyait. En l'occurrence, personne ne savait ce qui lui était réellement arrivé et dans un sens… Noah et Derek s'en tenaient tous deux à la version officielle : soit, que Stiles avait réellement tenté de s'ôter la vie. Pourquoi iraient-ils chercher plus loin ? Après tout, c'était la conclusion des médecins qui s'étaient occupés de lui. Pourquoi chercherait-on à mettre leur jugement en doute ? En temps normal, Stiles serait de l'avis de ne pas contester l'avis de ces gens. Mais il savait, intimement, qu'il n'avait rien fait. Alors non, il n'acceptait pas cette conclusion. Elle n'était pas logique et ne prenait pas en compte sa personnalité. Car même s'il allait mal, jamais Stiles n'aurait songé à s'ôter la vie. Il était plutôt du genre à se plier en quatre pour réparer ses erreurs. Partir ainsi, il aurait trouvé ça trop lâche.

Vint un moment où, son mal de crâne étant trop fort, l'hyperactif ferma les yeux. Peut-être qu'un peu moins de stimuli visuels pourrait lui faire du bien… Il retint d'ailleurs une plainte. Hors de question pour lui de s'afficher, de faire le moindre bruit. Il ne voulait pas attirer l'attention, préférait s'effacer le temps de ce maudit trajet. Il imaginait déjà la suite : thérapies, sédation, solitude. Il connaissait déjà le cocktail d'Eichen House, pour y avoir déjà séjourné lorsque le Nogitsune était en train de le détruire pour le posséder. Il n'y aurait rien de nouveau. Peut-être retrouverait-il d'ailleurs certains résidents qu'il avait déjà connus à cette époque-là. Combien de temps y resterait-il, au fait ? Stiles garda les yeux fermés pour essayer de réfléchir sans trop de douleur. Il avait vraiment mal à la tête. Sans doute n'aurait-il le droit de sortir qu'une fois qu'on le jugerait dépourvu de toute dangerosité envers lui-même. Et puisqu'il était certain de n'avoir rien fait, on le penserait dans le déni, et on multiplierait les thérapies pour le pousser à avouer son acte imaginaire, allant jusqu'à lui trouver des motifs audit acte, des motifs qui n'existaient pas mais qui, pour eux, seraient légion. A ce stade-là, Stiles n'avait même pas envie d'être positif. Bien sûr, une fois arrivé à Eichen House, il fausserait la plupart des tests et userait de cette comédie qu'il réservait souvent aux membres de sa meute pour tromper la plupart des psychiatres et psychologues qui, il le savait, seraient particulièrement dupes. Stiles n'avait peut-être pas de faculté surnaturelle, mais lorsqu'il le voulait, il était capable de mentir de manière si naturelle que, la plupart du temps, on n'y voyait que du feu. Il arrivait même à tromper des loups, alors… Des humains ? Facile. Plus vite Stiles sortirait, plus vite il reprendrait le cours de sa vie et pourrait montrer à son père que vivre, c'était son truc et que mourir ne faisait absolument pas partie de ses plans.

Ça, c'était la théorie. Maintenant, il fallait avoir la motivation pour mettre tout cela en pratique et Stiles… N'en avait pas la force pour le moment. La blessure dans son cœur était trop fraîche, trop douloureuse. Essayer de se battre tout de suite pour prouver son innocence lui ferait plus de mal qu'autre chose et ne ferait que renvoyer au visage de Noah cette fragilité qu'il s'évertuait à chasser chaque fois qu'il avait un problème. C'était bien pour cela qu'il faisait semblant, parfois. C'était plus facile et lui permettait d'éviter les situations les plus inconfortables où on lui rappelait sa simple humanité en pleine face.

Stiles sentit la voiture s'arrêter et si cela le coupa un instant dans ses réflexions, il n'eut pas envie d'ouvrir les yeux. Pas envie de bouger. La chape de plomb qui écrasait sa colère étouffée était trop lourde pour le motiver à réagir d'une quelconque manière… Si bien qu'il eut envie de rester là, dans la voiture. Les sièges étaient confortables, ne pouvait-il pas en profiter encore un peu ? Il entendit des bruits de portière. Noah parler, Derek aussi. Stiles n'essaya même pas d'écouter leur conversation, d'en identifier le ton. Il n'en avait pas envie. Il perçut d'autres bruits et fut obliger de décoller sa joue de la vitre en sentant qu'on ouvrait sa portière à lui. Il se redressa, un peu et se força à ouvrir les yeux. La lumière vive du jour ne fit rien d'autre qu'augmenter son mal de crâne, si bien qu'il ne fit absolument pas attention à son environnement, trop concentré à se retenir de grimacer.

- On est arrivés, fils, entendit-il son père annoncer sur un ton indéchiffrable.

Ouais, cool, aurait-il eu envie de prononcer d'un ton sarcastique. Mais il n'en avait ni la force, ni l'envie. A vrai dire, il ne voulait même pas avoir la moindre interaction avec son père… Sans doute était-ce une forme de rancune. Noah n'avait pas confiance en lui. Dans d'autres circonstances, Stiles aurait compris sa position. Mais pas sur un sujet tel que celui-là. Alors, encore dépourvu de forces, il le laissa l'aider à sortir de la voiture sans lui accorder un regard.