Stiles n'avait pas levé les yeux depuis que son père l'avait aidé à sortir de la voiture puis aidé à marcher. Il avait avancé par automatisme sans penser à regarder autour de lui. Pourquoi faire ? Il savait où il allait. Il avait tort, mais il se persuadait qu'il avait raison pour ne pas espérer quoi que ce soit. Alors forcément, l'entrée d'Eichen House lui parut petite et étrangement chaleureuse. Mais il refusa encore et toujours de relever la tête. En fait, il avait juste l'intention de se laisser conduire jusqu'à se retrouver seul. Là seulement, peut-être qu'il oserait laisser son véritable ressenti l'assaillir. Et il risquait de prendre toute la place. Alors Stiles ne voulait pas que son père assiste à ce spectacle. Derek encore moins. Ses pensées, ses émotions… C'était, en soi, ce qu'il avait de plus intime. Si l'ancien alpha pouvait sentir ces dernières, il ne pouvait pas y avoir complètement accès et c'était déjà ça. Stiles crut défaillir tant il se sentait mal. A cet instant, il eut envie que son père le lâche, qu'il le laisse tomber. Le contact de son bras autour de lui, de sa main tenant son poignet… Ça faisait mal, sans être réellement douloureux. C'était l'aide, sans le soutien. Stiles voulait que Noah le laisse tranquille et ne le touche plus. Tant pis s'il se rétamait, tant pis s'il perdait l'équilibre. La chute ne serait jamais aussi douloureuse que le manque de confiance que le shérif témoignait à son égard. Ça, ça le déchirait de l'intérieur. Peut-être plus que le reste ne le ferait jamais. Stiles pouvait supporter qu'un ami – même de longue date – le laisse tomber. Mais pas son propre père.
Ses pieds foulèrent le tapis de l'entrée – Eichen House était dépourvu du moindre tapis – et Stiles laissa son père l'emmener où bon lui semblait. Lui proposer un thé, puisque le café n'était toujours pas envisageable. Stiles refusa sans un mot, en secouant la tête. Le shérif lui demanda de parler, de dire quelque chose, mais le châtain n'en avait pas envie. Il ne voulait pas parler. Pas alors qu'il avait le cœur au bord des lèvres. Eteint, il ne désirait rien de plus que de se retrouver seul. Ou Noah le comprit, ou il choisit de ne pas se battre avec lui, car il n'insista pas et se contenta de l'aider à avancer. Mais les jambes de Stiles étaient faibles, à tel point qu'elles lâchèrent, alors Derek vint le soutenir à son tour. L'hyperactif ne faisait même plus d'efforts pour se porter lui-même. Il ne vit pas le regard que s'échangèrent shérif et loup-garou. Par contre, il laissa ses yeux à lui mirer autre chose que le sol. Il reconnut alors vaguement la décoration sobre mais chaleureuse de sa maison. Stiles pourrait être surpris, voire heureux de se dire qu'il n'était pas à Eichen House. Qu'il avait retrouvé ici son chez lui, son foyer. Cependant, aucune émotion positive ne vint réchauffer son cœur. Sans doute avait-il passé trop de temps à ruminer dans la voiture, jusqu'à s'anesthésier mentalement, se plonger dans cet état de vide des plus terrifiants.
Parce qu'au final, qu'était-il censé penser ? Automatiquement, l'idée qu'il avait un sursis lui vint à l'esprit et il y crut instantanément. Il ne devait pas y avoir de place à Eichen, pas encore – et cela n'étonnerait pas Stiles si c'était effectivement le cas. Parce que Beacon Hills était une petite ville mignonne, mais étrange. Avec du recul et ce qu'il savait concernant le surnaturel, l'hyperactif n'avait aucun mal à comprendre pourquoi. Perdre la raison se révélait, par conséquent, quelque chose de fort aisé. Stiles se demandait parfois quand aurait lieu le moment où il basculerait. Et si son hypothétique tentative de suicide n'était que la prémisse de la descente aux abymes qui l'attendait ? Il était humain, mais tout lui était tombé dessus d'un coup. Il était humain, mais il agissait comme un loup-garou. Il était humain, mais prenait soin des autres. Pas de lui. Ou en tout cas pas assez. Stiles continua toutefois de refuser l'idée qu'il ait pu attenter à sa propre vie alors qu'il faisait toujours de son mieux pour survivre. Il avait coutume de se dire que sans lui, la meute sombrerait dans un chaos destructeur. Pas qu'il soit important en tant que tel, simplement… Il n'était pas mauvais en stratégie et ses plans en avaient sauvé plus d'un. Ses amis poilus avaient tendance à agir comme si leur lycanthropie les protégeait de tout, et ils en oubliaient leurs faiblesses. Stiles, toujours à l'arrière, s'en rappelait pour eux. Il était un peu la tête pensante du groupe et ça lui allait. Il n'avait pas besoin de plus. On lui disait qu'il agissait souvent comme un inconscient. Sauf qu'un inconscient n'essaierait pas d'attenter à sa propre vie volontairement. Alors oui, peut-être qu'il était dingue, dans un sens.
Mais pas suicidaire au sens propre du terme.
De cela, il ne dit pourtant rien. Il aurait pu faire une dissertation à son père pour lui prouver que rien de ce qui avait pu se passer était de son fait. Sauf que si le shérif croyait réellement que Stiles avait voulu se tuer, il ne chercherait pas à l'écouter. Il était du genre à camper sur ses positions – ça avait toujours été comme ça. Pour le faire changer d'avis, il faudrait se battre, insister jusqu'à obtenir de lui qu'il accepte de réfléchir.
Et Stiles n'avait pas la force pour ça. Pas pour l'instant en tout cas. Ce qui était bête, c'est qu'il était lui-même si fermé dans sa propre réflexion qu'il n'imaginait pas que son retour à la maison puisse être définitif, encore moins que son père avait bel et bien changé d'avis. Qu'il n'avait absolument aucune intention de l'envoyer à Eichen House. Qu'il ne l'aurait pas fait. Si Noah était effectivement d'avis qu'il lui faudrait des soins, il ne pensait pas à ce type de soins. De toute manière, Derek l'avait convaincu d'attendre. Mais comment Stiles pourrait-il le savoir ? Son père ne lui disait rien. En fait, il trouvait la situation trop inconfortable et ne savait trop quoi dire face au mutisme de Stiles qu'il interpréta de son côté. Peut-être Stiles était-il – s'il était bien l'auteur de cette tentative – en train de doucement rechuter. Et s'il faisait une dépression ? Une fois que Noah eut amené Stiles dans sa chambre d'adolescent et qu'il l'eut aidé à s'installer confortablement sur son lit puis laissé seul, il demanda à Derek de rester un peu. De surveiller son fils avec ses sens. Juste au cas-où.
Noah voulait bien croire que Stiles n'y était pour rien dans cette histoire, mais il fallait lui laisser du temps pour cela. Plus qu'une question de confiance, il avait peur. Il avait failli perdre son fils une fois et si pour l'instant, il tenait bon – notamment grâce au fait qu'il avait survécu –, Noah ne savait pas s'il serait capable de supporter une éventuelle récidive. Ou simplement de risquer de le perdre, d'une façon ou d'une autre. Cette fois, il comptait bien être présent, faire attention à lui. Se rattraper.
Mais là, à cet instant, il avait besoin d'un remontant. Juste un verre. Voilà pourquoi il avait demandé à Derek de rester. Pour lui laisser le temps de continuer de digérer les évènements parce que l'air de rien, c'était tout sauf facile. Parce que l'hypothétique tentative de Stiles lui faisait voir les choses sous un autre angle.
Noah avait tendance à se laisser porter par la vie. Les gens allaient et venaient, ses proches restaient. Stiles prenait sans arrêt une tonne de risques inconsidérés, mais ça allait. Il s'en sortait toujours. La manière dont il évitait la mort était presque… Surnaturelle, donnant ainsi l'illusion qu'elle ne pouvait pas le toucher.
Et pourtant…
Stiles n'avait pas effleuré la mort. Elle l'avait touché du bout des doigts. Les médecins avaient dit à Noah qu'il s'en était fallu de peu avant qu'il ne soit trop tard. L'hyperactif n'avait pas été aisé à sauver tant il avait ingéré de médicaments… Et rien que ce fait faisait prendre conscience à Noah d'à quel point la vie était fragile. Celle de Stiles, encore plus. Parce que le shérif se rendait finalement compte que tous les risques qu'il prenait depuis qu'il était dans la meute… N'étaient pas anodins. Puis il y avait sa cicatrice à l'épaule – qui avait interrogé le médecin. Un témoignage de la mort qu'il avait évité, encore une fois, de justesse. Donovan, le wendigo. Ce jeune homme qu'il avait lui-même arrêté et qui lui en voulait personnellement. Et Stiles qui, comme toujours, avait essayé de le protéger.
Parfois, Noah se demandait s'il méritait d'être le père de ce garçon. Ce jeune homme lumineux, solaire, au sens de la justice aigu. Cette tête brûlée qui se fichait du danger. Lorsqu'il y repensait, Noah se disait qu'il aurait dû faire face à Donovan. Et en même temps, comment aurait-il pu prévoir ce que le wendigo aurait pu faire ? Et Stiles ? Il ne lui avait jamais trop parlé de ce qu'il s'était passé ce jour-là. Enfin il lui avait raconté dans les grandes lignes, mais sans jamais lui faire part de son ressenti : il s'était contenté d'énoncer les faits. Du reste, il lui avait simplement fait part de sa culpabilité, mais pas de la peur qu'il avait dû éprouver. Pas non plus de la douleur que lui avait causée sa blessure. Stiles était comme ça, il ne se plaignait pas – sauf lorsqu'il n'était pas sérieux. Et puis il y avait cette histoire de Nogitsune aussi. Noah savait qu'il en faisait parfois des cauchemars et il lui était déjà arrivé d'aller le voir en pleine nuit pour le rassurer. Il n'y avait que dans ces moments-là où, épuisé mentalement, Stiles acceptait de se montrer vulnérable.
Mis à part ça, il ne parlait pas.
Et Noah s'en voulut. Il s'en voulut parce que, tentative volontaire ou pas, il se rendait compte d'à quel point il prenait trop pour acquise la force de caractère de son fils. Son bien-être, aussi. Sa culpabilité s'amplifia alors qu'il portait le verre à ses lèvres. Boire n'était pas une solution, Noah en était conscient. C'était même très mauvais étant donné que son rapport à l'alcool était très fluctuant. S'il était venu à bout de son addiction, il n'en était pas moins un alcoolique. Il gardait ce comportement-là et s'il avait souvent réprimé cette envie, il avait besoin de la laisser prendre le dessus. Juste un peu. Un verre. Peut-être un deuxième, mais pas plus. Parce qu'il fallait qu'il soit là pour Stiles. Réellement, cette fois. L'alcool devait juste lui donner un petit coup de pouce pour qu'il puisse supporter tout ça. Et en même temps c'était risqué, car Noah n'avait rien ni personne pour le retenir de replonger. Stiles l'aidait, justement, à ne pas céder. Il était toujours là à lui faire certains de ses repas, à le tanner pour qu'il se reposer, qu'il mange bien… Et pour lui remettre les pendules à l'heure lorsque ses yeux lorgnaient trop longtemps la couleur ambrée de l'alcool. Le whisky, son préféré.
La couleur des yeux de Stiles.
Un peu plus loin, dans le salon, Derek cogitait. Il faisait attention à Stiles, oui et surveillait ses battements de cœur. Mais il gardait également Noah à l'œil. Parce que dans cette histoire, père et fils avaient besoin d'aide. Dans différents domaines, et à différents degrés. Tout cela pouvait désormais être traité tranquillement, car l'essentiel était fait : Stiles était de retour chez lui, en sécurité. Si Derek avait accepté de rester un peu, ce n'était pas le temps qu'il visait. Pourquoi ? Parce qu'il était persuadé que ce n'était pas fini. Plus le temps passait, plus il était sûr et certain que cette histoire était étrange. En fait, pour lui, elle ne tenait réellement pas debout et c'était cette impression qui l'avait poussé à insister auprès de Noah pour faire sortir Stiles de l'hôpital.
Maintenant, il fallait laisser le temps aux deux Stilinski de se remettre et élucider le mystère de l'amnésie du châtain. Châtain complètement dépourvu de pulsions suicidaires, si on demandait son avis au loup-garou. Sa mauvaise humeur du jour ? A vrai dire, Derek avait l'impression de la comprendre. Il la trouvait même saine.
Pourquoi ?
S'il n'y avait eu que de la déprime, de la tristesse et si Derek avait eu ne serait-ce que l'impression de percevoir quelque chose de réellement mauvais, il serait davantage sur ses gardes. Disons qu'il surveillait Stiles de loin mais savait qu'il agirait au moindre le doute le concernant. Et pour le coup, il n'en avait pas. Pas pour le moment.
Parce qu'il avait senti un soupçon de colère dans son odeur. Et la colère, c'était sain. En l'occurrence, celle-ci ne lui semblait pas mauvaise.
Au contraire, Derek était rassuré de la percevoir.
