Stiles poussa un soupir profondément agacé. Le temps passait et il perdait patience. Ce n'était pas Derek le problème, ni même le fait qu'il n'arrivait pas à se souvenir de quoi que ce soit – quoique ce dernier point avait malgré tout le potentiel adéquat pour le mettre de mauvaise humeur facilement. Non, ce qu'il détestait par-dessus tout et qui lui donnait des pulsions de violence difficiles à réfréner résidait dans cette cage que représentait sa maison. Ses murs. L'espace qu'il délimitait et que Stiles trouvait ridiculement petit.

Bien sûr, il comprenait la peur qui menait l'esprit de son père à la baguette. Le pauvre, depuis que Derek lui avait exposé sa théorie et qu'il avait compris que Stiles avait très probablement été la victime d'une sombre machination meurtrière, refusait de le laisser sortir. Il avait peur. Peur. Oui, Noah était véritablement terrorisé. Il avait manqué de le perdre une fois et ne voulait risquer d'avoir à affronter une seconde situation de ce genre. En soi, Stiles le comprenait.

Mais il n'empêche que le garder enfermé ici ne ferait pas avancer les choses. Alors il voulait bien coopérer, là n'était pas le souci. Néanmoins… Le temps lui paraissait long, si long ! Et il n'était pas bon pour un hyperactif tel que lui de rester à tourner en rond dans son bocal sans autres activités possibles que l'étude de ses cours et… Internet. Stiles mentirait s'il disait qu'il avait la tête à étudier. Actuellement, le lycée et tout ce qui s'en approchait était le cadet de ses soucis. Aucune matière n'arrivait à attirer son attention tant son cerveau cogitait. L'humain, qui retrouvait peu à peu son énergie, commençait sérieusement à ressentir le besoin de… Sortir, de faire quelque chose, de se dépenser. Bordel, il envisageait même de se mettre au sport lorsqu'il serait en forme. Pourtant, il détestait ça et son corps le lui rendait bien tant il ressentait chaque courbature au centuple – avec aucun résultat à l'arrivée. Il avait déjà essayé par le passé et même s'il faisait au mieux pour s'entretenir avec la crosse, rien ne bougeait : il restait toujours aussi fin.

Mais là, là… Il recommençait à y songer. Parce qu'il n'en pouvait plus, de ces quatre murs, de tourner en rond dans cette maison qu'il connaissait par cœur et dans laquelle il pourrait se balader les yeux fermés. Après avoir fait trois tours sur lui-même dans le noir le plus complet. Il l'avait fait plusieurs fois d'ailleurs, en se bandant les yeux, mais Derek l'avait arrêté à plusieurs reprises sous prétexte qu'il allait se prendre tel ou tel meuble, tel ou tel mur. Stiles n'y croyait pas, jugeant son sens de l'orientation incroyable, parfait. Mais Derek n'en démordait pas, alors… Stiles ne le faisait plus – mais ce n'était pas l'envie qui lui manquait. De toute façon, on l'empêchait de faire mille et une choses tant on le considérait fragile à cause de son état : il avait beau dire qu'il allait bien et qu'il était juste encore un peu fatigué, on donnait à ses mots une importance capitale – mais pas dans le sens qui lui convenait. Or pour Stiles, « fatigué » ne voulait pas dire « impotent ». Ni en sucre, d'ailleurs.

- Et cette putain de mémoire qui ne revient pas ! S'exclama-t-il, plus qu'agacé, en se retournant sur son lit.

Stiles ne savait pas quoi faire, il ne trouvait de solution pour aucun de ses problèmes. Occupations, souvenirs… Son cerveau se retrouvait lui-même à cours d'idées pour le sortir de cette impasse. Sauf que s'il se rappelait de ce jour funeste qui conditionnait actuellement son existence, la vie serait tellement plus simple ! On cesserait de le materner et de lui interdire mille et unes libertés dites « normales ». Ne pas pouvoir mettre le pied hors de sa maison le rendait fou. Alors peu lui importait qu'il hausse le ton ou qu'on l'entende… Et même : tant mieux ! A trop vouloir le protéger de son agresseur, on muselait ses droits et besoins. Stiles étouffait. On ne passait pas tout son temps avec lui – Noah travaillait de temps à autres et Derek restait en bas, s'occupant parfois de la maison – mais on l'empêchait de sortir, de prendre l'air. On avait même peur de le laisser ouvrir la fenêtre et aérer en le laissant seul dans une pièce ! Alors Stiles souffla, se retourna encore et encore, pestant contre tout et tout le monde, en particulier lui-même. Il suffisait d'une étincelle… D'un fucking souvenir !

Mais la porte qui s'ouvrit d'un coup d'un seul, sans préambule, le fit sursauter et se redresser brusquement. Et Stiles ne sut pas ce qui l'énerva le plus à cet instant. L'air légèrement fatigué de Derek ? Sa barbe de trois jours un petit peu plus longue que d'ordinaire ? Son air perplexe ?

Ou sa simple présence ?

Dans tous les cas, son visage aux traits d'ores et déjà tendus s'empourpra.

- Et sinon, toquer avant d'entrer, ne serait-ce que pour m'annoncer ta présence, c'est pour les chiens ?! Cracha-t-il sans détour.

Le fait qu'il n'ait vraisemblablement pas conscience du fait qu'énerver Derek n'était pas une très bonne idée le sauva puisqu'il provoqua une toute autre réaction chez le loup-garou : au lieu de colère, il le rendit perplexe. Parce que Stiles n'était pas idiot et connaissait bien l'ancien alpha, assez pour pouvoir définir ses limites sans avoir à les lui demander.

Alors ce comportement quelque peu suicidaire l'aida malgré lui.

- Râler contre ta mémoire ne va pas la faire revenir plus vite, rétorqua Derek en changeant sciemment de sujet.

Et Stiles savait parfaitement qu'il avait raison. Est-ce qu'il avait envie de se montrer agréable pour autant ? Non. Pas sûr qu'il en ait la force, d'ailleurs. Puis son comportement pouvait jouer en sa faveur : avec un peu de chance, s'il le trouvait suffisamment insupportable, Derek insisterait peut-être auprès de Noah pour que celui-ci le laisse enfin mettre le nez dehors – ne serait-ce que pour être tranquille.

C'est donc tout naturellement qu'il répondit :

- J'en ai rien à foutre, j'en peux plus. J'en peux plus, tu comprends ?!

Et bordel, ce que s'exprimer était libérateur. D'ordinaire, Stiles évitait d'hausser le ton comme il le faisait actuellement, mais il fallait avouer que cette fois-ci, il peinait à se contrôler – et bizarrement, il appréciait beaucoup, pour ne pas dire qu'il adorait ça. Il était toujours celui qui calmait les autres, qui les aidait à trouver un terrain d'entente et ce, quelle que soit la discorde. Pour une fois, les rôles se retrouvaient inversés, et pas pour rien. Stiles détestait la situation dans laquelle se trouvait, pour la simple et bonne raison que vivre dans l'ennui… Ce n'était pas son truc, loin de là. Qu'on lui donne quelque chose de précis à faire, une mission, qu'importe ! Qu'on le laisse sortir, se balader dans Beacon Hills, conduire un peu ! Qu'on le laisse téléphoner à Lydia, la voir… Merde, il n'était même pas contre l'idée de demander à Jackson fucking Whittemore de passer tellement le manque de contact social le minait, en plus de l'ennui.

- Cette maison, c'est un putain de bocal ! Je tourne sans arrêt à l'intérieur sans rien faire de concret, je… Je suis coincé à cause d'une mémoire qui ne revient pas. On me dit toujours qu'elle est impressionnante parce que je me souviens de tout : tu parles, ça marche que pour les trucs sans importance, ça ! Je suis… Je suis Dory, putain. Quoique je nage même pas droit parce que j'ai ces fichus vertiges qui me prennent de temps en temps et à cause d'eux, toi et mon père me prenez pour un infirme, couina-t-il. Je suis pas infirme, d'accord ? Je m'en fous d'être accompagné et d'être à la limite infantilisé mais j'ai besoin de sortir, bordel ! J'en peux plus de rester là, seul… J'arrive même pas à croire que je suis en train de détester ma propre maison. Et toi, putain, et toi…

Derek cligna des yeux.

- Je suis pas du tout contre l'idée de voir ta belle gueule tous les jours mais au bout d'un moment, j'en ai ma claque. T'es là pour me protéger, ok, et ensuite ? Je veux dire, c'est nul. On échange rien, tu joues juste ton rôle de garde du corps lointain en restant en bas pendant que moi je… Me casse la tête à ne rien faire de constructif. Alors juste, rends-moi service et sors de ma putain de chambre si c'est juste pour me dire que râler ne sert à rien. J'en ai besoin, d'accord ? Alors désolé, ça tombe sur toi, mais fallait pas être là.

Derek ouvrit la bouche, n'eut pas le temps de ne serait-ce que penser à l'idée d'articuler un mot.

- Mon père ? Impossible de lui parler, trop rigide. Toi ? T'es juste un mur. Un beau mur, certes, mais tu restes un mur et ça sert à rien. J'ai aucune liberté, même pas celle de garder ma fenêtre ouverte un simple après-midi. Tu peux comprendre que ça me casse le cul, non ? N'essaie même pas de me répondre, je chercherai pas à t'écouter de toute façon, je suis pas d'humeur. J'ai envie d'hurler tellement j'en ai marre de cette situation. Un connard a essayé de me buter, d'accord. Est-ce que c'est moi qu'on doit pénaliser alors que je suis sa putain de victime ? Non ! Et puis je sais pas, ça vous est pas venu à l'idée que voir d'autres paysages ou retrouver un semblant de vie normale puisse m'aider à y voir plus clair et à me souvenir de ce putain de jour de merde ? Mais non, bien sûr que non, parce que bien sûr que c'est plus facile de…

Derek cligna à nouveau des yeux, plus que perplexe. Il voulait parler, lui répondre, là n'était pas le problème, mais… Il pouvait rêver s'il espérait en placer une. Tant que Stiles avait des choses à dire, il ne laisserait personne l'interrompre, pas même lui, le grand méchant loup.

Pour combien de temps en avait-il encore, au juste… ?