Le loft était plongé dans un silence des plus complets. Une quiétude légère, de celles qui ne duraient pas.

Les premiers bruits furent des froissements de drap. Stiles bougeait dans son lit. Il bougeait beaucoup. Sans doute rêvait-il – le garçon avait apparemment l'habitude d'avoir un sommeil agité. Oui, mais ses mouvements devinrent rapidement agaçant. Un bêta n'aurait sans doute pas fait cas des légers bruissements provenant de l'étage d'en dessous mais un alpha, oui. Parce que Derek avait une ouïe fort sensible. Le fait qu'il soit un loup de naissance n'arrangeait pas les choses. La plupart des gens ne pouvaient pas se douter de la portée de ses sens innés. Ce n'était pas un cadeau et à vrai dire, Derek apprécierait vraiment d'être bridé à ce niveau-là.

Pas que Stiles et son sommeil agités le dérangent, mais… Trop voir, trop sentir, trop entendre lui donnaient de réguliers mots de tête. En général, ça allait puisqu'on ne dormait que rarement au loft. La plupart du temps, c'était Isaac qui passait et il occupait généralement le canapé. Il lui arrivait aussi de bouger la nuit, mais bien moins que ne le faisait Stiles actuellement. Était-il en train de faire un cauchemar ? Derek devina que non ou du moins, pas encore. Son odeur, qu'il décryptait assez facilement, ne présentait pas la moindre trace de peur ou de souffrance. Juste du doute, de la méfiance, de l'incertitude. Il dormait, profondément. Mais qu'est-ce qu'il bougeait ! Dans son propre lit, Derek soupira et fourra sa tête sous son oreiller. Il savait par expérience que les bouchons d'oreille ne marchaient pas vraiment dans son cas : son ouïe était trop fine pour qu'ils aient une quelconque utilité.

Vint un moment où Derek se demanda s'il allait réussir à dormir et la réponse lui vint aux alentours de quatre heures du matin.

Oui.

Sauf qu'il eut bien du mal et que son sommeil ne fut dû qu'à un épuisement total de son corps. Stiles n'était pas la seule cause de sa précédente insomnie : Derek était un éternel préoccupé. Si le châtain à l'étage d'en-dessous était hyperactif, le loup se considérait un peu de la même manière, mais uniquement sur le plan mental. Il pensait, sans arrêt. Réfléchissait à telle ou telle problématique. Pensait aux membres de sa meute. A son nom de famille, source de nombreux problèmes. A son statut d'alpha, aussi. Protéger ces gamins qu'il appréciait plus que de raison était un motif pour ne pas céder et laisser l'un d'eux prendre sa place, parce qu'ils n'étaient pas assez mûrs. Pas assez expérimentés. Trop jeunes.

Mais ce que l'on ne savait pas, c'est que Derek n'en voulait plus, de ce pouvoir – et pas seulement parce qu'il rendait ses sens trop développés, à la limite du supportable. L'avait-il un jour désiré ? Dans un sens, oui. Bercé par l'illusion que le pouvoir pouvait le protéger des chasseurs et autres ennemis de feu sa famille, Derek avait longtemps cru qu'être un alpha le sauverait de tout. Rendrait la plupart de ses problèmes caducs. Cependant, plus le temps passait, plus il se rendait compte qu'en réalité, ce n'était pas ce qu'il voulait vraiment. Pour autant, il ne regrettait pas d'avoir créé cette meute. Elle était hétéroclite et ses membres, tous plus différents les uns que les autres, mais il avait appris à l'apprécier. Et puis ces adolescents ne se retrouvaient pas seuls comme il lui-même l'avait été.

C'était pour ça qu'il tenait. Pour ça qu'il continuait d'endosser ce rôle. Pour ça qu'il faisait au mieux pour les protéger.

Et il continuerait aussi longtemps qu'il le pourrait.

xxx

Derek avait mis des aliments simples à manger et à prendre en main pour Stiles. Enfin, il avait fait ce qu'il avait pu mais de ce qu'il voyait, ça faisait l'affaire. L'hyperactif, assis à table, déjeunait tranquillement. Ses mouvements restaient un peu gauches, cependant… Il se débrouillait. Et même si ce n'était pas le cas, Stiles ne le lui dirait pas, préférant éviter d'émettre la moindre plainte. Derek savait le châtain têtu, un peu fier. Parfois. L'humain était généralement désireux de garder son attitude conforme à l'image qu'il voulait renvoyer. Se plaindre, pour lui, c'était renforcer l'image de faible que certains lui attribuaient encore malgré tout. Derek retint péniblement un rictus – que Stiles ne pouvait de toute façon pas voir. Parce que l'air de rien, sa fierté le faisait rire. Un peu. Juste un tout petit peu. Elle lui faisait du bien, aussi. Parce que Derek était sensible, dans un sens, et… L'amusement qui le prenait était positif. Pas moqueur. En fait, constater que Stiles restait le même était rassurant. Ça lui faisait plaisir. Il ne se laissait pas abattre et ça lui allait.

Bien sûr, Derek savait que les choses étaient bien plus compliquées qu'elles n'en avaient l'air, tout simplement parce qu'il avait été le seul et unique témoin des pleurs de Stiles, lorsqu'il était venu chez lui la première fois. A force de ne pas avoir de nouvelles, de ne pas le voir ressurgir au loft… Il avait ressenti le besoin de lui rendre visite. C'était là qu'il l'avait trouvé. Que Stiles avait tiré.

Que Derek avait été témoin de ce qu'il ressentait réellement.

Stiles était donc atrocement conscient de son propre malheur, mais… Il s'en sortait. Il gardait sa personnalité, ses traits de caractère… Il ne se laissait pas complètement plomber par son handicap. En fait, il essayait de faire avec et il tenait étonnamment bien le choc.

- Bien dormi ? Finit par demander le loup, histoire de faire la conversation.

Stiles était un bavard et même si sa tendance à la parlotte avait souvent eu le don de l'énerver… Ce n'était pas grave. Derek tenait à faire en sorte que l'hyperactif se sente bien ici, à l'aise. Il pouvait donc parler autant qu'il en avait envie. Le problème, c'est qu'il le connaissait. Et que Stiles avait la fâcheuse tendance, lorsque quelque chose n'allait pas dans sa vie, à se renfermer dans le silence. En cela, il était facile à décoder… Cependant, son odeur ne le détrompait qu'à moitié. Stiles ne se sentait pas nécessairement mal – mais il n'allait pas non plus extrêmement bien. S'il lui avait effectivement montré son véritable ressenti lors de ce jour où il avait pleuré dans ses bras, il se retenait beaucoup depuis. En soi, Derek le comprenait car dans un sens, il était un peu pareil à ce niveau-là. Pas beaucoup dans la démonstration. Puis lorsqu'il allait lui-même moyennement bien… Il préférait se restreindre, garder ça pour lui plutôt que de l'exposer au plus grand nombre. Se livrer, ce n'était pas son truc. Montrer ses émotions, encore moins. C'était son intimité, son terrain d'exploration à lui et il ne laisserait personne s'y glisser.

Fut un temps où il avait fait cette erreur, et il l'avait amèrement regretté.

Alors, il comprenait la retenue de Stiles, même si elle devait avoir une cause, une origine différente.

- Plus ou moins, finit par répondre l'hyperactif.

Il se saisit maladroitement d'un biscuit après avoir rapidement tâtonné pour le trouver sur la table. Par prévention, Derek rapprocha de lui le paquet et tout le reste des denrées qui pourraient l'intéresser.

- Angoissé ? S'enquit-il.

Derek n'était pas franchement très subtil – il ne l'avait jamais été. Mais il avait à cœur de faire en sorte que son invité se sente à l'aise et comprenne qu'il pouvait lui parler. Qu'il le devait, en soi. Son handicap restait récent et si Stiles donnait l'impression de l'accepter, le loup savait pertinemment que la réalité était bien plus complexe. D'autant plus qu'il connaissait l'énergumène. Dans son cas, le silence était tout, sauf une solution. Stiles devait parler.

Et il le fit.

Vaguement.

- Plus ou moins, répéta-t-il.

Derek fronça les sourcils. Si Stiles était facile à décoder sur certains aspects, il était complexe de déchiffrer d'autres de ses actions. Son cœur ne le trahit pas, mais… Sa réponse ambivalente était-elle une tentative de dissimulation de sa part ? Le châtain était intelligent et il savait quoi faire pour éviter de révéler ce qu'il voulait parfois garder secret. Toutefois, l'instinct du loup de Derek ne lança aucun signal d'alerte. Techniquement, Stiles ne devrait pas chercher à se défiler.

L'hyperactif, après avoir mangé son biscuit, prit une profonde inspiration avant d'ouvrir la bouche :

- Je pense que… C'est pas juste de l'angoisse. Il y en a sans doute un peu, mais… Je pense surtout que je ne suis pas habitué à dormir ailleurs que chez moi, ou en tout cas… Ailleurs sans y voir.

Derek apprécia son honnêteté, tant et si bien qu'il l'encouragea à continuer. Stiles prit le temps de manger un autre sablé, avant de reprendre :

- Chez moi, j'ai… Plus ou moins appris à me repérer. C'est encore bizarre, c'est tout nouveau, mais… J'arrive presque à me sentir dans un endroit familier. Ici, c'est pas pareil.

Stiles fit une légère pause et Derek en profita pour s'installer en face de lui. L'hyperactif parlait avec une fluidité et une clarté qui l'étonnaient, d'autant plus que ces mots, aussi simples soient-ils, lui faisaient l'effet d'une confidence.

Une confidence qu'il ne ferait à personne d'autre.

Peut-être était-ce effectivement le cas, ou peut-être pas. Après tout, Derek n'avait rien pour prouver cette idée, à part son instinct qui le titillait à ce sujet.

- Ici, je sais que c'est très grand et c'est empli de matériaux… Bruts et… Froids, reprit Stiles après avoir hésité sur ses mots.

- Bruts et froids ? Répéta Derek, perplexe.

- Chez moi, presque tout est en bois. C'est chaud, c'est chaleureux oui et… Il y a de la moquette un peu partout. C'est doux, la moquette, ça apporte un peu de chaleur et… Enfin, je ne saurais pas t'expliquer, mais… Ça change l'ambiance. Ici, tout est plus ou moins métallique et si tu couples ça à l'immensité du loft... Tu te sens tout petit et ça rend l'ambiance encore plus froide, sèche. C'est pas dans ce que tu peux voir, c'est… Dans ce que tu sens et ce que tu ressens.

Stiles se stoppa soudainement en écarquillant un peu les yeux tandis qu'au même moment, la honte se fit une place dans son odeur. Derek l'appela doucement et l'hyperactif sembla rougir, avant de soupirer et de reprendre :

- Je sais que c'est un peu bizarre et je… Je ne sais pas m'exprimer, c'est un truc de dingue ! Avec ça, tu vas voir que je vais passer pour un illuminé, un débile qui ne sait pas ce qu'il dit et…

- Stiles, tout va bien, tenta de le rassurer Derek.

Le châtain commençait sérieusement à angoisser et il le voyait tout autant qu'il le sentait. Alors, il tendit le bras et lui prit la main. Parce qu'il n'oubliait pas que Stiles avait besoin de sentir sa présence.

- Tu m'expliques tes ressentis et je les comprends parfaitement, lui assura-t-il sans arrêter de le regarder.

Et voir les prunelles ambrées de Stiles passer sur lui sans le voir le perturbait beaucoup, tout autant qu'elles transmettaient sans doute autant d'émotions que son odeur. A l'intérieur de lui, Derek avait l'espoir de voir un éclat apparaître dans ses yeux. Cette petite chose qui lui montrerait que Stiles y voyait à nouveau. Que cette histoire, à défaut d'avoir été empêchée, serait réglée.

- J'ai l'impression qu'ils sont stupides, soupira l'hyperactif, que toute faim semblait avoir quitté.

- Ils ne le sont pas, rétorqua Derek en fronçant les sourcils, sa main serrant doucement la sienne.

xxx

Non, les ressentis de Stiles n'étaient pas stupides et, à vrai dire, Derek faisait en sorte de les lui faire exprimer le plus souvent possible. Le châtain rechignait seulement pour la forme, mais il s'exécutait. Parce qu'il en avait besoin, qu'il était conscient que garder les choses pour lui ne lui faisait pas du bien.

Et puis, pour une raison qui lui échappait, il aimait l'idée de se confier à Derek. De lui dire ces choses qu'il n'avouerait à personne d'autre. Dans la meute, personne n'était au courant de ce qui lui était arrivé, à part lui. Apparemment, Scott se doutait de quelque chose, mais sans plus. Stiles n'avait pas pour idée de cacher éternellement son handicap. Toutefois, il n'allait pas se précipiter pour en parler, ni le crier sur tous les toits. Quoi qu'on en dise, il avait honte. Honte parce qu'il se savait réduit à l'état de nuisible. Nuisible car il dépendait entièrement de Derek et devait parfois l'appeler, de nuit comme de jour, pour qu'il l'aide à aller aux toilettes. A table. Qu'il retrouve son lit. En fait, Derek faisait office de taxi et Stiles détestait cette idée. Il le dérangeait, l'embêtait.

Toutefois, Stiles ne laissait pas les jours s'écouler sans essayer de gagner en autonomie. En fait, chaque fois que Derek l'aidait à se déplacer, l'hyperactif s'efforçait de mémoriser le nombre de pas, les changements de direction. Il se fit d'ailleurs la réflexion que l'alpha avait bien fait de lui installer un matelas à cet étage pour lui éviter les escaliers. Autrement, ç'aurait été un enfer et il s'en rendait bien compte. Déjà que passer sa journée à ne pas faire grand-chose ou en tout cas, à ne pas pouvoir s'occuper comme il le voudrait était difficile… Alors s'il devait chaque jour se faire les escaliers, ce serait pire.

Ce qui le surprenait le plus par rapport à cette étrange cohabitation, c'était cette tendance qu'avait Derek à le pousser à parler, lui pour qui le silence était pourtant d'or. Enfin, Stiles serait d'autant plus surpris s'il savait ce à quoi l'alpha pensait depuis qu'il lui avait exprimé, l'autre jour, son ressenti par rapport au loft.

Jamais Stiles ne pourrait se douter de ce que Derek avait en tête.