Il y avait quelque chose de particulier dans la façon qu'avait Derek de tenir les mains de Stiles. L'on eût dit qu'il avait peur de les briser en les serrant un peu fort, et c'était l'une des raisons pour lesquelles il les tenait de cette manière unique… Si précautionneuse que c'en était presque ridicule. Parce que Stiles n'était pas en sucre. Il était humain, oui, mais n'irait pas se casser en deux au moindre choc tout comme il ne s'envolerait pas au moindre coup de vent. Mais Derek avait peur, alors il faisait attention. Était-ce de sa faute si la cécité de l'hyperactif le préoccupait de cette manière ? Si elle lui faisait voir les choses de façon différente ? Ce n'était pas l'insulter que d'avouer qu'il était sacrément vulnérable et qu'un simple obstacle puisse lui causer un véritable tort, peut-être une douleur, une blessure quelconque. Ainsi, les précautions que prenaient le loup-garou étaient fort nombreuses. Jamais, ô grand jamais Derek ne chercherait à l'infantiliser. Il savait au fond de lui que l'autonomie viendrait d'elle-même, avec le temps et l'habitude.
Et l'idée de la durée lui faisait tout drôle, surtout en sachant… Qu'il avait l'accord de Noah Stilinski. Car les deux hommes avaient eu une discussion dont seule l'issue avait été révélée à Stiles. Bien évidemment, elle ne lui avait pas été complètement imposée : le jeune homme savait qu'il pouvait refuser, y compris mettre fin à cet arrangement quand il le voulait.
Mais Stiles lui-même sentait qu'il avait besoin d'être ici… En sécurité. Au loft, il ne serait jamais seul et de par la présence de Derek, ne risquerait rien. Noah lui-même souhaitait que son fils, dont le handicap avait totalement changé le quotidien, puisse vivre des journées un peu plus attrayantes que les précédentes. Rester seul dans une maison à tenter de s'occuper sans réellement savoir quoi faire et n'avoir personne à qui parler… Ce n'était pas une chose que le shérif souhaitait pour lui. Alors même si Derek Hale était du genre taciturne, parfois un peu brutal dans ses attitudes… Mais sa droiture n'avait d'égale que le respect qu'il portait à Stiles. Cet aspect-là, Derek en parlait peu, ne voyant pas l'intérêt d'en faire l'étalage. Néanmoins, il n'hésiterait pas à le faire comprendre au concerné si celui-ci venait à en douter.
Alors la façon dont il le dirigea, en plus d'être d'une douceur étonnante, se révéla d'une patience extrême. Derek ne plaisantait pas lorsqu'il demandait à Stiles de lui confier ses observations par rapport à ce qu'il sentait sous ses pieds : il insista sans brusquerie chaque fois que l'hyperactif affichait une moue gênée. Pas que l'exercice le dérange en soi, il avait juste… Peur du ridicule et que ses mots n'intéressent pas Derek. Il n'osait pas… Non, il n'osait pas. Pourtant, il s'exécutait – de mauvaise grâce. Parce que l'alpha le lui demandait et qu'il n'en démordait pas. Stiles ne chercha pas à connaître la raison de cette demande si étrange : on pouvait même dire qu'elle lui importait peu tant il se sentait mal à l'aise d'exprimer… Des choses aussi insignifiantes que d'hypothétiques changements dans… Dans quoi, d'ailleurs ? Stiles ne savait pas s'il était censé remarquer quelque chose de particulier, il était juste… Perplexe parce qu'il avait l'impression – de plus en plus claire – qu'il ne marchait pas sur le même sol que deux jours plus tôt. Ou pas exactement, en tout cas.
Il lui sembla changer… Encore. Et pour une raison qu'il ne saurait expliquer, il sentit une certaine fébrilité le gagner, plus grande encore que celle que lui procurait l'insécurité due à sa situation. Alors, il appliqua malgré lui une certaine pression sur les mains de son guide, lequel ne lui fit aucune réflexion à ce sujet. C'était toujours ainsi, lorsqu'il sentait Stiles se tendre, au sens propre du terme… Jamais il n'irait lui reprocher alors qu'il avait toutes les raisons du monde de se crisper de la sorte. Derek se demanda un instant comment il réagirait, s'il venait à perdre la vue à son tour… Et ne réussit pas à s'en faire la moindre image. Le simple fait d'avoir essayé de se mettre à sa place pour effectuer les travaux que l'on savait avait été une véritable épreuve. Alors il comprenait et taisait ce qu'il savait, histoire de ne pas le mettre dans l'embarras. Il savait que Stiles n'était pas à l'aise et qu'il continuait son chemin dans cet inconnu toujours plus sombre… Et bien plus profond depuis qu'il avait effectué le réaménagement partiel du loft. Mais ça, Stiles n'en savait rien pour l'instant. Derek tenait d'abord à ce qu'il prenne le temps de découvrir les changements opérés avant de les lui expliquer.
Mais si le concerné ne savait pas s'il devait se fier à ce qu'il sentait sous ses pieds, il se reposait sur le contact de Derek. Sur cette chaleur si spéciale qu'il lui transmettait à travers ses mains, sur ce toucher étrange tant il était incongru, mais si doux chaque fois que l'alpha décidait de le guider. C'était là un ressentit qu'il avait chaque fois que Derek décidait de le guider de cette façon… En faisant toujours attention au rythme qu'il pouvait non pas lui imposer, mais bien lui proposer. La différence, si elle paraissait mince, revêtait pour lui une importance capitale.
- Je… Je ne sais pas où on va, avoua-t-il soudainement. Avant de partir avec mon père, j'avais l'impression de commencer à connaître le loft.
Il ne s'y déplaçait pas aisément, mais…
- Ne m'en veux pas, s'empressa-t-il d'ajouter. J'essaie de faire au mieux pour mémoriser… Tout ça. Mais c'est immense chez toi, tu sais ? J'ai du mal à… Visualiser comment c'est. J'ai… Quelques images en tête de ce dont je me souviens, mais… C'es dingue comment les choses s'envolent lorsque tu n'y fais pas attention de façon consciente… Je sais pas, je… Je me suis toujours déplacé chez toi de façon automatique sans me poser la question d'où je vais. Je ne me demandais pas où était la table, je… Je voyais les obstacles, les limites de chaque pièce.
Panique légère.
- Depuis que je suis chez toi, je te jure que j'essaie de mémoriser ce que je peux, souffla-t-il. Mais j'ai l'impression que le peu que j'ai acquis… A déjà disparu de ma mémoire. Et ça me fait peur parce que… Je sais pas, je suis censé faire mieux. Je suis censé m'habituer à ici. Je… Je ne sais pas ce qui ne va pas chez moi, je suis désolé…
La voix de Stiles, empreinte de cette angoisse sourde, était à la limite de trembler. Pas parce qu'il avait peur au sens propre du terme… Simplement parce qu'il ne savait pas comment faire pour s'habituer à cette situation. C'était comme s'il faisait de son mieux pour se trouver des repères mais qu'un élément venait toujours tout changer. Comment voulait-on qu'il se débrouille, dans ce cas-là ? Puis Stiles ne désirait pas déranger son hôte, bien au contraire : son idée à lui, c'était juste de gagner en autonomie le plus vite possible, de sorte à ce que Derek n'ait plus vraiment à s'occuper de lui sachant qu'à terme, Stiles tendait à retourner chez lui. Evidemment, il n'arrivait pas à se détacher complètement de l'idée que l'on profiterait de sa solitude forcée pour venir le chercher un jour… Mais sa logique personnelle le poussait à privilégier la tranquillité d'autrui plutôt que sa propre sécurité.
Sur ses mains, une pression légère et chaude. Pour une fois, ce n'était pas lui qui initiait le mouvement, mais bien son hôte.
- Ne cherche pas à aller trop vite. Sens, ressens. Tu as le temps, Stiles.
Et ce timbre, cette voix si calme… Le poussa à hocher la tête. Il n'était pas complètement convaincu, mais… Loin de lui l'idée de lui tenir tête dans cette situation. Il allait l'écouter, même si ce n'était pas pour les bonnes raisons.
- Des choses ont changé et tu le sais déjà. Fais-toi confiance.
Une caresse pour les oreilles, ces mots que Stiles n'aurait jamais imaginé sortir de la bouche de Derek.
- C'est pas mon fort, ça… Finit-il par maugréer, parce qu'au fond de lui, il avait d'ores et déjà abdiqué.
