Merciii Jeymay pour la relecture et Thalilitwen for everything you are a star !
Dans l'épisode précédent : Yams erre, Kageyama et Hinata sont copains comme cochons. Pendant ce temps, au Sanctuaire pour l'Elite des Magiciens de la Nation, Oikawa ne vit pas sa meilleure vie. Certes, il s'est fait des copains : Semi, mage de vision exceptionnel, et Akaashi, mage de manipulation inexpressif, mais d'autres adeptes, comme lui, lui cherchent des noises :/. Après avoir manqué de lui embrocher le visage, Hatake, ennemi public n°1 aux yeux d'Akaashi, passe un séjour en isolement. Oikawa est content, parce que c'est un habitué des lieux - même si franchement, il préférerait les oublier. Quant à Semi, il a une vision d'un pauvre enfant mort à Hebison... who could it be (c'est Yams, il fallait lire les chapitres précédents). Yahaba, Shirabu et Miya sont là;
Petit guide d'identification du magicien :
5 affinités ! Influence (ex: Oikawa, Kageyama, Miya, Yahaba) - Manipulation (ex: Akaashi, Kenma) - Vision (ex: Semi, Saeko) - Illusion (ex: Kiyoko, Shirabu) - Création (ex: moi, as i'm the writer)
10 niveaux ! Pré-noviciat (for the baby mages) - 5e novice (ex : Kageyama, Kenma) - Apprenti (ex: Semi, Yahaba, Miya, Shirabu) - Adepte (ex: Oikawa, Akaashi, Hatake, Saeko) - Initié (ex: Ukai Keishin) - Maître (ex: Kiyoko, Kageyama - père) - 4e novice (ex: Anabara, Takeda) - 3e novice (ex: Kurosu, Washijo) - 2e novice (ex : Hitaki Kotaro) - 1er novice (Hibarida Fuki)
Avez-vous raté votre vie de magicien ? Vous êtes-vous métamorphosé en créature hantant les forêts locales ? Félicitations ! Vous êtes un spectre (ex: Yamaguchi)
Avez-vous raté votre vie de spectre ? Votre âme s'est-elle réfugiée dans un animal sauvage de passage ? Félicitations ! Vous êtes un gardien (ex: Kuroo, Bokuto)
Vous n'êtes pas un magicien ? Pas de panique, vous êtes peut-être une personne normale ! (ex: Hinata, Yachi, Iwaizumi)
Bonne lectuuure ! It's very long, as it should be
Le lac surgit derrière la falaise, apportant un sursaut d'énergie au convoi. Exténué, Iwaizumi ne put retenir un soupir de soulagement. L'ascension s'était révélée plus ardue que prévu : ils accusaient désormais près de cinq jours de retard. L'air glacial de février combiné à la sueur de l'effort avaient généré leur lot de maladies, de blessures et de conflits. Ces derniers jours, les mots échangés entre ses collègues et lui se comptaient sur les doigts d'une main. L'épuisement général et la diminution critique des vivres avaient eu raison de l'allégresse du départ, mais elle sembla renaître, au moins un instant, lorsqu'ils aperçurent enfin leur destination.
Kiyoshi, un artisan d'une quarantaine d'années aux paupières tombantes, lui administra une tape encourageante dans le dos avant de retrouver la tête du convoi.
— Veinard, commenta un garçon derrière lui. Il est pas aussi sympa avec moi.
Yuda Kaneo avait rejoint la compagnie comme apprenti quelques semaines plus tôt. Il était, avec Iwaizumi, l'ajout le plus récent à l'équipe, et la plupart des compagnons ne se privaient pas de le lui rappeler.
— Ça viendra, lui assura Iwaizumi.
Un grognement se fit entendre non loin d'eux. Comme souvent, et sans en avoir l'air, Kyoutani s'était joint à la conversation.
— Un commentaire ? demanda Iwaizumi.
Kyoutani le dévisagea longuement. Quelque chose chez Iwaizumi dut le convaincre de renoncer à sa prochaine remarque, car il finit par répondre, les sourcils froncés :
— Rien.
Iwaizumi lui sourit.
— Alors c'est ça, Tsuruko ? Où se trouve le Sanctuaire ?
— Plus loin, grogna Kyoutani.
— Et le village ? demanda Yuda.
Il n'obtint aucune réponse.
La proximité du lac en contrebas rendit la poignée d'heures de route vers le bourg un peu plus tolérable. Ils traversèrent un bois à peu près épargné par la neige, puis suivirent les rives du lac jusqu'à apercevoir, enfin, des habitations grimpant à flanc de montagne, surplombées, bien au-dessus, par un promontoire isolé sur lequel se dressait une imposante fortification. Iwaizumi ne put s'empêcher de sourire.
— Hajime ? l'appela Yuda en haussant des sourcils interrogateurs.
Iwaizumi revint à lui.
— Un de mes amis y étudie, expliqua-t-il. Mon meilleur ami, en fait.
Yuda émit un sifflement impressionné.
— Ça doit être quelque chose. Tu crois qu'on le verra ?
Il l'avait longtemps espéré. Maintenant qu'il se trouvait si proche, le contraire était inenvisageable. Les règles du sanctuaire lui importaient peu. Oikawa lui avait envoyé une lettre, une seule, depuis qu'Iwaizumi avait quitté Hebison. Une partie de son contenu, presque sibyllin, lui échappait encore. Oikawa expliquait son silence par un règlement abscons. Il décrivait, en surface, sa vie quotidienne, mais rien ne transparaissait de son ancienne fascination pour l'endroit. Il ne mentionnait ni ses professeurs ni les autres élèves. Il parlait d'Hebison, de sa mère, des jeux qu'ils avaient inventés tous les deux. Quant à Kageyama...
La compagnie s'installa sans tarder. Le village devait accueillir un marché bisannuel dès le lendemain ; parmi les marchands et artisans, ils étaient les derniers arrivés, ce qui n'était guère bon pour les affaires. Iwaizumi s'appliqua à faire sa part de travail, mais le commerce, pour l'instant, était le cadet de ses soucis. Il levait fréquemment les yeux vers le sanctuaire, rêveur. Oikawa s'y trouvait à l'instant même, sans imaginer qu'il se tenait en bas.
— Hajime, vise-moi ça, dit Yuda en lui donnant un léger coup d'épaule.
Il observait deux jeunes mages se quereller avec un négociant du coin. Tous deux étaient vêtus d'un manteau vert émeraude, de la traditionnelle couleur des adeptes, et le cœur d'Iwaizumi s'emballa.
— Je vais aller voir, prévint-il.
Il s'approcha de la scène sans attendre. Le plus petit des adolescents essayait de convaincre le marchand, une main sur le front, probablement au bord de la crise de nerfs. L'autre, nullement impressionné, écoutait la conversation en silence.
— Vous savez ce qui va nous arriver si on rentre au bercail avec un accord à ce prix ? s'énervait le premier. Vous avez rencontré Washijo-sensei, non ?
— Et alors ? répliqua le marchand. En quoi ça me concerne ? L'hiver est rude pour tout le monde. 'N'a qu'à venir négocier lui-même, si c'est pas ça qu'il veut !
— Washijo-sensei en a déjà discuté avec vous cet automne, signala le plus grand d'un ton posé. Vous vous étiez accordé oralement sur un prix, et il entend que cet accord soit respecté. Il estimait inutile de rappeler que les termes d'un accord marchand ne peuvent être modifiés sans consensus des partis concernés avant le début de l'année suivante. L'an clair approche, c'est vrai, mais nous n'y sommes pas encore. L'accord tient toujours.
— Quel accord ? Et rangez-moi tous vos grands mots ! Ces foutus magiciens n'y connaissent rien ! Vous savez ce que ça coûte, la matière première ? Et le temps que ça prend, de fabriquer tout votre petit matériel ?
— Je suis sûr que nous pouvons parvenir à un compromis.
— Un compromis, mon cul ! Ça fait des années que je m'écrase pour eux, et ils refusent toujours de me rendre service ! Regardez ça !
Il souleva son chapeau et pointa son crâne luisant.
— Réglez ça, et vous l'aurez, votre accord !
Le magicien se pinça l'arête du nez.
— On vous a sans doute déjà expliqué que...
— Vous allez me raconter que vous pouvez soigner un bras cassé en dix minutes, mais pas la calvitie ? À d'autres !
Les adeptes échangèrent un regard désespéré.
— Je peux peut-être vous aider, intervint Iwaizumi, amusé. Ma maîtresse pourrait vous trouver ce qu'il vous faut à petit prix. Elle a déjà été mandatée pour remplacer une partie des artefacts d'entraînement au palais d'Hishō.
— Hein ? s'énerva le marchand. Qui t'es, toi ?
— Nous sommes de passage, précisa Iwaizumi en l'ignorant. Si ça vous intéresse.
Le plus grand des deux le jaugea un instant.
— Je suppose que ça pourrait convenir au deuxième novice, déclara-t-il.
L'autre lui jeta un coup d'œil inquiet.
— Mais, Akaashi, Washijo-sensei a dit...
— Peu importe. Vu les circonstances, il ne dira pas non.
— Hé, attendez un peu..., commença le marchand.
Akaashi sourcilla.
— Je veux dire, on avait un accord, poursuivit le marchand en jetant à Iwaizumi un regard soupçonneux. Et l'an clair n'est...
— Quel accord ? rétorqua Akaashi.
— Vous vous foutez de moi ?
— J'ai cru comprendre qu'il ne vous intéressait pas. À présent, il ne nous intéresse pas non plus, à moins, bien sûr, d'être accompagné d'une petite réduction...
Les négociations se prolongèrent encore quelques minutes. Enfin, l'homme finit par céder.
— Et dites bien à Oiwake-sama et Washijo-sensei que je vous fais une fleur ! Y a pas mieux que moi dans la région, tenez-le vous pour dit !
Visiblement soulagé, Akaashi récupéra l'acte écrit et le tendit à son camarade. Comme ils s'éloignaient, Iwaizumi les suivit.
— Quel emmerdeur, commenta l'adepte quand ils furent à bonne distance. Merci pour le coup de main.
Iwaizumi esquissa un sourire.
— Vous aviez l'air en difficulté. C'était le moins que je puisse faire.
— Il nous fait le même coup tous les ans, il paraît. Pas étonnant que les initiés refusent d'y aller.
L'autre garçon, Akaashi, n'ajouta rien. Il se contentait de l'observer, impassible.
— Vous étudiez au sanctuaire ? demanda Iwaizumi.
L'adepte resta coi, puis il éclata de rire.
— Ben...
— Pardon, j'imagine que c'est évident. Je suis de passage, rappela-t-il. Mais je connais quelqu'un qui étudie ici.
— Ah bon ? Qui c'est ? On...
Akaashi lui posa une main sur le bras.
— Junta. On est un peu pressés.
— Ah... oui, c'est vrai, se souvint Junta. Je me dépêche. Merci de m'avoir accompagné, Akaashi. Si tu veux venir manger avec n... avec moi ce soir...
Akaashi eut un sourire dont la malhonnêteté manifeste ne sembla pas déstabiliser Junta.
— Bien sûr, répondit-il. À tout à l'heure.
Junta s'illumina. Il s'éloigna d'un pas rapide, mais ne manqua pas de jeter un regard par-dessus son épaule quelques mètres plus avant. Akaashi lui signifia de continuer sa route. Quand il revint à Iwaizumi, son visage avait perdu toute trace de sourire, factice ou non. Ce fut au tour d'Iwaizumi de l'étudier un instant ; ses yeux acier, magnifiques, avaient quelque chose de glacial.
— Tu cherches Oikawa-san, je suppose, dit-il.
Surpris, Iwaizumi demanda :
— Comment tu le sais ? Ça aurait pu être n'importe qui.
— Tout se sait, par ici.
— Ah. Visions ?
— Certains n'en manquent pas. Je ne peux pas rester, et Oikawa-san... disons que c'est compliqué. Les visiteurs ne sont pas acceptés au sein du Sanctuaire. Washijo-sensei prend ça très au sérieux. Très au sérieux.
Iwaizumi soupira.
— Et Oikawa ? Il est au courant ?
— C'est compliqué, répéta Akaashi.
— Juste pour une fois. J'aimerais… il faut que je lui parle. Je...
Akaashi lui fit signe de baisser la voix.
— Tout se sait, le prévint-il à nouveau. Mais...
Il vérifia que personne ne les regardait et ajouta dans un murmure :
— Il y a une cabane de chasseur abandonnée, plus haut dans la forêt. Les villageois n'y mettent jamais les pieds. Les magiciens non plus. Personne ne t'y surprendra après la nuit tombée.
Akaashi désigna un sentier d'un mouvement de la tête.
— Au revoir, Iwaizumi-san.
Il repartit sans attendre de réponse de sa part. Stupéfait, Iwaizumi se contenta de le suivre des yeux. Puis son devoir se rappela à lui, et, étrangement serein, il retourna au marché.
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La nuit était calme, plus douce qu'il ne l'avait espéré. Quelque chose dans la configuration des lieux devait épargner à la vallée les plus sévères assauts de l'hiver. Ce soir, Iwaizumi en était reconnaissant. Parcourir un sentier de montagne inconnu au milieu de la nuit n'était pas exactement plaisant, d'autant plus qu'il ignorait ce qu'il trouverait au bout.
Bien que le mystérieux adepte n'eût pas l'air dangereux, Iwaizumi n'était pas sûr que lui accorder sa confiance fût la meilleure décision. Ses propos sur Oikawa étaient restés extrêmement évasifs, résultat d'un excès de prudence, sans doute, mais Iwaizumi ne pouvait l'affirmer avec certitude. Son humeur s'améliora nettement lorsqu'il aperçut enfin, quelques centaines de mètres à l'intérieur de la forêt, un cabanon de pierre à l'abandon.
Il s'installa à l'intérieur, déposa sa lanterne sur une table sale et, après avoir allumé un feu dans la cheminée miraculeusement entretenue, attendit.
Quelqu'un frappa à la porte. Il ouvrit les yeux, à peine conscient de s'être assoupi.
— Encore toi, marmonna-t-il quand Akaashi entra.
Il avait tenté de masquer sa déception, mais Akaashi n'était pas dupe.
— Désolé, dit-il. C'est...
— Compliqué, termina Iwaizumi. J'avais cru comprendre. Et tu es... ?
Akaashi regarda les flammes.
— Akaashi Keiji.
— Iwaizumi Hajime, retourna ce dernier. Je suppose que je ne t'apprends rien.
— J'ai entendu parler de toi, dit Akaashi.
Après avoir nourri le feu crépitant dans l'âtre, il prit place à côté d'Iwaizumi. Un silence patient s'abattit sur eux. Iwaizumi écoutait les craquements du bois en découvrant le profil du magicien. De l'or dansait dans ses yeux fatigués. Son visage, encore plein des rondeurs de l'enfance, paraissait toutefois tiré. Un effet des ombres, peut-être, ou peut-être celui de la marque qui en parcourait le côté, étrange et magnifique. Il se souvenait de celle qu'Oikawa avait rapportée de son séjour au domaine des novices, celle qui, autrefois, lui avait inspiré tant de fierté.
Il l'avait regardée avec crainte et mélancolie, juste avant de partir, plongé dans des pensées qu'Iwaizumi ne pouvait concevoir.
— Joli tatouage, commenta-t-il.
Akaashi y porta la main, comme surpris d'apprendre son existence.
— Merci, répondit-il d'une voix atone.
— Oikawa disait que la marque avait un sens. Qu'est-ce qu'il signifie ?
— Que j'ai presque perdu un œil.
Iwaizumi rit.
— Plutôt impressionnant.
Akaashi s'éclaircit la gorge. Il fixait les flammes avec une intensité qui ne pouvait être que volontaire. Son embarras fit sourire Iwaizumi.
— Alors, demanda-t-il, qu'est-ce qu'il a fait ?
Akaashi se tourna vers lui. Il entrouvrit la bouche, fronça les sourcils, se ravisa. Compliqué, pensa Iwaizumi. Ça n'aurait pas dû l'étonner.
— Donne-lui une semaine, dit finalement Akaashi.
— Le marché ne dure que cinq jours. Dans une semaine, je serai parti.
— Je sais. Je ne peux pas faire mieux.
— Alors il n'est pas au courant ?
Akaashi grimaça.
— Je ne peux pas lui en parler pour l'instant, mais il finira par l'apprendre. S'il ne peut pas te voir, il... enfin, c'est tout ce que je peux faire pour lui. Une semaine, au mieux.
Iwaizumi soupira.
— Je ne partirai pas sans l'avoir vu au moins une fois, affirma-t-il.
— Je sais. Je sais, et j'y ai réfléchi. Tu as dit que ta maîtresse avait créé du matériel d'entraînement pour Hishō, c'est vrai ?
— C'était une petite commande, mais oui.
— Qu'est-ce qu'elle travaille ?
— Le bois, principalement. Frêne, chêne, hêtre, épicéa. Du bois précieux, quand c'est possible.
— Vous avez des échantillons ?
Il confirma.
— Pas en grandes quantités, mais assez.
— Le sanctuaire a besoin de remplacer son matériel de manipulation. Le deuxième novice ne se contentera pas de n'importe quoi — il n'espère plus rien des artisans du coin. Il attend le printemps pour passer commande à Hishō, mais s'il peut accélérer le processus... Mais je te préviens : il voudra quelque chose de durable, varié et versatile. De solide. Il aura besoin de rencontrer quelqu'un de très convaincant. C'est un grand mage de manipulation, et il tiendra à tester les échantillons. Là-dessus, il sera intraitable.
— Un contrat comme celui-là pourrait s'étendre sur plusieurs semaines... des mois, en fonction des livraisons spécifiques...
Ils étaient attendus ailleurs, mais le convoi pouvait se laisser persuader, avec les bons arguments. Ce serait difficile, mais pas impossible.
— Je ferai ce que je peux, décida Iwaizumi.
Akaashi eut un hochement de tête appréciateur.
— Alors ? reprit Iwaizumi. Qu'est-ce qu'il a fait ?
— Je lui dirai que tu es venu. Demain.
Iwaizumi soupira longuement.
— Il s'est blessé ?
— Non.
— Alors il va bien ?
— Oui, dit Akaashi, l'air impassible.
Mais Iwaizumi avait noté sa subtile hésitation, et la réponse ne le convainquait pas.
— Vous êtes amis, c'est ça ?
Akaashi fit craquer ses jointures.
— Oui, dit-il, et il n'avait pu camoufler son expression, cette fois.
Un doute, ou une demi-vérité.
— Tant mieux, fit-il quand même. Dis-lui de prendre soin de lui, d'accord ?
Akaashi lui adressa un regard compatissant.
— J'essaie. Il vaut mieux que j'y aille.
Il se redressa et s'inclina légèrement. Iwaizumi se tourna vers le feu. Lorsqu'il trouva enfin le courage de quitter la cabane, plus une braise ne luisait dans l'âtre. Il faudrait qu'il apporte du bois à brûler, la prochaine fois.
Oikawa n'y penserait pas.
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— Regarde un peu qui est là. Tu t'es perdu, Kei-chan ?
Akaashi haussa les sourcils. Venant d'Hatake, ce genre de remarque n'avait, en soi, rien de surprenant. Les semaines avaient défilé, depuis son premier isolement. Désormais, Hatake en avait fait l'amère expérience. Outre l'enfermement, il avait vécu sa première longue convalescence et surmonté la honte qui l'accompagnait. Que lui restait-il à craindre ? Après tout, sa magie et lui y avaient survécu.
Le plus terrifiant était la part d'inconnu inhérente à la menace. Mais Hatake savait, à présent. Il n'avait plus peur.
Un défaut qu'il partageait avec Oikawa, au grand dam d'Akaashi.
Ce dernier ne maîtrisait pas ce genre de situation. L'impulsivité. L'imprévisible chaos. Ses expériences antérieures, qui l'avaient tant aidé jusqu'ici, ne lui étaient plus d'aucune utilité. Alors, il étudiait.
Les quolibets et moqueries ne lui étaient pas étrangers. Face à eux, il avait toujours procédé de la même façon : il s'arrêtait et patientait, ni atteint, ni sourd, jusqu'à ce que l'autre enfant se fatigue ou tombe d'ennui. La méthode était éprouvée et efficace. Elle lui avait souvent servi.
Mais pas ce soir.
— Que se passe-t-il, Hatake-san ? demanda-t-il simplement.
Ce dernier ne s'attendait pas à une réponse de sa part. Il retroussa le nez, comme un chien sur le point de montrer les dents. Junta lui toucha discrètement le bras, mais Hatake le repoussa.
Un animal.
— Tu m'attendais, non ? insista Akaashi. Je peux t'aider ?
— Ta gueule, répliqua Hatake.
La pauvreté de son vocabulaire le rassura. Hatake n'avait rien prévu. Il agissait à l'instinct, grossier comme l'imbécile qu'il était.
Akaashi échangea un bref regard avec Junta, lequel haussa les épaules en guise d'excuses.
— Comment se passe le gardiennage ? finit par lâcher Hatake d'une voix traînante. Il chialait encore, après ton départ ? Paraît que ça ne s'arrête plus. Ça doit te faire un coup, non, d'être associé à un mec aussi pathétique ?
Akaashi le trouvait bien audacieux. Il évitait de s'en prendre à lui, d'ordinaire, d'autant plus si Akaashi était seul.
— Il peut vraiment pas se passer de toi, hein ?
Il n'aimait pas le ton qu'il avait employé.
— Oikawa-san se porte bien, dit froidement Akaashi, merci de t'en inquiéter.
Hatake renifla.
— Qu'est-ce que j'en ai à foutre ? Vous me foutez la gerbe, tous les deux. Et te crois pas invincible. Tu finiras bien par pourrir là-bas, toi aussi.
Junta eut un hoquet de stupeur.
— Arrête, le pressa-t-il à voix basse. C'est Akaashi.
Il vit dans son expression un affolement inhabituel. Hatake devenait négligent. Nerveux comme il était, il ne tarderait pas à commettre des erreurs. Junta le savait également. Il paierait pour lui autant qu'Akaashi payait pour les inconstances d'Oikawa.
— J'attends ce jour avec impatience, lâcha finalement Akaashi. Au revoir, Junta.
Il lui sourit, puis reprit sa route. Hatake lui lança une insulte qu'il n'écouta pas. Discuter avec lui était une perte de temps. Si Junta ne parvenait pas à lui faire entendre raison, personne ne le pourrait.
Semi aussi l'attendait, à la porte de sa chambre, et lorsqu'il interrogea Akaashi sur son état, celui-ci ne put lui répondre qu'avec une sécheresse brute, incontrôlable, preuve que ses ressources n'étaient pas infinies.
Il détestait l'admettre, mais Hatake avait raison. La persistance avec laquelle il attaquait Oikawa — avec laquelle il l'attaquait, lui, par la même occasion — jouerait bientôt en sa défaveur. Il s'estimait solide, mais il ne pouvait continuer à se voiler la face. Jour après jour, la pression grandissait. Aujourd'hui, il l'encaissait sans broncher, mais qu'en serait-il demain ?
Non, il lui fallait une solution à long terme. Et Hatake n'était pas le seul à l'avoir remarqué : les novices, juges muets, le sentaient aussi.
Malgré le silence de la chambre, le sommeil le fuyait. D'autres nuits lui revenaient à l'esprit. Il gisait comme un mort à attendre d'être emporté. D'autres respiraient, pas lui. D'autres rêvaient. Quand arrivait le lever du jour, son corps paralysé le maintenait en catatonie forcée. Ses yeux voyaient des choses qui n'existaient pas.
Quelque chose glissait le long de son bras, une main vile, une main sévère, une main suppliante, une main pressante, toutes écœurantes à leur façon, toutes effroyables, pourtant étrangement réconfortantes. Tu n'es pas seul, assuraient-elles en enfonçant leurs ongles dans sa peau tendre. Pas ce soir.
S'il s'endormit, il ne le remarqua pas.
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Il n'y avait personne d'autre, dans les cellules d'isolement, seulement Oikawa, lui, et l'initié qui se chargeait de surveiller les entrées et sorties. Ce dernier, assoupi devant les fioles de nectar joliment alignées, n'avait pas réagi à sa présence. Oikawa ne l'avait pas encore entendu. Akaashi ne trouvait pas le courage de se faire entendre.
Allons. De quoi as-tu peur ? Ce n'est qu'un enfant.
Exactement comme toi.
Il s'agenouilla, prit une inspiration, et ouvrit le judas. Oikawa, recroquevillé dans un coin, avait la tête plongée entre ses jambes.
— Oikawa-san, l'appela-t-il doucement.
Aucune réponse.
— Ne me regarde pas comme ça, marmonnait Oikawa pour le mur. Je n'ai rien fait de mal. J'ai essayé, mais tu... tu... J'étais en... j'avais peur, j'ai essayé... arrête... ne me regarde pas comme ça...
— Oikawa-san, insista Akaashi.
— Laisse-moi tranquille, geignit Oikawa.
Akaashi ignora l'étau qui se resserrait sur son cœur. Il avait cru pouvoir s'y habituer. Se détacher, peut-être.
Une erreur, encore une.
— Tooru.
Oikawa renifla.
— Je ne pleurais pas, assura-t-il en se frottant rapidement les yeux.
— Je sais. Allez, viens.
Oikawa s'approcha de la porte, y posa le front et se laissa glisser par terre.
— Pardonne-moi. Pardonne-moi.
Akaashi passa ses doigts par la lucarne. Il fallut un moment à Oikawa pour lui offrir sa main. La tension que retenait Akaashi jusque-là s'envola. Il soupira doucement.
— Je ne t'en veux pas, dit-il.
— Je dormais, expliqua Oikawa d'un ton mal assuré malgré ses efforts. Je faisais un cauchemar.
— Tu veux me le raconter ?
— Non... c'était rien. (Il renifla) Comment tu vas ?
— Toi ?
— Allez, Keiji. Fais-moi plaisir.
Sa voix était éraillée.
— Je vais bien.
— J'ai l'impression de ne plus t'avoir vu depuis un siècle.
— Je suis venu hier. Tu t'en souviens ?
— J'en sais rien.
— Fais un effort.
— Je crois. Peut-être. Keiji, quel jour on est ? J'en ai assez.
Comme il tardait à répondre, Oikawa entoura sa main des deux siennes.
— J'en peux plus, Kei-chan.
— Je sais. Je ne peux rien faire.
— Aide-moi. Tu pourrais...
Akaashi retira son bras.
— Je ne peux pas. J'ai fait mon maximum.
— Attends, Kei-chan, le supplia précipitamment Oikawa. T'en vas pas, s'il te plaît.
Akaashi hésita.
— S'il te plaît. Je suis désolé. T'en vas pas.
— Je ne vais nulle part.
— Donne-moi la main.
Il pouvait sentir les larmes se disputer dans sa voix. Quelque chose en lui se tordit doucement. Avant de le rencontrer, Akaashi ne se savait pas capable de s'émouvoir des difficultés d'autrui. En fait, il ne savait pas grand-chose.
Il lui tendit la main.
— Désolé, souffla Oikawa.
Il entrecroisa leurs doigts comme il le faisait parfois. Il ne s'en souviendrait pas, au contraire d'Akaashi. Ce dernier collectionnait ces moments semblables à des pierres précieuses, les gardait jalousement pour lui, les cachait quelque part où personne ne pourrait jamais les lui ravir. Oikawa n'en était pas avare. Il les distribuait comme s'il ne s'agissait là que de simples cailloux.
Akaashi prenait tout.
— Combien de temps il me reste ? demanda Oikawa.
— On en a parlé hier.
— Dis-le-moi.
— Qu'est-ce que tu fais ici, Oikawa-san ?
Oikawa se plaça devant l'ouverture pour le regarder.
— T'en vas pas, d'accord ?
— D'accord. Alors ?
— Je me suis énervé. J'ai perdu mon sang froid. J'ai été s... stupide. Je sais.
Un refrain qu'il commençait à connaître par cœur. Akaashi l'avait entendu cent fois déjà.
— Qu'est-ce que c'était, cette fois ? soupira-t-il.
Sentant sa déception, Oikawa lui caressa le dos de la main.
— Pardonne-moi, dit-il encore.
— Explique-moi d'abord.
— Il a... il m'a insulté, corrigea-t-il. J'ai tenu aussi longtemps que je le pouvais. Je te le jure.
— Hatake, comprit Akaashi.
Bien sûr. Il devait l'avoir attrapé lors d'un moment seul. Semi ne l'aurait jamais laissé faire.
— Qu'est-ce qu'il a dit ?
Oikawa secoua la tête.
— Non.
— Oikawa-san...
— 'Peux pas. Ça va me rendre dingue.
— Mh. D'accord.
— Il t'a parlé ?
— Non, mentit-il.
Oikawa parut soulagé.
— Parlons d'autre chose. Raconte.
— Je n'ai pas grand-chose à dire, répondit Akaashi. Shirabu a rencontré son professeur d'illusion. Elle enseigne au Collège, d'ordinaire, mais ils ont fait une exception pour lui.
— Shigeru ?
— Il s'en sort.
— C'est bien. Et toi ?
— La routine.
Oikawa ferma les yeux. Son séjour en isolement lui donnait l'air plus âgé qu'il ne l'était réellement. La fatigue continuerait de s'accumuler les jours passants, jusqu'à le faire douter de sa place chez les vivants.
Akaashi serait là pour le ramener. En attendant, il ne pouvait que se rendre complice de son retrait parmi les ombres.
Le nectar était posé à côté de lui, discret rappel de ses obligations. La veille, il lui avait fallu un quart d'heure de cajoleries pour le convaincre de l'avaler. Il ne pensait pas en avoir la force, cette fois.
— J'ai rencontré quelqu'un, annonça-t-il avec prudence.
Oikawa hocha la tête en silence.
— Un visiteur, au village. Pour toi.
Pas de réaction. Akaashi déglutit nerveusement.
— Oikawa-san...
— Un visiteur pour moi, répéta Oikawa. J'ai entendu.
— Tu ne me crois pas.
— Personne n'est venu.
— Lui, si.
Oikawa ne répondit pas. Du pouce, il traçait des cercles concentriques sur le dos de sa main.
— Tu t'es déjà fait du mal ?
Une grimace. Touché.
— Je vois. Comment ? insista Akaashi.
Oikawa arrêta son mouvement.
— Une vision. Un mauvais rêve. Je croyais que ma main lui porterait malheur. Qu'elle le mènerait à sa perte.
Il examina son gant avec mélancolie.
— C'était la seule solution, à mes yeux. Hajime t'en a parlé ?
— Il ne me l'a pas dit. J'ai deviné.
Iwaizumi n'avait pas demandé s'il était blessé. Il s'inquiétait de ce qu'Oikawa avait pu s'infliger, et Akaashi le connaissait assez bien, à présent, pour imaginer que son penchant pour l'autodestruction ne datait pas de son entrée au Sanctuaire.
— Bien sûr qu'il ne l'a pas dit, murmura Oikawa. C'est mon meilleur ami, et…
— Tu lui manques, termina Akaashi.
Oikawa renifla.
— Arrête.
— Il veut te revoir. Il insiste. Mais il ne restera pas longtemps, tu sais. Il partira si tu ne le retrouves pas assez vite.
Il y eut un silence.
— C'est la vérité, hein ? demanda Oikawa.
Akaashi acquiesça. Oikawa se mordit les lèvres.
— Donne-le-moi, dit-il.
Akaashi lui présenta le bol. Oikawa le contempla un moment, puis il en avala le contenu d'un trait.
— Tu resteras avec moi, pas vrai ?
— Jusqu'à ce qu'ils me jettent dehors.
L'initié ne le congédia que deux heures plus tard, l'air compatissant, et malgré sa volonté d'ignorer les appels d'Oikawa, Akaashi les entendit encore au milieu de la nuit.
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Le jour des visions mensuel se déroula sans accrocs. Depuis leur brève altercation, Hatake faisait mine de ne pas percevoir sa présence. Un cadeau de Junta, sans doute. Le fait que son partenaire ait écouté ses conseils avait de quoi surprendre, mais le garçon n'était pas dénué de talents. Il devait l'avoir convaincu, d'une façon ou d'une autre, de se tenir à distance.
Lorsqu'il passa devant eux, Junta lui adressa un sourire discret, presque timide, et il sut qu'il avait raison. Il lui sourit en retour.
— J'ai loupé quelque chose ? demanda Semi alors qu'ils s'éloignaient.
Akaashi lui lança un regard interrogateur.
— Il a l'air de t'avoir à la bonne.
— Et ?
Semi leva les mains.
— Rien, rien, j'étais pas au courant, c'est tout. C'est tout à ton honneur. Je suppose qu'il n'est pas aussi dingue qu'Hatake.
— On n'est pas amis.
— Oublie pas de le tenir au courant. Il te regarde encore, ajouta-t-il en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule.
— Laisse-le.
Semi ricana.
— Sois pas gêné.
— Je ne suis pas...
— Quelle horreur, cette journée, les interrompit soudain Yahaba en venant vers eux. Comment on est censé avoir des visions quand autant de personnes nous regardent ?
— J'y arrive, moi, se vanta Semi.
— Y a pas de quoi être fier, rétorqua Yahaba. Tout ce que ça veut dire, c'est que tu vendrais ta propre mère pour un peu d'attention.
Semi pouffa.
— Jaloux ? Où est passé Shirabu, d'ailleurs ?
— D'ailleurs ?
— Le voilà, les informa Akaashi.
Shirabu, qui sortait de la salle d'examen, traversa le couloir pour les rejoindre. Un pli contrarié se creusait entre ses deux yeux.
— Alors ? demanda Yahaba.
Shirabu jeta un coup d'œil à Semi avant de répondre :
— Une.
— Intéressante ? demanda Semi.
— Je suppose.
— Claire ? Interprétable ? Utile ?
Shirabu pinça les lèvres. Avec un regard noir en sa direction, il dit :
— Oui.
— Ah, tu vois ! Allez, raconte !
Son air triomphant ne parut pas plaire à Shirabu.
— Ça n'a rien d'exceptionnel. J'ai déjà eu des visions.
— Mais pas aussi bien, je me trompe ? Allez, laisse-moi briller, pour une fois. Avoue que c'est grâce aux bons conseils de ton aîné.
— On a le même niveau.
Semi balaya sa remarque d'un geste.
— C'était seulement la faute à pas de chance. Je vous rejoindrai cette année, hein, Keiji ?
Akaashi arqua un sourcil dubitatif.
— Essaie toujours, rétorqua-t-il.
Les lèvres de Shirabu s'étirèrent en un sourire moqueur.
— Vous verrez, continua Semi. J'ai un plan.
— Un plan ? demanda Yahaba.
— Ne l'encouragez pas, soupira Shirabu. Il délire, c'est tout.
Semi secoua la tête.
— Rabat-joie. Il a simplement peur que je réussisse, expliqua-t-il.
— Pourquoi ? siffla Shirabu. Ça ne changera rien.
— Parce qu'il y a un paquet d'illustres mages d'illusion, mais des mages de vision ? Je serais le premier.
— Un des premiers, corrigea Shirabu.
— Ce qui veut dire que je serais plus intéressant que toi, et ça te fout la haine.
— C'est qu'une théorie de merde. Il n'existe pas, ton truc.
— Vocabulaire. Et puis, rira bien qui rira le dernier. Tu verras.
— Tu comptes nous dire de quoi tu parles, ou je peux y aller ? intervint Akaashi.
Oikawa attendait encore sa visite, et il commençait à fatiguer.
— Ben, pour être franc, je comptais vous en parler après un vibrant succès...
— À plus tard, alors, le salua Akaashi.
Semi se plaça devant lui.
— Allez, tu ne vas quand même pas me laisser seul avec ces monstres.
— J'ai rien fait ! protesta Yahaba.
— Pas encore, dit Semi.
— Très drôle. Accouche, avant que Miya nous trouve et nous dise qu'ils font mieux que toi à Nohebi.
— En fait, il aurait pas tort...
— Intéressant, l'interrompit Shirabu. Je dois m'entraîner.
Malgré les protestations de Yahaba, Shirabu l'attrapa par le bras pour l'entraîner loin de leurs aînés.
— Il est sans pitié, commenta Semi. Ce pauvre Shigeru a subi tellement d'illusions qu'il va finir par voir le monde à l'envers.
— Il savait à quoi s'attendre, tempéra Akaashi.
Lui-même refusait catégoriquement d'être le sujet de ses expériences. L'idée de voir des choses qui n'existaient pas lui donnait la nausée. Il avait suffisamment à faire avec ce qui existait déjà.
— C'est ce que je croyais aussi, fit Semi. Mais Shirabu a vraiment un don pour te retourner l'esprit. J'en ai bouffé et, crois-moi, ça a de quoi rendre dingue, à la longue.
Il frissonna.
— Il a raison, toutefois. À propos du plan. Il est intéressant.
— Oikawa-san n'est pas là, lui rappela Akaashi.
— Je lui en parlerai plus tard, c'est rien.
— Il m'attend.
Semi leva les yeux au ciel.
— Tu ne lui manqueras pas, soupira-t-il. Il est dans son monde. Il ne t'en voudra pas pour un peu de retard. Allez, détends-toi.
Akaashi se considérait comme quelqu'un de calme, plutôt maître de lui-même, et globalement indifférent face à autrui. Il tenait presque du miracle que Semi réussisse, en si peu de mot, à le mettre dans cette colère irrationnelle. Il n'en manifesta rien parce qu'il savait, au fond, que Semi avait raison ; Oikawa avait perdu toute conscience du temps et l'oublierait qu'il lui rende visite ou non. Akaashi avait besoin de se changer les idées. Remplacer l'isolement, Hatake et la solitude.
Plus que la curiosité, c'est l'ennui qui le poussa à conduire Semi jusqu'à sa chambre. Ils fuirent le brouhaha des pièces communes tandis que ce dernier racontait sa vision la plus vague, une histoire de pierres, de monnaie et de rivière, et d'un corbeau qui, de loin, observait en silence.
Arrivé dans la chambre, Semi se laissa tomber sur le lit d'Oikawa et bâilla à s'en décrocher la mâchoire. Un claquement de langue réprobateur suffit à le remettre debout.
— Ne lui manque pas de respect, dit Akaashi.
Semi secoua la tête.
— Il a essayé de tabasser Hatake, Keiji. T'as pas vu sa tête, mais moi si. Il l'aurait démoli. Évidemment que je le respecte.
Akaashi sentit un tic agiter sa paupière. Il ravala sa salive, expira doucement.
— Que s'est-il passé ?
Semi eut un regard étrange, proche de la pitié. Akaashi le soutint, impassible. Son cœur palpitait contre sa tempe. Ce n'était pas la faute de Semi. Il ne pouvait pas lui en vouloir. Il le savait. Il le savait, pourtant...
— Pas grand-chose, à vrai dire, répondit Semi, évasif. Ils se cherchaient des noises, comme d'habitude. Tu connais la chanson.
— Non. Oikawa allait bien.
Malgré les apparences, il n'était pas plus impulsif qu'un autre. Akaashi l'avait observé. Surveillé. Il connaissait les signes avant-coureurs, et Oikawa n'en avait manifesté aucun. Il se levait de bonne humeur. Il travaillait consciencieusement, suivait ses conseils, mangeait bien matin, midi et soir. Ses derniers sourires n'avaient rien de forcé. Il était sincère, direct, parfois crâneur, attentif, aussi, sans être trop sensible. Oikawa allait bien.
Quelque chose l'avait fait réagir. Quelque chose l'avait poussé à bout, plus vite que jamais.
— Tu réfléchis trop, lui reprocha Semi. C'est Hatake qui l'a provoqué, si ça peut te rassurer.
— Qu'est-ce qu'il a dit ?
— Sais pas. J'étais trop loin pour l'entendre.
Akaashi pinça les lèvres.
— Je connais cette tête, commenta Semi. Franchement, Keiji, je préférerais te mentir. Tout était normal, et la minute d'après, ils se battaient comme des chiffonniers. Honnêtement, j'ai à peine pu réagir. Je pensais Tooru blindé. L'autre fils de chien a dû toucher un point sensible, ou... je ne sais pas, le blesser dans son orgueil.
Un orgueil de façade qu'Oikawa n'aurait jamais défendu de cette façon.
— Qui a entendu ?
— Tu comptes mener l'enquête ?
— Oikawa-san ne veut rien avouer.
— Évidemment. Mais laisse tomber, t'es suffisamment remonté comme ça.
— Je ne suis pas remonté, protesta Akaashi.
Semi haussa des sourcils dubitatifs.
— Tu n'es pas aussi subtil que tu le penses. Et non, ajouta-t-il avant qu'Akaashi puisse réagir, je n'ai rien vu, mais je ne suis pas idiot. Laisse tomber, d'accord ? Conseil d'ami. Tu sais que Tooru te dira la même chose.
Il le lui avait déjà dit. Mais Oikawa n'était pas lui-même : il ne savait pas ce qui était bon pour lui.
— Alors, insista-t-il, qui ?
— Un mot : arrête. C'est passé, Oikawa va s'en remettre, il promettra que ça n'arrivera plus et tout ira bien dans le meilleur des mondes. Il faut t'y faire, Keiji. Tu ne pourras pas plus l'empêcher la prochaine fois que toutes celles d'avant.
Semi avait raison. Il avait des envies de meurtre.
— Je ne te supporte plus, dit-il d'une voix morne.
Le simple fait de l'énoncer lui calmait les nerfs. Semi gloussa.
— Je sais. Je suis là pour ça.
— Ferme-la, Semi-san.
— Quoi ? Il faut bien quelqu'un pour te gérer en son absence. Détends-toi un peu.
— Je n'ai pas besoin de me détendre. J'ai besoin de savoir la vérité.
— Fais-moi plaisir.
— Non.
Semi leva les yeux au ciel.
— T'es impossible. C'est pas sain, tu sais. Tu vas finir par attraper des cheveux blancs.
Akaashi se releva.
— Dehors, ordonna-t-il.
— C'était juste une plaisanterie, Keiji, dit-il en haussant les épaules.
Akaashi n'était pas d'humeur à rire.
— Il faut que j'y aille.
— T'es en train d'en faire une obsession, et ça va finir par te foutre en l'air.
— Je suppose que tu l'as vu ?
Semi secoua la tête, défait.
— Très bien, vas-y. Demande-lui ce que lui voulait Hatake, je suis sûr que ça te sera très instructif, cette fois encore. Et remets-lui le bonjour de ma part, tant que t'y es. Dis-lui que j'ai des choses à lui raconter.
Akaashi n'en ferait rien.
— Va-t'en.
Semi n'insista pas. Il sortit de la pièce, non sans un dernier regard en sa direction, et son soupir résigné n'échappa pas à Akaashi.
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— Je ne suis pas remonté, affirma Akaashi.
Dans la nuit, personne ne lui répondit. Il plongea le visage entre ses mains et expira longuement, consciencieusement, jusqu'à ce que ses poumons vides le supplient d'y mettre un terme.
Il inspira. Ses yeux voyaient danser des étoiles fantomatiques, un peu trop familières.
— Je ne pleure pas, assura-t-il. Je suis fatigué, c'est tout.
Un hululement distant se résonna depuis les arbres. Dans l'obscurité, deux yeux ronds le scrutaient sans ciller.
— Qu'est-ce qui t'inquiète ? demanda-t-il en leur direction. Ça ne m'avancera à rien. Je n'ai pas pleuré pour toi, tu sais. À quoi bon pleurer pour quelqu'un d'autre ?
Fatigué, songea-t-il.
Il ferma les paupières, le vent acéré le glaçant jusqu'aux os. Un bruit étouffé se fit entendre non loin de lui.
Le lièvre agonisait encore, paralysé, des poils ensanglantés et visqueux collés sur sa nuque. Une proie facile. Une consolation.
— Merci, Bokuto-san, murmura-t-il. Ne t'en va pas trop loin, cette fois. Sois prudent, d'accord ?
L'oiseau s'envola.
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La tête entre les genoux, Junta s'était assoupi, un enfant délivré du fardeau du quotidien, parfaitement innocent. Son immobilité sereine attirait les regards curieux, mais aucun des résidents du couloir ne mentionna sa présence. Cela aurait brisé une règle tacite dans leur ordre chancelant. Personne ne le voyait, personne ne l'entendait ; personne ne finissait en isolement, personne ne payait pour les erreurs d'autrui.
La paix, pensait Akaashi, n'était qu'une naïve illusion. Semblable à une vitre, elle se fissurait de part en part, et personne d'autre que lui ne semblait s'en apercevoir. Il n'attendrait pas qu'elle vole en éclat.
Que Junta se soit réfugié ici ne devait rien au hasard. Sa présence témoignait d'une plaie trop longtemps ignorée, nauséabonde et gangreneuse qui ne tarderait pas à nécessiter une amputation nette. Jamais les novices ne pourraient anticiper les dégâts. S'ils le faisaient, les chances qu'ils passent à l'action étaient quasi nulles. Mieux valait laisser la nature faire son travail : ils savaient aussi bien qu'Akaashi qui en serait la première victime.
Contrairement à eux, ce dernier ne le tolérerait pas. Oikawa ne pouvait se targuer d'être innocent, mais c'était Hatake qui, le premier, s'en était pris à lui.
Il fallait que quelqu'un agisse. Subtilement, si possible. Il s'en occuperait lui-même, parce qu'aucun autre candidat ne daignait se présenter. Il s'en occuperait parce que c'était injuste.
Parce qu'Oikawa, endormi dans sa cellule, ne rêvait pas de lui.
Il s'arrêta devant Junta.
— Junta, l'appela-t-il d'une voix douce, mais ferme. Qu'est-ce que tu fais là ?
Junta releva la tête.
— Keiji, murmura-t-il.
Puis il se tut. Akaashi ravala son agacement. Il l'aida à se redresser.
— Viens, proposa-t-il. Allons faire un tour.
Junta accepta sans résister. La démarche raide et les lèvres solidement serrées, il parcourut les corridors jusqu'à trouver un renfoncement sombre, bien à l'abri des regards. Il recula parmi les ombres. Akaashi l'y suivit.
— Ne m'en veux pas, dit Junta à voix basse. Je ne savais pas où aller. Depuis que... enfin, t'es le seul vers qui je puisse encore me tourner. Le seul en qui j'ai confiance.
Akaashi lui toucha l'épaule dans un geste dénué de toute émotion. Il détesta la chaleur qui se dégageait du garçon ; il détesta la sensation de ses vêtements sur la paume de sa main, l'intimité des lieux, le silence autour d'eux et le vacarme de leurs murmures.
Il tiendrait bon. Il avait une tâche à accomplir.
— Je t'écoute.
— Ça reste entre nous, hein ?
Il manifesta son accord d'un hochement de tête. Junta sembla s'en contenter, ce qui ne surprit pas Akaashi. Il avait toujours eu quelque chose de naïf. Un défaut qui ne manquerait pas de lui créer des ennuis, là où les confidences pouvaient signifier un séjour immédiat en cellule d'isolement.
Malgré cela, Junta demeura muet. Il se massait la paume du pouce, un tic qui le rassurait peut-être, mais aucun mot ne suivit. Gagné par sa nervosité, Akaashi décida de l'encourager.
— Hatake ? supposa-t-il.
Junta acquiesça avec reconnaissance.
— Quelque chose ne va pas avec lui, dit-il. Il... (Junta grimaça.) C'est compliqué. Il est...
— Dingue ? Je suis au courant.
L'incident de la statue de verre lui restait en travers de la gorge. Un autre événement dévoré par le silence. Il y repensait souvent, mais tout le monde semblait l'avoir oublié.
Junta lui adressa un regard d'excuses.
— J'aurais dû le voir venir, dit-il comme s'il avait lu dans ses pensées. Il a toujours été impulsif, mais jamais hors de contrôle comme... enfin, tu sais. Il était à cran. On l'était tous. Et maintenant...
Il baissa les yeux.
— Keiji, je suis pas doué pour ça. On s'entendait bien, lui et moi, mais plus le temps passe, plus il est susceptible. Irascible, même.
— C'est-à-dire ?
— Tu sais comment il est. Tu l'as vu. Ça ne se limite pas à Oikawa. Il s'énerve pour rien — passe son temps à ruminer dans son coin, ou à réfléchir à...
Il plissa les yeux, rien qu'une fraction de seconde, mais Akaashi l'avait vu.
— ... à réfléchir, corrigea Junta. J'aime pas son expression. Puis j'en peux plus, moi non plus. Je passe mon temps à marcher sur des œufs. Comment tu fais ?
Akaashi cilla.
— Comment je fais quoi ?
Junta s'approcha encore de lui, et il baissa la voix.
— Avec Oikawa. Je sais que c'est pas toujours facile, avec lui, alors je me disais que tu pourrais peut-être... j'en sais rien, me donner un coup de main. Des conseils.
Des conseils ? Pour Hatake ?
— Comment a-t-il pris l'isolement, récemment ? demanda-t-il pour contrecarrer le torrent de pensées acides qui menaçait de jaillir à tout instant.
— Comme tout le monde, marmonna Junta.
Akaashi arqua les sourcils. Après un bref regard vers lui, Junta céda :
— C'était horrible, d'accord ? J'ai beau faire des pieds et des mains, il refuse de m'écouter.
— Pour le nectar ?
— Oui, et puis... Keiji, j'en sais rien. Je ne sais pas quoi faire. J'ai jamais su gérer ce genre de situation, les disputes, les crises... c'était pas comme ça, avant. Je m'entendais bien avec les autres novices, à la maison. Je m'entendais bien avec les autres apprentis, avant qu'il... bref, j'en ferme plus l'œil de la nuit.
Akaashi s'efforça d'afficher une mine compréhensive. Ce ne fut pas si difficile. Il n'avait aucune sympathie pour Junta, mais il pouvait compatir. Il l'avait vécu, lui aussi. Il le vivait toujours, d'une certaine façon.
— C'était à cause de ça ? Ton passage en isolement, l'année dernière ?
Le visage de Junta se décomposa.
— Je... suppose, répondit-il d'un ton prudent.
— Excuse-moi, dit Akaashi comme s'il venait de commettre un impair.
— Ce... je veux dire, c'est rien. Oublie ça.
Il déglutit.
— Merci de m'avoir écouté, reprit Junta. En fait, c'est pas grand-chose, juste un mauvais moment à passer. Il est pas si terrible, au fond. Il reviendra à lui, comme toujours. Je crois.
— Oublie-le, conseilla Akaashi. Ne le laisse pas t'entraîner là-dedans.
Junta eut un faible sourire. Tous deux savaient que les novices ne le laisseraient pas faire.
— Merci, dit-il quand même, presque timidement.
Son regard persista sur Akaashi une poignée de secondes, puis il se détourna. Il était presque trop loin pour l'entendre, quand Akaashi déclara :
— Ne t'en fais pas. Je ne dirai rien.
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La nuit, trop courte. Aucun rêve, cette fois. Pas de souvenirs. Tobio, parti pour toujours. Et Hajime ? Où était-il ? Hajime, déçu.
Quelque chose s'agrippait à lui, à ses cheveux, ses oreilles. Quelque chose, riant. Perdu dans l'obscurité. Dans le silence. Quelque chose, là-dessous, tout au fond. Dans sa bouche, sa gorge, sirupeux, du lait, du poison, l'amour — la honte — cataleptique. Quelque part. Dans le silence. Un hurlement, dans le silence — mais rien sur ses lèvres sèches, juste une goutte de rosée saumâtre, rien dans son cœur épuisé, mais dans ses yeux, ses yeux, ses — le soleil, entre deux — deux lattes usées — étincelant — aveuglant — magnifi-
Oikawa se réveilla brusquement. Il faisait encore sombre, et il ne reconnut sa chambre qu'après un instant de déséquilibre vertigineux. Il ne savait pas ce qui l'avait rattrapé le premier ; l'odeur de la cire refroidie et des couvertures de laine, peut-être, ou les rayons de lune qui dansaient à travers la fenêtre ; la pierre lisse et délicate du mur à sa gauche, ou le grincement de son lit quand il se redressa ; la respiration discrète de son camarade de chambre, sa présence qui imprégnait la pièce, son regard posé sur lui, veillant sur son sommeil.
Akaashi était assis, les genoux repliés contre son torse, et il le contemplait sans rien dire. Oikawa se demanda brièvement si le bruit l'avait réveillé, ou s'il souffrait d'insomnie. Il essuya ses yeux gonflés dans la manche de sa robe de chambre. De toutes les séquelles de son temps en isolement, c'était celle qui persisterait en dernier. Ses pensées les plus sombres prospéraient de nuit. Il parviendrait à les tenir à distance, après quelques semaines, mais elles profitaient de son inconscience pour resurgir là où aucun contrôle n'était possible.
Il le savait. Il le savait. Il pouvait, devait s'y habituer.
— Mauvais rêve ? demanda-t-il à Akaashi, et le son de sa propre voix lui parut étranger, comme défectueux, ce qui lui tira un frisson dans le dos.
Akaashi le regarda encore, longtemps.
— Non, finit-il par répondre, et il mentait.
Oikawa ne lui en tint pas rigueur. Il n'était pas en position de se plaindre, de toute façon. Akaashi ne lui devait rien. C'était à lui de se faire pardonner.
— Tu parlais dans ton sommeil, révéla Akaashi.
Probablement une demi-vérité, cette fois. Ça ressemblait à une punition.
— Désolé. Je t'ai réveillé ?
— En quelque sorte.
— Ça n'arrivera plus, promit-il.
Tous deux savaient qu'il ne pouvait rien y faire.
— Ne t'excuse pas.
Ce disant, Akaashi détourna les yeux. La chambre était plongée dans une pénombre confortable, de celles qui présageaient l'arrivée du soleil.
— Quelle heure, à ton avis ?
— Ne te rendors pas, ça n'en vaudrait pas la peine.
Oikawa n'en avait aucune envie. Dormir, c'était être seul, et il avait été seul pour toute une éternité.
Il s'étira d'un geste qu'il espérait nonchalant. Akaashi n'y prêta aucune attention. S'arrachant brusquement à son examen, il sortit du lit et entreprit de se changer sans un mot.
— Tu t'en vas ? demanda Oikawa d'un ton abjectement angoissé.
La bouche sèche et le cœur serré. L'isolement, là encore.
— J'ai besoin d'air, et toi aussi.
— Il fait glacial, objecta Oikawa avec prudence.
— Je ne t'oblige pas à venir.
Oikawa s'habilla rapidement. Quand il s'approcha d'Akaashi pour ajuster sa pèlerine de laine, celui-ci tourna les talons et quitta la chambre.
Glacial, pensa-t-il.
Il le suivit malgré tout.
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La scène se déroula comme elle se déroulait toujours — là-haut, au faîte de la saillie pierreuse qui surplombait la vallée, où la lumière attendait que la nuit se dissolve ; l'herbe bleue crépitait sous leurs pieds et, habités d'un silence celé, ils se confondaient avec le paysage.
Aucune magie n'existait ici. Oikawa ne pouvait en pleurer l'absence, pas plus qu'Akaashi en regretter la présence. Leurs pensées, engourdies par le climat hivernal, ne les affligeaient plus. Ils n'étaient plus que deux adolescents usés par leurs luttes intérieures, deux âmes dolentes, mais brièvement semblables. Ils comprenaient sans savoir quoi. Ils comprenaient parce qu'ils le vivaient aussi. Ils comprenaient, mais ils n'en disaient rien ; là, dans la pénombre, les vérités affleuraient leurs cœurs autrement frappés d'une cécité réconfortante, si ténues qu'elles n'apparaissaient qu'à la limite de leur champ de vision. Des émotions qu'ils n'éprouvaient que déguisées, asphyxiées par le doute, la peur et la culpabilité. Au Sanctuaire, des tourments honteux, des rêves impossibles, des désirs inavouables. Ici, un vœu informulé.
Être fort.
Être soi.
Être libre.
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Le premier repas était toujours le plus difficile. En l'absence d'Oikawa, l'ambiance, parmi les adeptes, s'était notablement détendue. Son retour perturbait un équilibre précautionneusement rétabli. Certains lui jetaient à la dérobée des coups d'œil écœurés. La majorité, toutefois, préférait l'ignorer tout à fait. Les novices eux-mêmes agissaient comme s'il n'existait pas. Privé de sa magie, il ne leur était plus d'aucun intérêt.
Mais les regards — leur absence — n'étaient rien comparé au reste. C'étaient les murmures qui flottaient autour de lui, tenaces et anonymes, s'engouffrant dans chaque anfractuosité, dans toutes les oreilles qui daignaient y prêter attention. Et Akaashi écoutait. Quand Oikawa n'en percevait que des bribes morcelées, Akaashi, non loin, les attrapait pour lui. Il les étouffait pour lui.
Certains d'entre eux, toutefois, persistaient à échapper à tout contrôle. Des rumeurs, pour la plupart. Des menaces. Des malédictions.
Son ongle crissa sur la table de bois. De l'autre côté de la salle, Junta baissa les yeux et cessa de le regarder.
Cet imbécile.
— Hé.
Il ramena ses doigts contre sa paume. Il devait prendre son mal en patience. Manifester son animosité ne pouvait que finir par leur nuire. Akaashi la mit de côté, pour l'instant, du moins.
Alors qu'Oikawa soupirait avec emphase, il espéra que rien n'avait transparu de ses pensées.
— Je t'écoute, assura-t-il en reportant son attention à lui.
Oikawa affichait une moue boudeuse, presque comique. Semi, à la droite d'Oikawa, observait Akaashi d'un œil méfiant.
— À quoi tu pensais ? demanda Oikawa.
— À rien.
— Tu pourrais faire l'effort de mieux mentir, commenta Semi. T'as l'air à deux doigts de tuer quelqu'un.
Il tiqua. Il s'était laissé aller.
— Pas encore, dit-il en se tournant vers Semi.
Oikawa se leva à moitié pour lui tirer les cheveux à travers la table.
— Arrête, le sermonna-t-il. T'avais l'air ailleurs, c'est tout. Mange, au lieu.
Les élèves de leur tablée terminaient leur repas. Sa concentration semblait l'avoir privé de toute notion du temps. Il suivit docilement les conseils d'Oikawa — il avait d'autres problèmes à régler.
— T'en fais pas, Tooru. Ça fait des jours qu'il tire la gueule, il est comme ça.
Oikawa eut un faible sourire. Le manque de sommeil le rattrapait, lui aussi.
— J'ai pas encore eu droit aux dernières rumeurs, déclara-t-il pourtant d'un ton dégagé. Il s'est passé des trucs, ces derniers temps ?
Semi y réfléchit.
— Rien de surprenant, répondit-il. Des escapades dans le village, une mystérieuse épidémie d'indigestions après le tour des initiés en cuisine et, preuve que toutes mes visions ont une raison d'être, Oiwake-san a engagé une compagnie d'artisans pour remplacer le matériel de manipulation.
Oikawa déglutit. Il ne disait rien, mais il ne pouvait ignorer ce que cela signifiait. Une offre du deuxième novice ne se refusait pas. Aussi efficace fût-elle, la compagnie ne quitterait pas la région de sitôt. Avec un peu de chance, elle resterait dans la vallée jusqu'au printemps. À en croire Iwaizumi, la caravane, épuisée par les intempéries, n'avait pas été difficile à convaincre. La suggestion bien placée du professeur Mizoguchi, qui vouait aux visions de Semi une admiration sans bornes, avait suffi à arrondir les angles auprès des novices. L'homme, mage de vision jouissant d'une certaine renommée malgré son jeune âge, était également doué d'une ténacité rare. Personne ne voulait s'enfoncer dans un débat stérile. Le Sanctuaire avait besoin de matériel magique et disposait de finances suffisantes pour entretenir des artisans à domicile ; puisque ceux-ci se trouvaient à portée et avaient déjà fait leurs preuves à Hishō, il aurait été ridicule de les laisser partir.
Avant d'être directeur, Oiwake Takuro était d'abord un mage de manipulation. Ce genre d'arguments n'aurait eu aucun mal à le convaincre. Akaashi supposait que les premiers échantillons l'avaient satisfait.
— Rien d'autre ?
Semi haussa les épaules. Il n'avait pas évoqué son mystérieux projet, cette fois. Akaashi commençait à croire Shirabu sur parole. Peut-être Semi avait-il abandonné l'affaire.
Les étudiants rassemblaient leurs gamelles en bout de table et vidaient les lieux. Tsukasa, un initié à peine plus âgé qu'eux, rappelait à l'ordre les élèves de corvée qui rechignaient à se mettre à la tâche. C'était un garçon solide et responsable, et malgré son jeune âge, les autres initiés avaient eu tôt fait de l'accepter parmi eux. Il était régulièrement de surveillance en isolement, depuis le début de l'an obscur. C'était là qu'ils avaient fait connaissance. Tsukasa lui parlait avec une empathie qu'Akaashi savait apprécier. Une qualité rare chez ses confrères. Une qualité qui pourrait se révéler utile. Cultiver de bonnes relations avec ce genre de personne constituait un atout non négligeable, quand on côtoyait Oikawa. Il débarrassa obligeamment la table et apporta la vaisselle sale jusqu'aux cuisines. Tsukasa l'en remercia d'un sourire.
Lorsqu'il revint dans le réfectoire, ce fut pour apercevoir Hatake qui, d'une démarche traînante, se dirigeait dangereusement vers Oikawa et Semi. Junta, quant à lui, avait disparu du paysage. Évidemment.
Il jura entre ses dents.
— Déjà dehors ? cracha Hatake en haussant la voix pour que tout le monde puisse l'entendre.
Il n'essayait plus de masquer l'intonation venimeuse de ses paroles. Junta avait raison : il affichait une humeur exécrable. Sur son visage planté d'un air faussement narquois transparaissait une aversion qui dépassait la simple hostilité. Hatake ne détestait plus Oikawa : il le haïssait.
Cette réalisation laissa Akaashi bouche bée. Entre eux deux, le conflit ne s'était jamais vraiment éteint, mais Akaashi n'avait pas pris la mesure de sa dégradation. Oikawa comme Semi avaient balayé leur dernière altercation d'un revers de la manche. Ils lui avaient assuré que tout allait bien.
Il avait eu tort de les croire.
— Apparemment, répondit Oikawa avec un sourire poli.
— Combien t'en as sucé, cette fois ?
— On va vraiment commencer comme ça ? Les novices m'apprécient peut-être plus que toi, sois pas jaloux.
Hatake renifla. Il jeta un regard hostile à Akaashi. S'il avait la moindre once d'intelligence, il ne l'insulterait pas — pas en public, en tout cas. Il dut se faire la même réflexion, car il se contenta de demander :
— Il a encore dégueulé ? Paraît que c'est son nouveau truc.
Akaashi voulut répondre, mais Oikawa le prit de vitesse.
— Au moins, je ne me suis pas chié dessus. Il paraît que c'est ton nouveau truc.
Hatake devint blanc comme un linge. Il n'avait jamais maîtrisé l'art de la réplique. Dans ces conditions, son silence, à charge, était extrêmement évocateur.
Quelque part non loin d'eux, des gloussements transpercèrent l'épaisseur de l'atmosphère.
Satisfait, Oikawa s'apprêtait à en rajouter. Akaashi lui saisit brusquement l'épaule.
— Non, ordonna-t-il à voix basse.
Oikawa lui jeta un regard agacé, mais, par chance, ne dit plus rien.
Les rires moqueurs fusèrent de toutes parts comme autant de départs de feu. Akaashi se mordit la joue jusqu'à sentir un goût de fer. La tension était montée d'un cran, et il était incapable de faire quoi que ce soit.
Un peu plus loin, Shirabu ricanait sans réserve avec Miya, lequel essuyait des larmes invisibles.
— Bouclez-la, gronda Yahaba avec force, mais tous l'ignorèrent.
Hatake, de son côté, demeurait mutique. Le sang lui montait au visage, et il serrait les dents si fort qu'Akaashi pouvait presque les entendre grincer. Il fixait Oikawa avec l'intensité d'une bête prête à l'attaque.
Il faut qu'on parte.
Il attrapa Oikawa, mais celui-ci refusait de bouger. Il ne souriait plus.
— Quoi ? jeta-t-il à Hatake. T'as vu quelque chose qui te plaît ?
Hatake entrouvrit la bouche sans qu'aucun son ne s'en échappe. Sorti de nulle part, Junta s'interposa entre Oikawa et lui.
— C'est bon, Shintarō, dit-il à Hatake. Viens, il en vaut pas la peine.
Hatake céda.
— La prochaine fois, siffla-t-il à Oikawa en passant.
Oikawa croisa les bras.
— Ouais, ouais, c'est ça. À plus tard.
— Putain, Tooru, lui reprocha Semi lorsque Hatake fut enfin hors de vue. Tu viens de sortir.
Oikawa laissa échapper un long soupir.
— Je sais. Mais il fait chier, aussi.
— Toi, lui lança un initié qu'Akaashi reconnut comme l'un de ceux de surveillance la semaine précédente. Quand est-ce que t'apprendras à fermer ta grande gueule ? Je te jure que si je dois me retaper l'isolement par ta faute...
Oikawa s'inclina et présenta ses excuses d'une voix morne. Semi s'assura que personne ne les attendait dehors et leur fit signe de le suivre. Avant qu'Akaashi n'ait pu les rejoindre, l'initié le saisit par l'épaule.
Son sang se glaça.
— Ton chien a besoin d'une putain de muselière. Si t'es pas capable de la lui mettre, d'autres le feront bien volontiers pour toi.
Akaashi se dégagea.
— T'as compris ? Attache-le, corrige-le, enferme-le, j'en ai rien à foutre. Mais une autre merde comme celle-ci, et...
— Laisse-le, intervint Tsukasa, tout juste sorti des cuisines. C'est ton cadet.
L'initié s'éloigna avec un juron, non sans lui avoir jeté un regard mauvais. Tsukasa attendit qu'il soit hors de vue avant de parler.
— Il est à peine sorti d'isolement, déplora-t-il. Il faut qu'il fasse attention.
— Je sais, répondit Akaashi.
— Rappelle-le-lui. L'isolement n'a jamais fait de bien à personne, mais il en est particulièrement victime, ces temps-ci. Il vaudrait mieux qu'il se tienne à carreau quelque temps. C'est un conseil d'ami, crois-moi.
Akaashi le remercia avec raideur. Tsukasa soupira.
— Hatake n'oubliera pas cette journée de sitôt. Je ne sais pas qui a raconté ça à Oikawa... certains n'hésitent pas à jeter de l'huile sur le feu quand ils en ont l'occasion. J'imagine que ça les occupe. Soyez prudents, tous les deux. Cette histoire commence à affecter tout le monde, et je n'aime pas ce qui se profile.
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— Quel connard, dit Semi. Ça lui viendrait pas à l'esprit de lâcher l'affaire, au bout d'un moment ?
— Je te l'avais dit, répondit Oikawa. Ce type n'a rien dans le crâne. Si tu t'en approches assez, tu peux entendre le vent.
Akaashi lui lança un regard réprobateur. Lui non plus n'avait pas brillé par son intelligence, aujourd'hui.
— Il me fait un peu pitié, avoua Yahaba.
Oikawa pointa un doigt vers son œil, à côté duquel blanchissait une petite cicatrice boursouflée. Yahaba rosit, embarrassé.
— Ne l'utilise pas contre lui, prévint Akaashi d'un ton sec. Aux dernières nouvelles, tu n'en fais pas grand cas non plus.
Oikawa eut la bonne grâce de ne pas lever les yeux au ciel.
— Détends-toi, Kei-chan. Il craquera avant moi. C'est chacun son tour, maintenant.
— C'est précisément ce qui m'inquiète, rétorqua Akaashi.
— Il ne fera rien. Semi le verrait.
Akaashi eut soudain une folle envie de lui mettre une claque. Sa patience était usée jusqu'à la corde. Il ignorait combien de temps il pourrait encore se retenir.
— Je n'ai rien vu, la première fois, eut la décence de rappeler Semi. Ne me mêle pas à ça.
— Parce que je m'en suis bien sorti. Les mages d'influences pullulent, ici.
— Les mages d'influence commencent à me sortir par les yeux, marmonna Akaashi. Des gamins égocentriques et inconscients.
Plein d'audace, Oikawa lui adressa un sourire mutin.
— Laisse donc ce pauvre Shigeru en dehors de tout ça.
— Je ne sais plus quoi faire de toi.
— Alors, laisse couler.
— Tu en mourrais.
— Tragique. Et faux. Allez, Keiji, tu prends ça trop au sérieux. Je me suis bien tenu, cette fois, non ? J'ai même eu droit à une sortie anticipée.
Akaashi ne pouvait pas le nier. Il avait résisté à l'isolement avec une volonté féroce, et ses dernières visites l'avaient vu étonnamment paisible.
Malgré tout, Oikawa n'avait pas évoqué Iwaizumi une seule fois depuis son retour. Il était impossible qu'il l'ait oublié. Il s'était bien conduit, après tout. Il était également rare qu'il s'aventure parmi les autres élèves si tôt après sa sortie ; à cette heure, il aurait dû se trouver dans leur chambre, perdu dans ses idées noires, ou sans idées du tout.
— Junta avait l'air de s'en sortir, l'encouragea Yahaba.
Akaashi pinça les lèvres. Junta était un lâche qui préférait fuir les problèmes plutôt que les prendre à bras le corps. Il laissait son partenaire agir à sa guise sans aucune considération pour les autres magiciens. Si Akaashi avait été à sa place, Hatake n'aurait plus jamais osé regarder dans leur direction.
— C'est quoi son problème, d'ailleurs ? demanda Oikawa.
Akaashi sourcilla. À en juger par la mine perplexe de Yahaba et Shirabu, il n'était pas le seul à ne pas comprendre la question.
— Son problème ?
— Il te regardait bizarrement.
Semi eut un sourire satisfait. Akaashi espéra qu'il se taise.
— Tu as dû rêver.
— Pas du tout. Je te jure, il arrêtait pas.
— Et c'est un crime ?
— Je ne sais pas. Ça devrait ?
Akaashi soupira.
— Je pense que tu m'as suffisamment parlé pour aujourd'hui, Oikawa-san.
— J'ai déjà essayé de le cuisiner, intervint Semi. T'arriveras à rien.
Oikawa fit la moue. Sans prévenir, il lui enfonça un doigt dans la joue.
— Allez, Kei-chan.
Akaashi le chassa d'un geste. Il avait besoin de prendre l'air.
— J'y vais. Ne me suis pas. À plus tard.
— Vous l'avez vu, non ? insista Oikawa en prenant les autres à témoin. Il le dévorait des yeux.
Akaashi s'éloigna du groupe. Dans son dos, Oikawa poussa une exclamation de douleur.
— Gamin, disait Semi, tu pouvais pas le laisser tranquille ?
— J'en peux rien, se défendait Oikawa, c'est irrésistible.
Quelqu'un rit. Akaashi sortit.
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La paix fut de courte durée. L'après-midi même, Oikawa vint s'installer à ses côtés alors que les adeptes se répartissaient en petits groupes mélangeant les spécialités. C'était pour eux une façon de se préparer aux épreuves précédant la fête du don. Akaashi n'avait qu'une notion abstraite des fils qui tissaient la magie d'influence ; la voir employée par autrui lui inspirait pourtant un intérêt proche de la fascination. La désinvolture avec laquelle ils manipulaient la vie avait quelque chose de morbide, repoussant, même — mais la nature, peu soucieuse de ses propres lois, se transformait docilement à leur contact, souvent à l'excès. Elle offrait à ces enfants maladroits le pouvoir de vie et de mort. Il était terrifiant de voir à quelle fréquence elle basculait vers la seconde option. Et les magiciens ne s'en émouvaient guère.
S'il le voulait, Oikawa pouvait le tuer en un instant. Simplement. Sans douleur.
Quelque chose dans les méandres de son esprit trouvait l'idée étrangement réconfortante.
— Ça fait un moment que je ne t'ai plus vu en exercice, dit Oikawa en posant le menton sur le dos de sa main.
— Qu'est-ce que tu veux ? soupira Akaashi.
— Fais-moi rêver.
— Et qu'est-ce que j'y gagne ?
— Ma présence n'est pas suffisante ? Tu sais que je ne peux rien faire. Allez, Kei-chan, remonte-moi le moral.
Il lui faudrait quelques jours pour recouvrer l'usage de sa magie. Sa réapparition gagnait en rapidité, au fil des isolements, ce qui n'était pas pour lui déplaire. Le nectar, toutefois, poursuivait son travail. Oikawa s'était peut-être fait à son inévitable contrecoup, mais il continuerait à en subir les effets pendant de longues semaines.
Une épreuve habituelle, mais une épreuve quand même.
— Je dois travailler ma précision, dit Akaashi.
— Splendide.
— Arrête. Je n'ai rien d'autre à te proposer.
Oikawa lui adressa un sourire enjôleur.
— Je prendrai ce que tu me donnes, dit-il.
Une étrange chaleur se répandit dans sa nuque. Il y passa la main.
— Très bien.
Il se leva et partit chercher une roche de la taille de son poing. Sa forme n'avait rien de naturel, signe de ses nombreuses déformations, et Akaashi imaginait son format original bien plus conséquent. Manipuler un objet entraînait de la déperdition de matière, sous forme de déchets ou de poussière. C'était inévitable. Mais cela n'avait aucune importance pour lui ; il n'avait pas besoin de plus.
À l'aide d'une balance à plateaux, il pesa la pierre, puis inscrivit son poids à la craie sur une ardoise. De la main, il la soupesa longuement. L'exercice consistait à la transformer en morceaux les plus identiques possibles. Une tâche simple, en apparence. Mathématique. Tout ce que la magie n'était pas.
Il fit glisser son index sur la surface. Douce, presque soyeuse. Une roche tendre, qui réagissait bien à la manipulation. Il s'en servait régulièrement. S'il voulait la diviser équitablement, il devrait d'abord lui donner une forme basique, qu'il pourrait ensuite mesurer et découper sans perte. Deux étapes, deux manipulations. Il ferma les yeux. Passa les mains sur la pierre. Chaque détail s'imprimait dans son esprit ; quand il la reposa, son image persistait derrière ses paupières, presque réelle.
Ses doigts se contractèrent. Un fourmillement familier courut sous sa peau. Une voix dans son oreille. Concentre-toi. Concentre-toi. Deux étapes, deux manipulations. Visualise ton objectif. Sens son poids dans ta main. Ses angles. Tendre, comme de l'argile. Solide.
Fais-moi rêver.
La chaleur dans ses paumes devenait douloureuse. Il sentait la magie à l'œuvre, la matière se déformer et se rompre par endroit alors qu'il calculait mentalement mesures, pertes et assemblages sans en prononcer un seul mot. L'énergie que l'exercice puisait en lui était monstrueuse. Disjointe et reformée sans cesse, la pierre s'était fragilisée. S'il s'arrêtait pour une deuxième manipulation, il signait un échec annoncé. Il ne pouvait pas commettre une telle erreur. L'an obscur touchait à sa fin : les excuses ne seraient bientôt plus permises.
Concentre-toi.
Il redoubla d'attention.
Le silence prolongé d'Oikawa le frappa soudain. Ses mains refroidirent. Il releva les yeux vers lui.
De l'autre côté de la table, Oikawa le regardait avec tant d'intensité qu'il en resta pantois.
Quelque chose dans l'air avait changé. Quelque chose autour de lui. Il voyait trop net, entendait trop bien. Sa déglutition difficile lui parut exagérée. Il n'était que trop conscient de la transpiration qui perlait dans son dos, de ses doigts douloureusement crispés et pourtant tremblants, de sa respiration quasi inexistante. Tout était trop réel. Il cilla, comme au ralenti.
Sur le plan de travail, des dizaines d'octaèdres attendaient son retour. En avait-il trop fait ?
Oikawa en prit un entre son pouce et son index et l'examina.
— Il a l'air...
Parfait.
Akaashi essuya la sueur de son visage dans sa manche.
Il attrapa cinq objets de pierre et les plaça face à cinq autres sur les plateaux de la balance. Celle-ci parut hésiter un instant, puis s'équilibra.
— Plus, dit-il à Oikawa.
Il en rajouta de chaque côté. Elle se stabilisa à nouveau.
— Plus.
Oikawa eut un sourire. Il compta le nombre de sculptures restantes et les répartit équitablement entre les deux plateaux. Après une éternité, ces derniers s'alignèrent.
— J'y crois pas, dit Oikawa. T'es vraiment...
Akaashi se baissa pour mieux observer l'instrument. Il plissa les yeux. Secoua la tête.
— Non, dit-il.
— Quoi ?
— Celui de gauche est plus lourd.
Oikawa l'imita.
— Vraiment ? fit-il.
— J'ai dû faire une erreur.
— Kei-chan.
— Trente-sept objets. L'un d'eux doit être... À moins que...
Il reprit sa craie et écrivit vivement sur la tablette. Il pouvait sentir le regard d'Oikawa sur lui, impatient.
— Kei-chan...
Akaashi lui fit signe de se taire.
— Tu as oublié ça, insista Oikawa.
Il tendit la main, révélant une paillette de pierre en son centre. Akaashi la retira délicatement et la posa sur le plateau le plus léger qui descendit jusqu'à atteindre un équilibre parfait.
Un soupir soulagé s'échappa de sa bouche. Un déchet, songea-t-il. Il l'avait oublié. Un début de sourire étira ses lèvres.
— T'es incroyable, souffla doucement Oikawa, comme pour éviter de troubler sa concentration.
Il ravala douloureusement sa salive. Soudain nerveux, il se détourna pour prendre sa respiration. Ce n'était rien de plus qu'un exercice. Rien de notable ou d'impressionnant.
Rien de spécial, et pourtant...
— Ils sont exactement pareils, s'émerveilla-t-il en soupesant les octaèdres dans sa main. Tu devrais montrer ça à Omizu-sensei, il en pleurerait.
— C'est de la stéatite, marmonna Akaashi. C'est plus manipulable que...
D'un geste, Oikawa l'enjoignit au silence.
— Avoue que tu essayais de m'impressionner, le taquina-t-il.
— Qu'est-ce que ça m'apporterait ?
— Ma dévotion, répondit Oikawa avec un sourire penché.
Comme paralysé, Akaashi fut incapable de le regarder en face. Avait-il voulu l'impressionner ? Pourquoi ? Oikawa n'était personne.
Un éclair de culpabilité le frappa à cette pensée. Il ne savait plus ce qu'il faisait. Pour lui, Oikawa était ce qui se rapprochait le plus d'un ami. C'était son binôme. Ils avaient maintes fois démontré leur valeur — ils se connaissaient bien, se respectaient, se soutenaient, mais jamais Akaashi ne s'était senti le besoin lui prouver quoi que ce fût.
Des fourmis couraient sous sa peau nue.
— Allez, t'en fais trop. Donne.
Le laisser faire était une erreur. Il n'avait pas d'autre choix.
Il offrit ses mains à Oikawa, lequel prit soin de patiemment masser chacun de ses doigts. Ce n'était pas la première fois que cela arrivait, et ce ne serait pas la dernière, mais le contact lui sembla décalé, cette fois, trop concret, à en devenir douloureux. La peau d'Oikawa le brûlait au fer blanc. Il s'en libéra brusquement.
Oikawa cacha ses mains sous la table.
— Pardon, dit-il pour une raison qui échappait à Akaashi. Je t'ai fait mal ?
Non. Oui. Il fit craquer ses jointures, une par une, incapable d'interpréter sa réaction. Que lui avait-il fait, au juste ?
Oikawa, dans l'expectative, le regardait d'un drôle d'air. Non, il ne lui avait rien fait — rien de différent de l'ordinaire. Il avait toujours été comme ça. Attentif aux autres. Appliqué. Prévenant, même. Il aidait Yahaba à reprendre confiance en sa magie. Il accompagnait Semi dans ses malaises et ses migraines. Shirabu le tenait en haute estime, malgré ses airs de ne pas y toucher. Il savait parfaitement comment soigner les doigts d'Akaashi, raides d'avoir trop rêvé ; il l'avait étudié la première fois que celui-ci s'en était plaint, en avait perfectionné la technique, y avait intégré quelques traits d'influence, le temps passant. Oikawa n'avait pas commis d'erreur.
Il se sentait à fleur de peau. C'était aussi nouveau que c'était désagréable. Un creux s'était ouvert dans son estomac, révélant un réseau de grottes souterraines dans lesquelles il percevait l'eau monter.
Avait-il mal interprété l'altercation du matin ? Hatake avait-il réellement atteint sa limite, ou étaient-ce les siennes qui commençaient à se fragiliser ? Ses remparts, aussi impressionnants fussent-ils, ne pouvaient que s'éroder sous la puissance du courant.
— Kei-chan ?
Akaashi ne pouvait rien laisser transparaître.
Il ne pouvait pas.
— Tu te souviens de ce que j'ai dit, pas vrai ? À propos d'Iwaizumi.
Le sourire d'Oikawa disparut une fraction de seconde. Quand il revint, il ne touchait pas ses yeux.
— Oui, dit-il simplement.
— Il est toujours là, tu sais.
— Je sais.
Quelque chose de terrible nageait là, dans les eaux sombres. Quelque chose de monstrueux. D'affamé. Avide d'il ne savait quoi.
— Je pensais que tu voudrais le voir.
À nouveau, le sourire d'Oikawa s'effaça.
— Oui, dit-il. Bien sûr.
Akaashi attendit la suite. Oikawa s'étira.
— Alors ? Comment tu t'y es pris ?
Akaashi fronça les sourcils, décontenancé.
— Pris pour quoi ?
— Parvenir à un tel niveau de précision, poursuivit-il en désignant les objets de pierre. Il y a une technique ?
— Oikawa-san.
— Quoi ? Je peux toujours visualiser, tu sais. Ça n'a rien à voir avec la magie. Si Oomi-sensei pense que je me la coule douce, il m'obligera à étudier toute une rangée de la bibliothèque. Encore.
Akaashi comprit que le sujet était clos.
Il passa le pouce sur sa paume. La chaleur d'Oikawa y persistait encore.
Une pierre précieuse, tranchante comme un rasoir.
Il la conserverait aussi.
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— Tu pourrais y aller ce soir, tant que le ciel est calme. Je te déconseille d'attendre la neige.
Encore une fois, Oikawa l'ignora. Il sifflotait entre ses dents, un épais grimoire devant les yeux, et son ombre dansait au rythme des bougies qu'il venait d'allumer.
— Tu savais que c'étaient des mages de manipulation qui avaient créé les premiers modèles de corps humains ? Ils passaient des heures à observer de vrais cadavres, palpaient les organes extraits sous tous les angles pour ne pas en perdre le moindre détail. Imagine le nombre de corps qui sont passés par là, démembrés et vidés pour le bien de la médecine. Ça devait les rendre malades. Ils ont même découpé des enfants.
Akaashi soupira.
— Ça se fait toujours, tu sais.
— Pas pour reproduire des poumons avec un morceau de bois.
— Si ceux d'aujourd'hui n'étaient que des copies des anciens, ils ne seraient plus aussi précis. Il suffit d'un mage de manipulation distrait pour que les erreurs s'accumulent.
En pleine réflexion, Oikawa regardait le plafond.
— Qui est-ce qu'ils choisissent, à ton avis ?
— Je ne sais pas. Je ne suis pas copiste.
Il ne l'était pas, mais il savait.
Des malades. Des criminels. Des laissés pour compte dont personne ne réclamerait le corps.
Des exilés, terrés comme des rats dans les villages sans nom. Un mage n'y manquerait pas de cadavres. On ne le lui reprocherait pas. Personne ne le remarquerait.
— Copiste, répéta Oikawa, songeur. Quel ennui.
— C'est recherché, dit Akaashi. Et ça gagne bien.
Selon les capacités du magicien, la complexité de l'artefact à reproduire et la matière à travailler, les copistes pouvaient varier du vendeur à la sauvette au spécialiste renommé. Akaashi avait entendu quelques grands noms, à Hishō, des mages qui vivaient auprès d'artistes en vogue ou qui profitaient à l'année des plaisirs de la cour impériale. Une bonne copie manipulée pouvait se vendre presque aussi cher que l'original — et depuis la création de la commission des arts, l'artiste percevait également sa part du gain, ce qui avait eu tôt fait de diffuser le phénomène aux quatre coins du pays.
À en juger par son expression dubitative, Oikawa n'était guère convaincu. Il retourna à son livre.
— Tu ne m'as pas répondu, rappela Akaashi. Pour Iwaizumi-san.
— Je n'avais rien à répondre. Ce n'est pas le bon moment.
— Je pensais que tu sauterais sur l'occasion.
Oikawa lui fit face.
— Regarde-moi, dit-il.
Akaashi ne faisait que ça.
— Je te vois. Et ?
— Regarde mieux.
— Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Je ne vois rien de spécial.
Oikawa pointa le doigt vers son propre visage.
— Je ne peux pas le rencontrer dans cet état.
— Ça ne change pas de l'ordinaire.
Oikawa lui tourna le dos, piqué au vif.
— Si c'est ce que tu penses. Mais c'est Hajime, d'accord ? Il faut au moins que je sois présentable.
Akaashi en fut abasourdi.
— Tu crois vraiment qu'il fera attention à ça ?
— Évidemment pas.
— Pourquoi, alors ?
— Tu ne comprendrais pas. J'ai juste envie d'être sous mon meilleur jour.
— Tu es très bien comme ça.
— Ah, arrête. Ça te suffit peut-être, mais pas moi.
Akaashi ne dit rien. Oikawa avait raison sur un point : il ne comprenait pas. Oikawa ne s'était jamais soucié de son apparence — jamais à ce point, jamais avec eux.
Avec lui.
Il avait un drôle de goût sur la langue. Amer.
— La dernière fois, dit-il pour l'oublier, lorsque tu t'es battu avec Hatake...
— Je ne me suis pas battu, corrigea Oikawa.
Toute trace de sa bonne humeur s'était évaporée.
— Peu importe. Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
— Les conneries habituelles.
— Ça ne prend pas, insista Akaashi.
Oikawa le regarda, les bras croisés, le menton relevé avec orgueil.
— J'avais mal dormi. Tu sais comment ça marche.
Il le savait, et c'était la raison pour laquelle il pouvait affirmer qu'Oikawa ne lui disait pas tout.
— Et ?
— J'ai merdé, c'est tout.
— Tu ne t'es pas battu ?
— Non. Se battre, ça se fait à deux. Ce bâtard ne s'est même pas défendu. Il savait que ça arriverait. Il l'attendait, voilà. Et avant que tu dises quoi que ce soit — je sais que c'était la mauvaise décision. Ça l'aurait été, si c'en avait été une. Mais c'est parti tout seul.
— Parce qu'il t'a insulté ?
Il se demandait bien quel genre d'insulte pouvait encore le rendre si réactif.
— C'est bon, Kei-chan. C'est réglé.
— Si tu m'en parles, je pourrai peut-être...
Oikawa lui posa une main sur l'épaule. Akaashi vit trouble. Les poils se dressèrent sur sa nuque.
Quelque chose ne va pas chez moi.
— Je sais. Je ferai attention.
— Lâche-moi.
Oikawa s'exécuta.
— Promets-moi que ça n'arrivera plus, demanda Akaashi.
Il ne récolta qu'un sourire peiné.
— Ça dépendra de lui. J'ai dit que c'était une mauvaise idée, pas que je le regrettais. Il le méritait, crois-moi. Mais je sais à quoi m'attendre, désormais. Ça ne prendra pas deux fois.
C'était ce qu'il disait toujours. Quoi qu'Oikawa en pense, Akaashi ne pouvait pas lui faire confiance. Pas quand il s'agissait de ses frictions avec Hatake.
Trois coups heurtèrent la porte de la chambre. Soulagé, Oikawa se leva pour l'entrebâiller.
Il la referma aussitôt.
— Qui c'est ? demanda Akaashi pendant qu'Oikawa ignorait le bruit.
— Un spectre.
Il l'ouvrit.
— Le message n'était pas clair ? On est très occupés, là.
— Rassure-toi, je rêve de partir, répondit Miya, mais un de vos copains perturbés veut lui parler.
Il regardait Akaashi.
— Où est-il ? l'interrogea ce dernier, tandis qu'Oikawa répondait :
— Qu'est-ce qu'on en a à faire ?
Miya fit mine de ne pas l'avoir entendu.
— Beaucoup trop près de ma chambre, si tu veux mon avis. Considère-toi chanceux qu'il ne sache pas où tu te caches. Il est à deux doigts d'avoir des novices sur le dos.
Il les quitta sans un adieu.
— De qui il parle ? fit Oikawa, décontenancé.
— Je vais voir.
— Je viens...
Akaashi l'arrêta.
— J'y vais seul. Tu n'as qu'à te rendre présentable, en attendant.
Il ne savait pas pourquoi il avait dit ça. Oikawa lui jeta un regard indéfinissable, une émotion inconnue qui pourtant le frappa en plein dans la poitrine, déplaisante. Il n'en montra rien. Il résoudrait cela en temps et en heure.
Pour l'instant, il devait s'occuper de Junta.
Contrairement à ce qu'avait affirmé Miya, Junta ne se trouvait pas dans l'aile résidentielle. Il n'avait aucune envie de poursuivre son enquête, mais la menace que représentait Hatake ne pouvait plus être prise à la légère. S'il voulait la contrôler ou, mieux, la supprimer tout à fait, Junta était son unique atout. Que Miya vienne l'informer de sa présence était suffisamment intrigant pour qu'il s'y penche avec sérieux.
Par chance, il n'eut pas à chercher longtemps. Junta l'attendait un peu plus loin, près de l'accès aux jardins, et se mordillait les ongles jusqu'au sang.
— Tu dois lui dire d'arrêter, asséna-t-il dès qu'Akaashi fut à portée. Shintarō est hors de lui, je ne peux plus le raisonner. Il ne peut pas retourner en isolement, Keiji. Ça le détruirait, et je ne sais pas ce qu'il serait capable de faire après ça.
— L'isolement n'a encore « détruit » personne, nota Akaashi.
Sa froideur ne dut pas échapper à Junta.
— Je voulais juste dire que ça ne fonctionnait pas très bien sur lui, et...
Sa voix mourut. Akaashi évitait de le regarder, mais il n'était pas difficile de deviner qu'il était sur le point de pleurer.
— Oikawa-san est sa propre personne, souligna Akaashi. Il a ses propres problèmes à gérer. Je ne peux pas lui demander de ne pas réagir aux bassesses d'Hatake. De mémoire, il n'a jamais fait qu'y répondre.
— Je sais, mais...
— Mais quoi ? Tant qu'il continuera à le provoquer, Oikawa-san y réagira. C'est aussi simple que ça.
Junta grinça des dents.
— Comment tu peux rester aussi calme ?
Akaashi sourcilla.
— Tu serais mal avisé de te cantonner aux apparences.
— Mais tu...
Une main levée suffit à l'interrompre. Le garçon manquait de personnalité. Il n'avait jamais été très assertif, mais sa soumission, en ce moment, atteignait des sommets. Akaashi apprécia le silence. Le pouvoir, juste un instant. Il en avait la nausée. Pour quelle raison ? La morale ?
Tu ne vaux pas un quart de ce qu'il est, murmura en lui une voix insidieuse, grinçante, une voix qu'il aurait préféré oublier. Tu t'introduis chez eux et te remplis la panse sans réfléchir, mais ne te crois pas à leur hauteur, mon garçon, oh non. Et ils le sauront, eux aussi. Eux tous. Que feras-tu, le jour venu ?
Il chassa ses pensées et desserra les dents.
— Tu as raison, lâcha-t-il enfin, sans doute pour le faire taire. Ils ont dépassé les bornes, et quelqu'un doit mettre un terme à tout ça. Laisse-moi y réfléchir. Je dois me faire mon propre avis.
— Quelqu'un...
— Et respire avant d'y retourner, d'accord ? Je préfère que tu restes parmi nous. Je ne sais pas ce que je ferais sans ton aide.
Junta se tut, l'air perdu, puis acquiesça. Il n'avait pas pleuré, cette fois.
Il fit volte-face pour partir, mais Akaashi le retint.
— Attends, dit-il. Hatake a dit quelque chose à Oikawa-san avant qu'il soit envoyé en isolement, mais il refuse de m'en parler.
Silence.
— Alors ? insista Akaashi. Qu'est-ce qu'il a dit ?
— J'étais pas là, marmonna Junta.
Il s'était presque recroquevillé sur lui-même, les épaules basses, le regard vers le sol.
— Mais tu le sais. Et je ne pourrai pas l'aider sans le savoir aussi.
— Ce n'est pas si important, essaya Junta.
— Il lui a cassé le nez. Oikawa-san ne réagit pas comme ça quand on l'insulte. Il s'est produit quelque chose d'autre.
Oikawa était émotif, mais pas violent. L'incident avait pris Akaashi de court, ce qui, le temps passant, n'arrivait quasiment plus.
— C'était pas lui, répondit Junta à contrecœur.
— Comment ça, « pas lui ? »
— Shintarō ne l'a pas insulté.
— Ce n'est pas ce qu'on raconte.
— Je veux dire, corrigea Junta, visiblement embarrassé, qu'il n'a pas parlé d'Oikawa.
— De qui, alors ?
Qu'Oikawa sorte de ses gonds pour quelqu'un d'autre que lui-même était une idée presque risible. Il savait parfaitement qu'il risquait l'isolement. Souffrir pour soi-même était suffisamment horrible ; à quoi bon subir un tel traitement pour autrui ?
Junta conservait un silence assourdissant. Il le regardait comme s'il était fou.
— Parle, ordonna Akaashi.
— Il a juste dit... il a entendu des rum-
Fais-le taire. Cet imbécile !
— C'est ridicule, commenta Akaashi.
— Je sais, c'est ce que j'ai...
— Retourne dans ta chambre, Junta. J'ai besoin de réfléchir. On en reparlera plus tard.
Il n'en avait aucunement l'intention, mais Junta laissa échapper un soupir de soulagement. Avec lui disparut quelque chose dans l'air, comme un départ de feu étouffé en urgence. Il se sentait étrangement faible. Le cœur qui battait trop fort, rien qu'un peu.
Il sortit dans les jardins. Dans la nuit, Bokuto n'était nulle part en vue.
Akaashi était seul.
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Oikawa passa une main sur ses cheveux, puis raplatit férocement une mèche rebelle. Enfin, fatigué de lutter, il dévia son attention vers ses vêtements, une tenue d'hiver sobre et incolore, libre de son statut d'adepte, libre du sanctuaire lui-même.
Il en lissait les plis avec nervosité.
— Keiji ? appela-t-il d'un ton incertain.
Akaashi n'avait pas besoin d'être appelé ; il le regardait faire depuis le début du manège. Oikawa l'avait remarqué, bien entendu. Le regard d'Akaashi lui servait de miroir, le premier endroit où il s'assurait avoir encore une image, quelle qu'elle soit.
Pendant ses convalescences, le seul endroit où il se sentait réel.
Akaashi ne détournait jamais les yeux. Il aimait ça, chez lui.
— Alors ? demanda-t-il. De quoi j'ai l'air ?
— De toi, répondit Akaashi d'un ton égal.
— Vivant, au moins ? plaisanta Oikawa.
Akaashi ne sourit pas.
— Tu es très bien.
Il ne savait pas s'il s'agissait d'une constatation ou d'un pieux mensonge, mais l'idée qu'Akaashi le prenne en pitié n'ayant rien d'agréable, il opta pour la première solution. Il émit un profond soupir. Cela ne l'apaisa pas.
— Il sera là, hein ?
— Je te l'ai dit. Je l'ai prévenu. Il t'a déjà fait faux bond ?
— Non. J'en sais rien.
— Tu perds ton temps.
C'était subtil, mais Oikawa repéra immédiatement le léger agacement dans sa voix.
— Qu'est-ce que j'ai dit ? demanda-t-il.
Akaashi sourcilla, mais il n'ajouta rien. Il attrapa le livre qu'il avait abandonné quelques minutes plus tôt et se replongea dans sa lecture, impassible.
Qu'est-ce que j'ai fait ?
— Bon... j'y vais, alors.
— Mh.
— Si je ne suis pas revenu d'ici trois heures, considère que je me suis fait dévorer par les loups.
— Mh-mh.
Oikawa quitta la chambre.
Il quitta le couloir, la résidence, les grands jardins, le sanctuaire.
Dans les bois, il trouva un silence habité, doucement déposé sur une fine couche de neige, une présence si opposée au rien de —
Mais il ne pouvait pas y penser. S'il commençait, il ne s'arrêterait plus. Cette nuit était différente. Ce soir, il était fort — il l'était, plus que jamais — Iwaizumi le saurait, lui. Et Akaashi...
Qu'est-ce que j'ai dit ? J'ai tenu ma langue, aujourd'hui. J'ai fait attention.
La neige craquait sous ses pas. Un vent glacial s'insinuait sous ses vêtements. Il souffla sur ses mains pour les réchauffer. Pourquoi était-il sorti, déjà ?
Le monde autour de lui, si vaste. Les montagnes, si hautes. Les arbres, si différents de...
— Ça suffit, s'intima-t-il d'un ton autoritaire.
Il chantonna un air qu'il connaissait bien, pour s'occuper l'esprit, et peu à peu les murs disparurent, remplacés par le sol gelé, les feuilles mortes, les buissons nus.
— Froid, dit-il, froid, froid...
La porte de la cabane était solidement fermée. Quelque chose lui compressa la poitrine si fort qu'il oublia de respirer. Personne ne l'attendait ici. Personne ne l'attendait plus nulle part.
Il n'est pas là.
Il n'est pas —
La porte s'ouvrit sur le visage d'Iwaizumi.
— Pousse plus fort, idiot, dit Iwaizumi.
Il vit trouble. Les débris de ce qu'il restait de lui s'assemblèrent. La chaleur. La lumière. Ses paupières papillonnèrent.
— Iwa-chan, articula-t-il, plus surpris qu'ému.
Oh. Oh, non.
Erreur fatale.
Il était encore trop tôt. Il le savait, pourtant ; malgré tout ce que pouvaient dire Washijo et les autres novices, il tirait les leçons de ses séjours dans la boîte à rêves. Malgré tout, une fois de plus, il péchait par impatience.
Il ne s'agissait pas seulement d'en sortir, mais de s'en libérer. Et Oikawa n'était pas libre — derrière ses paupières, les silhouettes distendues de ses hallucinations glissaient toujours le long des murs ; la pulpe de ses doigts, criblée d'échardes, de saleté et de sang, rejouait sans cesse la douleur d'une lutte vaine contre son propre esprit ; ses yeux repéraient chaque issue, les fenêtres, les sentiers tortueux entre les bosquets, son corps prêt à fuir les dangers qui le poussaient peu à peu vers la vallée
la forêt
la colline
la rivière
et sa bouche — sa gorge — ses poumons —
Mais dans son cœur, ni peur, ni tristesse, ni colère. Une absence monstrueuse, silencieuse et sans vie. Il avait tout usé. Tout rendu aux étoiles.
Qu'avait-il espéré, en descendant ici ?
Qu'attendait-il d'Iwaizumi ?
Personne ne pouvait le sauver de lui-même.
— Tu vas rester là ? s'enquit ce dernier.
Il entra dans le cabanon, la porte claqua derrière lui.
Va-t'en, Tooru. Tu vas tout gâcher, Tooru. Il est encore temps de faire demi-tour.
Iwaizumi s'éclaircit discrètement la gorge, les bras croisés. Oikawa pouvait à peine lever les yeux. Que verrait-il, s'il croisait son regard ? Qui ?
Depuis combien de temps ne s'étaient-ils plus adressé la parole ?
Que ferait Iwaizumi, s'il découvrait à quel point il avait changé ?
— Hé, ça va ?
Iwaizumi tendit la main vers lui, mais Oikawa l'évita d'un mouvement souple.
— Ça va, répondit-il.
Et il sourit.
Iwaizumi ne le lâcha pas des yeux alors qu'il s'asseyait auprès du feu.
— Compliqué, commenta Iwaizumi à mi-voix. Je vois.
Tu l'inquiètes. Il va poser des questions, et tu vas devoir lui mentir. Mais il comprendra. Tu vas tout foutre en l'air, comme la dernière fois.
— Je suis un peu malade, s'excusa-t-il.
— Avec tous ces mages d'influence dans les parages, c'est plutôt embêtant.
Oikawa tendit les paumes vers les flammes.
— J'ai juste besoin de repos. Mais ça va, c'est rien.
Iwaizumi ne répondit rien. Il prit quelque chose sur la table, au milieu de figurines de bois soigneusement alignées, des animaux du coin, des gens, aussi.
— Réflexe, dit Iwaizumi.
Oikawa attrapa le petit sac de toile cirée qu'il lui avait lancé. Il était rempli à ras bord de friandises de toutes sortes, probablement issues du village d'en bas.
L'isolement refluait doucement.
— J'ai entendu que vous cuisiniez pour vous-mêmes, là-haut. Connaissant tes talents en la matière, j'ai eu un peu pitié.
— Parce que tu t'en sors mieux, je suppose ? le taquina Oikawa.
Iwaizumi sourit. C'était le même sourire que celui qu'il avait quitté. L'absence refluait, elle aussi.
— Et comment. T'imagines même pas.
Il s'assit sur un tabouret d'une qualité bien supérieure au mobilier usé autour de lui. À mieux y regarder, l'endroit était vétuste, mais étonnamment bien entretenu. Quelques menues réparations avaient été réalisées çà et là. Combien de fois Iwaizumi était-il venu ici ?
Combien de temps depuis leurs adieux, à Hebison ?
Le silence lui donnait le tournis.
— Alors ? fit Iwaizumi d'un ton dégagé. C'est comment, là-haut ?
— C'est grand, répondit Oikawa.
— Sans blague.
— C'est plus grand que ce que tu ne le penses, précisa Oikawa.
— T'as appris à lire dans les pensées ?
Si seulement.
— Entre autres.
Iwaizumi eut un hochement de tête appréciatif.
— Et t'es quelle couleur, maintenant ?
Naturellement, il le savait déjà. Oikawa le lui avait appris dans une lettre, et Iwaizumi ne l'aurait pas oublié.
— Adepte, répondit-il quand même. Pour deux ans, au moins. Mais je m'en sors.
— « Je m'en sors », qu'il dit.
— C'est vrai, s'indigna Oikawa. Les novices sont bien plus exigeants qu'à Hebison, ici, tu sais ? Ça n'a rien à voir avec la maison. La compétition est rude, mais je fais quand même partie des bons. Même Oomi-sensei ne peut pas le nier.
— Qui c'est ?
— Un troisième novice, mage d'influence. C'est mon référent. Il enseignait à Nohebi, avant, alors Miya et lui... enfin...
— Miya ? C'est un autre mage d'influence ?
Oikawa haussa les épaules.
— Il est encore apprenti, mais oui. Un vrai maniaque. Quelque chose ne tourne pas rond, chez lui.
— T'as l'air de le porter dans ton cœur, ironisa Iwaizumi. Et les autres ?
— Ils ne sont pas très nombreux. Shirabu vient de la capitale, comme Semi...
— Le spécialiste des visions ?
Oikawa confirma.
— Rien à voir avec ce qu'on a chez nous. Il voit des trucs auxquels on ne penserait même pas. Des naissances, des morts, des catastrophes — et des conneries. Si une branche craque, il l'a vue. Les novices l'écoutent aussi bien qu'ils écoutent leurs propres visions, et certains élèves le voient comme une sorte de prophète en devenir. Franchement, je ne l'envie pas. Ça a l'air épuisant.
— Il m'a vu arriver, lui apprit Iwaizumi.
— Ah bon ? Il ne m'a rien dit.
Semi n'aurait rien pu lui dire. Oikawa n'avait pas exactement été disponible, dernièrement.
— Tanaka avait pas mal de visions, elle aussi, se souvint Iwaizumi.
— Elle détestait ça. C'est différent, avec lui. C'est sa raison de vivre. Enfin, tout le monde est un peu comme ça, par ici.
— Obsédé par la magie ?
— Il faut ce qu'il faut.
Iwaizumi le regarda, l'air pensif.
— Tu fais attention, hein ?
Il était aux portes d'Hebison, un an plus tôt, et faisait ses adieux ; il promettait de bien se tenir, de réussir là où il avait toujours échoué, d'écrire souvent, de revenir vite.
Il avait envie de serrer Hajime dans ses bras, sentir sa présence, sa stabilité, sa chaleur et son affection ; il avait envie de rester.
— J'essaie, répondit-il.
Iwaizumi lui administra une petite claque amicale à l'arrière du crâne, un simple contact, et la solitude refluait doucement.
— T'as intérêt. Tu as eu des nouvelles de la maison ?
Oikawa secoua la tête en signe de dénégation. Il n'en savait pas plus que les quelques lettres qu'il avait ouvertes, celles qu'il avait osé lire, avant Semi et ses visions.
Iwaizumi troqua sa stature droite pour une position plus confortable. Il réfléchissait, les sourcils inconsciemment froncés, comme souvent.
L'expression lui était si familière. Le froid refluait doucement. Tous les moments qu'ils avaient partagés, tous les jeux, tous les apprentissages, toutes les peines.
— Je t'ai envoyé des lettres, dit Iwaizumi.
— Ils nous empêchaient de les lire.
— Pourquoi ?
Oikawa ignora la question.
— Mais je les ai lues, après la fête du Don.
— Je t'avais parlé de la pièce de théâtre ? Le conte des origines ?
Oikawa en avait un vague souvenir. Quelque chose à propos d'un mage d'illusion. Il en informa Iwaizumi, qui opina du chef.
— Leur troupe est repartie, mais pas tous leurs membres. Shimizu, la fille du Collège qui est passée maître — elle étudie auprès des novices. Yachi et Hinata aussi sont restés en ville. Yachi s'est installée dans l'auberge de ta mère, d'ailleurs. Et Hinata... Je t'ai déjà parlé de lui ?
Le nom ne lui disait rien.
— C'est quelque chose, lui aussi.
— Quelque chose ?
— Il jouait dans la pièce, tu vois. Le premier magicien, Shōyō — et c'est aussi son prénom. Pas commun, déjà, mais attends la suite. C'est moi qui les ai inscrits, à l'arrivée. Il parlait par gestes avec ses compagnons, et je jure ne jamais l'avoir entendu prononcer un mot, même après — il a beaucoup aidé pendant les préparations du festival, alors je l'ai pas mal côtoyé. Il avait l'air de parler, mais aucun son ne sortait de sa bouche...
— Ça s'appelle être muet, ça, Iwa-chan. Ce sont des choses qui arrivent.
Iwaizumi leva les yeux au ciel.
— Merci, je le savais déjà, rétorqua-t-il. C'est pas ça, l'important. En fait, il est muet, mais pas avec tout le monde.
— Donc, il ne t'aimait pas ? railla Oikawa.
— Rien à voir. Shimizu pouvait l'entendre, Sugawara aussi. Tous les magiciens, en fait. S'il était ici, tu pourrais l'entendre, mais pas moi.
— N'importe quoi.
— Et le plus bizarre, c'est qu'après le retour de Don, il était complètement sourd-muet. Juste une semaine, mais quand même. Les novices disent qu'ils n'ont jamais vu un truc pareil, surtout que le gosse n'est pas magicien. Quoi qu'il en soit, tu ne devineras jamais avec qui il passe ses journées.
— Ma mère ?
— Très drôle. Non, avec Kageyama.
Un poids dans sa poitrine s'envola brusquement, vertigineux.
Il n'avait pas remarqué sa présence. L'étau resserré sur son cœur, la question acide attaquant méticuleusement ses entrailles. L'isolement ne lui avait pas tout pris. Il cilla.
Le soulagement lui donnait la nausée.
Tobio ? Du soulagement ?
Il revoyait Semi, à moitié conscient, le regarder et dire : Un enfant d'Hebison est mort.
Ses mains tremblaient. Il les cacha sous ses cuisses.
— Tu devrais les voir, ils sont comme cul et chemise. J'ai jamais vu Kageyama faire autant de conneries. Il loupait déjà pas mal l'école de l'après-midi, mais je crois qu'il a battu un record. Même ses parents sont venus me poser des questions — comme si j'en savais plus qu'eux. Ce gamin, Hinata Shōyō, il a une magie d'un autre genre. Kageyama est méconnaissable, t'y croirais pas. Il...
— J'ai compris, l'interrompit Oikawa.
Iwaizumi haussa les sourcils, visiblement surpris.
— Tu voulais des nouvelles, dit-il. Je t'en donne. C'est quoi, le problème ?
Oikawa plissa du nez.
— Je n'ai rien demandé, corrigea-t-il.
Iwaizumi croisa les bras.
— D'accord. Donc ?
— Rien. J'ai compris, tu peux passer à la suite.
— C'était la suite. Kage...
— On est obligés de parler de lui ? Super, il se fait des amis. Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ?
— Sérieusement ?
Oikawa détourna les yeux.
— Oui, sérieusement.
Il y eut un silence lourd de sens. Oikawa crut qu'Iwaizumi s'obstinerait, mais il n'en fit rien. Le malaise persista un long moment, pourtant Oikawa fut incapable de dire un mot.
— Un enfant est mort, en ville, finit par déclarer Iwaizumi d'une voix sombre. Je suppose que tu le savais déjà.
Oikawa acquiesça. Il l'avait su trop tôt.
— Tu as respecté le deuil ?
Ça n'avait pas été difficile. Il ne parlait que rarement d'Hebison. Il n'y pensait pas. Il ne pensait qu'à un lieu, qu'à une personne, et il aurait fallu lui arracher son nom par la torture pour qu'il ait la faiblesse de le prononcer. Alors, il répondit :
— Je suppose.
— Tu supposes ?
— Je n'y ai pas vraiment réfléchi. Je n'ai rien dit, c'est tout.
— Tu ne sais pas qui c'est, comprit Iwaizumi.
— Personne n'a pris la peine de me prévenir. Semi a eu une vision, c'est tout.
Les autres étudiants originaires d'Hebison ne lui en auraient pas parlé. Ils n'avaient jamais pris la peine de lui adresser la parole, pour quoi que ce soit.
— Et tu ne t'es pas inquiété ?
Il en avait perdu des nuits de sommeil. Puisqu'il ne voulait pas y penser, ses rêves s'en étaient chargés pour lui.
Il voyait Iwaizumi, entouré d'arbres immenses, le visage enfoncé dans la boue. Une tombe sans défunt, pleine des trésors qu'ils avaient partagés autrefois. Paix et pardon.
— Ça ne pouvait pas être toi, révéla-t-il. Tu étais déjà parti.
— Et alors ?
La vision ne l'avait plus jamais frappée, depuis son départ. Iwaizumi était en sécurité.
— Si ça avait été Mattsun ou Makki, ma mère ne m'aurait jamais laissé dans l'ombre. Si ça avait été un ami...
Il s'interrompit. Ami ou pas, il n'en aurait rien su. Les lettres de sa mère gisaient quelque part dans sa chambre, encore scellées. Celle d'Anabara n'avait pas récolté un coup d'œil. Quant au courrier d'Iwaizumi...
— Et Kageyama ?
Oikawa sentit sourdre en lui une colère vive, inavouable.
— Quoi ? Je savais qu'il n'était pas mort.
Kageyama, flottant dans la rivière, le visage tourné vers le fond. Aucun des habitants d'Hebison ne le regardait. Leur déception l'atteignait par delà l'Éternel. Leur dégoût, leur haine. Il pataugeait dans la vase, la main tendue vers le corps d'un enfant, toujours un bébé, Tobio-chan, et il hurlait son prénom sans jamais l'entendre sortir de sa bouche.
— Je pensais que tu n'avais pas eu de nouvelles de lui.
Lorsqu'il retournait le noyé, il ne révélait qu'une marionnette déformée, deux trous béants de ténèbres à la place des yeux.
— Je n'en ai pas besoin, assura-t-il. Je l'aurais su.
Il répétait son nom au point de le dépouiller de son identité. Il avait pu lui échapper des lèvres, la nuit venue ; là-bas, dans sa cellule d'isolement ; alors, il l'aurait hanté jusqu'à la fin de ses jours. Jamais il n'aurait trouvé la paix.
— Pardon ?
— J'ai un ami spécialisé dans les visions, je te rappelle. Si ça avait été... si Tobio-chan était vraiment... (incapable de terminer sa phrase, il renifla.) Quoi qu'il en soit, Semi l'aurait vu. Kageyama lui serait apparu bien avant ça. Il ne se laisse pas ignorer.
Il ne pouvait pas être ignoré.
— Tu t'entends parler ? Ton Semi ne le connaît même pas. Comment il aurait pu le voir ?
Oikawa claqua la langue avec agacement.
— Ne le prends pas mal, Iwa-chan, mais tu n'y connais rien. Tout ça, c'est... c'est des trucs de magiciens, voilà.
— Et je suis trop bête pour que tu me l'expliques, j'imagine ?
Oikawa fronça les sourcils.
— Il n'y a rien à expliquer. Je te l'ai dit, tu ne comprendrais pas. Il n'y a pas de mots pour ça. Ce n'était pas lui — je sais que ce n'est pas lui.
Il était mort trop de fois déjà.
— Tooru, commença Iwaizumi, tu...
— Ça suffit. Je ne veux pas parler de ça.
— Est-ce qu'il y a au moins un sujet de conversation qui ne te mettra pas en rogne ?
Oikawa leva la tête vers lui. Il était difficile d'ignorer son regard frustré, blessé, même, mais ce n'était pas impossible. Il ne se sentait pas coupable. Juste un peu ennuyé.
L'isolement n'était pas toujours une mauvaise chose.
— Non, répondit-il d'un ton sec.
Iwaizumi se mit debout.
— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Oikawa, une pointe d'appréhension dans la voix.
Je détruis tout, voilà ce que je fais. Bien sûr qu'il s'en va. À sa place, je le ferais aussi.
Je ne reviendrais jamais, et ce serait mérité.
— Il est tard, lâcha Iwaizumi. Je rentre.
Oikawa ne protesta pas. Il pensa à sa main droite, à la tête du serpent, à Iwaizumi face contre terre. C'est ta faute. Tout ce que tu aimes ; tout ce qui t'a jamais aimé ; et toi, tu ne fais rien.
Rien, jamais rien.
— On restera quelques semaines, le temps de fournir ce qu'il faut au Sanctuaire. Au cas où tu changerais d'avis. Et t'as raison, c'est pas Kageyama. C'était un garçon du quartier sud que personne ne connaissait et qui a refusé le retour de don. On ne savait pas qu'il était magicien. Il n'a jamais pris la peine d'en parler à quelqu'un.
Il se dirigea vers la sortie.
— J'espère que tu as de bons amis avec toi, là-haut. Tu penseras à remercier cet Akaashi que tu n'as pas mentionné. Bonne nuit, Oikawa.
La porte se referma. Oikawa contempla les flammes, la tête entre les mains.
Beau travail. Beau travail, une fois de plus. Continue de tout foutre en l'air, allez. Et n'oublie pas de remettre la faute sur les autres.
Après tout, quand t'es comme ça, c'est difficile de pouvoir t'aimer.
Imagine penser que t'es digne de l'amour des autres ahahahahah
NEXT : Akaashi being himself, Semi being tired, certaines personnes se retrouvent avec un gay awakening dans les mains et ne savent pas quoi en faire, de la jalousie à tout va, Miya a plus de 3 lignes de dialogues (oui j'ai dû couper le chapitre en deux ok?)
See you my invisible, maybe non-existing readers ! Et surtout see you THALILITWEN bb
