J'ai mal. Cette idée, il avait pour ambition de la faire taire. A vrai dire, il essayait, faisait tout en œuvre pour ignorer les pics de douleur que lui envoyait son corps. D'ailleurs, la souffrance lui paraissait diffuse au point qu'il ne saurait la situer avec précision, délimiter une zone en particulier. Et pourtant, elle n'avait rien d'insupportable. Serait-ce préférable ? Peut-être bien, oui. Parce qu'ainsi, Stiles y verrait une excuse, une raison pour rentrer chez lui sans attendre. Encore que… Aurait-il réussi à conduire dans cet état ? Rien n'était moins sûr. Il avait eu bien du mal avec ces élancements-là, alors avec davantage… Autant dire qu'il ne serait peut-être pas allé très loin.
- Stiles ?
Lydia l'appelait encore et cette fois, elle réussit à attirer son attention.
- Ça va ?
Trois fois qu'elle lui posait la question et trois fois qu'elle se heurtait à un mur… Pour la simple et bonne raison que Stiles lui paraissait ailleurs – et il l'était. Il se perdait dans sa propre tête, à tout faire pour oublier qu'il avait ses règles.
Ses putains de règles.
Merde, ça continuait de sonner comme une mauvaise blague…
Stiles ne sut comment répondre. Il n'avait pas envie d'être honnête et en même temps, il serait très facile pour Lydia de déceler son mensonge… Ce qui la conduirait à insister. Or, son ami n'avait pas d'énergie à consacrer à ce genre de futilités.
- Pas trop, avoua-t-il d'un air particulièrement fatigué.
J'ai mal, continuait-il de gémir dans sa propre tête. Stiles soupira. Pour tenir des heures à travailler pour la meute, faire des nuits blanches à réaliser des recherches, il savait y faire.
Mais pour faire face à des douleurs menstruelles alors qu'il n'avait pas d'utérus, il ne fallait pas compter sur lui. Cet enfoiré de sorcier qui l'avait maudit était véritablement sans pitié. Ne pouvait-il pas lui donner un avant-goût de la chose, histoire qu'il se prépare mentalement, plutôt que de le mettre dans le bain sans préparation ? Ou bien rendre la chose supportable pour tout homme ne s'attendant pas à devoir expérimenter ce phénomène étrange que l'on appelait menstruations… Visiblement, ce petit farceur n'avait pas désiré lui faciliter la tâche.
- Qu'est-ce qui t'arrive ? S'enquit Lydia en posant sa main sur son épaule.
Elle glissa lentement jusqu'à atteindre son avant-bras. Stiles ne releva pas : avec le temps, son amie était devenue très tactile avec lui. Il n'y avait dans ces gestes rien d'étrange ou de douteux. Lydia Martin était juste à l'aise en sa compagnie et n'avait pas peur qu'il interprète sa façon d'agir comme une invitation à s'imaginer des choses. Ce stade-là, Stiles l'avait dépassé depuis suffisamment longtemps pour qu'elle cesse de s'en inquiéter.
Stiles la toisa un moment et déclara sans méchanceté aucune :
- Je sais pas si tu pourrais comprendre.
Le déroulé des règles, toutes les choses s'y apparentant, oui – la pauvre, elle en avait l'habitude. Mais la façon dont il le vivait en tant que jeune homme, victime d'un sort… C'était une autre histoire. Seul un gars dans la même situation que lui pourrait lui dire qu'il savait ce que ça faisait. La situation était si spécifique que Stiles était à peu près certain d'être le seul à se trouver dans ce cas actuellement.
Lydia fit la moue.
- Je peux tout comprendre.
De son côté, Stiles grimaça d'un air désolé. Il voulait lui en parler et en même temps…
- Si t'avais pas d'utérus de base, oui, mais…
Il fit un geste vague de la main et ne trouva pas comment terminer sa phrase. S'était-il d'ailleurs rendu compte de ce qu'il venait de dire ? Pas vraiment. Il était ailleurs et cette pensée était sortie plus ou moins comme elle lui était venue. Sauf qu'il prit conscience de ses mots échappés lorsqu'il vit son amie froncer les sourcils d'incompréhension.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Lui demanda-t-elle d'un ton qui ne cachait rien de sa perplexité.
- Il a ses règles.
Stiles tourna tout de suite la tête vers Jackson, qui arrivait de sa gauche et tout de suite, la haine qu'il ressentait à son égard se rappela à lui. Son regard changea – son odeur aussi.
- Ferme-la, décida-t-il de lui dire.
Mais avec sa face des plus pâles et ses traits on ne peut plus crispés par cette douleur passablement dérangeante, l'hyperactif n'était pas des plus crédibles. Outre ce fait, il n'avait pas particulièrement envie que Jackson fasse l'étalage de son problème actuel aussi simplement que cela. Il eut alors envie d'hurler son désespoir au ciel.
Pourquoi le seul membre de la meute à être au courant de sa condition actuelle n'était autre que cet empaffé de Whittemore ? Pourquoi avait-il été le seul à répondre à son appel lors de cette fameuse soirée d'Halloween ? Pourquoi avait-il été disponible ? Pourquoi lui, et pas quelqu'un d'autre ?!
Puis pourquoi Stiles avait-il l'impression que rien dans sa vie ne se passait jamais comme prévu ?
- Quoi, t'as honte ? Rétorqua Jackson d'un air innocent.
Sans doute le cherchait-il, comme d'habitude. Le faire sortir de ses gonds, il adorait ça – et d'ordinaire, c'était réciproque. Stiles adorait hérisser Jackson, l'emmerder jusqu'à ce que l'autre en vienne à le fuir. N'était-ce pas de bonne guerre ? Il s'agissait en tout cas de leur relation depuis des années et son stade n'avait que peu changé. Le fait d'appartenir à la même meute jouait, bien sûr… Simplement, ils restaient fidèles à eux-mêmes, s'amusaient à qui ferait céder l'autre.
Sauf que Stiles n'avait plus foncièrement envie de jouer.
Il avait foutrement mal et peinait à garder la face.
- Tu te poses vraiment la question ?! S'insurgea-t-il.
S'il n'était pas occupé à tenter de maîtriser les élans tranchants de cette souffrance si particulière, Stiles aurait sans doute jugé plus intelligent de ne pas lui répondre ceci. Sans doute l'aurait-il piqué sur un autre sujet, histoire de mieux détourner la conversation de ce qui agissait actuellement sur lui comme une infirmité. Il n'était vraiment pas préparé à vivre quelque chose de ce genre, alors dans un sens… Oui, on pouvait dire que ça l'handicapait. Pour le moment du moins et dans une certaine mesure.
Enfin, le mieux aurait peut-être été de ne pas répondre à Jackson tout court parce que Stiles confirmait sa déclaration à demi-mots… Et Lydia ne s'en retrouva que plus confuse.
- De quoi tu parles ? Demanda-t-elle à son ex petit-ami, les sourcils froncés.
Stiles comprit son erreur à ce moment-là et on le vit à sa mine soudain désespérée, laquelle perdit toute trace de colère. Oh non… Pourrait-on presque l'entendre dire.
- Il a ses règles, répéta Jackson en haussant les épaules. Et ce n'est pas une métaphore.
- Mais ferme ta gueule ! S'agaça à nouveau Stiles.
Disons qu'il comptait finir par en parler à Lydia, mais… De lui-même. Avec ses mots. Et pas tout de suite. Alors, il le fusilla du regard… Avant de se crisper brusquement. Il porta instinctivement la main à son bas-ventre et manqua de se plier en deux tant la douleur le submergeait avec violence. Elle agissait comme une vague soudaine, inattendue : un enfer qui ne serait pas long, mais qui déjà semblait tout emporter sur son passage. Bien sûr, la chose ne l'empêcha pas d'entendre la voix fort inquiète de Lydia l'appeler avec insistance. A vrai dire, il pourrait même lui répondre et lui dire que c'était normal, même s'il n'en penserait pas un traître mot puisque sa situation n'avait rien d'habituel. Il essaya juste de se concentrer pour… Ignorer ce qu'il ressentait. Ou a minima passer outre rapidement, histoire qu'il puisse, à défaut de sauver les apparences, se rattraper. Sauf que la chose empira quelque peu, si bien que Stiles crut qu'il allait vraiment se plier en deux.
Il ne s'était écoulé que trois secondes. Trois petites secondes.
Et voilà que la douleur s'envola soudainement tandis qu'une chaleur inhumaine se diffusa à l'intérieur du corps de Stiles. Elle partait de ses poignets. Pantelant malgré lui, il releva la tête et croisa le regard céruléen d'un Jackson à l'air éternellement satisfait.
Cet idiot lui avait encore pris sa douleur et lui sembla se réjouir de son malheur. Jackson avait sérieusement l'air de se retenir de rire et Stiles ne l'en détesta que davantage malgré la faveur qu'il venait de lui faire.
Merci.
Connard.
