Le retour au lycée fut rude. Stiles avait passé le week-end cloîtré chez lui, à ressasser encore et encore tout en se fustigeant. Oui parce que dans le fond, il trouvait sa réaction tout à fait idiote. Sur le moment, parler à son père lui avait fait du bien, d'accord, mais… Son soulagement avait été de très courte durée : le stress était revenu, les questionnements aussi. Il se repassait la fameuse scène dans sa tête, s'était demandé à de nombreuses reprises ce qu'il avait fait de mal, s'il n'avait pas dit quelque chose de suggestif, essayait de se souvenir avec exactitude de sa tenue… Et au final, il se retrouvait avec plus de questions que de réponses. En conséquence, il avait peu dormi et s'était retrouvé, ce lundi matin, à devoir aller au lycée avec une migraine conséquente. La douleur mise à part, ses préoccupations ne le quittaient pas. C'était idiot, mais il n'arrivait pas à se sortir cette fameuse sortie de la tête alors qu'au final… Non, il ne s'était définitivement rien passé. Isaac avait été là, l'avait protégé malgré lui même si, en y réfléchissant bien, rien ne lui serait arrivé dans tous les cas. Stiles aurait fini par comprendre le sens de la question de l'homme, aurait gentiment décliné, tout en lui indiquant son âge histoire de le faire culpabiliser un peu, en le menaçant, à la limite et pour le fun, d'éventuellement porter plainte. Oui, Stiles aurait revêtu son masque sarcastique et se serait amusé de la situation, comme si celle-ci ne l'avait en aucun cas déstabilisé et au fond… C'était ce qu'il aurait dû faire. Ne pas la prendre au sérieux, ne pas non plus s'attarder dessus, mais force était de constater que ce n'était pas ce qui s'était passé et qu'il peinait à penser à autre chose.
En avançant, il serra les points. Il ne devrait pas être touché à ce point-là, mais c'était plus fort que lui. C'était comme si… Comme s'il pressentait quelque chose et que son attitude était une faute en elle-même, qu'elle avait déclenché quelque chose qui le dépassait. Il se sentait comme un enfant au milieu d'un monde qu'il ne connaissait pas. Complètement perdu, il n'arrivait pas à réagir correctement et un pauvre évènement le marquait bien plus que prévu.
En temps normal, se retrouver dans le lycée, au milieu de tout ce monde qu'il connaissait au moins de vue, c'était quelque chose qui le rassurait. Mais pas là. Cette fois, il se sentait tout petit, tout nul, et nu, comme si chaque regard se posant sur lui le passait au laser et que tous ses secrets se retrouvaient étalés sur son front. Et même s'il savait que tout cela était des plus faux, il n'arrivait pas à se détendre, à se décrisper. Déjà, il luttait contre lui-même pour ne pas retourner à sa voiture et rentrer chez lui. Ce qui était arrivé faisait partie du passé, il ne fallait pas en faire tout un plat. Toutefois, il ne put s'empêcher de faire un crochet par les toilettes avant de prendre le couloir menant à sa salle. Seul dans l'endroit vide de tout occupant, Stiles se regarda dans la glace et jeta un coup d'œil nerveux à sa tenue. Il tira sur son t-shirt, ajusta sa chemise, essaya vaguement de dompter ses cheveux en bataille. Il n'avait pas cherché à les coiffer, juste à faire en sorte qu'ils n'aient pas trop de nœuds. C'était idiot mais il s'était dit… Qu'il serait inconvenant de venir au lycée en faisant attention à être aussi présentable que d'habitude. En soi, Stiles était conscient que ça n'avait rien à voir avec ce qui était arrivé et qu'il n'était pas le problème, mais… Il n'avait pas pu s'en empêcher. Il ne fallait pas qu'il soit… Habillé comme il l'était toujours. C'était d'ailleurs pour cela qu'il avait choisi un t-shirt un peu tâché, un pantalon qui lui allait un peu grand.
Et pourtant c'était stupide, parce qu'il n'allait sans doute jamais revoir cet homme, encore moins au lycée. En fait, il ne le reverrait sans doute jamais. C'était un inconnu, après tout.
Stiles sortit néanmoins des toilettes encore moins assuré qu'il ne l'était en arrivant, comme si voir sa propre image l'avait conforté dans le fait qu'il avait quelque chose à se reprocher. Peu confiant, il alla attendre le début de son cours devant sa salle de classe et fut rejoint par Lydia et Malia, qui lui trouvèrent une petite mine, ce à quoi Stiles répondit qu'il avait eu du mal à dormir. Isaac arriva quelques minutes plus tard et avisa la figure pâle de son ami. Au même moment, le professeur fit son entrée et ouvrit la salle. D'office et sans lui laisser le choix, le bouclé prit son ami hyperactif par le bras et l'emmena dans le fond de la classe. Là, il l'installa à côté de lui et jeta un coup d'œil circulaire autour d'eux. Scott n'était pas là, tant mieux. L'alpha avait tendance à toujours prendre la place à côté de Stiles, ce qui empêchait quiconque de l'approcher. Scott ne faisait pas cela par jalousie, ni par instinct protecteur. La différence entre Stiles et lui, c'était l'intelligence. Le latino savait que son ami avait des facilités et comme celui-ci était trop gentil, il le laissait copier sur lui ou prendre ses notes pour mieux comprendre le cours. Isaac n'avait, de toute façon, jamais trouvé leur relation égale et ladite inégalité s'était largement accentuée depuis que Scott était devenu un loup-garou, autrement dit, depuis un moment.
Stiles lui jeta un regard aussi perdu que perplexe et Isaac lui chuchota d'attendre un peu. Ne voyant pas ce qu'il pourrait faire d'autre, l'hyperactif hocha la tête et sortit ses affaires de son sac. Puis, deux pauvres minutes plus tard, le cours commença et Isaac fit glisser une feuille de son côté. Stiles se pencha et lut les mots écrits à la va-vite.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? »
Ce n'était pas grand-chose, une simple question, mais elle remua Stiles. Son trouble était-il si visible que cela ? N'ayant ni la force ni l'envie de mentir complètement, l'hyperactif opta pour quelque chose de légèrement différent. Le mensonge, mais uniquement par omission et donc, partiel. Il fit glisser sa réponse.
« J'ai connu mieux, mais ne t'inquiète pas. Ça va. »
Parce qu'en soi… Ça allait. Enfin, c'était censé aller. Il ne lui était rien arrivé, en soi, et il allait vraiment falloir qu'il arrive à se l'ancrer dans le crâne.
Nouveau glissement de la feuille dans sa direction.
« Tu y penses ? »
Isaac ne pouvait parler que d'une seule chose et le fait qu'il ait su si rapidement capter son malaise perturba l'hyperactif qui, fatigué, s'avoua rapidement vaincu. Non, définitivement, il n'avait pas envie de mentir. Même l'omission le pesait déjà.
« Ouais. Je sais que je devrais pas. Mais ouais, j'y pense. »
« Faut pas. Tout va bien. Et si jamais, par le plus grand des hasards, tu le recroises, tu m'appelles. »
« J'en ai parlé à mon père, il m'a dit la même chose. Je sais pas pourquoi je bloque autant. »
« Tu sais quoi ? Après les cours, on va au loft. Je vais te faire penser à autre chose. »
Isaac faisait ça sans aucune arrière-pensée. Il voyait bien la détresse de Stiles et la façon dont cet épisode l'avait touché. Ce qui faisait le plus de mal au bouclé, c'était de sentir l'incompréhension de son ami. Il avait bien vu son visage, ses débuts de cernes, sa tenue plus ou moins négligée, sans parler de son odeur très parlante. Derek lui avait appris à développer son sens du détail : Isaac mettait son enseignement en application et cela lui était diablement utile. La manière dont Stiles se confiait plutôt naturellement à lui était également criante de vérité.
Si l'hyperactif ne chercha pas à lui répondre à l'écrit, il releva la tête vers lui et sourit sincèrement. Ce n'était pas un sourire radieux, mais il suffisait à traduire ce qu'il ressentait, cette reconnaissance qui l'étreignait. Stiles avait l'habitude qu'on passe à côté de lui sans apporter d'attention à ce qui pouvait potentiellement lui faire mal, ou plus généralement, à ses problèmes. Scott était un très bon exemple : il lui demandait tout et n'importe quoi sans même s'enquérir de son état mental. Depuis quand ne lui avait-il pas sorti un simple « comment tu vas ? ». Alors forcément, Stiles se repliait plus ou moins sur lui-même, mais ne disait pas non à un peu d'aide. C'était toujours appréciable, et en plus de cela, Isaac était naturellement adorable.
Ils continuèrent de discuter par écrit tout le long du cours sans réellement écouter celui-ci, ni se faire prendre par le professeur. Stiles promit d'ailleurs à Isaac de lui réexpliquer cette leçon qu'il n'aurait pas comprise même s'il avait daigné accorder son attention aux paroles de l'enseignant des plus acariâtres, enseignant qui ne se souciait que peu des difficultés que pouvaient avoir ses élèves.
Puis, vint la pause d'entre deux cours, aux alentours de dix-heures et demi. N'ayant jamais trouvé utile de se casser le dos en remplissant son sac de cahiers et de manuels, Stiles faussa compagnie à Isaac qui alla d'ores et déjà s'installer dans la salle du cours suivant. Ainsi, il traversa le bâtiment et finit par arriver aux casiers. Devant cette immensité grisâtre, Stiles soupira. Retrouver le sien parmi les autres avait toujours été un défi, si bien qu'il y passait parfois beaucoup de temps. Bien sûr, il avait pris un cadenas lambda, tout sauf original. Et cette idée, bien que saugrenue, le rassura. Ainsi, pour la première fois depuis le début de la matinée, il eut l'impression que d'une certaine manière, il se fondait dans la masse. Cette pensée l'allégea légèrement. Discuter un peu avec Isaac lui avait fait du bien, mais une ombre persistait à alourdir son cœur, comme s'il était toujours censé se sentir coupable de quelque chose. Je suis peut-être trop excentrique, se dit-il en balayant l'une des rangées de casiers du regard, ou pas assez discret. L'hyperactif n'avait pas de mal à se dire qu'il pouvait se remettre en question. Il le faisait d'ailleurs assez régulièrement même si là, c'était un peu différent. Il n'arrêtait pas de se demander ce qu'il avait fait de mal et ce qu'il pourrait changer dans son attitude pour éviter qu'une telle situation se reproduise.
- Comme si ça allait arriver… Arrête d'être parano, Stiles, maugréa-t-il pour lui-même.
Encore quelques numéros et… Ah, le voilà. Stiles sortit une petite clé de la poche avant de son sac à dos et l'inséra dans le cadenas, qu'il déverrouilla rapidement. Ainsi, il ouvrit la porte du casier et se figea sur place. Son sang se glaça et son cœur sembla s'arrêter de battre un instant.
