Stiles n'arrivait pas à y croire. Il fallait qu'il fasse le vide dans sa tête, qu'il trie les évènements pour leur trouver un sens logique.

Derek l'avait écouté jusqu'au bout sans émettre – verbalement en tout cas – le moindre jugement à son égard. Stiles n'avait parlé que de ce qu'il avait trouvé dans sa chambre, mais c'était ce qui lui avait paru le plus urgent. Ce qui l'obsédait à ce moment-là. Derek lui avait demandé s'il se souvenait de quoi parlait la lettre. Stiles avait dit oui. Derek avait voulu savoir ce qu'elle contenait. Et Stiles avait craché tout ce dont il se souvenait, en essayant de ne pas se laisser impacter davantage par les mots sales qu'il avait lus.

Que s'était-il passé ensuite ? Derek était descendu, sans un mot. Il avait surpris Noah, qui regardait la télévision. Et puis là, ils avaient discuté.

Les couleurs avaient quitté le visage du shérif au fur et à mesure de la discussion, au fur et à mesure qu'il comprenait que ce dont avait parlé Stiles s'était très probablement passé. Quelqu'un était entré dans sa chambre, avait déposé la lettre et la rose, avant de les reprendre lorsque Stiles avait perdu connaissance. Noah s'était alors demandé si l'individu avait fait quelque chose à son fils mais Derek l'avait rassuré en lui disant que l'odeur de Stiles était parfaitement normale, dépourvue de tout effluve inconnu. En somme, personne n'avait posé la main sur lui – et il l'aurait senti tout de suite.

Ensuite, Noah et Derek avaient longuement conversé sous les yeux de Stiles qui, s'il avait assisté à leur discussion, n'avait pas écouté grand-chose. Il était comme… Dans une bulle. Quelque chose d'hermétique. Il les avait vus, son père esquissant de grands gestes, Derek gardant un visage fermé. Mais du reste, il n'avait pas pu se concentrer sur leurs paroles. Il pensait. Il pensait à cet homme. A ce piège qu'il était en train de lui tendre. A ce jeu auquel il jouait. Le café. Le lycée. Sa chambre. Les trois lieux de leurs interactions indirectes tournaient dans sa tête. Quelle était la prochaine étape ?

Stiles se souvenait vaguement avoir laissé Derek l'entraîner à l'étage et le pousser à faire un sac. Il avait pris quelques affaires, son chargeur de téléphone, sa trousse de toilette et sa boîte d'Adderall à peine entamée. Puis il avait laissé son père l'étreindre, lui dire quelque chose. De faire attention, de ce qu'il avait pu comprendre. Mais attention à quoi ?

- Tu aimes la nourriture asiatique ?

Stiles revint brutalement à la réalité et le sursaut qui secoua son corps ne dut sans doute pas échapper à son chauffeur du jour. Il baissa les yeux et se força à décrisper ses mains. A force, il allait finir par abîmer les sièges de la Camaro.

Voyant qu'il ne répondait pas, Derek reposa sa question et cette fois, Stiles hocha la tête, en ajoutant qu'il aimait à peu près tout. Côté nourriture, il n'était pas très compliqué – c'était même carrément l'inverse. Cependant, il avait l'impression de parler pour rien, tout simplement parce qu'il n'arrivait pas vraiment à croire que Derek soit en train de conduire pour rentrer chez lui. Qu'il l'emmenait au loft. Qu'il allait le loger quelques jours. Qu'il le prenait chez lui le temps que Noah mette un ou deux de ses collègues sur le coup et démêle cette histoire. Pas besoin de l'interroger à nouveau : le shérif se souvenait parfaitement de leur première conversation au sujet de cet homme. Il l'avait laissé partir, purement et simplement, parce qu'il avait déjà son témoignage. Quoique dans la logique des choses, Noah aurait dû lui demander une nouvelle fois de lui raconter sa version des faits.

Oui, mais le père avait à cœur de protéger son fils et de le préserver de tout ça. De cette histoire qui le touchait beaucoup – à raison. Enfin, Stiles considérait ce fait comme stupide : il était toujours d'avis qu'il ne devrait pas lui accorder autant d'importance.

Mais comment faire lorsqu'on lui confirmait qu'il n'avait finalement rien rêvé ? Rien imaginé ? Bordel, Noah l'envoyait chez Derek… Pour qu'il soit en sécurité. Parce que sa maison à lui… Songer au fait qu'on avait comme violé l'intimité de son foyer et de sa chambre donna la nausée au jeune homme. Par respect pour Derek et son odorat surdéveloppé, Stiles fit de son mieux pour se contrôler et juste… Ne pas penser à outrance à cette affaire. Il réfléchit alors à des choses bien plus concrètes et terre à terre : les ennuyeuses équations de son dernier cours de mathématiques feraient fort bien l'affaire. Oui, il s'en souvenait. Parfaitement, d'ailleurs. Un peu trop bien. En même temps, elles lui avaient posé problème. Son professeur, connaissant son avance dans la matière, avait décidé de lui donner des équations particulièrement difficiles à résoudre de son côté, pour l'occuper. Pour éviter qu'il ne laisse s'exprimer autrement son hyperactivité en cours. Oui, parce que ce professeur avait la fâcheuse tendance à ne pas tolérer le remue-ménage – qui se voulait discret – de Stiles. Stiles, qui restait hyperactif malgré sa prise régulière et minutieuse d'Adderall.

Stiles, qui triturait malgré lui sa ceinture de sécurité sans même s'en rendre compte. Lorsqu'il remarqua à quoi ses mains étaient occupées, il s'arrêta brutalement et croisa les bras sur son torse pour s'empêcher de continuer à gigoter ainsi. Pour restreindre ses mouvements, encore et toujours. Pour éviter de déranger Derek, qui avait la décence de ne garder le silence à ce sujet.

Un peu plus tard, la Camaro fut garée à sa place habituelle, dans le parking souterrain de l'immeuble de Derek. Stiles sortit de la voiture et ne remarqua même pas qu'il oubliait son sac, que Derek prit sans un mot. Dans l'ascenseur, le silence continua de régner. L'ancien alpha n'était pas un grand bavard de nature, et Stiles… Il était ailleurs. Juste ailleurs.

Une fois à l'intérieur du loft, Derek indiqua à l'hyperactif qu'il pouvait dormir dans la chambre de Peter. Stiles protesta mollement : il pouvait fort bien prendre le canapé et ne pas déranger Peter, qui… Ah, il dormait chez Isaac en ce moment ? Bon, dans ce cas… Stiles remercia platement Derek en prenant honteusement le sac qui lui fut tendu et monta à l'étage commencer à s'installer. Peu à l'aise à l'idée de squatter la chambre de l'oncle de l'ancien alpha, Stiles ne s'étala pas beaucoup : il sortit juste l'essentiel et laissa son bagage reposer dans un coin de la pièce. L'hyperactif se mordit la lèvre en regardant le lit, ce grand lit qui semblait prendre toute la place dans cette chambre. Même si Derek changerait les draps à son départ, une fois cette histoire réglée, Stiles ne put s'empêcher de s'imaginer la gêne que ressentirait Peter en revenant. Avec Isaac. Oui parce que le jeune homme se doutait que les deux loups-garous ne se voyaient pas chez le bouclé pour jouer aux petits chevaux. Que se passerait-il donc lorsqu'ils sentiraient tous deux son odeur ? Plus que les draps, elle imprègnerait le matelas s'il restait trop longtemps ici. Stiles espéra donc que cette situation soit vite réglée. Pas seulement pour lui, mais pour les autres aussi. S'il appréciait enquiquiner son cercle proche, il n'aimait pas le déranger ou le mettre mal d'une quelconque manière, d'autant plus que les loups… Ça accordait une grande importance aux odeurs et à ce qu'ils considéraient comme leur territoire. Si Stiles se trouvait au loft de Derek, il s'apprêtait à passer les prochaines nuits dans le lit de Peter. Dans son intimité, en quelques sortes.

Stiles avala sa salive et sortit le plus rapidement possible de la chambre. C'était décidé, il n'irait que pour dormir… Et il essaierait parfois de dormir sur le canapé. Il arnaquerait Derek, descendrait lorsqu'il dormirait. Il y avait toujours un plaid qui traînait dans le salon donc pour ça, il n'y aurait pas de problème. L'idée le séduit rapidement.

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Stiles n'avait pas attendu pour mettre son plan à exécution. En fait, il avait appliqué sa stratégie de bas étage dès sa première nuit au loft… Par la force des choses. Disons qu'il n'avait pas réussi à dormir, qu'il avait traîné sur son téléphone durant quelques heures avant d'essayer de sombrer. Il s'était tourné, retourné dans le lit de Peter et puis… Il avait cédé. Attrapé sa veste au cas-où. Était descendu.

S'était endormi en quelques secondes une fois sa tête posée sur l'un des coussins du canapé de Derek. Comme s'il y avait trouvé là quelque chose d'apaisant. Le truc pour ne pas céder à ses angoisses. Ainsi, il n'avait pas cauchemardé, pas fait un bruit.

Et c'est ainsi que Derek le trouva en se levant. Stiles dormait profondément, la tête sur un coussin, un autre serré contre lui. Il n'avait même pas défait de plaid, s'était juste endormi ainsi, avec uniquement sa veste pour lui tenir chaud. Derek laissa son nez capter son odeur : elle était tout à fait normale, pas perturbée par la moindre émotion négative. Tant mieux. Le loup partit se faire un café et manger un bout. Ensuite seulement, il enverrait un message à Isaac, qui passait souvent au loft. Ainsi, il le préviendrait de l'absence de Stiles en cours… Pour la simple et bonne raison qu'il se reposait. Derek aurait pu réveiller l'hyperactif et l'emmener au lycée. Cependant, il était d'avis que l'humain avait le droit à un peu de repos. Il devait prendre le temps de se poser, le temps de se dire qu'il était en sécurité… Le temps de penser à lui. Cette histoire l'avait miné au point de le faire douter de lui-même : Derek l'avait su dès l'instant où il était allé chez lui et qu'il avait vu son air étrange, un mélange de confusion et de gêne. La suite n'avait fait que le conforter dans cette hypothèse.

Et la fameuse retranscription que Stiles lui avait faite de cette fameuse lettre avait laissé le loup sans voix.

Alors oui, même s'il était agaçant et parfois un peu trop… Hyperactif, Derek voulait l'épargner, le ménager. Quoiqu'on puisse penser de lui, l'ancien alpha avait sa part de sensibilité, sa part d'humanité. Et il savait que dans un sens, Stiles n'était pas loin de la rupture. Ainsi, une journée de off lui ferait du bien.

Et elle commençait par une bonne grasse matinée en bonne et due forme – même si Derek aurait préféré qu'il dorme dans le lit qu'il lui avait attribué. Il y aurait été bien mieux.

De son côté, le loup-garou espéra que le shérif trouverait rapidement quelque chose. Parce qu'il avait un mauvais pressentiment qu'il était incapable de taire depuis qu'il était apparu. Derek sentait qu'il fallait régler cette histoire au plus vite.