Il fallut attendre le lendemain pour que Stiles retourne en cours. La veille, il avait dormi jusqu'à midi pour une raison obscure… Derek lui avait dit qu'il était fatigué. En soi, ça se tenait, mais Stiles n'avait pas l'impression d'avoir fait des folies récemment et s'il avait passé des nuits compliquées depuis ce verre avec Isaac… En soi, ça allait. Il n'avait pas non plus fait des insomnies. Et, forcément, il avait opposé cet argument à Derek qui, s'il n'avait pas répondu, n'en pensait pas moins.

A son avis, le contrecoup psychologique de cette histoire l'avait tout bonnement éteint. Stiles avait eu la frousse à plusieurs reprises en découvrant des choses qu'il n'avait pu montrer, il s'était évanoui après une crise de panique conséquente, s'était cru fou… Dans un sens, son esprit avait lâché, pour mieux le laisser se reposer. Pour lui, c'était aussi simple que cela. Néanmoins, il avait préféré ne rien dire à Stiles et le laisser patauger dans ses questionnements : connaissant l'énergumène, celui-ci se serait automatiquement sermonné pour ce qu'il considérait comme une faiblesse, encore plus si Derek lui avait fait la remarque.

En dehors de cela, Derek était inquiet et il n'hésitait pas à faire part de ses ressentis au shérif par rapport à ce qu'il constatait. S'il n'avait jamais réellement porté Stiles dans son cœur, il ne pouvait que remarquer les changements dans son attitude, dans sa manière de le regarder, mais aussi de parler. Et même si l'énergumène avait tendance à l'agacer, il n'aimait pas ce qu'il était doucement en train de devenir.

Derek espéra alors que son retour en cours lui permettrait de regagner cette espèce de confiance en lui qu'il semblait avoir perdue – parce que pour lui, c'était bien de cela qu'il s'agissait. D'ailleurs, il l'accompagnerait au lycée et le ramènerait personnellement au loft – ordre de Papa Stilinski, que Derek n'envisageait de contester d'aucune manière. De toute façon, il était d'accord avec cette idée d'assurer la sécurité de l'humain, alors ça valait aussi pour les trajets. Stiles trouvait ça stupide, mais il n'avait pas plus rechigné que cela. Dans le fond, il comprenait et était même… D'accord avec cette manière de faire, dans un sens. Derek l'avait senti rassuré, lorsqu'il le lui avait annoncé et qu'il l'avait conduit, par la suite, au lycée. Il aurait cru que la perspective de monter régulièrement à bord de la Camaro le ferait sauter de joie, mais Stiles n'avait pas montré d'excitation particulière à cette idée. Derek imaginait sans mal la raison à cette attitude un peu molle.

La journée s'écoula tranquillement. Le loup-garou s'était occupé de diverses affaires surnaturelles. S'il n'était pas l'alpha de la meute de Beacon Hills, il s'arrangeait pour faire les choses bien et soulager chacun des membres de son groupe de certaines tâches : il ne travaillait pas et n'en avait pas besoin, son héritage subviendrait largement à ses besoins pendant des années encore. Alors, il profitait du temps qu'il avait et n'hésitait pas à aller lui-même s'occuper de certaines créatures, d'en dissuader quelques-unes de s'attaquer aux humains… Parfois, il organisait des rencontres avec des chasseurs et profitait de l'appui de Chris Argent pour rendre ses propos plus… Clairs et solides. Avoir ce chasseur-là dans ses rangs lui permettait de moins craindre pour sa vie et d'imaginer un futur où chasseurs et loups-garous pourraient parfois, au lieu de s'entretuer, se porter secours. Lutter contre un ennemi commun.

A seize heures pétantes, Derek gara sa Camaro devant le lycée et attendit que Stiles arrive. A peine deux petites minutes plus tard, il aperçut sa silhouette au milieu de la masse de lycéens. De l'extérieur, elle pourrait sembler banale, mais Derek pouvait la reconnaître entre mille. Si Stiles restait fin, il n'était pas maigre, mais sa grande taille pouvait facilement donner l'impression qu'il ne mangeait pas assez. Son visage aux traits fins et son absence de pilosité faciale, qui lui donnait un air un peu plus jeune que ce qu'il était.

Mais quelque chose dérangeait Derek et ce n'était absolument pas une question d'apparence.

Stiles semblait encore plus éteint que lorsqu'il l'avait laissé partir ce matin. Il ne dégageait aucune lumière, aucune joie comme c'était le cas habituellement. Il avait les yeux baissés, le regard fuyant et ses mains fermement serrées autour des bretelles de son sac. Il marchait vite, comme s'il cherchait à fuir et… D'ailleurs, Derek ne vit aucun des membres de la meute près de lui. Pas même Scott, ou Isaac. Pour le premier, ce n'était guère étonnant, mais il savait que son presque petit frère portait une certaine attention à Stiles, parce qu'il s'en était tout simplement rapproché. Isaac ne voulait rien de plus que son amitié : et déjà, il en faisait plus pour lui que ne le faisait Scott, aux abonnés absents, sauf lorsqu'il avait besoin de lui. Derek n'était pas aveugle et il avait remarqué cela depuis longtemps déjà.

Lorsqu'il monta à bord de la Camaro, Stiles riva automatiquement ses yeux à ses pieds après avoir mis sa ceinture. Il n'eut pas un regard pour Derek, mais l'ancien alpha ne le prit pas mal. L'hyperactif ne faisait pas semblant de ne pas avoir remarqué sa présence : il semblait pris par un torrent de réflexions qu'il avait l'air d'avoir du mal à contrôler. Derek n'attendit pas plus longtemps pour démarrer. Il lui laissa un peu de temps puis demanda, l'air de rien :

- Comment était ta journée ?

Le loup-garou retint une grimace. Il n'était vraiment pas doué pour faire la conversation, d'autant plus que la parlotte n'était pas son domaine de prédilection. Alors forcément, poser ce genre de questions lui faisait bizarre. Il avait l'impression que ça sonnait creux… Parce que dans un sens, ça l'était. Il voulait savoir comment s'était passée la journée de Stiles, oui, mais surtout… Il désirait savoir comment il allait, lui. Si son odeur était parlante, elle ne révélait pas tout de ses pensées, au contraire. Derek ne saurait dire si Stiles avait progressé dans ses réflexions ou non, si c'était cette histoire qui exacerbait sa sensibilité, si elle lui avait fait développer de nouveaux complexes ou si son mal-être actuel était dû à tout autre chose.

Stiles répondit que ça allait après lui avoir lancé un regard étrange. De toute évidence, lui aussi trouvait l'interrogation de Derek… Particulière, tant l'ancien alpha n'était pas du genre à poser ce genre de questions. Si Stiles garda le silence tout le reste du trajet, il eut un geste récurrent. Un geste que ne manqua pas Derek.

Il tirait sans arrêt sur ses manches.

xxx

- Je n'arrive pas à passer à autre chose, je… Je n'arrive pas à aller bien, finit par avouer Stiles.

Derek lui lança un regard indéchiffrable. Ils venaient d'entrer dans le loft et jusqu'à cet instant, l'hyperactif n'avait pas décroché un mot. Il avait même semblé vouloir garder le silence des heures durant. Si la deuxième partie de sa phrase était tout à fait compréhensible, le loup avait un peu de mal avec la première. Pas parce qu'elle était étrange ou aberrante. En soi, il comprenait le fait que les évènements soient encore frais dans sa tête, mais… C'était comme s'il n'arrivait pas à faire le moindre pas en avant.

Pire que ça, plus le temps passait, plus il semblait reculer. Ce qu'il s'était passé était en train de créer une blessure dont on n'imaginait pas la profondeur. Cette profondeur même qui l'avait poussé à faire cet aveu. Stiles n'était pas stupide. Si son côté borné pouvait friser avec l'idiotie, il était assez lucide pour savoir que rester mutique ne ferait rien d'autre que lui porter préjudice. Il n'aimait pas se confier, s'étaler sur ses ressentis… Mais il y avait des limites à la torture mentale qu'il pouvait supporter sans rien dire.

D'un geste, Derek l'invita à se mettre à l'aise et à continuer. Stiles s'exécuta en baissant les yeux… Et le loup face à lui ne manqua pas la manière dont il tira, encore, sur ses manches.

- J'essaye de… Je sais pas, j'ai l'impression de ne jamais être habillé comme il faut. J'ai l'impression que j'ai toujours un truc découvert, un truc qu'il faut pas et… Je n'arrive pas à me sentir tranquille.

Derek accusa le coup sans le montrer.

- Tu es resté avec les autres ? Demanda-t-il plutôt.

- Ouais, répondit Stiles en se triturant nerveusement les doigts. Enfin j'ai passé une partie de la journée avec Isaac et Lydia.

- Tu leur as parlé de…

- Non, l'interrompit Stiles, ayant parfaitement compris où il voulait en venir. Je… Non. J'y ai pensé, mais… Non, pas encore. Je ne sais pas si j'ai envie qu'ils sachent. Je veux dire… C'est suffisamment ridicule comme ça, j'ai pas forcément envie qu'ils soient au courant qu'un mec cherche à m'intimider. C'est stupide. Aussi stupide que… Que mes putains de réactions.

- Tes réactions ne sont pas stupides, rétorqua Derek en croisant les bras sur son torse.

- Bien sûr qu'elles le sont ! Explosa l'hyperactif. Mec, j'ai paniqué à cause d'une intrusion chez moi et… Je n'arrête pas de le revoir, lorsqu'il a déposé ce billet devant moi, quand j'étais avec Isaac. Je n'arrête pas d'entendre sa voix. Ça fait plusieurs jours et… Je ne fais qu'y penser ! C'est stupide, parce que j'ai l'impression qu'il est toujours là, pas loin. J'ai… Je me sens sale, j'ai l'impression de ne jamais être assez habillé, de… D'être provoquant malgré moi, je…

Derek s'assit rapidement sur la table basse face à lui, table basse qui parut ridicule à côté de sa grande taille, et posa instinctivement ses mains sur ses genoux. Stiles garda les yeux rivés au sol. Son angoisse ? Impossible de la minimiser, encore moins de la nier. Derek la sentait autant qu'il la voyait. Que Stiles se confie était une bonne chose… Mais jamais le loup-garou n'aurait imaginé qu'il en était à ce point-là. Il prit alors les devants :

- Hé, stop. Regarde-moi.

Mais Stiles secoua la tête, le souffle court. Il ne pouvait pas relever les yeux, encore moins regarder Derek, car déjà il sombrait, happé par les prémices d'une crise de panique à peine voilée.

Il tirait de nouveau sur ses manches.