Derek était déjà venu quelques fois dans la chambre de Stiles, sans jamais y rester plus de quelques minutes. La dernière en date remontait à ce jour où l'humain l'avait contacté pour tenter de lui faire sentir des odeurs qu'il ne pouvait percevoir. Et depuis, Derek n'y avait pas remis les pieds – il n'en avait eu ni l'occasion, ni le besoin.

Et le voici assis au bureau de Stiles, la chaise tournée dans sa direction… Pour veiller sur lui, sur son sommeil des plus profonds. Il s'agissait là d'une chose qu'il pouvait faire depuis le rez-de-chaussée, mais… Derek ressentait le besoin de se trouver ici, dans cette pièce… Que Stiles quitterait prochainement pour les murs froids mais épais du loft, dont le système d'alarme le protègerait sans effort. En attendant, le loup-garou avait bien l'intention de rester à son chevet. Peut-être espérait-il se racheter en prenant une telle précaution et ce, même s'il n'avait rien faire de mal en soi… En tout cas, il était là, et il ne bougerait pas. Ce n'était qu'une question d'heures avant qu'ils ne quittent la maison Stilinski, de toute façon. Tout dépendrait de l'état de Stiles à son réveil : soit ils partiraient dans la soirée, soit le lendemain tôt dans la matinée. C'était là le souhait de Noah, qui avait besoin de garder un peu son fils ici, mais pas bien longtemps non plus. La protection qu'offrait cette maison était limitée et… Un malade avait eu l'audace… Le culot d'y mettre les pieds. En conséquence, Noah ne pouvait supporter l'idée de permettre à nouveau à son fils d'habiter ici alors qu'il n'y était pas en sécurité. Juste… L'avoir non loin de lui en ce jour le rassurait, c'était tout. Il s'agissait d'ailleurs de l'exacte raison pour laquelle Noah avait posé son après-midi en urgence, y compris sa soirée : hors de question qu'il aille travailler alors qu'il avait Stiles sous son toit et que son propre état mental laissait à désirer. Noah avait beau agir et parler froidement, il n'en restait pas moins un père inquiet, torturé de l'intérieur par ce qu'il savait et ce qu'il ne savait pas. Les deux mondes, si proches et si lointains à la fois, n'étaient pas incompatibles.

Et ça, c'était quelque chose que Derek pouvait parfaitement comprendre. Tout comme il ne pouvait reprocher cette espèce de distance que Noah mettait malgré tout. Il voulait son fils près de lui, mais n'arrivait pas à s'en approcher réellement… Sans doute parce qu'il s'en voulait. Rien n'était de sa faute, mais Noah… Se considérait tout de même fautif. En un sens, il aimerait avoir déjà mis le bourreau de son fils entre les barreaux, mais il n'avait rien… Rien, pas même une empreinte. Et pourtant, il avait tenté de s'emparer de tous les indices que l'individu aurait pu oublier d'effacer ici, dans cette chambre, ou dans le reste de la maison. Or, l'homme était soigneux, si soigneux qu'il n'avait rien laissé. Cette ordure-là ne faisait pas partie du clan des novices : agresser Stiles était un de ses crimes, pas le premier de surcroit. Il y avait de l'aisance et de l'habitude dans sa façon de procéder.

Bordel, il avait réussi à l'enlever aux alentours du lycée. En extérieur, le jour. Dans une fenêtre de temps si courte que c'en était rageant. Alors dans un sens, Derek aussi s'en voulait. Il avait dans le cœur une lourdeur sans pareille, laquelle lui ordonnait de ne plus rien prendre à la légère. Noah avait raison. Plus de lycée, plus de sorties pour le moment, pas même s'il l'accompagnait – à part si la situation l'exigeait. Juste le loft, rien que le loft. La meute, il la mettrait au courant. Pas tout de suite, plus tard. Le temps de digérer, de mettre en place des mesures suffisantes pour protéger efficacement cet hyperactif victimes d'infâmies nées d'une obsession aussi dérangeante qu'incompréhensible.

Alors qu'il s'installait un peu plus confortablement sur cette vieille chaise à roulettes qui mériterait bien d'être changée, Derek songea à bien des choses, bien des gens. A Isaac, à qui il n'avait donné que le strict minimum en termes de nouvelles, en plus de l'ordre de ne parler de la courte disparition de Stiles à personne pour l'instant. Pour cela, il avait dû lui promettre d'avoir un échange avec lui à ce sujet – c'était seulement à ce moment-là qu'Isaac avait accepté toutes ses demandes. L'ancien alpha réfléchit au séjour de Stiles chez lui, qui risquait de s'avérer fort différent par rapport aux jours précédents. A cet après général, à toutes ces petites choses qu'il ne devrait pas négliger outre mesure. A ces précautions qu'il devrait prendre et renforcer. A la façon dont réagirait Stiles à son réveil, puis les jours suivants. A sa santé mentale qu'il savait parfois bancale. A ces soins psychologiques qu'il faudrait retarder pour sa sécurité. A la propre rage que Derek ressentait et qu'il se devait de contenir aussi longtemps que possible. Par sûr qu'il y arrive toutefois s'il finissait par tomber sur cette pourriture dont il ne connaissait pour l'instant rien, pas même l'odeur.

Dans son lit, Stiles se retourna mollement. Il dormait. Peut-être pas extrêmement profondément, mais il dormait… Et Derek veillait à ne pas faire le moindre bruit, histoire de ne pas l'extraire prématurément de ce repos dont il avait véritablement besoin. L'ancien alpha se rendit rapidement à l'évidence : cette nuit n'était plus une conjecture. Ils allaient véritablement la passer ici, au sein de ce foyer souillé par l'intrusion. Et en même temps… Il s'agissait d'un endroit que Stiles connaissait, dans lequel il avait passé sa vie. Cette chambre, bien que décorée et peinte avec des couleurs froides, dégageait une chaleur toute particulière. Celle d'un humain plein d'énergie qui l'avait rendue vivante.

Mais qui la refroidissait par son immobilité.

Il avait le visage pâlot, les traits tendus malgré son inconscience. Derek se leva doucement en prenant ses précautions de sorte à ce que la chaise ne couine pas outre mesure et se dirigea vers l'hyperactif à pas de loups. Se saisit délicatement de son poignet, ne trouva pas grand-chose si ce n'est un début de douleur léger. S'il la lui prit, les traits de son visage ne se décrispèrent qu'à peine, comme si sa souffrance n'était pas vraiment physique, que ses récents démons s'étaient décidés à le torturer directement et ce, de façon insidieuse. Malheureusement, Derek ne pouvait rien pour le soulager de ce côté-là, du moins pas pour l'instant. Il lui faudrait rapidement aborder le sujet de sa disparition, de son agression, mais… Quand Stiles le pourrait, qu'il aurait digéré, qu'il se serait reposé. Peut-être qu'à ce moment-là, ça irait mieux. Bien évidemment, rien ne remplacerait des soins en tant que tels, or y penser maintenant ne servirait à rien dans la mesure où on ne pourrait les lui prodiguer avant un moment.

Derek, sans un bruit, s'approcha de la fenêtre, qu'il renifla par automatisme. Aucune odeur suspecte, rien. Dans un geste aussi discret que possible, il la verrouilla et ne détecta rien, aucune défaillance dans ce système plus que rudimentaire, mais efficace. Stiles ne l'utilisait d'ailleurs pas souvent, s'il en croyait les quelques légères traces d'usure, trop peu importantes. Derek soupira et retourna camper sur la chaise à roulettes.

La nuit promettait d'être longue pour lui, mais il garderait les yeux ouverts.