Merci à Jeymay pour la relecture (ainsi que celle du chapitre précédent) et à Aeli et Thalilitwen pour les reviews ily
Quelques brins d'herbe humide lui chatouillaient la nuque. Il ne pouvait pas sentir la rosée s'infiltrer sous ses vêtements, mais l'expérience lui soufflait que le retour à la réalité n'aurait rien d'agréable. Il se l'imaginait déjà ; l'odeur de la fumée, partout présente, qui le hantait comme un fantôme agaçant depuis plus de trois jours ; la douleur sourde à la base de son crâne, là où une pierre ronde s'évertuait à creuser un tunnel jusqu'à son cerveau insouciant ; ses vêtements mouillés collant à chacun de ses membres, ses pieds s'enfonçant dans ses chaussures comme dans un marais glacé ; et la fatigue, bien sûr, qui envahirait sans remords son corps transi tandis qu'il se traînerait jusque chez lui, la tête ailleurs, plus déçu que jamais.
Oikawa expira tout l'air de ses poumons, lentement, lentement, et s'efforça de débarrasser son esprit de ses pensées parasites. Ce futur-là n'avait pas d'importance. Il était trop proche. Insignifiant.
Il inspira. Il ne sentait ni la pierre contre ses vertèbres, ni le froid de l'automne, ni la fumée âcre du feu de joie qui, à son grand agacement, persisterait jusqu'à la nuit suivante. Où était là pluie quand on avait besoin d'elle, elle qui ne les épargnait d'ordinaire jamais ?
Il vit les flammes, esprits exaltés, danser devant ses paupières closes. Il lui sembla soudain qu'il en avait toujours été ainsi. Qu'il n'existait qu'elles, et qu'elles l'aveugleraient jusqu'à la fin des temps.
Il avait vu une grange brûler, un jour. Des maîtres de passage avaient éteint l'incendie en quelques minutes, sans transpirer une goutte. La plupart des gens avaient trouvé ça normal. Seul Oikawa en avait été impressionné.
Il en avait parlé à sa mère, en rentrant, et elle avait haussé les épaules en souriant. Puis elle avait demandé s'il avait eu peur, et il n'avait pas su quoi répondre. Alors elle lui avait posé une main sur la tête, et elle avait dit d'une voix douce : « Tu devrais. C'est naturel. On l'oublie trop souvent. »
Il n'avait pas oublié.
Un frisson lui parcourut l'échine. Il grinça des dents, souffla, se détendit. Laisser ses pensées vagabonder était un signe de mauvaise maîtrise de soi. De faiblesse. Oikawa avait bien des défauts, mais il n'était pas faible. Il ignora la fumée et ses émotions en pagaille. Il inspira.
Les lointaines rumeurs des festivités s'éteignirent, n'abandonnant derrière elles que le tambour étouffé des battements de son cœur. Quelque chose courait sur la paume de sa main, éternellement tournée vers le ciel. Il expira.
C'est l'heure.
Il ouvrit les yeux.
Le ciel, d'un noir d'encre, accueillit son regard avec indifférence. Des constellations par centaines. Il les connaissait toutes. En découvrait chaque jour de nouvelles.
Mais pas ce soir.
Il joignit le pouce et l'index et, comme à travers la lunette d'un astronome, passa en revue les étoiles les plus lumineuses. Ses yeux trouvèrent le Veilleur en quelques secondes. Un groupement de trois astres discrets, quelques pouces à l'ouest, lui permirent de repérer le point de départ de la constellation du serpent. Il pinça les lèvres. On n'en distinguait pas plus que les extrémités — la lune gibbeuse en avait effacé la majeure partie —, mais c'était suffisant.
Ça devait l'être.
Son cœur ralentit. Ses yeux commençaient à picoter, mais il les maintint grand ouverts. S'il échouait aujourd'hui, il n'aurait plus d'occasion avant l'année suivante. Il avait treize ans déjà ; un an de plus, et l'espoir s'amincirait de jour en jour, d'année en année, jusqu'à disparaître à tout jamais. Les autres se vêtiraient des habits cérémoniels en lui jetant de temps en temps un petit coup d'œil peiné. Il n'aurait plus qu'à les regarder faire, sans savoir s'il serait jamais digne de se tenir parmi eux.
Il pensa au feu de joie. L'odeur de fumée le frappa de plein fouet. Dans le ciel, les étoiles scintillaient à peine. Un insecte grimpa sur son front ; il le chassa d'un geste.
Personne ne lui parlerait ce soir.
L'envie de pleurer l'envahit avec une violence telle qu'il ne songea même pas à lui résister. Sous sa nuque, la petite pierre se rappela à lui. La douleur s'étendit jusqu'au sommet de son crâne. Des enfants hurlèrent quelque part au loin.
Oikawa frissonna, se releva difficilement, le corps secoué de sanglots silencieux. Le doute n'était pas permis. Le moment était passé et, cette année encore, il avait échoué.
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Lorsqu'il retrouva Iwaizumi, qui somnolait dans l'herbe à quelques pas de l'entrée du village, ses joues étaient sèches et il ne tremblait plus. Il le réveilla d'une pression du pied.
— Déjà revenu ? demanda Iwaizumi d'une voix pâteuse. Je croyais que t'en avais pour la nuit.
Oikawa se laissa tomber par terre. Iwaizumi le dévisagea un moment, puis lui posa une main sur l'épaule.
— Il reste encore quelques heures. Tout n'est pas perdu.
Oikawa ne répondit pas. Sa gorge le serrait à lui en faire mal. De toute façon, il n'avait pas besoin de parler.
— Hé.
Iwaizumi s'approcha de lui jusqu'à ce que leurs épaules se touchent, puis lui pressa doucement la main. Oikawa se sentit un peu mieux.
— C'est pas grave, assura Iwaizumi. Ce sera pour l'année prochaine, hein ?
Ou pour jamais, se dit-il avec se laissa aller contre lui, les yeux fermés. Iwaizumi ne protesta pas.
— Oikawa ?
Il soupira.
— Je suis fatigué, lâcha-t-il.
— T'as qu'à dormir un peu.
— Ici ?
— C'est pas si inconfortable.
— Tu parles.
— Crois-moi, on s'y habitue.
Ce n'était pas une si mauvaise idée. Oikawa s'installa plus confortablement, s'attirant par là un grognement de son meilleur ami.
— Hé ! Si t'as besoin d'une paillasse, va la chercher ailleurs, fit Iwaizumi en le repoussant d'un coup d'épaule.
Oikawa s'accrocha à son bras.
— C'est toi qui as insisté, releva-t-il.
Il poursuivit ses assauts malgré les regards noirs que lui lançait Iwaizumi. Ce dernier ne tarda pas à céder. Naturellement, Oikawa le savait déjà.
Nul besoin de posséder la Vision pour que l'avenir se déploie sous ses yeux. Iwaizumi n'était pas magicien, ce qui ne l'empêchait pas d'anticiper les coups tordus de son meilleur ami avant même qu'il ne se prenne à y songer. De la même façon, au fil des années, les réactions d'Iwaizumi avaient tant gagné en prévisibilité qu'Oikawa pouvait parfois entendre ses réponses bien avant qu'elles ne soient prononcées.
Il attendit qu'Iwaizumi s'immobilise enfin, puis, confortablement appuyé contre son épaule, il s'abandonna à la clémence du sommeil.
Il rêva.
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Sans y être totalement étranger, Oikawa n'était pas un grand rêveur pour autant. Cela ne l'avait jamais dérangé. Les rêves, à ses yeux, relevaient de l'anecdote ; les siens n'étaient jamais très fouillés et les bribes qu'il en conservait se résumaient à un amas d'images et de sons inarticulés. S'en encombrer n'avait aucun intérêt et, de fait, il ne les retenait pas.
Ou peut-être n'était-il simplement pas digne des rêves importants. Après tout, il ne représentait pas grand-chose. Un battement de paupière dans l'histoire de l'univers. Moins encore.
Les étoiles ne lui avaient jamais parlé et, une fois de plus, le ciel était resté sourd à ses appels incessants. Peu importait le cœur qu'il y mettait. Peu importaient ses années de travail acharné et son désir de plaire aux exigences des maîtres. Le serpent se fichait des impatients. Il se fichait de celui qui dormait sous son œil invisible, de celui qui arrachait un brin d'herbe, deux, dix, en attendant son réveil, et dont les paupières s'alourdissaient sans qu'il ne puisse rien y faire. Oikawa ne valait rien, mais ce n'était pas grave. Il n'avait pas son mot à dire sur la question.
Par chance, il n'eut pas à se plaindre, cette nuit-là. Son rêve se divisa en un million de particules transparentes et, perdu dans l'abysse de l'inconscience, il vit.
Eau froide, mains blêmes, doigts maigres agrippés autour de ses poignets tendres.
Trop tard déjà. Il s'en allait loin, loin, trop loin pour que quiconque le rattrape. Les nuages gris tournoyaient en grondant. Un cri dans la brume, lui ou quelqu'un d'autre, et le serpent dans le ciel qui le regardait, le regardait, le regardait sans cesse, et rien n'irait plus jamais b—
La peur, aussi pure que brutale, l'arracha du sommeil. Il ouvrit la bouche pour respirer. Ne trouva que de l'eau.
La peur céda la place à une terreur atavique, sifflante et glacée, des gouttes brûlantes depuis sa nuque jusqu'au creux de son dos, et il s'y noyait comme les étoiles se noyaient dans le vide de la nuit, disparaîtrait comme elles disparaîtraient au lever du jour. Il voulut se débattre, retrouver le vent frais, l'odeur de fumée et les lumières du feu de joie, la main d'Iwaizumi quelque part, à un millier de kilomètre déjà, posée sur l'herbe et la terre humide. Il n'y parvint pas.
À la place, il trouva l'Œil.
Son éclat rougeoyant l'atteignit en plein cœur. Il oublia son désir de devenir l'un d'entre eux. Il oublia ses heures d'entraînement, l'enchaînement des années et des célébrations, une déception après l'autre, un espoir étouffé puis reconstruit puis étouffé plus fort. Il oublia la joie, fugace, déjà disparue, d'avoir enfin atteint son objectif.
Il n'oublia pas la peur.
Les yeux levés vers le dais ténébreux du ciel, il cessa d'exister.
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L'Œil l'observait avec une attention dont il n'était pas digne. En son centre, son reflet violacé lui souriait, mais Oikawa, lui, n'y parvenait pas. Il comprenait tout, puis il oubliait, il apprenait, oubliait à nouveau. On lui murmurait à l'oreille.
On lui murmurait à l'oreille, et la peur, la peur, la peur la peur la —
Il ne connaissait pas cette voix-là. Il espéra ne plus jamais l'entendre.
L'Œil souriait.
L'Œil savait tout.
On lui murmurait à l'oreille, et il entendait...
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— Oikawa ?
Il cilla. Il sentit sa langue un peu pâteuse, ses jambes endormies. Il avait levé la tête, il ne savait trop quand, et ses yeux ne voyaient plus rien d'autre qu'un éclat rouge sang, le signe qu'il avait attendu et qu'il aurait attendu des années et des années encore s'il l'avait fallu.
— Hé.
On lui secoua l'épaule, quelque chose au fond de lui pensa : Iwa-chan, puis, comme on ouvrait une fenêtre dans une maison fermée, la fraîcheur de l'air le frappa de plein fouet. Il perçut son sourire avant même d'être heureux.
— Je le vois, dit-il d'une voix trop basse.
Ces mots, sur ses lèvres, avaient un goût de lait et de miel.
— Quoi ?
— Je le vois, répéta-t-il. C'est...
Indescriptible. Son cœur fut transpercé d'un éclair qu'il n'identifia qu'après comme étant de l'effroi. La joie l'en chassa et s'y installa sans désir de jamais le quitter.
— T'es sérieux ?
La voix d'Iwaizumi lui sembla comme déplacée, au milieu des étoiles, alors il baissa les yeux et lui sourit si grand qu'il crut ne jamais pouvoir être triste un seul jour de sa vie.
— Il faut que je les prévienne, déclara soudain Oikawa en se levant d'un bond.
Iwaizumi eut l'air un peu déçu.
— Maintenant ? demanda-t-il, mais Oikawa était déjà parti.
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Ils trouvèrent la maison du deuxième novice emplie d'une étrange effervescence.
La première pensée d'Oikawa fut qu'ils étaient déjà au courant ; un maître ou un novice devait avoir eu une vision de sa venue, et ils l'attendaient comme lui-même avait attendu ce jour des années durant.
La deuxième s'évapora dans les airs à la vue du garçon assis sur un des tabourets de bois massif, les joues rougies par l'attention que lui portaient les magiciens réunis autour de lui. La troisième lui griffa la gorge, animal tapi dans des buissons de colère, prête à surgir à la première occasion. Il la ravala sans savoir qu'elle s'était déjà frayé un chemin jusqu'à son cœur, ses poumons, qu'elle finirait au fond de ses pupilles comme des dizaines d'autres avant elle.
C'est injuste.
C'était mon tour.
Kageyama leva les yeux vers lui, lui sourit timidement, et Oikawa détourna le regard de son visage enfantin. Il ne put pourtant éviter d'entendre son nom flotter dans les airs ; l'espace d'une seconde, il pria pour qu'il ne s'agisse que d'un monumental malentendu.
— Oikawa-san !
Il le disait avec un tel espoir mêlé d'euphorie qu'Oikawa songea un instant à mettre tout son ressentiment de côté. Il n'en fit rien.
— Déjà là, Tobio-chan ? lui répondit-il avec un sourire forcé.
— Je l'ai vu ! s'exclama Kageyama. Je cherchais dans le ciel, et je l'ai vu, et puis je suis tombé (il lui montra les paumes de ses mains, encore sales et un peu écorchées) et je suis venu ici, et...
Il s'interrompit pour reprendre son souffle mais ne termina pas sa phrase. Les autres s'étaient tournés vers Oikawa, immobiles et silencieux. Ils attendaient quelque chose, mais Oikawa avait le plus grand mal à savoir quoi. Peut-être valait-il mieux les saluer, eux aussi. Pas qu'il ait exactement salué Kageyama, mais les enfants ne comptaient pas. Quel âge avait-il, seulement ? Onze ans ?
Sauf que ce n'est plus seulement un enfant, Tooru. C'est l'un d'entre eux.
Il pinça les lèvres. C'est l'un d'entre nous.
De quel droit ose-t-il...
— C'est super, Tobio. Félicitations.
Ça sonnait si faux qu'il se prépara pour le coup de coude inévitable d'Iwaizumi, mais celui-ci ne vint pas. Il regarda derrière lui, n'y trouva que du vide. Bien sûr. Iwaizumi avait dû rester dehors. Il n'avait rien à faire ici.
Mais tu aurais pu lui dire au revoir, siffla une voix à l'intérieur de son crâne. Ou merci.
Il serra les dents. Il avait été tellement obnubilé par l'Œil, par tout ce qu'il signifiait désormais, qu'il avait oublié jusqu'à la présence de son meilleur ami.
Meilleur ami. Tu parles.
Oikawa souffla doucement et, lorsqu'il releva les yeux vers la petite assemblée, Tobio le dévisageait d'un air curieux. Il sourcilla.
— J'avais peur que tu ne viennes pas, ajouta Tobio.
Oikawa resta sans voix. Kageyama baissa les yeux. Après quelques secondes, le temps de retrouver une certaine maîtrise de lui-même, Oikawa haussa les épaules et sourit.
— Eh bien, me voilà. Il n'y avait pas de quoi s'inquiéter.
Une main se posa sur son épaule. Un quatrième novice, qui s'occupait d'ordinaire des nouveaux magiciens, lui adressa un sourire d'une douceur qui avait sans doute pour objectif de le calmer, mais qui, à la place, lui donna des frissons dans le dos.
— Oikawa Tooru, déclara-t-il avec chaleur. Bienvenue parmi nous.
Il le remercia du bout des lèvres, soudain conscient du nombre de regards inquisiteurs posés sur lui. Au milieu de la petite assemblée aux tenues colorées, il reconnut son instructeur qui lui accorda un signe de tête encourageant. Il s'apaisa un peu.
Kageyama balançait les jambes en regardant le plafond, pensif.
— Quel âge a-t-il ? demanda le quatrième novice à l'attention des adultes.
Oikawa tiqua. Rien ne l'empêchait de s'adresser directement à lui.
— Treize ans, si je ne m'abuse, répondit l'instructeur en s'avançant vers eux. C'est récent.
Son habit de maître, qui l'avait toujours impressionné, paraissait presque banal au milieu des novices.
— Je vois. Un bon âge pour débuter.
Oikawa se sentit un peu rassuré. Il jeta un coup d'œil à Kageyama.
— Tobio-kun est encore très jeune, commenta le quatrième novice comme s'il avait lu dans ses pensées. Ce ne sera pas facile, mais il s'en sortira. J'ai entendu dire qu'il n'était pas mauvais, ajouta-t-il en regardant l'instructeur.
Celui-ci se gratta nerveusement la nuque.
— C'est le moins qu'on puisse dire. Je n'aurais pas su quoi lui apprendre de plus. À toi non plus, par ailleurs, dit-il à Oikawa. Les novices sont gâtés, cette année.
Mais Oikawa n'avait pas onze ans, lui, et la différence était de taille.
Le deuxième novice s'approcha d'eux, le carmin de ses habits cérémoniels dénotant au milieu des teintes vermeilles des autres novices. Oikawa ne l'avait jamais vu que de loin. Il était pressenti pour succéder au premier novice et, en tant que magicien le plus haut placé d'Hebison, tous les citoyens le traitaient avec le plus grand respect.
Les mains derrière le dos, l'homme détailla les deux enfants d'un air impassible. Kageyama ne le remarqua pas. Oikawa, lui, préféra éviter son regard.
— Attendons-nous d'autres candidats ? demanda-t-il enfin.
— Il ne reste que Kōshi et Kenma, dit l'instructeur. Peut-être même Kanji, mais il n'a plus rien manifesté depuis la petite enfance. À votre place, je ne compterais pas dessus.
— Quelles sont les chances, pour les deux autres ?
— Ils se montreront l'année prochaine, affirma le quatrième novice. Il ne reste pas une heure.
— Il serait peut-être temps d'entamer les préparations, dans ce cas, dit le deuxième novice. Je vous laisse vous en occuper.
L'instructeur acquiesça avec déférence. Une fois le deuxième novice parti, il marmonna :
— Il était plus sympathique lors de son cinquième noviciat.
— Tu le connaissais déjà ? s'étonna le quatrième novice.
— Nous sommes nés ici. Il avait quatorze ans, à l'époque, et je venais de terminer mon apprentissage. (Il baissa les yeux vers sa tenue bleu sombre.) Comme quoi, ça ne veut rien dire. Il a toujours été meilleur que moi.
— Ce n'est pas comme si tu avais déjà voulu intégrer le noviciat supérieur, remarqua le quatrième novice.
L'instructeur eut un rire.
— Oh, j'ai essayé, une fois. Ce n'était pas très concluant.
— Tu ne manques rien. Ce n'est pas si intéressant, au final.
Il mentait, mais personne ne le releva.
— Et puis, m'occuper de ces monstres me prend suffisamment de temps, dit l'instructeur en secouant l'épaule d'Oikawa. Il vaudrait mieux que j'aille chercher vos nouvelles tenues, d'ailleurs. Je reviens tout de suite.
Il contourna le groupe et parti vers l'arrière de la maison. Le quatrième novice le suivit des yeux, puis son attention revint sur Kageyama et Oikawa.
— J'espère que vous n'êtes pas trop stressés, dit-il.
Kageyama secoua vivement la tête.
— Ton père n'est pas là ? Enfin, je suppose qu'il profite des derniers instants de l'an clair pour s'occuper de ses patients.
Kageyama acquiesça.
— Bien. Venez me voir si vous avez des questions. Je viendrai vous chercher à l'heure de la cérémonie.
Puis il s'éclipsa parmi les novices.
— C'est lui qui va nous instruire ? demanda Kageyama.
— Ça m'étonnerait, répondit Oikawa. C'est juste un référent.
— Ah.
Ses jambes s'immobilisèrent.
— Est-ce que tu as eu une vision ? demanda-t-il.
Oikawa sourcilla.
— Tu sais que c'est très impoli, de poser ce genre de question ?
Kageyama haussa les épaules.
— Je veux juste savoir.
— Oui, j'en ai eu. Mais ne compte pas sur moi pour te la raconter.
— Je n'ai rien vu, moi, déclara Kageyama avec déception.
— Ah bon ?
Kageyama jeta un regard vers l'assemblée.
— Mon père a dit que c'était normal.
— Ça m'étonnerait, répliqua Oikawa. Tout le monde en a.
— Non. Le deuxième novice n'en a pas eu non plus. Il me l'a dit.
— Il t'a menti, imbécile. Tu crois vraiment à tout ce qu'on te raconte.
— J'ai vu l'étoile, de toute façon.
— Ça ne compte qu'à moitié.
— Tu dis n'importe quoi. Iwaizumi-san a dit que je ne devais pas t'écouter.
Oikawa tiqua.
— Ah bon ? Quand ça ?
— Avant-hier. Parce que tu racontais des mensonges.
— Moi ? Je ne mens jamais. Qu'est-ce que j'ai dit, encore ?
— Que les spectres viendraient me chercher dans mon lit...
— Je n'ai pas menti. J'en ai encore entendu discuter, tout à l'heure. Ils disaient qu'ils te dévoreraient pour célébrer la venue de l'an obscur.
— Je ne te crois pas.
— Fais comme tu veux. C'est ton problème, pas le mien.
— Je ne suis plus un bébé.
Oikawa éclata de rire.
— Ah non ? Quel âge tu as, huit ans ?
— Dix, corrigea Kageyama, et Oikawa eut le plus grand mal à rester impassible.
— Toujours un bébé, alors, dit-il. Désolé, Tobio-chan. C'est comme ça. On en reparlera quand tu seras plus grand.
— Je ne t'écoute pas, répliqua Kageyama.
— Super, tant mieux.
Il n'avait aucune envie de poursuivre la conversation. Kageyama avait toujours eu l'art de lui taper sur les nerfs, et il ne le laisserait pas en profiter aujourd'hui.
Par chance, l'instructeur ne lui en laissa pas le temps. Un paquet sous le bras, il leur fit signe de venir à l'autre bout de la salle, puis les emmena à travers un large couloir vers une pièce sobrement décorée. Un petit serpent aux yeux rouges était tracé sur le mur du fond, juste derrière un couple de coussins de sol. Kageyama et Oikawa s'y agenouillèrent sans un bruit.
L'homme posa devant chacun d'eux un paquet de vêtements parfaitement pliés.
— Vos tenues de cérémonie, expliqua-t-il. Vous faites désormais partie des nôtres, et je suis très heureux de vous avoir accompagné jusqu'à votre cinquième noviciat.
Il marqua une pause. Plus agité qu'à l'ordinaire, Kageyama triturait la manche de sa tunique, les yeux rivés sur l'éclat rouge de sa future tenue.
— Je vous ai déjà expliqué ce qui vous attendait, poursuivit l'instructeur, mais un rappel ne fait jamais de mal. Cette année, vous vous joindrez aux autres magiciens pour la fête du Don. Je sais que vous êtes impatients, mais ce n'est pas une expérience facile, pas plus qu'agréable. Ne vous laissez pas submerger. Vous savez comment faire, pas vrai ?
Oikawa hocha gravement la tête. Tout le monde l'avait appris, dans la maison des maîtres.
— Kageyama ?
— Oui, je sais.
— Bien. Vous participerez au repas avec les autres magiciens — vous connaissez un ou deux apprentis, si je ne m'abuse — puis les novices s'occuperont de la suite des événements. Es-tu allé voir ta mère, Oikawa ?
Il s'empourpra. Le bonheur de trouver l'Œil lui avait fait oublier ses plus élémentaires responsabilités.
— Tu la retrouveras après la semaine du Souvenir, le rassura l'instructeur. J'irai la voir moi-même, si ça te va.
— Merci, souffla-t-il.
— Et moi ? demanda Kageyama.
Oikawa dut user de toute sa concentration pour ne pas lever les yeux au ciel.
— Ton père a peut-être opté pour une carrière différente, mais c'est toujours un maître. Il participera à la cérémonie, comme toi et moi.
Kageyama afficha une mine soulagée.
— Après ça, reprit l'instructeur, il n'y aura plus que vous deux. Et les novices, bien sûr. Je sais que vous ne les connaissez pas bien, mais ne vous en faites pas. Ils sont passés par là, eux aussi.
— Et vous ? demanda Kageyama.
— Moi aussi, bien sûr. Le domaine des novices est un bel endroit, je m'en souviens très bien. Je n'y ai jamais remis les pieds, bien entendu, mais le noviciat supérieur n'était pas fait pour moi. Rester maître a beaucoup d'avantages, vous savez. Enfin, que cela ne vous empêche pas d'avoir un peu d'ambition — pour ce que j'ai pu voir, vous avez toutes vos chances.
Ils avaient encore le temps avant d'espérer rentrer dans le noviciat supérieur, songea Oikawa. Ses pensées avaient dû se manifester à travers ses traits, car l'instructeur lui adressa un sourire.
— Il est vrai que la route est longue, mais elle n'est pas dénuée d'intérêt. Tu le verras par toi-même. Maintenant, il est temps pour vous de vous vêtir de façon appropriée. Un novice ne le devient réellement qu'en portant ses couleurs.
Il ramassa une des tenues posées au sol.
— Le manteau de cérémonie, expliqua-t-il, ne sera porté que lors de la fête du Don. Vous porterez le reste de la tenue jusqu'à votre retour du domaine des novices, la semaine prochaine. Vous pouvez laisser vos habits ordinaires ici ; ils vous seront rendus dès votre retour. Je vais retourner auprès des autres, maintenant. Vous pourrez nous rejoindre dès que vous aurez terminé.
Il tendit la tenue à Kageyama, leur adressa un sourire puis quitta la pièce.
Il y eut un moment d'immobilité, puis Kageyama déplia ses vêtements dans un silence déférent. Rouges, comme les novices supérieurs assemblés dans le salon du maître de maison. Rouges, comme l'œil qui, enfin, s'était attardé sur eux alors qu'ils le cherchaient au milieu des étoiles.
Un frisson parcourut l'échine d'Oikawa. Il posa les mains sur le tas devant lui, le cœur empli d'une émotion dont il ne connaissait rien.
Il avait attendu ce moment depuis ce qui lui semblait des siècles. Une éternité.
Il déplia la tunique, caressa le tissu du bout des doigts. Un sourire involontaire apparut sur son visage.
Il porterait la tenue des novices. Il valait quelque chose.
Kageyama se planta devant lui, une large ceinture entre les mains.
— Tu peux m'aider ? Je n'y arrive pas tout seul.
Oikawa le dévisagea plus longtemps que ne l'exigeaient les convenances, puis se redressa.
— Donne-moi ça, dit-il d'un ton impatient.
Il lui passa la ceinture autour de la taille et la referma dans son dos. Après un instant d'hésitation, il se mit face à lui et le jaugea d'un œil critique. Il remit sa tunique en place, refit les attaches mal ajustées, puis replia le col de son manteau en secouant la tête.
— Et remets tes cheveux correctement, conseilla-t-il avec un soupir. Les autres vont nous prendre pour des imbéciles.
Les joues de Kageyama rosirent légèrement, mais il s'exécuta sans protester.
Oikawa s'habilla sans le regarder, concentré sur les décorations au fil d'or du manteau de cérémonie. Du bel ouvrage, aurait dit Iwaizumi. Il se demanda qui l'avait réalisé. Un magicien, peut-être. Les serpents qui s'enroulaient sur les bords de chaque manche paraissaient glisser sur le tissu de laine fine comme les remous d'un cours d'eau.
Au moment de mettre sa propre ceinture, il ne trouva que du vide ; Kageyama la lui tendit timidement, et il la lui prit des mains en détournant les yeux.
— Merci, dit-il quand même.
Kageyama se dépêcha de l'aider à son tour. Quelques ajustements plus tard, ils étaient enfin prêts.
— Allons-y, décréta Oikawa en se dirigeant vers la porte.
Kageyama demeura immobile.
— Quoi ?
— Rien.
Mais il ne bougeait toujours pas. Oikawa revint vers lui, un soupir au bord des lèvres. Quelque chose lui disait qu'il n'avait pas fini de soupirer.
— Tu as peur ? demanda-t-il.
Kageyama haussa les épaules.
— Tu ne vas pas mourir, dit Oikawa. C'est juste une cérémonie de rien du tout. Ton père sera là, de toute façon. (Après une hésitation, il ajouta :) Et moi aussi.
— Et si ça ne marche pas ?
— Qu'est-ce qui ne marcherait pas ?
— Si je garde tout avec moi, et que je deviens un spectre ?
— Ne sois pas ridicule.
— Mais je n'ai rien vu... peut-être qu'il ne veut pas de moi.
— Tu as vu l'œil, lui rappela Oikawa. C'est suffisant. Et puis, ça n'a rien à voir. Les autres novices s'en rendraient compte, tu ne crois pas ? Arrête de t'inquiéter pour rien. Ils nous attendent, alors on y va.
Cette fois, Kageyama le suivit avec réticence, et ils rejoignirent le groupe sans échanger un mot de plus.
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L'odeur de la fumée s'était faite moins irritante avec l'avancée de la nuit, ou peut-être l'excitation du moment l'avait-elle simplement éclipsée.
Debout entre Kageyama et un apprenti qu'il connaissait à peine, Oikawa ne pouvait s'empêcher de regarder le ciel. Là où l'éclat du feu avait effacé la plupart des étoiles, l'Œil du serpent brillait clair. Oikawa réalisa qu'il la verrait désormais chaque semaine du Don. Il se sentit parcouru d'un frisson de fierté.
Kageyama levait les yeux aussi, parfois, puis le flot continuel des magiciens captait à nouveau son attention. Il devait chercher son père, songea Oikawa. Les maîtres présents chez le deuxième novice s'étaient déjà placés, mais il restait quelques espaces vides.
Il ne fallut que quelques minutes pour que les personnes manquantes arrivent enfin, saluant les magiciens autour d'eux, riant parfois d'un commentaire ou d'une plaisanterie lancée au passage. Le père de Kageyama était là, lui aussi, vêtu de ses habits bleus de maître, et il ne tarda pas à apercevoir son fils à qui il adressa un signe de la main. Le visage de Kageyama s'illumina d'un sourire radieux.
Oikawa, lui, ne reconnut personne parmi la foule des spectateurs amassés autour d'eux. Il imagina Iwaizumi et sa mère, quelque part au milieu du public, le cherchant peut-être des yeux. La solitude s'insinua en lui sans qu'il s'en aperçoive. Elle se dissipa à l'instant où Kageyama le bouscula d'un mouvement distrait.
Les brouhahas de la foule se transformèrent en chuchotements, et enfin elle se tut. Le deuxième novice s'avança au centre du cercle formé par les magiciens. La tension monta d'un cran.
— Mes amis, dit-il d'une voix forte. Nous voici réunis à nouveau.
Oikawa avait entendu son discours à de nombreuses reprises, mais c'était la première fois qu'il lui était adressé.
— Aujourd'hui, nous remercions les dieux pour le don qui nous a été accordé. Sous le regard du serpent, nous exprimons notre plus profonde reconnaissance.
Il balaya le cercle du regard.
— Mais cette semaine de réjouissances et de fête touche bientôt à sa fin. Nous ne pouvons accepter ce cadeau plus longtemps, car nos corps mortels ne sont pas dignes de le recevoir.
Il leva les bras vers le ciel, les yeux tournés vers l'étoile.
— Nous l'avons arrosé de notre savoir, laissé éclore dans notre corps indigne. Cette nuit, sous ton Œil, le cycle se termine comme il a commencé : par le don de ce qui nous est le plus précieux, car nous n'en avons pris soin que pour pouvoir te le rendre dans tout son éclat. Permets-nous de nous délester de ce poids qui pèse sur nos faibles épaules, et laisse-nous accueillir le germe d'un nouveau don !
L'apprenti à la gauche d'Oikawa lui prit la main ; il prit celle de Kageyama, qui la lui tendait déjà.
Son cœur battait contre ses tempes, son souffle bloqué quelque part dans sa gorge.
— Notre vie t'appartient, ô Nohebi !
L'étoile se mit à luire plus fort, ou peut-être était-ce un effet de son imagination. Ils la fixèrent une seconde encore, son reflet au cœur de leurs pupilles, puis, comme on soufflait une bougie, elle s'éteignit.
Le monde devint noir et insonore.
Une main glacée enfoncée dans sa poitrine. Oikawa ne comprenait pas. Il sentit la vie le quitter avec la douceur d'une brise d'été, un vide abyssal s'écouler dans ses veines, à travers sa peau, l'envahir jusqu'aux moindres recoins de son être. Ses jambes s'affaiblirent, puis son corps entier. Il tenta de respirer, en vain. Il voulut serrer la main de Kageyama, s'assurer qu'il était toujours là, mais il ne trouva rien, rien d'autre que la morsure du néant, eau froide, doigts maigres agrippés à ses poignets, et il s'en allait loin, loin, trop loin pour que quiconque ne puisse le rattraper. Un cri dans la brume, à une éternité d'ici, mais, cette fois, l'Œil ne le regardait pas : personne ne le regardait.
Il n'avait plus rien à offrir.
La terreur se chargea de remplir chaque espace vide, un plan de lierre se glissant entre chaque crevasse, chaque anfractuosité, ses feuilles se déployant au milieu des ténèbres.
Il y avait eu quelque chose, en dedans, quelque chose qui avait toujours été là, mais voilà qu'il ne trouvait plus rien. La solitude lui compressa la poitrine comme un étau. Il sut qu'elle y resterait jusqu'à ce qu'il se défasse, qu'il tombe en poussière, et que son âme brisée s'arrête aux portes de l'Éternel. S'il avait valu quelque chose un jour, c'était terminé.
Le don s'en est allé, pensa-t-il. J'aurais dû comprendre. J'aurais dû...
Il aurait voulu pleurer.
Kageyama pleurait.
Ses doigts avaient lâché les siens, et il s'était accroupi au sol, les mains sur le visage, le corps secoué de sanglots silencieux. Oikawa le fixa un moment, incapable de savoir où il se trouvait ni pourquoi il se trouvait là. Il avait perdu quelque chose d'important. Quelque chose d'essentiel.
— Kageyama, articula-t-il, et celui-ci releva lentement la tête.
Il l'aida à se redresser, puis jeta un regard autour de lui. Les gens s'étaient remis à parler doucement, les mots franchissant à peine la barrière de leurs lèvres. Le deuxième novice, au centre, n'avait même pas frémi.
— C'est terminé, déclara-t-il.
Et, comme s'il s'agissait d'un murmure du ciel, le cercle se défit.
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