Merci à Sherma83 pour la relecture, puis à Thalilitwen et Aeli pour le soutien moral d'écriture.. un jour ce sera facile... un jour... bref bonne lecture my friends


Assemblés devant le pont qui menait à la forêt, les novices attendaient en silence. Les rires et les chansons étaient loin désormais ; la ville commençait tout juste à s'endormir, et la nuit ne résonnait plus que du bruissement des feuilles et de la respiration sifflante de quelques magiciens fatigués.

De ça, et des sanglots de Kageyama qui, les mains devant la bouche, tentait vainement de les étouffer.

Il n'avait pas arrêté depuis le retour de don. Trois heures s'étaient écoulées, et Oikawa commençait sérieusement à manquer de patience. Il avait réussi à l'éviter pendant tout le repas, l'abandonnant aux bons soins de son père, mais les maîtres et tous les autres s'en étaient allés, ne laissant derrière eux que les magiciens vêtus du rouge des novices.

Ils n'étaient pas tellement nombreux, songea Oikawa. La plupart étaient des adultes qu'il avait aperçus en ville, à l'occasion des marchés ou des diverses festivités qui ponctuaient l'année. Certains devaient avoir l'âge de sa mère, d'autres semblaient plus âgés encore. Le plus vieux, recroquevillé sur lui-même, ne leur avait pas accordé un regard de toute la soirée.

Oikawa se demanda à quel moment leur don avait éclos, à quel âge ils étaient parvenus à revenir au noviciat, si la perspective de tant d'années d'études les avait effrayés ou, au contraire, les avait ravis. S'ils étaient restés en ville, ou s'ils étaient partis ailleurs, dans la capitale, ou au sein du sanctuaire qu'ils encensaient tant.

Le deuxième novice avait dû en passer par là, lui aussi. Pourtant il était revenu ici, à Hebison, et continuait à accompagner les jeunes magiciens pour leur première cérémonie, comme si cette tâche avait plus d'importance que de travailler avec les plus grands.

Pour l'instant, face à la forêt, il ne laissait rien paraître. Il lui fallut un moment pour se tourner vers les autres, les détailler un à un, puis porter les mains à sa poitrine dans ce qui ressemblait à une prière silencieuse.

— Comme le destin est cruel, déclara-t-il, de nous priver ainsi de notre lien avec le ciel. Mais nous attendrons, comme toujours. La douleur de cette perte n'est pas sans utilité. Parfois, il est bon de se souvenir que rien n'est acquis.

Il baissa les yeux vers Kageyama et s'autorisa un sourire à peine perceptible.

— Rien n'est acquis, répéta-t-il, mais aussi sûrement que l'an clair laisse place à l'an obscur, le don nous sera offert à nouveau. C'est cette certitude qui vous permettra de faire face, comme elle nous a toujours permis de le retourner sans tristesse et sans peur. Gardez la tête haute. Nourrissez l'espoir qui lutte pour renaître dans votre cœur. Souvenez-vous de ce qui lui était cher, et remerciez l'Œil du serpent de vous l'avoir repris. Nul n'a le droit de fouler cette terre en pensant qu'il en a la pleine propriété.

Oikawa soutint son regard aussi longtemps qu'il le put. Kageyama, lui, reniflait à grands bruits. Oikawa le soupçonna de ne rien avoir écouté du discours du deuxième novice, quand bien même lui était-il directement adressé.

L'homme se tourna à nouveau vers la forêt, puis il dit :

— Il est temps pour nous de rejoindre notre domaine. Prenez garde à ceux qui vous guettent le long du chemin. Les spectres ne peuvent traverser les barrières, mais ils n'en restent pas moins dangereux. Restez groupés, et rien de fâcheux ne vous arrivera. Il serait dommage de perdre nos jeunes pousses alors qu'elles commencent tout juste à fleurir.

Oikawa se raidit. La forêt lui avait toujours été interdite, comme elle l'était à tous ceux qui n'avaient aucun moyen de s'en défendre. Il n'y avait jamais mis les pieds. Il avait bien essayé une fois, petit, inconscient ce qui se cachait à l'intérieur, mais sa mère l'avait arrêté juste à temps et il se souvenait de la terreur qu'elle lui avait inspirée ce soir-là comme si c'était hier. Comme tous les autres, il n'avait appris ce qui s'y terrait qu'après, lorsque Kuroo y avait été emmené, et surtout lorsqu'il en était sorti.

Le deuxième novice se mit en route, immédiatement suivi par le reste du groupe, Kageyama excepté. Oikawa s'avança sur le pont, puis marqua un arrêt. L'enfant ne le regardait même pas. Il fixait ses pieds comme s'il y avait découvert les dieux en personne.

— Tobio-chan, l'appela-t-il en tâchant de masquer l'irritation qui le rattrapait à grands pas. Ils partent sans nous.

— Je ne veux pas y aller, répondit Kageyama d'une voix tremblante.

— Reste, alors.

Il avança un peu, en espérant que Kageyama se reprenne, mais le garçon resta immobile.

— Ce n'est pas le moment de faire une crise, siffla Oikawa en retournant sur ses pas. Tu veux rester ici tout seul ?

Kageyama n'eut d'autre réaction qu'un reniflement appuyé.

— Tant pis pour toi, soupira Oikawa. Ne viens pas te plaindre si tes pouvoirs ne reviennent jamais.

Il ignora l'inspiration terrifiée que prenait Kageyama et repartit vers la forêt. Il n'eut pas à attendre, cette fois. Son prénom résonna par-dessus les ronronnements de la rivière, et Oikawa ne put s'empêcher de grincer des dents.

— Ne me laisse pas tout seul, sanglota Kageyama.

— C'est ce que j'essaie de faire, figure-toi. Ça m'aiderait si tu te décidais enfin à bouger de là. De quoi t'as peur, exactement ?

Ils connaissaient tous les deux la réponse, mais aucun n'osa le dire à voix haute. Depuis l'orée du bois, les troncs menaçants semblaient darder sur eux un regard sinistre. La main de Kageyama trouva le poignet d'Oikawa dans l'obscurité grandissante. Ce dernier espéra qu'il ne l'avait pas vu tressaillir.

— Il faut qu'on y aille. Ils ne nous attendront pas. La voie est protégée, de toute façon. Rien ne pourra t'arriver si tu restes sur le chemin.

C'était du moins ce qu'avait assuré le deuxième novice. Lui-même n'en était pas convaincu, mais les doigts de Kageyama se détendirent légèrement. Il finit par le lâcher pour s'agripper à la manche de sa tenue de cérémonie.

— T'as quel âge, exactement ? soupira Oikawa.

Ils traversèrent enfin le pont et pénétrèrent dans la forêt. Le vent, entre les arbres, émit une plainte lugubre.

Comme Oikawa l'avait craint, personne ne les avait attendus. Il pensa d'abord à un simple accident, un moment d'inattention, peut-être, puis l'idée l'effleura qu'ils les avaient abandonnés là en connaissance de cause. Il balaya rapidement cette réflexion. Les novices n'avaient aucune raison d'agir de la sorte. Ni l'un ni l'autre n'était capable de se défendre, surtout pas après le retour de don.

Ils poursuivirent néanmoins leur route. La forêt commença à se refermer sur eux, mais les adultes n'étaient nulle part en vue. Par chance, le chemin était éclairé par quelques lanternes allumées çà et là. Des talismans enroulés sur les branches des arbres ondoyaient autour d'eux comme autant d'esprits bienveillants. La plupart paraissaient récents ; d'autres, délavés, s'effritaient contre les troncs sur lesquels ils étaient cloués.

Le sentier se mit à grimper après quelques centaines de mètres, et Kageyama manqua de trébucher plus d'une fois. Il ne se plaignit pas pour autant. À vrai dire, depuis leur entrée, aucun d'eux n'avait prononcé le moindre mot.

La forêt écoutait. Elle écoutait si bien qu'Oikawa pouvait la sentir s'épaissir sur le bord du chemin, se rassembler pour mieux les voir, pour saisir le moment où, enfin, ils seraient vulnérables — s'ils ne l'étaient pas déjà.

Un frisson dans les feuilles noires.

Oikawa s'immobilisa.

— Oikawa-s...

Ce dernier fit taire Kageyama d'un geste. Il gardait les yeux fixés sur un grand arbre, à quelques pas du chemin, trop éloigné pour qu'on songe à y clouer un charme quelconque, mais bien visible depuis la route.

Une silhouette sombre se balançait sur une branche, ses contours incertains se fondant dans la nuit. Ils savaient tous les deux ce dont il s'agissait. Ils la regardèrent, et la silhouette les imita. Elle ne fit aucun mouvement dans leur direction.

— Il faut qu'on avance, murmura Oikawa d'une voix tendue. Viens.

Il saisit Kageyama par le bras et le tira en avant.

Il crut pendant un instant avoir semé le spectre qui, semblait-il, n'était pas descendu de son perchoir après leur départ. Il comprit bien vite qu'il avait eu tort ; quelques mètres plus loin, ce n'était pas une, mais six silhouettes qui les suivaient du regard depuis le bord du chemin, dangereusement proche de la route, leurs visages indistincts mangés par de petits yeux absorbant la lumière des lanternes comme un abysse sans fond. Oikawa accéléra. L'un des spectres tendit la main vers eux, mais se retrouva arrêté par une barrière invisible.

Ils étaient si grands, dans ses cauchemars, imposants, prêts à le dévorer d'une seule bouchée. Ceux-là ne ressemblaient en rien aux monstres qui peuplaient les légendes. Ils étaient petits, presque frêles, leurs corps fragiles semblables à la flamme d'une bougie ondulant dans l'obscurité étouffante. Certains les lorgnaient sans bouger. D'autres, la cavité sombre qui leur servait de bouche ouverte sur un cri silencieux, leur faisaient signe de les rejoindre d'une main. Une ombre presque invisible s'était accroupie non loin d'eux et grattait le sol de ses doigts maigres.

Oikawa retint son souffle. Quelque part sur le chemin, Kageyama s'était à nouveau accroché à lui. Ses yeux restaient obstinément posés sur la route, et il ne disait rien.

Le spectre accroupi cessa de gratter et se redressa.

— Oikawa-san, le pressa Kageyama.

Oikawa exhala longuement. Il ne prit conscience de la sueur qui lui coulait dans le dos qu'une fois qu'ils reprirent leur avancée.

Quand ils arrivèrent enfin au sommet, ils tremblaient tous les deux ; le novice qui les attendait devant le grand portail de bois recouvert de charmes écarlates les évalua d'un œil impassible. Oikawa eut la très nette sensation qu'il était supposé dire quelque chose. Il s'en trouva incapable.

— Ce domaine appartient aux novices, les informa l'homme d'une voix grave, et aux novices seuls. Nulle autre âme ne peut pénétrer entre ces murs, magiciens ou non. Profitez bien de l'honneur qui vous est accordé. Vous ne reverrez pas cet endroit de sitôt.

Puis il ouvrit le portail et les invita à entrer.

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Derrière la forêt se trouvait davantage de forêt, et quelque part au sein de celle-ci, à l'issue d'un sentier emprunté par les novices depuis la nuit des temps, un point d'eau brumeux traversé par un pont de bois que les siècles avaient à peine grignoté. Plus loin, le chemin escaladait le flanc de la montagne, et tout au-dessus se dressait une maison de pierre sombre, peut-être aussi vieille que la magie elle-même.

Kageyama n'avait plus fait un pas depuis qu'il l'avait remarquée. Baignée par la lueur dorée des lanternes, elle se détachait du paysage comme la lune dans la nuit.

— Avance, lui intima Oikawa en le poussant d'une main dans le dos.

Le novice qui les avait fait entrer avait quitté le sentier pour être remplacé par un homme d'une quarantaine d'années a l'air plutôt affable. Un serpent rouge était tatoué derrière son oreille et redescendait dans sa nuque, à l'abri des regards. Kageyama eut l'impression de l'avoir déjà vu quelque part. Oikawa, lui, ne faisait pas grand cas de son apparition. Il gardait les yeux sur les arbres, les sourcils froncés, comme s'il s'attendait à ce que des spectres en surgissent à tout instant.

L'homme dut constater la même chose, car il dit :

— Cet endroit est aussi sûr qu'on puisse l'être. Ne t'inquiète pas pour ceux qui rôdent. Ils ne rentreront pas.

Oikawa se tourna vers lui.

— Je ne m'inquiète pas, répondit-il.

Son mensonge ne trompa personne. Kageyama chercha son regard, mais ne le trouva pas.

— Une bonne nouvelle, commenta l'homme. Je m'appelle Kurosu Norimune. Je suis responsable des jeunes magiciens à Hebison. Nous serons donc amenés à nous rencontrer plus d'une fois à l'avenir.

Sur ces mots, il sourit. Kageyama décida qu'il l'aimait bien.

Kurosu leur fit signe de le suivre sur le sentier. Les roches qui bordaient le chemin étaient recouvertes de petites inscriptions à peine lisibles et de gravures alambiquées, et de temps en temps Kageyama distinguait une queue de serpent ou une feuille de lierre entre les caractères stylisés de ce qui devait être des prières silencieuses. Il eut le plus grand mal à ne pas interrompre son ascension pour les regarder de plus près. Heureusement, Oikawa se chargeait de le rappeler à l'ordre, et ils atteignirent enfin une volée de larges escaliers de pierre qui s'arrêtaient devant un petit bâtiment invisible depuis l'entrée du domaine.

— Il se fait tard, déclara Kurosu. Vous dormirez ici cette nuit, ainsi que toutes les suivantes.

— On ne va pas plus loin ? demanda Oikawa.

Il paraissait étrangement irrité. Kageyama s'agita, mal à l'aise. Il n'avait pas envie de s'arrêter ici. Il voulait redescendre et poser ses mains sur la roche froide jusqu'à percevoir ce qu'elle cherchait à lui dire.

L'homme lui adressa un sourire compréhensif.

— Le domaine des novices est vaste, dit-il. Vous aurez tout le temps de l'explorer au cours de la semaine, quoiqu'il ne vous soit pas entièrement accessible. Le bâtiment principal, que vous avez vu d'en bas, n'est pas ouvert pour l'instant.

Kageyama attendit une explication, mais Kurosu n'ajouta rien. Il ouvrit l'annexe et les invita à entrer.

Ils traversèrent un couloir aux murs d'un brun presque noir. Des voix et des rires s'élevaient derrière quelques portes, mais ils ne croisèrent personne, et une fois qu'ils parvinrent à leur chambre, une pièce plutôt modeste mais éclairée de bougies, personne ne vint à leur rencontre. Kurosu leur promit qu'on viendrait les chercher le lendemain, puis disparut dans le couloir.

Oikawa se dirigea vers les armoires et déplia un futon sans piper mot. Kageyama, lui, resta debout contre la porte, soudain trop conscient du silence qui régnait dans la pièce. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose avant de se rendre compte qu'il n'avait rien à partager. Alors il partit chercher un deuxième futon, l'étendit à son tour, puis s'agenouilla au bout.

Oikawa dégota deux chemises de nuit d'une petite malle en bois lustré, lui en tendit une, se changea et s'allongea, le tout sans lui accorder un regard. Kageyama se demanda s'il lui reprochait quelque chose. Il n'osa pas lui poser la question.

À la place, il plia ses vêtements de novice et les rangea dans un coin avec le plus grand soin. Il ne parvenait toujours pas à croire qu'il s'agissait bien des siens. Il enfila sa chemise de nuit et se blottit sous le drap pour s'endormir quasiment dans l'instant.

Quand il se réveilla, le lendemain, il comprit rapidement qu'il avait pleuré dans son sommeil. Il tenta d'effacer les traces de larmes de son visage. Il ne remarqua pas qu'Oikawa était déjà bien éveillé et sursauta lorsqu'il leva la voix.

— Ça va être comme ça toute la semaine, tu sais, dit-il.

Son timbre était clair, si bien qu'on l'aurait cru debout depuis des heures. Kageyama pinça les lèvres.

— Tu devrais t'y faire, poursuivit Oikawa. Ce n'est pas comme si on avait vraiment possédé le don, de toute façon. C'était juste un avant-goût.

Ah, ça, se dit Kageyama. Mais il le savait. La magie — son absence — n'avait plus d'importance. Il pensait aux serpents dessinés sur la roche. À celui qui rampait sur la peau du novice de la veille. Il en recevrait un, lui aussi. Et alors, alors seulement, il saurait tout.

— Il va revenir ? demanda Kageyama.

Oikawa lui lança un regard perplexe.

— Bien sûr qu'il va revenir. Le deuxième novice l'a dit hier. Tu n'écoutes jamais rien, pas vrai ?

Et Oikawa ne comprenait jamais rien.

— Je voulais parler de l'homme d'hier, précisa-t-il alors.

— L'homme d'hier... Kurosu-san ?

Kageyama acquiesça. Il lissa distraitement un pan de sa tunique.

— Je l'avais déjà vu, lâcha-t-il à l'étourdie.

— Évidemment. Il vit en ville, au cas où. Et puis, il est passé troisième novice il n'y a pas si longtemps. Juste avant que Kuroo disparaisse. Je suppose que t'étais là.

Kageyama n'en savait rien. Ce qu'il savait, par contre, c'était que Kuroo n'avait pas disparu.

Il était mort.

Il déglutit difficilement. Quelque chose lui effleura l'esprit, comme un bourdonnement désagréable, mais il se trouva incapable de le décrypter.

— Ne me regarde pas comme ça, siffla Oikawa en se détournant de lui. Et ne me parle plus. Je t'ai assez entendu cette nuit.

— Je n'ai rien dit...

— T'as passé ton temps à geindre, j'ai à peine fermé l'œil. Pourquoi tu n'irais pas voir ce qu'ils font, tiens ? Je suis sûr qu'ils seront ravis de te voir.

La conversation était close. Kageyama soupira et obéit.

Il n'y avait toujours personne, dans les couloirs, pas un bruit derrière les portes non plus. Les novices avaient quitté les lieux. Ils devaient s'être rendus dans l'autre maison, celle qui dominait la forêt ; ou bien ils s'étaient simplement éclipsés ailleurs, près du pont, à graver des serpents sur les pierres.

Le parquet craquait sous ses pieds. La grande porte coulissante qui menait à l'extérieur était entrouverte, et dehors on entendait le gazouillis rassurant des oiseaux. Il se surprit à penser que la forêt n'était peut-être pas aussi terrible qu'on la lui avait décrite, pas pleine de cris et de chants trompeurs, ni accompagnée de promesses de souffrance et de mort.

Il avait vu les spectres, après tout, et il était toujours là. Il s'était tenu au milieu d'eux et n'en avait suivi aucun. Alors peut-être les histoires n'étaient-elles que cela. Des histoires.

Des mensonges.

Il sortit. Les adultes n'étaient nulle part en vue. Il caressa l'idée de descendre vers le pont, puis y renonça. Peut-être n'était-il pas supposé être éveillé, après tout. Peut-être lui avait-on ordonné de rester dans la chambre jusqu'à ce qu'on vienne le chercher et que, dans son excitation, il avait oublié.

Mais non. Oikawa le lui aurait dit en le voyant partir. Il lui en voulait pour cette nuit, mais pas assez pour lui attirer des ennuis dès le premier jour. Il l'espérait, du moins.

Il leva les yeux vers le promontoire et la maison qui y était bâtie. Les adultes devaient s'y trouver. Peut-être même l'avaient-ils invité à les y rejoindre. Le troisième novice n'en avait-il pas parlé, la veille ? N'avait-il pas promis de l'y accueillir ?

Oui, il en était certain. On l'attendait là-bas, en haut du chemin, devant les portes du bâtiment principal.

Comme personne n'était présent pour le lui interdire, il prit le sentier qui menait sur le promontoire. Chacun de ses pas le confortait un peu plus dans sa décision. Il faisait ce qu'il était censé faire. Il finirait là où il devrait être.

Un grand portail de bois l'arrêta dans son élan, juste au bout du chemin. Il essaya de l'ouvrir, en vain. Il resta hermétique à toutes ses tentatives, et plus il tirait sur la poignée, plus le besoin de se trouver derrière se faisait omniprésent, comme une démangeaison qu'il ne parvenait pas à soulager, une soif qu'il désespérait de jamais étancher. Il serra les dents et frappa sur le bois. Personne ne lui répondit.

Quelque chose n'allait pas du tout. Quelqu'un devait l'avoir oublié.

Mais c'est ridicule. Ils savent que je dois...

— Kageyama.

Il ne réagit pas. Il se remit à tirer sur la poignée, mais une main retira la sienne avec délicatesse.

— Tobio-kun, l'appela à nouveau le troisième novice. Tu es déjà debout ?

Kageyama cilla. Le portail n'avait pas bougé.

— Retournons en bas. Le petit-déjeuner est servi, et tu n'es même pas habillé. Oikawa t'attend, tu sais ? C'est ton compagnon, cette semaine. Ne l'oublie pas.

Il l'éloigna de la porte d'une main sur l'épaule, puis le poussa gentiment vers le sentier. Kageyama le vit jeter un dernier coup d'œil derrière lui. Une étrange impression d'échec lui compressa brièvement la poitrine, puis s'évanouit aussi soudainement qu'elle était apparue.

Il ne savait même pas pourquoi il était monté jusqu'ici.

Il partit rejoindre Oikawa, et lorsque celui-ci lui demanda où il était allé, il ne répondit rien.

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Ils passèrent le premier jour à pratiquer diverses techniques de méditation, et le deuxième ne fut pas bien différent, si bien qu'Oikawa commençait à craindre qu'ils n'apprendraient rien d'autre, si on pouvait seulement parler d'apprentissage. Il connaissait déjà la plupart d'entre elles — il les avait étudiées dans la maison des maîtres — et elles se trouvaient être d'un ennui mortel, ce qui n'était pas exactement l'idée qu'il s'était faite de sa première semaine en tant que magicien confirmé.

Kageyama non plus ne semblait pas s'en accommoder. Oikawa aurait juré l'avoir vu somnoler une fois ou deux, mais les novices ne le lui reprochaient même pas. Il constata d'ailleurs bien vite que leur indulgence ne s'appliquait qu'à Kageyama. Jamais à lui.

— Ton impatience finira par causer ta perte, le réprimanda un quatrième novice au milieu de la semaine. Si tu ne parviens pas à te calmer un peu, tu finiras comme tous les autres. Tu les as bien vus, là dehors, non ?

Masquant son agacement du mieux qu'il le pouvait, Oikawa hocha la tête.

— Je sais ce qu'on raconte, poursuivit l'homme, mais ceux que tu as croisés n'étaient pas tous des magiciens ratés. Certains étaient exactement comme toi, incapables de canaliser ce qui leur avait été gracieusement offert, et regarde où ça les a menés.

— Je fais ce que je peux, rétorqua Oikawa.

Il regretta immédiatement d'avoir ouvert la bouche. Par chance, le novice ne lui répondit que par un regard méprisant.

— Bon courage, dans ce cas. Je ne te vois même pas passer apprenti.

Puis il se dirigea vers Kageyama, et son visage se radoucit aussitôt, comme le faisaient ceux de tous les adultes du domaine. Oikawa en eut la nausée, mais il serra les dents. Les novices étaient comme les autres, finalement. Ils ne voyaient que ce qu'ils voulaient bien voir. Ils cajolaient Kageyama comme s'il venait tout juste d'entrer à l'école, un gamin incapable de réfléchir par lui-même. Leur attitude était écœurante.

On lui avait toujours promis que l'âge n'avait aucune importance aux yeux des novices, que les nouveaux magiciens étaient tous accueillis de la même façon. Force était de constater qu'on lui avait menti.

Le troisième jour tirait sur sa fin quand Kurosu le prit à part, l'air inquiet.

— Oikawa-kun, dit-il.

Oikawa retint un soupir. Il savait ce qu'il allait lui dire. Il n'avait pas adressé la parole à Kageyama de la journée, et ce dernier avait probablement dû s'en plaindre, comme il le faisait à chaque fois.

— J'ai entendu dire que les séances de travail ne se passaient pas très bien.

Comment pouvait-il appeler ça du travail ? Ils n'avaient rien fait d'autre que parler et écouter le silence. Les novices espéraient sans doute que la méditation les débarrasserait de leurs pensées parasites.

Ils espéraient trop.

Il ne cessait jamais de penser.

— Je sais que ça paraît futile, dit Kurosu. Kageyama est encore un enfant, mais pas toi. Tu dois comprendre que ce que vous faites est important. Comme tu le sais, le don ne peut se développer que dans un sol sain. Notre objectif est simplement de le rendre le plus fertile possible.

Il sourcilla. Ça n'avait aucun sens pour lui.

— Je ne comprends pas.

Kurosu afficha un sourire.

— Rien n'est plus fécond que le cœur d'un homme. Rien n'est donc plus dangereux. Il est si facile de se laisser submerger par les émotions qui s'y débattent, Oikawa, et si délicat de s'en extraire. Un cœur sain est un cœur patient, placide et réfléchi. Les méthodes que nous avons mises en place pour éviter qu'il ne déborde ont été depuis longtemps éprouvées. Néglige-les, et le don ne fera qu'une bouchée de toi.

Il repensa aux ombres, dehors, accroupies sur les branches d'arbres. La façon dont elles l'avaient regardé. La faim.

Il tressaillit.

— Je sais me contrôler, articula-t-il avec une assurance feinte.

— Je l'espère. Les jeunes novices prometteurs ne courent pas les rues, tu sais ? Joue le jeu tant que le danger est loin. Nous n'avons pas besoin d'un spectre de plus. C'est d'accord ?

Il n'avait pas tellement le choix. Il opina du chef, peu convaincu, puis Kurosu le laissa partir.

Oikawa traversa les couloirs en serrant et desserrant les poings. Il ne se sentait pas spécialement en colère. Il était piégé. Le troisième novice pouvait l'abreuver d'avertissements, s'il en avait envie, mais c'était sans espoir. Celui-ci ne comprenait pas.

Oikawa trouva Kageyama assis devant leur chambre, comme s'il n'avait pas osé y entrer sans lui. Quand il ouvrit la bouche pour lui adresser la parole, Oikawa lui tourna ostensiblement le dos. Discuter ne mènerait à rien. Il n'avait rien à dire, ni à Kurosu ni à personne d'autre, et certainement pas à Kageyama.

Comme d'habitude, ce dernier s'endormit sitôt allongé. Oikawa, lui, attendit le sommeil durant ce qui lui sembla des heures. Ses pensées tourbillonnaient dans sa tête comme le vent d'automne, rapides et inintelligibles, et il n'en avait déchiffré aucune lorsqu'il sombra enfin.

Les gémissements apeurés de Kageyama le réveillèrent au milieu de la nuit. Oikawa tenta d'abord de ne pas en tenir compte, mais le bruit l'empêcha de se rendormir. Il finit par s'asseoir, aussi alerte qu'au lever du soleil.

Kageyama prit une inspiration angoissée. Il se retourna une fois, deux fois, et Oikawa eut le sentiment qu'il était aux prises avec un terrible monstre de cauchemar. Il hésita un moment avant de lui secouer doucement l'épaule. Kageyama ouvrit les yeux, le souffle court, et ne se détendit que lorsque son aîné regagna sa couche, un peu inquiet.

— Tu faisais un cauchemar, dit Oikawa en guise d'excuses.

Kageyama le dévisagea, apathique. Oikawa haussa les épaules, persuadé qu'il ne lui répondrait pas, puis Kageyama expliqua d'un ton incertain :

— Je rêvais de la forêt.

— Ah.

C'était compréhensible. Lui-même n'en rêvait pas, mais y penser lui donnait des frissons.

— Kuroo-san m'attendait à l'intérieur. Il disait... que je devais le suivre... et que ma magie ne reviendrait jamais, et...

Il hoqueta. Oikawa soupira.

— C'est qu'un rêve, Tobio-chan.

— Et s'il avait raison ? Si elle ne revient jamais ? Kuroo-san...

—... n'en savait pas plus que le deuxième novice, et il est revenu depuis longtemps. Qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans, de toute façon ? Tu ne le connaissais même pas.

Seul le silence lui répondit. Il secoua la tête et s'assit en face de Kageyama.

— Ta magie reviendra. C'est comme ça, c'est tout. Arrête de t'en faire, je suis sûr que tu auras tout oublié dans une semaine ou deux.

— D'accord, murmura Kageyama.

Oikawa leva les yeux au ciel.

— Essaie au moins d'avoir l'air convaincant, la prochaine fois. Allez, dors. Tu t'inquiètes pour rien.

Kageyama obéit sans protester. Après quelques secondes, Oikawa l'imita. Il écouta un moment la respiration de son camarade de chambre, et quand celle-ci s'apaisa enfin, il ferma les paupières.

Elles ne restèrent pas closes bien longtemps.

Un grondement sourd résonna dans la pièce, suffisamment puissant pour les arracher du sommeil tous les deux, et Kageyama recula aussitôt vers le mur, le plus loin possible de la porte, les bras enroulés autour de ses genoux. Il y eut un moment de déséquilibre terrifiant, et Oikawa eut la très nette impression que quelque chose était entré dans le domaine, que quelque chose rôdait dehors, les attendant derrière la porte de la chambre pour se jeter sur eux à la première occasion.

— Oikawa-san, murmura Kageyama.

Oikawa se tourna vers lui. Ils patientèrent quelques minutes, mais rien ne vint perturber le silence ambiant.

— Je crois que c'est parti, dit Oikawa à voix basse.

Kageyama secoua la tête.

— Ils sont encore là, marmonna-t-il. Oikawa-san, et s'ils rentraient ici ? S'ils avaient réussi à passer la barrière et...

Oikawa le fit taire d'un geste.

— De quoi tu parles ?

— Des spectres ! s'exclama-t-il comme s'il parlait à un parfait idiot.

Oikawa décida de ne pas relever. Kageyama semblait suffisamment à cran comme ça.

— Ça devait être le tonnerre, c'est tout, le rassura-t-il faiblement.

Il n'y croyait pas, mais s'il se le répétait assez, ça pouvait fonctionner. C'était une explication comme une autre. Rien à craindre. Juste l'orage.

Et, de fait, il commença soudain à pleuvoir, les clapotis de l'eau résonnant tout autour d'eux comme un signe qu'ils n'avaient plus à s'en faire.

— Tu mens, l'accusa tout de même Kageyama.

— C'est encore la période.

Kageyama lui lança un regard sceptique.

— Ne fais pas cette tête. Tu sais que j'ai raison.

— Mais tu ne comprends pas...

— Qu'est-ce que je ne comprends pas ? Que le moindre bruit te fait sursauter ? Il n'y a personne dehors, Tobio-chan. Juste des magiciens en train de dormir à poings fermés. Les spectres ne peuvent pas nous atteindre ici, et les novices ne vont certainement pas te jeter en pâture au premier venu.

— Qu'est-ce que t'en sais ?

— Parce que Kurosu-san m'a assuré qu'on attendrait le dernier jour pour le faire, répliqua Oikawa.

Kageyama n'eut pas l'air d'apprécier la plaisanterie.

— Cet endroit est bizarre, dit-il.

— Évidemment. C'est le domaine des novices. Ils ont toujours été bizarres.

— Non, pas ça — ils sont gentils, mais...

Parle pour toi, voulut commenter Oikawa, mais il se retint d'ouvrir la bouche. Kageyama parut réfléchir, les traits tirés par l'anxiété.

— Il y a quelque chose d'autre, finit-il par avouer comme s'il s'agissait là d'une réponse à toutes les questions de l'univers.

Oikawa attendit la suite, mais rien ne vint. Il contint un profond soupir. Peut-être les séances de méditations manifestaient-elles enfin leur utilité.

— Quelque chose d'autre, répéta-t-il. Quoi ?

— C'est dans le bâtiment principal. Tu ne l'as pas senti ?

— Et qu'est-ce que tu veux que je sente, exactement ?

Kageyama sembla sur le point de se mettre en colère, puis il enfonça son visage entre ses genoux.

— Ça, chuchota-t-il. Ce n'est pas bon du tout.

— Tu te fais des idées. Même s'il y avait quelque chose, on n'a plus de magie, je te rappelle. On n'est pas capables de « sentir » quoi que ce soit.

Kageyama releva brusquement la tête.

— Je ne l'ai pas inventé !

— Je ne dis pas que tu l'as inventé, corrigea Oikawa avec lassitude. T'as eu peur, c'est tout. Parce qu'on est dans la forêt et que t'as entendu trop d'histoires à son sujet, comme tout le monde.

— Et toi, alors ?

— Tu crois que je me sens toujours à l'aise ? Je sais qu'on est en sécurité ici, c'est tout.

— J'aimerais rentrer à la maison.

Oikawa l'observa longuement.

— Moi aussi, avoua-t-il.

Kageyama revint près de lui.

— Ils ont dit que je m'amuserais bien, dit-il avec une moue déçue.

— Eh bien, répondit Oikawa, ils t'ont menti.

— Pourquoi ?

— Parce que t'es pas plus gros qu'un champignon des bois. Ils ont dû se dire que la vérité te ferait de la peine. Personne n'aurait envie de passer une semaine à méditer, de toute façon.

— Je suis un novice, moi aussi.

Oikawa lui ébouriffa les cheveux.

— Ça alors, un novice ! Félicitations.

Kageyama éloigna sa main en plissant le nez.

— Tu te moques de moi, dit-il d'un ton accusateur.

— Bien vu.

Kageyama attrapa son futon et l'approcha du sien sans demander son avis, puis il se coucha, pensif. Oikawa s'allongea avec un soupir.

— Ils ne l'ont sûrement pas fait pour t'ennuyer, ajouta-t-il quand même. Tu sais comment sont les adultes, hein ? Ils font bien semblant, mais ils ne comprennent jamais rien.

— Toi non plus, remarqua Kageyama.

— Continue comme ça et tu dormiras dans le couloir.

— C'était une blague, répondit-il précipitamment.

— Ouais, c'est ça. Allez, bonne nuit. Et t'as pas intérêt à me réveiller, cette fois.

— Juré.

Kageyama lui adressa un sourire. Personne ne les réveilla plus.

xxxxx

Accroupi devant le portail, Kageyama traçait par terre des traits informes à l'aide d'une branche trouvée sur le chemin. Entrer dans le bâtiment principal ne lui disait plus rien. Il avait l'estomac noué et la gorge serrée, le tout doublé d'une profonde envie de prendre ses jambes à son cou.

Oikawa, lui, paraissait on ne pouvait plus tranquille, adossé à la porte de bois. Le regard perdu dans le lointain, il avait les bras croisés sur la poitrine, mais ses épaules étaient relâchées, bien différentes de la tension qui les avait crispées depuis le début du séjour. Kageyama l'envia un instant. Puis il se rappela qu'Oikawa ne sentait rien, ce qui expliquait pourquoi il n'avait jamais peur — pas comme lui. Rester enfermer dans un océan de félicité naïve avait quelque chose d'attrayant, mais il préférait la nausée à un sentiment de sécurité illusoire. Savoir où guettait le danger et s'en tenir le plus éloigné possible.

Un novice les avait réveillés aux aurores pour les conduire ici, et les minutes s'écoulaient lentement sans que personne daigne venir les chercher. Kageyama ne savait pas ce qu'il faisait là, et visiblement, Oikawa non plus. Nul n'avait mentionné le bâtiment principal depuis le jour où Kageyama s'en était approché. Il avait vu plus d'un novice s'y rendre, et commençait à croire que la plupart d'entre eux avaient été dévorés par ce qu'il renfermait et dont il se refusait à imaginer la nature. Lui-même s'en était tenu prudemment éloigné.

La répulsion se mêlait si bien à l'attraction que le résultat lui soulevait l'estomac. Il n'eut pas besoin de réfléchir beaucoup pour se convaincre de rester à l'écart, et jusqu'à aujourd'hui, il avait tenu parole. Il espérait ne pas devoir la trahir trop longtemps.

Oikawa laissa échapper un bâillement, le tirant de ses pensées. Il jeta à Kageyama un regard perplexe, puis haussa les épaules et reprit sa contemplation.

Une novice d'une quarantaine d'années les rejoignit une dizaine de minutes plus tard. Les nuages, qui jusque là avaient laissé entrevoir quelques éclaircies, commençaient lentement à tapisser le ciel d'un gris menaçant. Kageyama effaça précipitamment le dessin, et la femme fit semblant de ne pas l'avoir remarqué. Elle les salua d'un signe de tête.

— C'est votre dernier jour ici, c'est ça ? dit-elle tandis que Kageyama se redressait en époussetant ses vêtements. Comment s'est passé votre séjour ?

— Bien, répondirent-ils en chœur.

Elle sourit.

— Je suis ravie de l'entendre. Suivez-moi.

Puis elle se dirigea vers la porte et l'ouvrit à l'aide d'une grande clé. Kageyama sentit son sang se glacer. Oikawa et lui échangèrent un regard, puis le premier demanda, au soulagement du second :

— Qu'est-ce qu'il y a, là-dedans ?

La novice rangea la clé dans une poche intérieure de sa tenue.

— Beaucoup de choses, mais leur accès est défendu aux novices inférieurs.

Elle parle de nous, pensa Kageyama. Tant mieux. Il n'avait aucune envie d'explorer les lieux. Peut-être la novice prit-elle son soulagement pour de la déception, car elle ajouta :

— C'est un lieu d'étude et de recherche, et ce n'est pas encore de votre niveau. Mais, qui sait ? vous finirez peut-être par y travailler, vous aussi. Ne perdez pas espoir trop vite.

Le quatrième noviciat était encore trop lointain et inaccessible pour que Kageyama en ait seulement effleuré l'idée. Ils entrèrent tandis que la femme refermait le portail derrière eux. Elle les guida non pas vers l'avant du bâtiment qui, écrasant, semblait les jauger de son regard implacable, mais sur le côté, vers une petite porte sombre et discrète entourée de lierre encore humide de la rosée du matin. Elle l'ouvrit.

— Oikawa-kun, dit-elle.

Oikawa hocha la tête. Il jeta un bref coup d'œil à Kageyama, puis pénétra dans le bâtiment sans un mot. Quand ce dernier voulut lui emboîter le pas, la novice l'arrêta.

— Non. Ton tour n'est pas encore venu.

Elle avait dit ça d'un ton affable, mais qui n'appelait guère à la discussion. Kageyama attendit une minute, regarda la porte, se tourna vers elle à nouveau.

— Qu'est-ce qu'il fait ? demanda-t-il.

Elle sourcilla.

— Tu es bien impatient !

— Il va revenir ?

Elle ne lui répondit que par un sourire, celui qu'on lui adressait quand on voulait qu'il se taise mais qu'on ne souhaitait pas le blesser.

La peur qui sommeillait en lui depuis qu'il était entré dans les bois s'agita dans sa poitrine. Il patienta quelques minutes, mais la porte ne bougea pas d'un pouce. Alors il s'assit par terre, plongea le visage entre ses mains, et pensa à un autre endroit, loin — un lac qui reflétait la lumière du soleil, une plaine sans arbres et un ciel sans nuages, une vieille histoire racontée quand il était à moitié endormi, Kunimi et Kindaichi l'invitant à jouer à la sortie de la classe, quelqu'un qui disait : On serait devenu amis, toi et moi — puis il cessa tout à fait de penser.

Une main sur l'épaule le tira du vide tiède dans lequel il s'était réfugié. Il ne savait pas s'il s'était endormi. Il se sentait mieux qu'avant, plus calme, peut-être, mais toujours un peu malade. La femme avait visiblement profité de son absence passagère pour s'en aller ; le troisième novice — Kurosu-san ? — l'avait remplacée sans qu'il en remarque rien, et il observa Kageyama se lever, le visage dépourvu d'émotions. Il désigna la porte d'un geste.

— C'est ton tour, annonça-t-il.

Il ne lui sourit pas, cette fois.

— Et Oikawa-san ?

Kageyama crut distinguer un éclair d'irritation dans ses yeux. Honteux sans savoir pourquoi, il regarda ailleurs.

— Il t'attend. Va.

Puis il ouvrit la porte, et Kageyama la franchit.

xxxxx

Le deuxième novice le contemplait sans rien dire. Kageyama, assis sur un tabouret branlant, avait la bouche sèche. L'envie de fuir se disputait à celle, de plus en plus puissante, de s'enfoncer dans la maison, de rejoindre — quoi ? Il n'osait pas se poser la question.

Ça l'appelait à nouveau.

Son estomac se contracta douloureusement, et il se sentit prêt à rendre tout de suite son maigre repas du matin.

— Comment vas-tu, Tobio ? demanda le deuxième novice.

À dire vrai, il ne savait plus très bien.

— J'ai trop chaud, dit-il, parce que c'était la seule sensation qu'il était parvenu à identifier clairement pendant que les autres, toutes les autres, flottaient encore dans un brouillard opaque.

— Je vois.

Il ne voyait rien du tout. Il n'y avait rien à voir.

— J'aimerais retourner dehors, marmonna Kageyama.

Le deuxième novice ne sembla pas s'en émouvoir.

— Dans une minute.

— Où est Oikawa-san ?

L'homme le jaugea un instant du regard, puis ses lèvres s'étirèrent en un drôle de sourire. Ce sourire n'avait rien de ceux qu'on lui adressait en ville, rien d'agréable ou de bienveillant, et ne laissait pas deviner le plus petit indice de pitié. C'était juste un mouvement, froid et calculé, et Kageyama commença à vouloir vraiment, vraiment rentrer chez lui, avec ou sans Oikawa.

— Qu'est-ce que tu penses de lui ? s'enquit le deuxième novice.

Beaucoup de choses. D'aussi loin qu'il s'en souvienne, il l'avait toujours suivi des yeux. Oikawa était tout ce qu'il n'était pas. Il était grand, intelligent, aimé de tous leurs camarades, de leurs professeurs, des jeunes magiciens. Il avait appris à lire plus vite que n'importe lequel d'entre eux, ce qui avait suscité l'admiration des enfants des classes du matin. Sa mère tenait une auberge, alors il mangeait toujours bien. Et puis, il avait Iwaizumi.

Kageyama avait des amis, bien sûr, mais aucun qui ressemblait à ça.

Il aurait pu être jaloux, envieux, mais il était comme tous les autres, et il l'admirait avec d'autant plus d'ardeur qu'il possédait désormais une chance de l'égaler.

Le deuxième novice l'appela par son nom. Il réfléchit à une façon de répondre satisfaisante.

— Il est...

Gentil. Non. Patient ? Certainement pas. Il pinça les lèvres et serra les poings sur le tissu de son pantalon.

Je ne sais pas. Je voudrais qu'il m'aime bien. Je pense qu'il ne m'apprécie pas beaucoup.

— Il sait beaucoup de choses, répondit-il finalement.

— Ah bon ?

— J'espère que je serai aussi fort que lui.

Qu'on finira par être amis. Il n'y croyait plus trop. Mais Oikawa ne l'avait pas rejeté en bloc, cette semaine, et c'était un pas en avant.

À sa grande surprise, le deuxième novice rit.

— Je ne pense pas que tu aies de soucis à te faire. Merci, Kageyama. Tu peux y aller.

Pris de court, Kageyama mit un moment avant de se relever. Un homme le guida vers une autre porte, qui menait dans une cour intérieure grouillante d'activité. Le deuxième novice ne les y accompagna pas.

Comme promis, Oikawa l'attendait. Il était assis au bord d'un puits de pierre et lui signifia d'approcher d'un signe de tête. Autour d'eux, une poignée de novices vaquaient à leurs occupations sans plus leur prêter attention. Kageyama s'avança prudemment. Il crut qu'Oikawa lui parlerait, mais celui-ci se contenta de le dévisager comme s'il cherchait à découvrir une vérité dissimulée quelque part dans ses yeux sombres.

Puis ses épaules s'affaissèrent et il détourna le regard. Son expression ne trahissait rien de plus qu'un vague ennui.

— Oikawa-san ? l'interpella Kageyama.

— Tobio-chan ? singea Oikawa sur le même ton.

— Qu'est-ce qu'on attend ?

— La décision du conseil. Ils se demandent s'ils doivent t'envoyer dans la forêt. J'ai entendu dire que la majorité était plutôt pour.

Une brève seconde, la peur serra le cœur de Kageyama, mais il comprit au sourire d'Oikawa qu'il le menait encore en bateau.

— Et pour du vrai ?

— C'est notre dernier jour ici. Qu'est-ce qu'il nous manque, à ton avis ?

Soudain, il revit le serpent enroulé derrière l'oreille du novice du premier jour ; le même que celui qui dormait sur la cheville de son père, un tatouage indélébile qu'il avait toujours regardé avec une sorte de respect craintif et d'envie. Il ouvrit la bouche, la referma. Oikawa haussa un sourcil.

— La marque, Tobio. À croire qu'on ne t'a jamais rien appris.

— Je le savais, mentit Kageyama.

Il ne s'était pas attendu à ce qu'elle soit faite si tôt.

Il vit tout de suite qu'Oikawa n'achetait pas, mais ils décidèrent tous deux de ne rien en mentionner. Un novice qu'ils ne reconnaissaient pas passa devant eux en leur lançant un regard interrogateur. Oikawa leva les yeux au ciel, mais il resta silencieux.

— Oikawa-san, fit Kageyama, et cette fois Oikawa émit un claquement de langue irrité.

— Arrête ça, siffla-t-il. Tu commences franchement à me taper sur les nerfs.

Kageyama fit la moue.

— Et ne fais pas cette tête, ajouta-t-il Oikawa d'un ton sec.

— Pourquoi ?

— Parce qu'elle me donne des envies de meurtres, Tobio-chan. Depuis le temps, tu devrais le savoir.

Kageyama s'assit à côté de lui. La pierre était un peu humide sous ses paumes. Il les frotta contre sa tunique.

— Tu ne devrais pas plaisanter là-dessus, commenta-t-il.

Lui-même ne comptait plus le nombre de fois où on lui avait répété cette phrase, alors qu'il jouait avec Kunimi et Kindaichi. Tu trouves ça drôle ? Après ce qui est arrivé à Kuroo ? On ne rigole pas avec ces choses-là, Tobio. Tu ferais mieux de ne pas l'oublier.

Ça, il l'avait retenu.

— Plaisanter sur ? demanda Oikawa.

— La mort d'un enfant, répondit Kageyama d'une voix grave.

Contre toute attente, son aîné éclata de rire.

— Quel enfant ? Tout ce que je vois ici, c'est un petit gobelin énervant. Tu joues bien ton rôle, cela dit. Pas étonnant que tous les adultes le gobent sans broncher.

— Je ne suis pas un gobelin. Et puis, ça n'a rien de drôle.

— Je trouve ça drôle.

— Les dieux vont t'en vouloir.

— Et alors ?

Kageyama fronça les sourcils et pinça les lèvres.

— Alors, ils te transformeront en spectre.

— C'est ce que ta maman t'a raconté ? Ne t'inquiète pas pour moi, Tobio-chan. Les dieux se fichent bien de ce qui peut sortir de ma bouche.

— Mais si tu m'assassines...

Oikawa pouffa.

— Même si ça arrivait, qu'est-ce que tu veux qu'ils me fassent ?

Kageyama se sentit soudain un peu inquiet.

— Ils viendraient te chercher, murmura-t-il. Et ils te banniraient de l'Éternel.

C'était ce qu'on lui avait toujours raconté, du moins, mais Oikawa n'avait pas l'air d'y accorder le moindre intérêt.

— Ah, Tobio. Si tu savais.

Il déglutit.

— Quoi ?

— Tu peux punir un homme s'il écrase un serpent, mais pas un serpent qui en dévore un autre. C'est la nature, après tout. C'est comme ça.

— Tu dis n'importe quoi.

— Vraiment ? Alors réfléchis à ça : tuer un enfant est un crime impardonnable, pas vrai ? C'est pire que tout. Même les dieux ne s'y abaisseraient pas.

Sa mère disait la même chose. Il s'entortilla les mains.

— Et alors ? murmura-t-il.

— Alors pourquoi ils me puniraient ? Je suis peut-être plus vieux que toi, mais je suis un enfant aux yeux du ciel. Je ne mourrai pas si facilement. Et puis, je suis sûr qu'ils me pardonneraient quand même. Ils diraient : « Le pauvre, il était si jeune, il ne savait pas ce qu'il faisait. » Même s'ils finissaient par venir me chercher, j'aurais encore quelques années devant moi. J'aurais bien le temps de trouver quelque chose. Ça veut dire que si j'étais toi, je ferais attention à ne pas trop m'énerver. Après tout, on ne sait jamais.

Puis il lui posa une main sur l'épaule.

— Je crois qu'ils nous attendent. On y va ?

Kageyama le regarda faire un mouvement vers les novices qui s'étaient attroupés de l'autre côté de la cour. Constatant qu'il ne le suivait pas, Oikawa se retourna.

— T'avales vraiment tout ce qui passe, se plaignit-il. Je plaisantais. Viens.

Kageyama préféra le croire pour cette fois.

xxxxx

La dame avait l'air aussi vieille que le domaine lui-même. Elle arborait un sourire avenant qui, pourtant, ne calma pas les nerfs à vif d'Oikawa. Son entretien avec le deuxième novice lui restait en travers de la gorge, et les grosses aiguilles alignées sur la table au milieu de la cour ne faisaient rien pour arranger son humeur. Son estomac se contractait douloureusement, et il commençait à avoir le tournis.

— Ça va faire mal ? demanda Kageyama, candide écho de son angoisse.

— Ce n'est pas si terrible, assura Kurosu.

Quelques mots prononcés avec l'accent du mensonge bienveillant. Oikawa grinça des dents. La dame sourit plus grand.

— Ah, dit-elle, les adultes oublient si vite. Qu'est-ce que tu en penses ?

Elle le regardait droit dans les yeux. Il haussa les épaules.

— Ne vous en faites pas, leur murmura-t-elle en se penchant vers eux. Ils ne mentent pas volontairement. Les adultes oublient, mais les enfants savent. Ils savent toujours.

Elle prit une aiguille. Oikawa fit de son mieux pour ne rien afficher de la panique qu'elles lui inspiraient. Son geste engendra un silence pesant. La plupart des adultes oubliaient peut-être, mais certains dans l'assemblée devaient en garder quelques souvenirs, car ils grimaçaient déjà.

— La marque est la preuve de votre appartenance à notre communauté, annonça-t-elle d'un ton solennel. Comme le don, elle est offerte aux novices et les accompagnera toute leur vie. C'est Nohebi lui-même qui décide de l'endroit où elle sera gravée. Je ne suis qu'un outil entre ses mains. J'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur.

Elle baissa les yeux vers Oikawa.

— Toi, dit-elle. Donne-moi ta main droite.

Oikawa obéit de mauvaise grâce. L'aiguille étincela dans la lumière des lanternes tout juste allumées. L'encre dont elle était imprégnée avait la couleur du sang frais.

Puis la dame l'enfonça sur le dos de sa main, et Oikawa dut user de toute sa volonté pour retenir une exclamation. Elle n'avait pas menti. Il avait compris dès qu'il l'avait aperçue. Mais savoir qu'on allait avoir mal était une chose ; sentir la douleur fleurir entre ses doigts, courir jusqu'à son poignet, et, pire, croire qu'on en était enfin libéré alors qu'il n'en était rien en était une autre. Oikawa regretta d'avoir jamais voulu mettre les pieds dans le domaine. Il pouvait vivre sans marque. Il rendrait sa tenue de novice et disparaîtrait jusqu'à ce qu'on l'oublie. Iwaizumi le cacherait peut-être. Non, sûrement pas. Il le traiterait de lâche et le renverrait ici, avec un coup de pied en prime.

Il eut droit à un moment de répit, entre la première main et la seconde, puis le travail reprit, et Oikawa concentra toute son attention sur le petit pendentif de pierre taillée qui pendait au cou de la femme. Il en connaissait les moindres aspérités quand elle eut enfin terminé après ce qui lui parut des heures — qui devait être des heures, car lorsqu'il regarda le ciel, le soleil était couché depuis un moment déjà.

Il avait cessé de pleurer après les premières minutes, mais ses yeux le picotaient encore alors qu'il les abaissait vers le tatouage, un serpent qui reliait ses deux mains comme des entraves indélébiles. Sa tête, sur sa main droite, paraissait toute prête à venir dévorer ses doigts ; quant à sa queue, elle s'enroulait autour de son poignet gauche, pareille à un bracelet cramoisi.

Il leva les yeux vers la dame. Elle ne disait rien ; elle prit ses deux mains et fronça les sourcils.

— Un problème ? demanda Kurosu.

Elle hésita.

— Non, dit-elle finalement.

Elle le relâcha et se tourna vers Kageyama.

— C'est ton tour, déclara-t-elle en saisissant une nouvelle aiguille.

C'était encore pire à voir de l'extérieur, si cela était seulement possible. L'aiguille s'enfonçait dans la peau avec une impressionnante facilité, et Kageyama tressaillait chaque fois qu'elle s'approchait de sa gorge. Au grand étonnement d'Oikawa, il ne pleura pas. Les mains sur les genoux, il resta parfaitement immobile, le regard vide, et son aîné comprit rapidement qu'il n'était plus vraiment là, qu'il s'était réfugié ailleurs, dans un lieu où la douleur n'avait de souveraineté sur rien et où le temps s'effritait comme une feuille morte dans le vent.

Il fallait avouer que Kageyama avait toujours été meilleur que lui, à ce jeu-là. Cette pensée le mit un peu mal à l'aise. Il revit le deuxième novice, son regard perçant, la façon dont il l'avait interrogé à son sujet, comme s'il comprenait, qu'il savait déjà tout.

Il n'est pas comme nous, avait-il déclaré avec un sourire sans joie. Là où nous ne sommes que de belles pierres, Kageyama possède toutes les qualités d'un diamant brut. Votre éclat n'est pas comparable. Il ne le sera jamais. Mais tu t'en doutais, n'est-ce pas ?

Kageyama ne revint à lui que lorsque le travail fut complètement terminé. Le serpent n'était pas très grand ; enroulé autour de sa gorge, il sembla disparaître dès qu'il baissa la tête, et Oikawa s'en sentit bizarrement rasséréné.

Son soulagement s'évapora dès qu'il posa les yeux sur la femme. Son visage ne laissait rien paraître, mais elle avait la mâchoire serrée, et la façon dont elle leur tourna le dos en caressant son collier du bout du doigt avait quelque chose troublant.

— Bienvenue parmi les magiciens ! s'exclama Kurosu en leur souriant. Que cette marque vous guide tout au long de votre parcours, et qu'elle vous permette de nous rejoindre à nouveau, lorsque le temps sera venu.

Kageyama dodelina de la tête sans répondre. Oikawa, lui, pinça les lèvres. La dame remballait ses affaires, silencieuse comme une tombe, et les autres novices ne lui prêtaient plus aucune attention.

Dévoré par une soudaine curiosité malsaine, Oikawa décida de traîner à l'arrière du groupe lorsque tous sortirent de la maison principale. Il ne tarda pas à se retrouver à sa hauteur. Si elle avait remarqué son manège, elle n'en dit rien.

— Comment vous vous appelez ? demanda-t-il d'un ton qu'il voulait poli, mais qui ne l'était probablement pas.

La dame baissa les yeux vers lui. Elle mit quelques secondes à répondre, avec un sourire penché :

— Je ne peux pas te le dire. Ça me porterait malheur.

Elle tapota le collier d'un geste absent. Oikawa estima que ce n'était pas bon signe.

— Si vous le dites. Vous êtes de Hebison ?

— Tu m'y as déjà vue ?

— Non.

Mais la plupart des magiciens de Hebison finissaient par quitter la ville, de toute façon, et il était loin de connaître tous leurs visages.

— Si vous n'êtes pas d'ici, alors d'où ? insista-t-il.

Elle plissa un instant les yeux, cherchant sans doute la réponse la plus appropriée.

— Mon village n'a pas de nom, lui confia-t-elle enfin. Mais je ne crois pas que mes origines puissent t'être d'un quelconque intérêt.

Il décida de changer de sujet.

— Vous n'aviez pas l'air très contente de votre travail, là-bas, fit-il remarquer.

Elle lui sourit.

— Personne n'est meilleur que moi. Je suis toujours satisfaite de mon travail.

— Mais vous avez fait une drôle de tête.

Elle le regarda longuement, et il se demanda si elle allait nier. Il ne l'avait pas rêvé, cependant. Il n'avait aucune idée de ce qu'elle avait vu, mais elle avait vuquelque chose, et il comptait bien découvrir quoi.

— Je suppose, répondit-elle enfin. Je viens de loin, mon garçon. Les coutumes ne sont pas pareilles par là-bas.

Elle désigna les novices d'un geste du menton.

— Il y a des choses qui leur importent peu, mais qui sont chères à mon cœur. Nous ne percevons pas le monde de la même façon.

— Vous avez vu quelque chose, dit Oikawa.

Elle ferma les yeux un instant.

— Je vois toujours quelque chose. La plupart des gens n'aiment pas savoir quoi.

— Je veux savoir, affirma-t-il d'un ton assuré.

— Vraiment ?

Il acquiesça. Elle tendit la main, et il lui offrit la sienne, qu'elle observa un moment.

— La marque vient de Nohebi lui-même, murmura-t-elle. C'est un signe de reconnaissance autant qu'un guide. Elle m'est envoyée quelques heures seulement avant le retour de don, puis je la garde précieusement en mémoire, mais sa signification réelle ne se fait manifeste qu'une fois qu'elle est posée. Le dédain avec lequel les magiciens d'ici la traitent a toujours été insultant.

Elle s'immobilisa. Le groupe s'éloigna d'eux, mais elle les ignora.

— La marque n'est pas un ornement d'apparat, poursuivit-elle en se penchant vers lui. Elle a toujours un sens. Celle que porte ton ami, par exemple, pourrait le conduire à sa perte comme elle pourrait le mener vers des sommets jamais atteints. N'oublie jamais que Nohebi garde un œil fixé sur notre avenir. Il peut partager ses connaissances avec nous à travers les visions, mais pas seulement.

Il repensa au serpent autour de la gorge de Kageyama. Oikawa sentit la sienne se serrer dangereusement.

— Et moi ? demanda-t-il.

Elle soupira.

— Les gens de mon village savent que chaque partie du corps est porteuse de sens. Les mains créent aussi bien qu'elles détruisent. Elles peuvent servir aux plus grands exploits comme aux pires exactions. Les interprétations ont toujours été trop nombreuses, mais je vais te partager la croyance la plus répandue chez les miens.

Elle baissa les yeux vers le tatouage, toujours enflammé.

— La main droite est celle qui punit. La gauche, celle qui sauve. Mais ne le prends pas trop à cœur. Ce genre de tatouage est courant. Choisis la bonne voie, et tout se passera bien.

Il ne la crut pas une seconde. Il regarda sa main droite, fronça les sourcils, comme elle l'avait fait elle-même quelques heures plus tôt.

— Tu voulais savoir, dit la femme. Es-tu satisfait ?

Pas vraiment. Il lui sourit néanmoins.

— Oui, répondit-il. Merci.

— Les enfants savent, après tout. C'est ce qui vous rend dangereux.

Il ne savait pas ce qu'elle entendait par là, mais elle n'approfondit pas la question.

xxxxx

Ils quittèrent le domaine des novices le soir suivant. Les adultes ne les laissèrent pas seuls, cette fois, et la forêt parut un peu moins dense, un peu moins effrayante, si bien qu'Oikawa se prit une ou deux fois à sourire en écoutant les histoires qui se racontaient autour de lui. Ce n'était pas le cas de Kageyama qui, quelque part à sa droite, se tenait si près de lui qu'il manqua plusieurs fois de le bousculer en route.

Oikawa le vit sursauter quand un bruit sourd résonna au loin, et sa main s'agrippa brusquement à son poignet, sans se soucier du bandage qui y était enroulé.

— C'est juste du bruit, Tobio-chan, soupira Oikawa. Arrête de faire l'enfant.

Kageyama l'ignora. Il ne le relâcha que lorsque l'orée du bois fut enfin en vue.

Les novices s'arrêtèrent avant le pont qui les séparait encore de la ville. Kurosu se plaça face à eux, l'air grave, et posa les mains sur leurs épaules.

— Cette semaine est déjà terminée, déclara-t-il, et le don ne tardera pas à revenir à vous. Vous entamerez votre éducation officielle dès demain. Votre instructeur vous attendra dans le bâtiment qui se situe en face de la maison du deuxième novice. J'imagine que vous voyez duquel je parle.

Ils hochèrent la tête en silence.

— Nous nous reverrons, poursuivit-il avec un sourire, mais j'espère que vous ne tarderez pas trop à revenir dans le domaine.

Oikawa jeta un regard vers la forêt. Le domaine des novices lui resterait interdit pour quelques années désormais, et il y avait encore trop d'obstacles à surmonter avant d'accéder au noviciat supérieur, s'il y parvenait seulement.

— Reposez-vous, leur conseilla Kurosu alors qu'ils traversaient le pont. Vous pouvez y aller.

Kageyama ne se le fit pas dire deux fois. Apercevant ses parents qui, au loin, lui adressaient de grands signes de la main, il quitta le groupe en trottinant. Oikawa, lui, ne pressa pas le pas. Personne ne serait là pour l'accueillir. Pas ce soir, en tout cas.

C'était ce qu'il pensait, du moins, mais il ne tarda pas à comprendre qu'il avait tort. Sa mère était absente — elle travaillait à l'auberge qui, à cette période de l'année, affichait probablement complet —, mais Iwaizumi l'attendait de pied ferme, les bras croisés, et sur son visage flottait un air curieux. Le cœur soudain plus léger, Oikawa le rejoignit sans pouvoir réprimer son sourire.

— T'as l'air en forme, commenta Iwaizumi en le voyant arriver.

Oikawa haussa les épaules.

— Bien sûr que je suis en forme, répondit-il. J'ai passé une semaine de rêve. Si je te la racontais, tu n'y croirais pas.

— Et tu t'y es fait un nouvel ami, on dirait.

Il observait Kageyama, qui exhibait fièrement le bandage sous son menton à son père en racontant son séjour avec un enthousiasme qui ne collait pas à ce qu'Oikawa avait vu de lui ces derniers jours.

— Plutôt mourir, dit-il.

— Je vois que ça n'a pas arrangé ta personnalité.

— Ne sois pas déçu. J'ai essayé, mais l'entendre geindre à longueur de journée m'a fait oublier toutes mes résolutions.

— Je suppose que c'est trop tard pour les regrets, soupira Iwaizumi.

— C'est ce que tu dis, mais tu m'attendais quand même.

— Qui, toi ? Pourquoi j'attendrais un demeuré dans ton genre ? Je suis venu pour Tobio, c'est tout. J'avais peur que tu l'aies assassiné dans son sommeil.

— Voyons, Iwa-chan. On ne plaisante pas sur la mort d'un enfant.

Iwaizumi masqua un bâillement.

— Si tu le dis. Tu veux venir chez moi ?

— Non merci.

Iwaizumi haussa un sourcil.

— Mes parents vont t'en vouloir, fit-il remarquer.

— Dis-leur que j'étais fatigué. J'ai passé la nuit dernière à souffrir le martyre.

Il agita les bandages sous son nez.

— Ça fait un mal de chien, tu sais ? Il paraît qu'on va devoir la soigner pendant des semaines. Il fallait vraiment qu'ils fassent ça juste après le retour de don, hein ?

— Franchement, Oikawa.

— Quoi ?

— Tu peux rentrer chez toi si ça te chante, mais tu sais qu'elle est occupée. Elle ne s'est pas arrêtée depuis deux mois.

Ça n'avait aucun lien avec sa mère. Il avait l'habitude. Aussi heureux qu'il fût de revoir Iwaizumi, il avait besoin de retrouver un peu de solitude. Kageyama n'avait peut-être pas été insupportable, mais sa présence constante à ses côtés l'avait mentalement épuisé.

Et puis, le don ne tarderait pas à revenir. Si son retour était aussi agressif que son départ, il préférait encore qu'il se fasse sans témoins.

— Je sais, répondit-il finalement. Tu crois que les bains sont toujours ouverts ?

Iwaizumi le dévisagea un moment, puis il détourna la tête.

— Sûrement. Je rentre, alors. T'as intérêt à venir en classe, demain.

— Évidemment. À demain, Iwa-chan.

— Ouais, à demain.

Puis il repartit vers la ville sans un regard en arrière.

Les bains étaient ouverts quand Oikawa s'y présenta, et il se glissa dans un bassin miraculeusement vide vu l'affluence qui régnait encore une semaine après la fête du don. La chaleur de l'eau et l'air humide lui donnaient envie de dormir. Il se savonna sans se presser, en tâchant de limiter un maximum le contact de ses bandages avec l'eau, et resta allongé sur un bord de longues minutes encore. C'est au moment où il décida qu'il en avait assez qu'il la perçut, là, à la périphérie de ses pensées, comme une étoile sur le point de naître.

La vision le frappa de plein fouet, avec une violence telle qu'il fut incapable de réagir, et il glissa dans le fond du bassin tandis qu'une main glaciale s'agrippait à son poignet ; il sentait la terreur l'envahir alors qu'il s'éloignait inexorablement de la berge, emporté par le courant, incapable de nager vers le bord. Personne ne le rattraperait. Il mourrait là, mais pas sans entendre un cri dans les airs, son nom livré au ciel alors qu'il le voyait doucement disparaître derrière un voile de brouillard —

Quelqu'un le ramena à la surface, et cette fois Oikawa était dans les bains, le visage hagard, tandis qu'on le secouait sans qu'il comprenne pourquoi.

Puis il pensa : Il est revenu, et la vision s'évanouit aussitôt, ne laissant derrière elle qu'une sensation de malaise acide qu'il ne tarda pas à écarter. Il n'avait aucune raison d'avoir peur. Rien ne pouvait lui arriver, ni maintenant ni jamais. Le don lui était revenu.

Et pour la première fois de sa vie, il se sentait enfin complet.


Ah là là ces chapitres de 5K qui en fait en font 11 quel bonheur,, merci pour la lecture,,,, n'oubliez pas que j'accepte toutes les reviews, même si elles font 2 mots, gros bisous