As always merci au squad habituel et à Jeymay et Sherma83 pour la relecture -
It's long, who cares, bonne lecture my guys !
En règle générale, Kageyama aimait l'école.
Il aimait apprendre, découvrir des facettes du monde qu'il ne connaissait pas, réussir là où, jusqu'alors, il avait toujours échoué. Il aimait appliquer les conseils prodigués entre deux leçons, recevoir les félicitations quand il terminait un exercice plus compliqué que les autres. Les regards admiratifs que lui lançait leur instructeur, un quatrième novice plutôt affable, l'emplissaient d'un sentiment de félicité qui l'habitait des heures durant. En classe, Oikawa lui-même le voyait pour ce qu'il était, et si leurs relations n'étaient pas toujours au beau fixe, il lui arrivait de lui offrir son aide — un peu sèchement, d'accord, mais de l'aide quand même.
Kageyama aimait l'école, oui — mais seulement lorsqu'elle était réservée aux magiciens comme lui.
L'école du matin était complètement différente, et il la détestait.
— Tobio, l'appela leur professeur, un homme ordinaire d'une cinquantaine d'années. Concentre-toi.
Il était concentré. Il avait les yeux fixés sur son livre comme s'il espérait faire un trou à l'intérieur. Les lettres étaient là, bien visibles, et elles se tournaient et se retournaient en se moquant de lui. Il pinça les lèvres sans rien dire.
— On l'a déjà vu plusieurs fois, s'impatienta le professeur. Tu ne vas quand même pas me dire que tu as déjà oublié.
Il en était conscient. Il l'avait travaillé avec sa mère la veille au soir seulement. Il savait ce que le livre racontait. Il avait juste du mal à se remémorer la phrase exacte.
Il essaya de la déchiffrer. C'était comme s'il était soudain atteint de cécité.
Quelqu'un rit derrière lui, mais il fit mine de ne pas l'avoir entendu. Le professeur soupira.
— Fais un effort, la prochaine fois. Ce n'est quand même pas bien compliqué. Bien, quelqu'un d'autre. Kunimi ?
Celui-ci lut le paragraphe entier à voix haute, presque sans hésiter, et Kageyama sentit ses joues s'échauffer dangereusement — mais ça n'avait rien à voir avec de la fierté.
Ils sortirent de la classe vers midi, et Kunimi et Kindaichi s'en allèrent sans même lui dire au revoir. Kageyama supposa qu'ils avaient autre chose à faire. Avec un peu de chance, il les retrouverait au soir, au moment de rentrer chez lui. Il ne les avait presque pas croisés, ces derniers jours, mais ça ne voulait pas dire grand-chose. Il ne savait pas ce qu'ils pouvaient bien faire de leurs journées, mais ça devait être important. Ils étaient certainement trop occupés pour lui accorder du temps.
Il tenta de ravaler la honte qui lui collait encore à la peau en traversant les ruelles. Celles-ci, enfin libérées de l'activité grouillante qui entourait la fête du Don, avaient récupéré une sérénité tranquille. Kageyama ne s'en plaignait pas. La fête du Don était un événement qu'il attendait avec impatience dès l'arrivée de l'an clair, mais le retour au calme qui le suivait avait toujours eu quelque chose d'étrangement rassurant.
Il se présenta devant l'école quelques minutes plus tard pour y trouver Oikawa et Iwaizumi qui, adossés au mur du bâtiment, discutaient en riant. Oikawa avait déjà revêtu sa tenue de novice, constata Kageyama. Il se demanda s'il la portait à l'école du matin. Lui-même n'aurait jamais osé, mais Oikawa n'avait rien à redouter, lui. Il s'en sortait aussi bien là-bas qu'ici.
— Tiens, Kageyama ! s'exclama Iwaizumi en lui offrant un sourire. T'es en avance.
Il donna un coup de coude à Oikawa, qui grimaça légèrement.
— Tel aîné, tel cadet, plaisanta-t-il. C'est un jour particulier, aujourd'hui, que vous êtes pressés comme ça ?
— Ils testent nos affinités, répondit Oikawa d'une voix sèche.
— Vos quoi ?
— Nos affinités, Iwa-chan. C'est...
Il jeta un coup d'œil à Kageyama, puis haussa les épaules. Iwaizumi parut décontenancé.
— Le truc pour les visions ? demanda-t-il. Je croyais que vous l'aviez déjà fait.
Kageyama fit la moue. Le retour de la magie signifiait, en toute logique, le retour des visions. Leur instructeur avait tenté d'en déclencher chez eux, et Oikawa, bien sûr, avait réussi — pas lui.
Nohebi ne lui avait pas parlé, le jour où il avait vu l'Œil, pas non plus lorsque le don l'avait quitté. Kageyama commençait désormais à croire qu'il ne lui parlerait pas du tout. Peut-être n'en était-il simplement pas digne.
Il se passa une main sur le cou. Oikawa lui jeta un nouveau regard en biais, puis fronça les sourcils avant de reporter son attention sur Iwaizumi.
— Ça n'a rien à voir, dit-il. C'était juste pour savoir ce qui pouvait nous aider à en avoir, c'est tout. Il va juste tester les types de magie. L'influence, la manipulation, ce genre de trucs.
— T'es sûrement de la manipulation, toi, rétorqua Iwaizumi. Tu passes ton temps à mener tout le monde en bateau.
Oikawa lui sourit.
— Très drôle.
— Et toi, Kageyama ? Une idée ?
Kageyama y avait beaucoup réfléchi, ces derniers jours. Il avait même voulu en parler à son père, mais celui-ci l'avait gentiment rabroué. Il n'avait pas d'espoir particulier. Il avait surtout peur qu'on ne lui découvre aucune affinité, et qu'on le chasse pour toujours des classes de magiciens.
Il se voyait devant Kurosu, sa tenue de novice entre les mains, et dans sa bouche le goût amer de l'échec. L'idée de devoir la rendre l'emplissait d'une terreur sans nom. Les battements de son cœur s'accélérèrent, et il frotta ses paumes moites contre ses vêtements.
— Je ne sais pas, répondit-il finalement.
— Ton père est un mage d'influence, non ? C'est peut-être héréditaire.
— C'est le plus répandu, de toute façon, commenta Oikawa.
C'était son préféré. Les mages d'influence pouvaient devenir qui ils voulaient. Son père n'avait pas atteint le noviciat supérieur, mais ses pouvoirs n'en étaient pas moins impressionnants à ses yeux. Il pouvait soigner toutes les maladies, guérir n'importe quelle blessure, et son petit jardin poussait si bien qu'il était envié par tous les habitants du quartier.
— J'aimerais bien être un mage d'influence, avoua-t-il à mi-voix.
— Tu serais pas un mage de chianterie, toi, plutôt ? répliqua Oikawa.
Iwaizumi le frappa à l'arrière de la tête.
— Arrête de l'emmerder, le réprimanda-t-il. T'es pas possible.
— J'en peux rien, Iwa-chan. Il est tellement adorable, avec ses deux grands yeux de bébé, ça me donne envie de l'ennuyer.
Iwaizumi soupira.
— Te laisse pas faire, Kageyama. Tu sais comment il est.
Kageyama lui sourit.
— Je sais, dit-il.
Il commençait à avoir l'habitude, de toute façon.
— Arrête de le gâter, tu vas le rendre insupportable.
Iwaizumi fit mine de lui donner un coup de pied, mais Oikawa l'évita avec souplesse. Il préparait probablement sa revanche quand une voix s'éleva derrière eux.
— Déjà là ? s'exclama une jeune fille blonde en s'approchant gaiement. Vous êtes trop mignons, tout impatients comme ça.
Elle sortit une clé de sa poche et ébouriffa les cheveux de Kageyama en passant, puis se tourna vers Oikawa avec un sourire dangereux.
— Non merci, Tanaka-san, dit Oikawa en se maintenant à distance.
— Saeko, le corrigea-t-elle. Quoi, t'es encore gêné ? On est tous copains, maintenant, non ?
Oikawa plissa le nez. Saeko était son aînée, à lui aussi ; elle avait seize ans et avait récemment adopté la tenue verte des adeptes, ce qui la plaçait au-dessus d'eux et la rendait supposément plus respectable, bien qu'elle ne semblât pas y accorder grande importance.
Elle déverrouilla la porte du bâtiment et les laissa entrer. Iwaizumi partit avec un signe de la main.
— Anabara-sensei m'a dit que vous seriez là. Il passe son temps à chanter vos louanges, vous le saviez ? Je suis sûre qu'il se plaignait, quand j'étais cinquième novice.
— La vie est injuste, dit Oikawa.
— Personne peut résister à vos petites bouilles, c'est tout. Puisque vous êtes là si tôt, j'imagine que vous pouvez m'aider à préparer le dîner ?
Elle leur adressa un clin d'œil. Kageyama s'attela à la tâche avec enthousiasme dès qu'elle leur donna ses instructions.
Il coupait difficilement des légumes en morceaux irréguliers quand il se rendit compte que Saeko et Oikawa étaient en pleine conversation. Il tendit l'oreille, curieux.
— J'aurais bien voulu être un mage de manipulation, moi, disait Saeko avec un soupir. Tu savais que le premier novice en était un ? Ce n'est peut-être pas toujours aussi utile, mais c'est quand même beaucoup plus cool. J'ai entendu dire qu'il avait lui-même façonné le trône de l'empereur. De l'Empereur !
— Mais ça ne sert à rien, protesta Oikawa.
— Tu peux manipuler n'importe quelle matière, Tooru. Cite-moi quelque chose de plus pratique que ça. T'as même plus besoin de changer de vêtements, avec ça ! T'as qu'à les modifier à l'infini. Enfin, ça ne les empêchera pas de puer, alors je ne sais pas. Mais t'es un mage d'influence, toi, non ? T'as un petit air, comme ça.
Oikawa émit un son à moitié convaincu.
— Oh, arrête, je suis sûre que tu passais toutes tes journées à ramasser des fleurs pour ta maman. Les mages d'influence les adorent, pour une raison qui m'échappe. Je ne les trouve pas si intéressantes que ça. C'est joli, OK, et alors ? Je pouvais plus voir un haricot en peinture trois mois après le début de mon noviciat, c'est dire. Je peux toujours pas, d'ailleurs. À quoi ça sert, un haricot, de toute façon ? C'est moche et ça craint, voilà ce que je dis.
Kageyama n'avait aucune idée de quelle pouvait bien être l'affinité de Saeko. Les mages d'influence et de manipulation constituaient la majorité des magiciens, d'après son père. Il n'avait pas vraiment entendu parler des autres.
Comme en écho à ses pensées, Oikawa demanda :
— Et toi, Tanaka-san ?
Elle le reprit d'une pichenette dans le front, qu'il se frotta ensuite avec vigueur.
— Sa-e-ko, articula-t-elle. Tu n'iras nulle part si tu n'apprends rien.
— Alors ?
— Vision, révéla-t-elle. Cool, hein ? Mais côté pratique, on repassera.
En voilà une à laquelle Kageyama était certain d'échapper.
— Ça fait quoi, ça ? demanda Oikawa.
— On ne vous apprend rien, à l'école ? Je rigole. Ça t'aide juste à, tu sais... avoir des visions. Il faut croire que Nohebi adore me parler, même s'il ne me dit pas grand-chose d'intéressant. J'ai vu que mon frère allait se casser une jambe, une fois, et quand j'ai essayé de le prévenir, il m'a juste envoyé bouler. Résultat : il s'est cassé une jambe. Incroyable, hein ? Une chance que ç'ait été si près de la fête du don, note. Il a pas fallu cinq minutes pour que le médecin du quartier s'en occupe. Après ça, il courait de nouveau partout comme le crétin qu'il est.
— Tu en as souvent ?
— Plutôt, oui. C'est quasiment à volonté, maintenant. C'était pas pareil, quand j'étais un bébé comme vous. Ça me filait les jetons, en fait. Surtout pour l'examen. Je voulais aller au Collège, mais comment tu veux être admise en ayant une affinité pareille ? Si je m'en sortais correctement en influence, au moins, mais comme je l'ai dit, les haricots et moi...
Kageyama déglutit. Anabara avait déjà mentionné l'examen, mais il n'avait jamais creusé la question. Kageyama savait juste qu'il avait lieu un peu avant le retour de don, lorsqu'ils seraient au maximum de leurs capacités, et que son père l'avait réussi du premier coup, mais pas assez bien pour être invité à étudier ailleurs qu'à Hebison.
— Je croyais que l'examen était facile, s'inquiéta Oikawa.
— Il l'est sûrement quand tu maîtrises ce qu'il faut. Je l'ai pas raté, de toute façon, hein ! J'ai même réussi le suivant, figure-toi !
Elle montra sa tunique avec fierté. Oikawa esquissa un sourire.
— Bah oui, moque-toi, tiens. On verra si tu feras encore le malin, à la prochaine fête du Don. Je viendrai surveiller l'examen juste pour vous embêter.
Elle leur tira la langue. Kageyama retourna à ses légumes, puis abandonna son couteau en entendant d'autres élèves arriver.
La plupart d'entre eux n'étaient pas encore habillés — les cours de l'après-midi requéraient les vêtements qui correspondaient à leur niveau —, et Kageyama les accompagna au vestiaire pour se changer. Là où sa tenue s'était fondue dans la masse, symbole de leur appartenance nouvelle, lors de leur retraite dans le domaine des novices, elle brillait désormais comme une étoile dans la nuit. Elle annonçait à qui voulait bien l'écouter qu'il était vulnérable, inculte et faible, qu'il dormait au bas de l'échelle, sans jamais avoir goûté à l'occasion de faire officiellement ses preuves.
Tout le monde ne le méprisait pas, cependant, ce qui était bien mieux qu'à l'école du matin. Certains apprentis observaient encore leurs tuniques jaunes avec une admiration contenue, abasourdis d'avoir enfin quitté leur robe de novice, mais le souvenir du noviciat était assez présent dans leur mémoire pour qu'ils traitent leurs cadets avec une compassion polie. D'autres, qui portaient leurs couleurs depuis plus d'un an, s'adressaient à eux comme on parlait à des enfants un peu idiots, ce qui irritait Oikawa au plus haut point. Kageyama, lui, n'y prêtait pas attention. Le ton de leur voix ne différait pas tant que ça de celui qu'on lui réservait à l'école ordinaire. Et puis, ils étaient plus âgés que lui ; certains disaient que c'était un des plus jeunes magiciens à avoir aperçu l'Œil, et cela n'était pas pour lui déplaire. Après tout, il avait toujours impressionné ses pairs dans la maison des maîtres, et c'était sans doute la raison pour laquelle le ciel l'avait si rapidement reconnu.
Il s'accrochait à cette idée tandis qu'il enfilait ses vêtements, et était si bien plongé dans ses pensées qu'il ne remarqua pas que la majorité des autres élèves étaient déjà sortis. Un apprenti lui jeta un regard interrogateur avant de quitter la pièce, et il s'habilla aussi vite qu'il le put, les joues rougies par l'embarras.
À son grand étonnement, Oikawa n'était pas encore entré dans la petite salle qui leur servait de classe ; il patientait, les yeux dans le vague, et son visage, quoiqu'immobile, paraissait parfois traversé d'émotions très brèves qui lui amincissaient les lèvres ou fronçaient légèrement ses sourcils. Celles-ci s'effacèrent au profit d'un sourire penché lorsque Kageyama s'approcha de lui, mais son regard restait lointain, indéchiffrable, et il l'observait comme s'il voyait à travers lui un puzzle impossible à résoudre.
— Tu t'es perdu, Tobio-chan ?
Kageyama fit la moue, mais ne répondit pas. Oikawa plissa les yeux, puis ses traits se détendirent.
— Il nous attend, je crois. J'ai hâte de savoir à quoi on sert.
Bien que Kageyama eût du mal à comprendre ce qu'il signifiait par là, il acquiesça. Oikawa entra dans la classe. Kageyama prit une inspiration et le suivit.
xxxxx
— La magie est plurielle et différente chez chacun de ceux qu'elle touche, expliqua Anabara en s'asseyant sur un petit tabouret non loin d'eux. C'est sa nature changeante qui permet à chaque âme de la façonner à sa manière.
Son regard passa sur ses deux élèves, et il sourit.
— L'expérience, cependant, nous a montré qu'elle tendait vers cinq disciplines particulières, pour lesquelles la majorité des magiciens ont une affinité plus ou moins forte. Je suppose que vous en connaissez quelques-unes. Comme prévu, nous les testerons aujourd'hui.
Il plaça devant chacun d'eux une timide pousse verte et un cube de bois un peu abîmé. Il prit un troisième cube et le déposa dans la paume de sa main.
— La manipulation, commença-t-il, permet de transformer un objet sans altérer sa nature.
Il passa sa deuxième main au-dessus du cube. Après une seconde d'immobilité, celui-ci se contorsionna sur lui même et se transforma en une sphère presque parfaite qu'il fit rouler sur la table.
— La plupart des autres magiciens sont capables de l'utiliser avec plus ou moins de succès. Comme les deux suivantes, elle fait partie des compétences mises à l'épreuve lors des examens qui vous donneront accès au rang d'apprenti. C'est une affinité plutôt commune, mais elle n'en est pas moins intéressante. Elle obéit à certaines règles, dont nous parlerons à d'autres occasions. Je suppose que vous le savez, mais le premier novice lui-même est un mage de manipulation.
Il rangea la sphère dans sa poche, et plaça cette fois une petite plante devant lui. Kageyama, qui jusque-là balançait les jambes sous sa chaise, s'immobilisa, brusquement attentif.
— L'affinité pour la magie d'influence est la plus répandue. Bien que présente de façon latente chez tous les magiciens, c'est la plus difficile à maîtriser pour ceux qui n'y sont pas prédisposés. Au contraire de la manipulation, l'influence permet non pas d'altérer, mais d'accompagner la transformation naturelle des choses — elle est donc principalement liée au monde vivant, organique, ou à celui, plus général, des phénomènes naturels. Il est facile, par exemple, d'agir sur les états de l'eau, comme vous l'avez probablement fait un peu dans la maison des maîtres. Il est également possible d'agir sur la croissance d'une plante, ou, bien sûr, sur la récupération d'une blessure ou d'une maladie.
Sur ces mots, il regarda la plantule qui se mit immédiatement à grandir devant eux. Kageyama avait vu son père faire plusieurs fois, mais il n'en était pas moins impressionné. Il pensa à sa propre pousse, impatient. Avec un peu de chance, Iwaizumi avait raison. Son père maîtrisait l'influence, alors pourquoi pas lui ?
Un coup dans l'épaule le rappela à la réalité. Oikawa leva les yeux au ciel, et l'attention de Kageyama revint à l'instructeur, qui parlait sans se préoccuper de lui.
—... impossible de revenir en arrière, bien entendu, ou nombreux seraient les magiciens à avoir acquis la jeunesse éternelle ! Comme vous le savez, les mages d'influence, dont je fais partie, sont nombreux en ville. Tous les médecins, par exemple, se partagent cette affinité. C'est aussi le cas du deuxième novice, d'ailleurs. N'hésitez pas à aller le voir à l'œuvre, si vous en avez un jour l'occasion.
Il mit sa plante de côté.
— La troisième catégorie est une affinité particulière pour la vision, poursuivit-il d'un ton égal. La majorité d'entre nous avons des visions, bien entendu, ne serait-ce que lors du retour de don, mais une affinité pour ce type de magie permet d'en recevoir plus fréquemment, de façon volontaire, même, et facilite grandement leur interprétation. Les mages de vision les consignent ensuite et les conservent jusqu'à en avoir besoin. C'est un pouvoir magnifique, mais capricieux. Le contrôler demande beaucoup de travail sur soi-même.
Ça n'avait pas eu l'air d'enchanter Saeko. Kageyama ressentit un élan de compassion à son égard.
— Ces trois types de magie sont évalués à chaque examen, comme je l'ai dit. Les novices comme vous doivent au moins en maîtriser les bases s'ils veulent passer apprentis, et plus encore s'ils désirent poursuivre leurs études au Collège ou, dans votre cas, au Sanctuaire.
Oikawa se redressa légèrement sur sa chaise. Kageyama l'avait vu parler du Sanctuaire avec des étoiles dans les yeux à qui voulait bien l'entendre. Le deuxième novice y avait étudié, lui aussi. Les rumeurs disaient qu'ils n'admettaient que les meilleurs, et qu'ils les choisissaient juste après l'examen d'apprentissage, qui aurait lieu à l'occasion de la prochaine fête du Don. Kageyama se demanda si on l'accepterait, lui, même sans les visions.
Dans le pire des cas, il pourrait toujours en inventer une. S'il cherchait de l'aide auprès d'Oikawa, alors peut-être...
La voix de ce dernier le tira de ses pensées.
— Et les deux autres ?
Anabara lui sourit.
— Illusion et création. Ces types de magie sont non seulement très rares, mais également exclusifs à ceux qui y présentent une affinité. Pour tout dire, la magie de création était encore considérée comme une légende, il y a quelques dizaines d'années, jusqu'à ce qu'un apprenti se présente au Sanctuaire après avoir créé une sculpture de verre à partir de rien. Ce sont des pouvoirs aussi passionnants qu'ils demandent une maîtrise de soi absolue. Leur enseignement est par ailleurs très compliqué.
— On va les tester aussi ?
— Non, malheureusement. Elles se manifestent tôt chez ceux qui les maîtrisent, mais il n'existe aucune méthode qui permette de les révéler avant l'heure. Mais ne t'en fais pas, nous en parlerons plus tard dans l'année.
Oikawa afficha une mine déçue, mais il n'ajouta rien. Anabara le gratifia d'un sourire compatissant, puis il hocha la tête.
— Bien, dit-il. Maintenant que nous avons remis les choses au clair, il est temps de passer à la pratique.
Il les invita à prendre le cube de bois.
— Le bois n'est pas la matière la plus facile à travailler, mais il réagit bien à la manipulation. Vous avez déjà pratiqué la magie d'influence ; le processus derrière celle de manipulation ne diffère pas énormément. Elle nécessite autant de concentration, mais celle-ci doit être constante. Visualisez votre objectif, oubliez le reste. Concentrez-vous sur le cube, tentez de comprendre de quoi il est fait, à quoi d'autre il pourrait ressembler. Le don est encore timide, à cette époque de l'année, mais il répondra à votre appel.
Oikawa plaça le cube sur la paume tendue de sa main gauche. Kageyama l'imita. Il fit de son mieux pour vider son esprit, comme on le lui avait appris. Il pensa à la rivière qui les séparait du bois, à ses remous bruyants et étrangement apaisants, aux fines branches qui, de l'amont, s'échouaient parfois sur la berge. Il vit la pluie la recouvrir de petits cercles dont les contours allaient s'élargissant jusqu'à se fondre et se dissoudre en formes indisciplinées. Les averses automnales les avaient retrouvés deux semaines plus tôt, quelques jours à peine après leur retour du domaine des novices. Le ciel ne tarirait probablement ses larmes qu'avec l'hiver, si seulement il les tarissait un jour. Sa mère s'en plaignait souvent, mais pas son père. Ce dernier, assis sur le pas de la porte, souriait légèrement. Il disait : Si la vie s'inspire de la lumière du soleil, elle s'abreuve surtout d'eau de pluie. C'est ainsi qu'elle finit par conquérir de nouveaux territoires.
Il tenait un cube de bois, au creux de sa main, et Kageyama comprit qu'il s'était égaré.
Visualise ton objectif, lui ordonna une voix désagréable aux tréfonds de son esprit.
Il rassembla sa concentration, mais l'objet, dans la paume de son père, demeurait identique à ce qu'il était, immuable.
À quoi voudrais-tu qu'il ressemble ? C'est juste un cube. Un cube et rien d'autre.
Il tenta de l'imaginer différemment, plus rond, peut-être ; il se représenta les billes que faisaient rouler certains enfants ; les baies rouges, pleines, suspendues aux branches d'arbrisseaux plantés au bord des chemins qui sinuaient le long des grands vergers à l'est de la ville ; une boule de neige dure entre ses mains, au cours de cet hiver interminable, quand Oikawa et Iwaizumi les avaient invités à jouer avec eux, Kunimi, Kindaichi et lui, sans qu'il comprenne exactement pourquoi.
Un engourdissement suivi d'une chaleur diffuse s'épanouit au bout de ses doigts jusqu'à gagner le centre de sa paume. Sa poitrine gonfla d'une émotion familière. La manipulation n'était pas si différente de ce qu'il connaissait déjà. C'était plus subtil, un peu plus confus, mais la sensation était la même.
Il se représenta une bille de bois. Aucune autre image ne vint le déranger.
Lorsque la chaleur s'effaça enfin, il ouvrit des yeux pleins d'espoir. Son cœur rata un battement, un instant de déséquilibre, une chute tout au bord d'un rêve trop réel.
Les arêtes du cube s'étaient adoucies, et ses sommets légèrement arrondis. En dehors de ça, rien n'avait changé. Il chercha l'attention d'Anabara qui, après une rapide inspection, lui accorda un sourire discret.
— Ce n'est pas si mal, approuva-t-il. Bon début.
Puis il se déplaça jusqu'à Oikawa. Des débris de bois gisaient sur sa table, éparpillés en tous sens. Oikawa les fixait sans aucune expression.
Après une seconde de pause, Anabara ramassa un morceau un peu bosselé et l'examina.
— Tu as manqué de concentration, dit-il finalement, mais c'est un bon résultat. Vous n'êtes qu'au commencement de votre périple. Pour une première en manipulation, vous vous en sortez bien.
Oikawa n'avait pas l'air d'accord, mais une fois de plus, il garda le silence. Kageyama s'agita sur sa chaise, mal à l'aise. Il aurait préféré qu'il réagisse. Qu'il parle, au moins.
— Au tour de l'influence, alors. Les plants que vous avez là sont des pousses de haricot : vous en avez déjà observé. Je vous demande simplement d'essayer de les faire grandir un peu. Gardez les yeux ouverts, et restez très attentifs. Il ne s'agit plus d'eau à solidifier, cette fois. C'est un être vivant que vous avez entre les mains, et aussi simple qu'il soit, il a besoin d'être traité avec le plus grand soin. Gardez votre objectif en tête. Allez-y.
Kageyama plaça les mains autour de la plante sans la toucher. Leur professeur, dans la maison des maîtres, avait déclaré un jour que le contact physique ne les avancerait à rien. Kageyama avait maîtrisé les changements d'état de l'eau avant n'importe quel autre élève. Mieux valait continuer à suivre ses conseils.
Il s'attela à observer la tige et les quelques feuilles vertes qui, recroquevillées en de minuscules bourgeons, attendaient timidement de se développer. Elles y arriveraient, avec son aide — elles avaient seulement besoin d'un petit coup de pouce. La chaleur éclata de façon uniforme, cette fois, et les doigts de Kageyama se crispèrent brièvement avant de se détendre à nouveau.
La tige grandit plus rapidement qu'il ne l'avait imaginé. Les feuilles s'ouvrirent sans crainte, puis de petites fleurs blanches se mirent à éclore, à disparaître, remplacées çà et là par des gousses d'un vert tendre. Lorsque Kageyama retira ses mains, il se sentait calme. Satisfait.
Je sais qui je suis. Je n'ai rien à craindre.
— Excellent, le félicita Anabara avec un sourire.
Kageyama s'empourpra. Il sentit un regard s'appesantir sur lui, et se tourna vers Oikawa.
Celui-ci le dévisageait, indéchiffrable, mais une lueur dans ses iris suggérait une certaine surprise, une pointe d'admiration, peut-être, ou bien rien du tout.
Sa plante à lui était plus développée que la sienne. Elle gisait, brunâtre, sur la terre sèche, et les haricots pourrissaient entre ses feuilles défaites.
Oikawa émit un claquement de langue agacé, et Kageyama se dépêcha de détourner les yeux.
— Admirable également, commenta Anabara. N'aie crainte, Oikawa-kun. La mort n'est jamais que l'ultime étape de la vie. C'est normal, pour un début. S'arrêter à temps demande une bonne dose de précision — une compétence que nous travaillerons en temps et en heure.
Oikawa acquiesça en silence.
— Bien, reprit Anabara. Il ne fait aucun doute que vous avez tous les deux une grande affinité pour l'influence. Félicitations.
La fierté gonfla la poitrine de Kageyama. Il avait eu de la chance, pour une fois. Le sourire qui étirait ses lèvres ne s'en délogea pas alors qu'Anabara relatait ses propres débuts en tant que jeune novice, et l'excitation l'empêcha de vraiment l'écouter. Il avait envie de partir, de courir dehors, de refaire une tentative sur la première plante qu'il croiserait en route. Peut-être son père lui permettrait-il de s'entraîner dans le jardin. Il pourrait simplement trouver une fleur sauvage, et la laisser à s'épanouir sous la lumière du soleil.
S'il s'en sortait suffisamment bien, et s'il améliorait sa manipulation, il pourrait peut-être même aller jusqu'au Sanctuaire, l'année suivante, et revenir auréolé de gloire au terme de ses études. Sa mère serait d'accord. Son père serait plus fier de lui qu'il ne l'avait jamais été.
Il pourrait...
— Kageyama.
Il sursauta. Anabara lui sourit.
— Reste attentif. Je disais donc : vous avez le droit d'entraîner votre magie d'influence en dehors de l'école, mais faites très attention. Contentez-vous de travailler sur des mauvaises herbes, qui sont plus résistantes, ou sur les haricots que je vous donnerai en partant. Utiliser l'influence à l'extérieur, sur le terrain, sera toujours plus facile, mais par pitié, ne vous approchez pas des cultures, des vergers ou des jardins de la ville. De même, exercer la magie sur tout autre sujet que des plantes vous est strictement interdit. Cela signifie qu'il vous est rigoureusement défendu, et j'insiste sur ce point, de tenter de soigner quelque blessure que ce soit, même minime.
— Pourquoi ? demanda Kageyama.
Il ne voyait pas où était le problème. Son père l'avait souvent soigné, et il l'avait observé avec la plus grande attention. Il se sentait capable de faire de même. Ça ne pouvait pas être si difficile que ça.
— Parce que les facteurs à prendre en compte sont très nombreux et compliqués, et qu'il vous faudra les maîtriser avant de tenter quoi que ce soit. Il est facile d'empirer les choses, lorsqu'on utilise mal le don qui nous est accordé. Ne prenez pas de risques inutiles, d'accord ?
— D'accord, dit machinalement Kageyama.
— Oikawa-kun ?
— D'accord, répondit Oikawa.
Son ton manquait de conviction. Anabara devait l'avoir remarqué, mais il ne le mentionna pas.
— Parfait. Dans ce cas, vous pouvez y aller. Nous explorerons les nombreux visages de l'influence dès demain. Prenez un paquet de graines, si ça vous fait plaisir, mais n'oubliez pas qu'utiliser le don requiert de l'énergie, et que le repos est donc d'une importance capitale.
Kageyama prit un des petits sacs de tissu qu'il avait mis à disposition sur la table près de la porte, puis sortit de la classe. Oikawa ne le suivit pas. Il supposa qu'il avait une question à poser et décida de l'attendre dehors après s'être changé.
Oikawa le rejoignit cinq minutes plus tard, et son air maussade n'empêcha pas Kageyama de lui emboîter le pas quand il quitta l'école à vive allure. À vrai dire, Oikawa marchait si vite qu'il était presque obligé de trottiner derrière lui ; il lui demanda de ralentir, mais celui-ci fit la sourde oreille, si bien que Kageyama finit par se taire complètement.
Oikawa l'ignora jusqu'à ce qu'ils passent devant Kindaichi et Kunimi qui, à leur habitude, jouaient ensemble sur la petite place située entre leurs deux maisons. Alors il s'immobilisa brusquement ; Kageyama lui rentra dedans avec une exclamation de surprise.
— Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il d'une voix sèche.
Kageyama plaqua une main sur son nez douloureux.
— Rien, dit-il.
— Je rentre chez moi. Tu devrais faire pareil.
Il n'était pas d'accord. Le sac de haricots formait des grumeaux dans sa poche, et il résista à l'envie d'y plonger les doigts.
— Je pensais que tu voudrais t'entraîner, dit Kageyama.
— Et qu'est-ce qui te fait penser que j'aurais envie de le faire avec toi ?
Il n'y avait rien à répondre à ça. La honte s'empara du cœur de Kageyama, et il haussa les épaules.
— C'est bien ce que je pensais, poursuivit Oikawa. Va donc jouer avec tes amis, au lieu de me suivre comme un idiot. Si je te vois encore derrière moi, je ne t'adresserai plus jamais la parole de l'année, c'est compris ?
Il comprenait très bien. À sa propre horreur, les larmes commencèrent à lui monter aux yeux. Il les essuya rapidement du bord de sa manche en espérant qu'Oikawa n'en verrait rien, mais celui-ci afficha un air excédé. Il partit sans un mot de plus. Kageyama ne le suivit pas.
Il lui fallut un moment pour se rendre compte que Kindaichi et Kunimi l'observaient en silence. Ils se détournèrent de lui dès qu'il fit mine d'avancer vers eux.
Lorsqu'il reprit sa route, une goutte lui tomba sur le front, et la pluie l'accompagna jusqu'à ce qu'il rentre chez lui.
xxxxx
Ce n'est pas compliqué. Il suffit de s'arrêter à temps. Si un gosse de dix ans peut le faire, tu peux le faire aussi.
Fais un effort.
Il plaça les mains au-dessus d'un carré de terre retourné. Il avait plu cinq jours d'affilée, mais à en croire leur professeur, ce n'était pas plus mal. Les conditions étaient idéales : il ne faisait pas encore trop froid, la terre était humide à souhait, et les éclaircies, bien que rares, offraient toute la lumière nécessaire à la croissance des plantes qui n'en demandaient pas trop.
La chaleur familière envahit ses doigts, et il put sentir la graine germer avant même de la voir sortir de terre. Elle se développa avec une rapidité folle ; ses feuilles s'épanouirent puis moururent, ses fleurs se flétrirent, et les haricots eux-mêmes étaient tombés sur le sol sans qu'il puisse songer à les arrêter.
Les yeux d'Oikawa restèrent posés sur eux si longtemps qu'ils commencèrent à picoter. Il arracha la tige d'un geste rageur et la jeta au loin.
C'était ridicule. Il parvenait à réaliser toutes les étapes ; il faisait simplement le pas de trop. Celui qui vous précipitait dans la rivière lorsque vous l'observiez tranquillement depuis le haut de la berge. Celui qui séparait le pont de la forêt, la sécurité de la ville des spectres affamés.
Il marmonna un juron. Il en était déjà à son troisième sac de graines. Il n'en aurait pas de quatrième, pas tout de suite, en tout cas ; Anabara n'avait encore rien dit, mais son visage parlait pour lui. Si ses tentatives continuaient de se solder par un perpétuel échec, Oikawa devrait se contenter de ce que la nature avait à lui offrir — mais pousser des plantes, aussi inutiles fussent-elles, à cette mort inévitable l'emplissait d'un profond dégoût.
Arrête de rire. C'est de l'herbe, c'est tout. Elles ne ressentent rien. Elles s'en foutent.
Mais pas lui.
Il voulait simplement comprendre. Tout se passait si vite ; il savait à peine ce qu'il faisait, et si son don ne lui avait pas encore fait défaut, son manque de maîtrise commençait à se faire douloureusement manifeste. Il extirpa un nouveau haricot de son sac et l'enfouit dans la terre. Il se remit à pleuvoir, mais il n'y prêta aucune attention.
La plante succomba sans avoir eu l'occasion d'exister. Oikawa serra les dents. Sortit une graine et l'enfonça dans le sol en chuchotant une prière désespérée.
Le sac était vide depuis un bon moment lorsque quelqu'un vint lui tapoter l'épaule. Il relâcha ses genoux, qu'il gardait tout contre son torse, et se redressa avec l'aide d'Iwaizumi. Ce dernier lui lança un regard réprobateur auquel Oikawa ne répondit que par un sourire crispé.
— T'es trempé, fit Iwaizumi en secouant la tête. Tu veux attraper la mort, ou quoi ?
La pluie, encore. Pour être honnête, Oikawa l'avait à peine sentie. Il se passa une main dans les cheveux, maintenant aplatis sur son crâne. Comme pour soutenir les dires d'Iwaizumi, il éternua discrètement.
— J'étais occupé, répliqua-t-il en reniflant.
— Occupé à quoi ? À te noyer dans de l'eau de pluie ?
— Je m'entraînais, c'est tout. C'est plus facile comme ça.
— Je croyais que tu devais te ménager.
— Je me ménage.
La chaleur de ses mains l'avait quitté depuis longtemps. Elles étaient toutes engourdies, désormais, et il commençait à avoir froid. Fatigué, aussi. Iwaizumi n'avait pas besoin de le savoir.
— Tu me prends vraiment pour un con, hein ?
Le visage d'Oikawa se fendit d'un sourire amusé.
— Peut-être un peu, dit-il.
Il fut remercié d'une claque à l'arrière de la tête.
— Crétin. Viens, on y va.
— Où ça ?
Iwaizumi haussa les sourcils.
— Euh, chez moi ? T'as pas oublié, quand même ?
Il avait dû en entendre parler, quelques jours avant ça. Les parents d'Iwaizumi l'avaient invité à venir dîner, et il avait accepté sans vraiment réfléchir.
— Non, mentit-il d'un ton léger.
— Mon cul. Si j'étais pas venu te chercher, tu serais encore là à t'user jusqu'aux os jusqu'à minuit. On est seulement en novembre, t'es au courant ou pas ?
— Oh, c'est bon. Qu'est-ce que t'y connais, de toute façon ?
— Je vis à Hebison, et Hebison est pleine de magiciens, au cas où tu ne l'aurais pas encore remarqué. Avec toi dans les parages, fallait bien que je me renseigne un minimum.
— T'avais rien d'autre à faire ?
Iwaizumi ouvrit la bouche, la referma. Dit :
— Plein de trucs, en fait. Mais je te connais. Tu bosserais jusqu'à tomber dans les pommes rien que pour pouvoir te la péter. C'est pas comme si je pouvais te laisser gérer.
Il ne pouvait pas le nier. Il était encore faible sur ses jambes, bien qu'il fît tout pour le cacher. C'était peut-être peine perdue, cependant. Iwaizumi était loin d'être un idiot.
— C'est bon, j'ai compris.
Il continuerait demain. Tant pis pour les fleurs sauvages. Iwaizumi lui lança un regard dubitatif puis, vanné, il haussa les épaules.
Dans sa maison régnait une odeur de sciure de bois et de ragoût mijotant sur le feu. Oikawa la respira un moment. Il oublia un peu la terre mouillée et les feuilles mortes, et quand Iwaizumi le tira par le bras jusqu'à sa chambre, il l'oublia tout à fait.
— Mets ça, ordonna Iwaizumi en lui jetant de quoi se changer. T'asseoir dans la boue ne te réussit pas tant que ça.
Oikawa se déshabilla et examina ses vêtements sales d'un œil critique. Quelques feuilles boueuses y étaient collées.
— Quand je pense que je me suis promené dans la rue avec ça.
— Tout le monde s'en fout, crois-moi.
— Tout le monde sauf toi, apparemment.
— Habille-toi et ferme-la, au lieu. Je vais voir s'ils ont déjà fermé la boutique.
Ses parents étaient des artisans plutôt renommés, et leur maîtrise leur avait déjà accordé une entrée pour le palais impérial lui-même, quelques années plus tôt. Dans l'atelier, menuisiers et ébénistes travaillaient sans relâche jusqu'au crépuscule, et la boutique, située en face de la maison, voyait défiler les clients toute la journée durant. Cela ne les avait néanmoins jamais empêchés d'accueillir Oikawa chez eux et, pour tout dire, celui-ci les en remerciait souvent.
Il entendit les pas d'Iwaizumi résonner dans les escaliers quand ce dernier quitta la maison. Il resta un instant immobile, l'esprit vide, un bourdonnement désagréable dans les oreilles. Il reconnut là les premiers signes de l'épuisement. Iwaizumi avait raison. Il aurait dû s'arrêter plus tôt.
Il se changea et se laissa tomber sur le lit. Son regard fut attiré par une étagère finement sculptée, issue du commerce familial, sans doute, sur laquelle étaient posées quelques statuettes de bois qu'il n'avait jamais vues. Il les considéra avec curiosité. Certaines d'entre elles n'étaient, semblait-il, pas tout à fait terminées. De petites fissures en traversaient d'autres, et l'une d'elles, un lézard un peu aplati, devait avoir été brisée puis recollée à un moment donné.
La pièce centrale était un chat couché à peine plus grand que sa paume, simple mais vierge de toute imperfection. Oikawa la regardait encore au moment où Iwaizumi revint dans la chambre, les bras croisés.
— Quand est-ce que t'as fait ça ? demanda Oikawa sans se retourner.
Il pouvait imaginer sans mal son air renfrogné.
— J'en sais rien. Quelques semaines.
— Tu ne m'as rien dit.
— Qu'est-ce que t'en aurais eu à faire ? T'étais occupé, fallait bien que je trouve de quoi passer le temps.
— Je pensais que tu passais tes après-midi avec Mattsun et Makki, avoua Oikawa en se tournant vers lui.
— Ça m'arrive.
— Tu fais ça tous les jours ?
— À peu près.
Oikawa siffla entre ses dents.
— Quoi ?
— Rien. Ça m'impressionne, c'est tout. Le chat est joli.
— Mouais. Il traîne par ici, parfois, je sais pas pourquoi. C'est pas comme si on s'était connus. Enfin, j'avais pas vraiment d'idées, donc bon...
— Il doit avoir du temps à perdre.
— Je crois que mon père lui donne à manger, surtout. Il nous attend en bas, d'ailleurs.
Puis il sortit. Après un dernier regard aux sculptures, Oikawa lui emboîta le pas.
Le dîner consista surtout en anecdotes de production, et Oikawa écouta poliment, rit même parfois, mais ses pensées s'échappaient, hors de contrôle, vers des haricots bruns étalés sur une terre stérile, si bien qu'il prit à peine la parole de toute la soirée. Iwaizumi lui proposa de rester pour la nuit, et il accepta sans hésiter. Le bruit de l'auberge en effervescence combiné à son humeur morose le tiendrait éveillé à coup sûr ; il aurait plus de chance de récupérer ici.
Iwaizumi lui fit une place dans son lit. Ils discutèrent un moment de tout et de rien, puis se souhaitèrent bonne nuit.
Une heure plus tard, il attendait toujours. Oikawa se retourna pour la centième fois, de plus en plus irrité. Il fallait qu'il s'endorme, ou Anabara le remarquerait. Kageyama dormait probablement à poings fermés, lui, et du sommeil du juste, insouciant, sans aucune voix désagréable pour lui dire : Ce n'est même pas la peine. Regarde-toi, tu n'arriveras à rien.
Le Sanctuaire ne prend que les meilleurs, tu sais ? Leur candidat est tout trouvé. Pourquoi tu t'acharnes ? C'est ridicule.
Désespéré.
Il se retourna à nouveau. Iwaizumi émit un grognement sonore et lui donna un coup de pied dans le mollet.
— Arrête de bouger, gronda-t-il.
Sa voix était rauque, comme prise entre les griffes d'un monstre épuisé.
— Désolé.
Iwaizumi referma les yeux et, n'ayant rien d'autre à faire, Oikawa détailla son visage en silence. Il savait qu'il ne dormait pas. Il respirait encore trop rapidement, et ses traits étaient beaucoup trop calmes. Cette observation lui donna soudain envie de lui pincer le nez. Il résista assez longtemps pour qu'Iwaizumi ouvre les paupières. Une veine menaçante pulsait sur sa tempe.
— J'essaie de dormir.
— Alors dors.
— Regarde ailleurs.
— Mais t'es si beau, Iwa-chan. Qu'est-ce que tu veux que je regarde d'autre ?
Cette réplique lui valut un nouveau coup de pied dans la jambe, et il étouffa un ricanement dans son oreiller. Iwaizumi lâcha un soupir appuyé.
— Arrête de faire le malin. Qu'est-ce qui t'empêche de dormir, qu'on en finisse ?
— Rien.
— C'est la deuxième fois que tu me prends pour un con. À la troisième, je te balance par la fenêtre.
— Les cours, c'est bon. Je pensais à demain. J'en ai trop fait, j'aurais dû t'écouter. Voilà, t'es content ?
Il n'en avait pas l'air. Il lui pinça vigoureusement le nez ; Oikawa laissa échapper une exclamation.
— Laisse-moi ! rit-il. T'es vraiment trop chiant.
— C'est pas moi qui roule partout en attendant que le temps passe, je crois. Qu'est-ce qu'ils ont, tes cours ?
— Rien, je te dis.
— T'as envie de dormir dans le couloir ?
Oikawa le regarda dans les yeux un moment, puis il haussa les épaules. Iwaizumi finirait par le deviner, de toute façon. Ce n'était pas la mer à boire.
— J'arrive à rien, c'est tout.
— On est en novembre, Oikawa. L'an obscur, tout ça. Évidemment que t'arrives à rien.
— Ça n'a rien à voir.
Le don n'était peut-être pas encore tout à fait opérationnel, mais il existait. Oikawa serait peut-être meilleur quand viendrait l'an clair, mais ce serait également le cas de tous les magiciens. L'écart ne diminuerait pas. Il resterait ridiculement large, insurmontable.
— Pas sûr que ton instructeur serait d'accord, nota Iwaizumi.
— Il sait le faire, lui.
Iwaizumi leva les yeux au ciel.
— Évidemment qu'il sait le faire, il est prof ! Ça fait pas deux mois que t'es novice, alors arrête de te mettre la pression pour rien. Il te l'aurait dit, s'il était déçu, non ? Tu m'as dit qu'il t'avait félicité.
— Tobio y arrive.
Le silence tomba sur eux comme une chape de plomb.
— Pourquoi tu te compares à lui ? demanda finalement Iwaizumi. Il galérera à d'autres moments, c'est tout. Chacun ses spécialités.
— Il n'a encore fait aucune erreur, tu sais ? Ça me rend malade. Il a dix ans. Dix ans, Iwa-chan.
— Il est plus proche de onze ans que de dix.
— Tu joues sur les mots.
— Et alors ? Qu'est-ce qu'on s'en fout, de l'âge qu'il a, de toute façon ? Vous avez vu l'étoile en même temps, vous êtes passés novices en même temps. Vous êtes au même niveau, que tu le veuilles ou non.
Oikawa eut un sourire sans joie. Son nez se mit à picoter. Il regarda le plafond pour empêcher les larmes de lui monter aux yeux. Pleurer revenait à donner à Kageyama plus d'importance qu'il n'en méritait — il ne s'y abaisserait pas.
— Au même niveau. C'est ça.
— Oikawa...
— Ah, ça me dégoûte. Il fallait vraiment qu'il soit un mage d'influence, hein ? Putain. Je serai jamais tranquille. Même si je rentrais au Sanctuaire, il continuerait à me coller au cul jusqu'à la fin de ma vie. Je...
— Oikawa, l'interrompit Iwaizumi. Arrête.
— Arrêter quoi ?
— D'en faire une obsession. Tu te tortures pour rien.
— Facile à dire pour toi. Tu ne sais pas...
— Je le connais aussi bien que toi. Tu sais qu'il ne pense pas à mal. S'il t'énerve, regarde ailleurs et pense à autre chose, c'est tout.
— J'aimerais bien, marmonna-t-il entre ses dents.
— C'est juste un gosse. Tu vaux mieux que ça.
— Ce n'est pas juste un gosse.
Iwaizumi le contempla sans rien dire. Au bout d'un moment, il posa les mains sur les joues d'Oikawa, l'air mortellement sérieux.
— Quoi qu'il en soit, je m'en fous, dit-il à voix basse. Rien à faire, de lui. Je crois en toi, moi. C'est tout.
Les yeux d'Oikawa s'embuèrent. Il ne pouvait rien faire pour se cacher, cette fois. Ce n'était peut-être pas plus mal. Iwaizumi voyait tout, parce qu'il pouvait tout voir.
Il lui tira férocement les joues.
— Y a pas de quoi pleurer, idiot.
— C'est ta faute. Tu m'as pris par surprise.
Il s'essuya les yeux et sourit.
— On ferait mieux de dormir, déclara Iwaizumi.
— Mmh.
— Interdiction de penser à Kageyama.
— Je vais essayer.
Il posa la tête sur l'oreiller. Il voulut fermer les paupières, puis une main trouva la sienne, et lorsqu'il la serra doucement, le sommeil s'abattit sur lui sans un avertissement.
xxxxx
Oikawa l'avait semé, encore une fois, et encore une fois Kageyama était seul, assis près de la rivière, à regarder les oiseaux voler.
Voilà une heure que la pluie s'était arrêtée de tomber. L'herbe humide scintillait sous une éclaircie passagère, et le grondement de l'eau paraissait presque agréable, loin des rumeurs de la ville.
Les averses incessantes de l'automne l'avaient transformée en un torrent d'une violence un peu effrayante, mais elle fascinait Kageyama autant qu'elle le faisait frémir. Il se demandait parfois s'il finirait par être capable de la geler toute entière, ou de la faire s'évaporer jusqu'à ce qu'elle s'évanouisse quelque part dans le ciel. Le deuxième novice y parviendrait sans doute. Peut-être même l'avait-il déjà fait.
Il détourna son attention de l'eau et la reporta sur le haricot qu'il serrait entre son pouce et son index. C'était son deuxième sachet seulement, et chacun des plants avait atteint maturité avec succès. Leurs fruits n'étaient pas très mangeables, mais ce n'était rien du tout, juste un détail à régler, une énigme de plus à résoudre. Anabara le lui apprendrait un jour prochain.
Il le laissa tomber sur le sol. Il prit racine dès qu'il leva la main, se développa doucement, jusqu'à s'étendre tant et si bien que la terre finit par disparaître complètement sous ses larges feuilles brillantes.
Kageyama décrocha une cosse verte et en extirpa de nouvelles graines. Elles semblaient parfaitement identiques à celles qu'Anabara lui avait données, mais il savait qu'il n'en était rien.
Il les planta précautionneusement dans la terre molle. Les entoura des deux mains. La chaleur parcourut immédiatement ces dernières — rien ne se produisit.
Pas un mouvement. Pas un signe de vie.
Kageyama fit la moue. Les haricots avaient poussé, mais ils n'étaient rien d'autre qu'une convaincante décoration. Ils ne valaient rien. Il leur manquait quelque chose — et Kageyama était bien incapable de trouver quoi.
À nouveau, il tendit les mains devant lui. Il se concentra sur la graine. Il devait exister un moyen de la réveiller. Si ce n'était pas le soleil ni l'eau, que restait-il ?
Il souffla doucement.
Rien.
Il gonfla les joues, impatient. La chaleur commençait à devenir désagréable. Il était pourtant certain de ne pas se tromper. Il avait tout fait comme à l'école, comme avec les plantes d'Anabara, et celles-là avaient poussé sans accroc, tellement bien, même, que le professeur ne tarissait plus d'éloges à son égard et lui avait promis de passer à des corps plus complexes dans les jours à venir.
Il ferma les yeux un instant. Pensa au développement des autres graines, aux étapes à franchir, à l'objectif à atteindre. Sa peau brûlait, mais il n'y prêta aucune attention. Ça finirait par fonctionner. La certitude se posa sur son cœur, pareille à un papillon aux grandes ailes colorées.
Puis ses mains se refroidirent brusquement, fatiguées par le travail accompli, et un fourmillement étrange lui traversa la nuque, puis les deux bras jusqu'à ses doigts bleuis qui, soudain, semblèrent se mettre à vibrer.
L'espoir se mua en une peur atavique, insupportable, et il retira ses mains si vite qu'il bascula en arrière, le souffle coupé. La sensation s'évanouit aussitôt. Il frotta ses paumes l'une contre l'autre, un peu perturbé.
Ses yeux se posèrent sur le sol.
Une petite tige était sortie de terre, ses longues feuilles vert pâle pour la plupart enfermées dans leur bourgeon. Ce n'était pas un haricot. En fait, ça ne lui disait rien du tout.
Kageyama essayait encore de l'identifier quand il entendit des pas derrière lui. Il fit volte-face, inquiet. Si Anabara découvrait qu'il s'entraînait à cette heure, il risquait de passer un mauvais quart d'heure.
— Qu'est-ce que tu fais ? demanda la voix sèche de Tsukishima Kei.
Kageyama se releva, les sourcils froncés. Tsukishima et lui étaient dans la même classe, le matin, et il y était son parfait opposé — doué en tout, désagréable, toujours à le regarder de haut en retroussant le nez comme s'il dégageait une odeur infecte. La plupart du temps, Tsukishima l'ignorait. Il l'aurait probablement laissé à ses activités si Kageyama n'était pas devenu novice ce qui, pour une raison qui lui échappait encore, semblait lui inspirer un profond dégoût.
— Je travaille.
— Tu travailles, répéta-t-il.
Kageyama le fixa sans ciller. Il n'avait pas peur de lui. Tsukishima était peut-être un peu plus grand, mais il avait son âge, et il n'avait de magique que sa capacité à être parfaitement horripilant.
— Qu'est-ce que tu me veux ? demanda Kageyama.
— Ces choses ne sont pas naturelles. Fais-les dégager.
— Dans tes rêves.
— Quelqu'un les fera disparaître à un moment où à un autre. Tu pleurerais peut-être moins si tu le faisais toi-même.
Puis il sortit un petit livre du sac qui lui pendait au côté.
— Je suppose que c'est à toi.
C'était le cas. Il l'avait oublié à l'école le matin même. Tsukishima, cependant, avait quitté le bâtiment avant lui — il était toujours le premier dehors. Il n'aurait pas dû l'avoir en sa possession.
— Où tu l'as eu ?
— Kunimi me l'a donné. Ne me remercie pas.
Mais il l'avait croisé, l'après-midi, et Kunimi ne lui avait pas adressé un seul mot. Son cœur se serra douloureusement. Il n'avait pas envie d'y penser.
Tsukishima lui tourna le dos sans un au revoir. Les doigts crispés sur le livre, Kageyama le regarda s'en aller.
Il abandonna le sac de graines derrière lui et partit d'un pas lent. Au-dessus de sa tête, les nuages s'étaient rassemblés, menaçants. Il allait pleuvoir à nouveau. La rivière grossirait encore, jusqu'à quitter son lit, et les plants de haricots finiraient noyés sous ses eaux déchaînées.
Ce n'est pas si grave. Ça ne rimait à rien, de toute façon.
Kunimi devait avoir donné le livre à Tsukishima en passant. Ils ne se parlaient pourtant presque jamais. Quand s'étaient-ils rencontrés ? Après l'école ?
Ils ont sûrement joué ensemble, c'est tout.
Sans lui ?
T'étais en classe. Qu'est-ce que tu croyais ?
Mais il les avait vus, après qu'Oikawa l'avait semé, et ils l'avaient regardé avec une drôle d'expression, quelque chose comme du mépris, mais non, c'était imposs—
Qu'est-ce que ça change ?
Sans doute rien. À quoi bon discuter ? Ils ne comprendraient pas, de toute façon. Ils voudraient qu'il leur montre ce qu'il était capable de faire, c'est-à-dire pas grand-chose. Ils finiraient déçus, comme Tsukishima. Non, pas comme Tsukishima.
Comme Oikawa, peut-être.
À quel moment avait-il échoué à répondre à ses attentes ? Il l'avait aidé, autrefois. Lorsqu'ils étaient encore dans la maison des maîtres, et qu'il attendait de voir l'Œil, excité comme une puce. Il avait eu l'air content chez le deuxième novice, la nuit du retour de don. Il lui avait souri, l'avait félicité, et ce n'était pas rien. Ça voulait dire quelque chose.
À quel point est-ce que tu peux être idiot, au juste ? Oikawa te déteste. Comme Tsukishima. Comme Kunimi, Kindaichi, et comme tous les autres.
Oikawa ne le détestait pas.
Il te hait.
Il l'avait consolé, dans le domaine des novices. Rassuré lorsqu'il avait eu peur. Il avait craint la solitude, mais Oikawa ne l'avait jamais laissé tomber.
Ils te préféreraient ailleurs.
Ils te préféreraient caché dans la forêt, là où personne ne te verrait plus jamais. Mort, c'est ça.
Tu devrais partir très loin d'ici. Disparaître pour toujours. Tu ne manquerais à personne. Ce serait juste comme un long voyage. Si tu frappais à la porte du Sanctuaire, ils t'accepteraient sans doute. Ils ne sont pas stupides. Ils sauront.
Que tu es meilleur que quiconque avant toi.
Que tu pourrais devenir...
Kageyama ouvrit les yeux. Il avait mécaniquement pris le chemin de la maison, et des gouttes éparses lui tombaient sur le visage.
— Oikawa-san ne me déteste pas, dit-il d'une voix faible, fausse, poudreuse comme un songe qui s'effaçait avec l'arrivée du matin. Un jour, il sera content de m'avoir avec lui.
Il leur montrerait. À lui, à Kunimi, à tout le monde. Il s'améliorerait tant que personne ne pourrait plus jamais l'ignorer. Il susciterait l'admiration sur son passage, et ils se vanteraient tous de l'avoir un jour rencontré.
Un croassement rauque le tira de sa rêverie. Il s'immobilisa, intrigué.
Par terre, à ses pieds, un corbeau aux ailes tordues le regardait d'un œil vide. Il ne pouvait probablement plus marcher, encore moins s'envoler vers des cieux moins humides. Il croassa à nouveau, et Kageyama comprit que ce n'était pas juste un cri d'alarme.
Que c'était un appel à l'aide.
L'oiseau l'avait reconnu. Il savait qui il était. Un magicien — un cinquième novice, peut-être, mais un magicien quand même.
Kageyama s'agenouilla au sol.
Ce n'était pas une plante, mais il était blessé. Kageyama était un mage d'influence, comme son père avant lui, et il l'avait observé si souvent qu'il pouvait répéter ses gestes avec une exactitude presque parfaite.
Tu pourrais y arriver, si tu essayais.
Mais Anabara leur avait fait promettre. Kageyama avait signifié son accord.
Sans vraiment le vouloir. Ça ne compte pas.
S'il réussissait, il le féliciterait peut-être. Son père serait impressionné, au moins. Il l'avait été par ses premiers balbutiements magiques, et il s'était amélioré depuis.
Il plaça les mains au-dessus de l'oiseau. Celui-ci croassa faiblement.
C'est juste une petite fracture. Il suffit d'y aller doucement.
Ses mains tiédirent.
Doucement.
Doucement.
Il se concentra sur ses ailes. Le volatile émit un cri sonore. La chaleur se rassembla dans ses paumes, et il approcha les mains de l'animal.
Une goutte de sueur brûlante tomba sur son genou. Il comprit avant même d'entendre le craquement sinistre qui lui retourna l'estomac.
Lorsqu'il retira ses mains, le corbeau ne criait pas. Il ne bougeait plus du tout.
Kageyama ne sut pas combien de temps il resta là, à le regarder sans rien faire. Il avait la gorge nouée. La tête plongée dans un silence glacial.
Il ramassa le cadavre et le plaça sur le bord du chemin. Il se releva, les jambes légères comme du coton, puis, lentement, il reprit sa route.
Il n'en parla pas à son père en rentrant chez lui. Il n'en parlerait à personne, surtout pas à Anabara. Son cœur battait trop vite quand il s'abandonna au sommeil, et au milieu de ses songes désordonnés, des forêts et des spectres et des enfants qui lui tournaient le dos, croassait un oiseau noir aux yeux éteints.
Lorsqu'il se réveilla, le lendemain matin, ce fut pour découvrir un oisillon déformé et sans vie à côté de son lit, et la honte, impitoyable, le lui fit jeter par la fenêtre, les paupières étroitement fermées.
Ses mains étaient froides.
La pluie se remit à tomber.
xxxxx
—... un peu distrait, disait Anabara, mais son travail est impeccable. J'ai rarement vu des jeunes novices de son niveau, même au cours de mes études. Quand je pense qu'il n'a pas encore onze ans.
Il discutait avec un quatrième novice du nom de Takeda Ittetsu, qui enseignait aux apprentis. Oikawa l'avait croisé plusieurs fois au détour d'un couloir, et il lui arrivait même de partager le repas avec eux. Il avait l'air plutôt gentil. Pas très affirmé, mais ses élèves l'aimaient bien.
— Les dieux sont sans pitié, commenta Takeda en secouant la tête.
— Oh, il n'a pas l'air d'en souffrir.
— Pourquoi en souffrirait-il ? Je parle des autres. Les apprentis savent déjà qu'il grimpera les échelons avant eux, et je n'ose même pas penser à ce que doit ressentir son camarade de classe.
— Oikawa-kun s'en sort mieux que bien, lui aussi, même si ce n'est pas comparable.
— Kurosu a laissé entendre qu'il le trouvait un peu trop vulnérable.
— Kurosu-san ? Voyons, tu sais comment il est. Il te trouvait fragile, lors de ton cinquième noviciat.
Takeda émit un rire embarrassé.
— C'est vrai. Il n'avait pas totalement tort, soit dit en passant.
— Mh. Oikawa-kun est peut-être un peu impatient, mais il est également très appliqué. Un peu trop, parfois, mais je ne peux pas lui en vouloir. On en est tous passés par là.
— Il doit avoir un mental d'acier, n'en déplaise à Kurosu.
— Ça reste à voir. Il a du mal avec les visions, comme Kageyama, d'ailleurs.
— Ah bon ?
Anabara se passa une main dans la nuque.
— Oikawa a des visions par l'eau. C'est pratique, mais il semble les craindre plus qu'autre chose. Quant à Kageyama, eh bien, j'ai parcouru l'entièreté du guide, mais aucune méthode ne semble lui convenir. Je ne crois pas qu'il en ait déjà eu, d'ailleurs. Enfin, ça viendra plus tard, j'imagine. Ce n'est pas si grave, en fin de compte, ils sont tellement doués. Quelque chose me dit d'ailleurs que tu n'accueilleras pas de nouveaux élèves l'année prochaine.
— Quel dommage. Si seulement le Sanctuaire pouvait nous laisser au moins quelques-unes de nos perles rares...
— Il faut ce qu'il faut. Les garder ici serait du gâchis. Et puis, ils nous reviendront vite. Franchement, je serais étonné que Kageyama devienne maître après seize ou dix-sept ans. S'il continue comme ça, il pourrait même revenir au noviciat avant l'âge adulte.
Takeda siffla.
— Ce serait une première.
— Mais ce n'est pas impossible. Il faut savoir reconnaître le talent quand on l'a devant les yeux. Nohebi l'a choisi, ça ne fait aucun doute. Une chance que notre deuxième novice ne soit plus de première jeunesse, ça lui évitera bien des déceptions.
— C'est-à-dire ?
— Le premier novice ne vivra pas éternellement. Quelqu'un le remplacera tôt ou tard.
Un rire.
— Il en a encore pour un bout de temps, commenta Takeda. Et puis, Kageyama-kun n'aura peut-être pas envie de compléter sa formation. Pour ma part, je suis très content de m'être arrêté là.
— Pas envie de devenir troisième novice ?
— Instruire ces enfants me satisfait pleinement. Les apprentis font des progrès immenses, pour l'instant, tu sais ? J'ai bon espoir de les voir atteindre rapidement l'étape supérieure. Encore hier...
Oikawa arrêta d'écouter.
Il rentra chez lui d'un pas vif. Un cuisinier riait avec une cliente régulière à l'arrière de l'auberge, et il les salua d'un signe de tête avant de monter jusqu'à sa chambre, une pièce étroite sous les toits.
Il s'assit sur le lit.
Il se sentait un peu malade. Faible et sans énergie. Un goût acide dans la bouche. Une voix d'adulte dans les oreilles.
Vulnérable.
Son cœur se serra. Il n'était pas vulnérable. Pas un lâche non plus. Il travaillait tous les jours — plus de la moitié de ses plants survivaient, désormais, et il était même parvenu à faire éclore une fleur sauvage, juste pour essayer, un jour d'ennui. Elle n'était pas morte, elle. Elle avait tenu quelques jours, avant que la nature ne la rappelle à elle.
Il avait vécu ça comme une réussite. Il en avait parlé à Iwaizumi, et celui-ci avait paru impressionné.
Mais peut-être que tout ça ne menait à rien. Il se mordilla machinalement les lèvres. Il devait bien pouvoir faire quelque chose. Prouver qu'il n'était ni fragile ni vulnérable. Qu'il savait exactement ce qu'il faisait, et qu'il le faisait du mieux de ses capacités.
Il se releva d'un bond et descendit dans les cuisines où il emprunta une bassine de cuivre peu profonde qu'il remplit d'eau de la citerne, puis la remonta dans sa chambre et s'y enferma à double tour.
Anabara avait tort. Il n'avait pas peur des visions. Il les affronterait sans frémir, comme il avait affronté la forêt, comme il affrontait la présence de Kageyama qui, assis à ses côtés, exerçait son influence avec sur le visage une sorte de joie incrédule dont il ne s'était toujours pas débarrassé.
Il saisit les bords de la bassine et expira longuement.
Approcha son visage si près de l'eau que son souffle la fit légèrement onduler.
Il ferma les yeux. Son nez effleura la surface, et son cœur se mit soudain à battre à tout rompre, un avertissement, une dernière chance de faire machine arrière. Ses doigts se crispèrent.
Il se revit dans les bains, entièrement submergé, l'air introuvable et la gorge en feu.
Il se revit emporté par les flots, la panique inondant sa poitrine, l'eau partout, dans sa bouche, ses oreilles, dans ses poumons, aussi, jusqu'au plus profond de son âme.
Quand il se redressa, son visage était encore sec. Il éloigna le récipient du pied. Il resta là, dans un coin de sa chambre, à le lorgner en silence alors qu'il se préparait à dormir, qu'il se levait pour aller à l'école, qu'il revenait, le soir suivant, empli d'une détermination nouvelle.
Il se pencha sur la bassine, et son propre regard fuyant lui donna la nausée. Il serra les dents. Il n'avait pas peur.
Il n'avait pas peur.
La tentative du lendemain résulta en un échec cuisant, tout comme celle du surlendemain, et c'est lorsqu'il se retrouva assis contre le mur, les genoux entre ses deux bras tremblants, qu'il comprit qu'il n'y parviendrait pas sans assistance.
Il trouva Iwaizumi après l'école, mais celui-ci le dévisagea comme s'il avait perdu l'esprit.
— Je vais pas t'aider à te noyer, t'es pas bien ? On s'en fout, des visions ! T'en as déjà eu, non ? Pourquoi t'aurais besoin d'en avoir d'autres ? Qu'est-ce que tu veux prouver ?
Il n'était plus seulement question de prouver quoi que ce soit. C'était un problème à régler. Une porte verrouillée dont la clé avait été égarée au fond des bains publics, et qu'il était incapable de récupérer.
Si Iwaizumi refusait de l'assister, grand bien lui fasse. Il n'était pas la seule option possible. Demander de l'aide à sa mère était exclu, et Matsukawa comme Hanamaki se rangeraient du côté d'Iwaizumi, comme ils le faisaient de plus en plus souvent. À bien y réfléchir, il avait l'impression de ne plus leur avoir parlé depuis des mois.
Il y avait quelqu'un, cependant, qui n'offrirait guère de résistance. Qui obéirait avec un sourire béat, comme si un mot de sa part était tout ce qu'il avait jamais désiré.
Il l'attendit en dehors de la classe, et son air stupidement surpris lui inspira une irritation proche de la colère. Il se força à sourire. Kageyama se figea.
— Tiens, Tobio-chan. Belle performance, tout à l'heure.
Anabara leur avait fourni des jeunes pousses de menthe, et il n'avait pas fallu trois essais à Kageyama pour en tirer un petit buisson odorant.
Les siennes avaient grandi, mais elles ne sentaient rien de plus que l'herbe et la terre humide. Bonnes à jeter. Anabara lui avait assuré qu'il s'agissait déjà d'un exploit, qu'ils avançaient plus vite qu'il l'aurait fait avec d'autres élèves, mais le fait était que là où Kageyama manipulait la vie sans difficulté, lui-même enchaînait les déceptions, et les encouragements du professeur portaient en eux l'accent amer du mensonge.
Kageyama ne pouvait pas comprendre. Il rosit sous le compliment comme s'il pouvait lui accorder le moindre crédit et le remercia du bout des lèvres.
— Tu fais quelque chose, aujourd'hui ? J'aurais besoin de ton aide.
Kageyama pencha légèrement la tête. Lui-même ne devait pas l'avoir remarqué.
— Tu veux t'entraîner ? demanda-t-il, plein d'espoir.
— On peut dire ça comme ça.
Il le conduisit jusque chez lui, et lorsqu'ils arrivèrent devant la porte de sa chambre, Kageyama s'immobilisa à nouveau. Ses yeux parcoururent rapidement la pièce, curieux. Il fit mine d'avancer, puis hésita.
— Quoi ? fit Oikawa d'un ton plus abrupt qu'il ne l'aurait voulu.
Kageyama pinça les lèvres. C'était la première fois qu'il mettait les pieds ici, mais il n'y avait pas de quoi être intimidé. En dehors d'un lit, d'un meuble mal rangé et de babioles abandonnées çà et là, la pièce ne contenait rien de bien intéressant.
De ça, et de la bassine qui, posée au milieu du parquet, semblait les considérer en silence.
— Entre, l'invita finalement Oikawa.
— Qu'est-ce qu'on va faire ?
— Je te l'ai dit. J'ai besoin d'aide.
— Pour quoi ?
— T'en as jamais marre ? Arrête de poser des questions inutiles.
Kageyama entra. Oikawa s'assit par terre, lui fit signe de l'imiter et attira la bassine à lui.
— J'ai besoin d'une vision, expliqua-t-il à voix basse.
— D'accord.
Oikawa prit une inspiration. Les mots lui lacérèrent la gorge. Sa fierté en souffrirait, mais si c'était le prix à payer, il le payerait avec sans se plaindre.
— Je ne peux pas y arriver sans toi.
Les yeux de Kageyama s'illuminèrent d'une lueur parfaitement écœurante.
— Qu'est-ce que je dois faire ?
Oikawa montra la bassine.
— Force-moi à garder la tête là-dedans.
Cette fois, Kageyama demeura silencieux. Il sembla réfléchir, puis pâlit légèrement. Sentant venir les réclamations, Oikawa lui posa une main sur l'épaule.
— C'est juste l'histoire d'une minute ou deux. Tu peux bien faire ça, non ?
— Mais...
— Tobio-chan. C'est très important.
— Pourquoi tu n'as pas demandé à Iwaizumi-san ?
Oikawa le gratifia de son plus beau sourire.
— Iwa-chan ? Tu sais qu'il n'est pas comme nous. Il ne comprendrait pas. Même s'il le voulait, il ne pourrait pas m'aider. Mais toi, tu comprends. On est dans le même bateau. Tu veux rentrer au Sanctuaire, pas vrai ? Moi aussi — et je suis certain qu'on pourrait y arriver, toi et moi. Mais il faut qu'on se serre les coudes. Qu'on s'entraide, tu vois.
Kageyama baissa les yeux.
— Alors tu t'entraîneras avec moi ?
Rien que l'idée lui tordait l'estomac. Il fit de son mieux pour conserver son sourire.
— Quand tu voudras.
Kageyama toucha la bassine du bout des doigts.
— J'ai jamais eu de visions, dit-il comme s'il s'agissait d'une incroyable révélation.
— Tu me l'as déjà dit.
— À quoi ça ressemble ?
Oikawa examina la question.
— Rien de spécial. C'est des images, c'est tout.
Pas la peine de parler de l'eau, de la terreur, des cris étouffés.
— Ils nous demanderont d'en avoir une à l'examen..., murmura Kageyama.
— J'imagine.
— Tu m'aideras ?
Oikawa ne put retenir un gloussement.
— À avoir une vision ? C'est pas moi qui choisis, au cas où. Fais une prière, si ça te tient tant à cœur.
Kageyama serra les poings sur ses genoux.
— À en inventer une, marmonna-t-il.
C'était la meilleure. Oikawa lui tapota la tête.
— Voyons, Tobio-chan. Tu ne comptes quand même pas mentir aux examinateurs !
— Je croyais que tu avais besoin de moi.
Allons bon. Il n'avait rien à perdre, de toute façon. Qu'il l'aide ou non, Kageyama réussirait l'examen à coup sûr.
— Si ça te fait plaisir, répondit-il d'un ton tranquille. Je t'en inventerai une, c'est d'accord.
— Et tu t'entraîneras avec moi ?
— Oui, oui. T'as d'autres conditions, ou on peut y aller ?
Kageyama hocha la tête.
— Enfin.
Oikawa agrippa la bassine et prit une inspiration.
— Garde-moi la tête sous l'eau, ordonna-t-il. Juste une minute.
— Et après ?
— Tu me laisses sortir, imbécile. Tu veux me noyer, ou quoi ?
Kageyama afficha une mine boudeuse.
— Allez, c'est bon. J'y vais.
Il approcha le visage de la bassine. La peur se referma autour de sa gorge, impitoyable.
Il sentit à peine Kageyama appuyer sur son crâne ni la fraîcheur de l'eau chatouiller ses joues. Il ferma les yeux, et son corps bascula en arrière —
Des doigts enfoncés dans ses poignets —
Il partait, mais il ne remonterait plus.
Un cri étouffé dans l'eau glaciale, la pluie partout, partout, et son cœur brisé pour toujours.
Un sentiment d'urgence, comme deux mains démesurées pressées contre ses tempes, mais il n'y avait rien à faire ; l'eau dans ses poumons n'en ressortirait pas ; elle le garderait avec lui jusqu'à la fin des temps. Il n'était pas seulement terrifié. Il se sentait trahi.
C'est maintenant, souffla sa conscience perdue dans les ténèbres, c'est maintenant, c'est maintenant, c'est m...
Il s'arracha de la vision. Le contenu de la bassine se déversa au sol tandis qu'il l'éloignait d'un coup de pied. Il se prit la tête entre les mains. La voix de Kageyama traversa les hurlements de ses propres pensées, et il s'y accrocha avec l'énergie du désespoir.
— Oikawa-san...
Ses yeux bleu sombre ne reflétaient rien d'autre qu'un inconfort passager. Oikawa tenta d'ouvrir la bouche. Un sanglot, révoltant, prit ses mots en otage.
Kageyama remit la bassine à l'endroit.
— Oikawa-san, est-ce que..., commença-t-il en avançant timidement une main vers lui.
Celui-ci la dégagea d'un geste. Elle lui parut si froide, comme la pluie, comme la rivière, comme le baiser que la mort semblait tant vouloir lui offrir. Dangereuse. Glacée.
— Va-t-en, articula-t-il entre deux inspirations hachées.
— Mais...
L'inquiétude contenue dans ce simple mot le plongea dans une colère noire. Kageyama n'avait pas le droit de le plaindre. Il ne voyait rien, il ne savait rien, il ne comprenait rien, il...
— Va-t-en ! hurla-t-il. Laisse-moi tranquille, laisse-moi...
Les larmes lui brouillèrent la vue. Il entendit Kageyama reculer jusqu'à la porte, puis plus rien. Le souffle court, il posa le front sur le sol mouillé.
Il demeura ainsi longtemps. La peur s'effaça peu à peu. Ne subsistèrent bientôt plus qu'une fatigue malsaine, et l'envie dévorante de se laisser emporter.
Lorsqu'il se décida enfin à se relever, la plus grande partie du parquet avait séché. Il renifla, s'essuya le visage du bord de la manche. Son estomac se mit à gargouiller, indifférent à ce qui venait de se produire.
Il se dirigeait vers la porte quand son pied rencontra un objet mou, rose et noir, un amas de chairs mortes et inidentifiables. Un cri de stupeur resta coincé dans sa gorge.
Qu'est-ce que c'est que ça ?
Il ramassa la chose qui, de plus près, ressemblait à un oisillon sans bec, tout chiffonné, un œil unique fixé sur du vide ; puis il le descendit dehors et l'abandonna dans l'herbe, loin de lui, quelque part où il n'aurait plus à le croiser.
xxxxx
Il avait espéré que l'incident le garderait à distance — que Kageyama le laisserait tranquille pour une semaine ou deux, au moins —, mais il l'attendait dès le lendemain, juste devant la classe, lissant consciencieusement sa tenue de novice en le regardant passer.
— Oikawa-san, l'appela-t-il alors que ce dernier entrait dans la classe sans lui adresser un regard.
Il continua de l'ignorer pendant qu'Anabara commençait son cours, et les nombreux coups d'œil que Kageyama jetait en sa direction se perdirent dans le néant.
Anabara leur distribua des graines inconnues, cette fois, prétextant qu'il s'agissait là d'un exercice plus difficile, car il leur était impossible de deviner où aller ; et de fait, Oikawa eut le plus grand mal à dépasser le stade de la germination. Il ne savait pas à quoi cette plante était supposée ressembler. Comment elle se développait, jusqu'où elle s'accroissait, ce qu'elle exigeait pour survivre.
Kageyama lui donna la réponse en quatre essais. Un coquelicot dévoila ses pétales vermeils sous le sourire de leur professeur.
— On ne va pas tarder à pouvoir passer à autre chose, dit-il. Vous ne cessez jamais de m'étonner.
Oikawa fila hors de la classe dès qu'Anabara leur signala la fin du cours. Il se changea sans faire attention à Kageyama dont il sentait les yeux sur sa nuque, et lorsqu'il retrouva enfin l'air du dehors, il se mit en route sans attendre.
La voix de son cadet l'interrompit quelques mètres plus loin.
— Oikawa-san, dit-il encore.
Il fit semblant de ne pas l'avoir entendu. Trop conscient de la présence de Kageyama qui trottinait derrière lui, il accéléra le pas ; loin de s'en émouvoir, Kageyama se plaça à sa hauteur, les joues rosies par le vent.
— Attends-moi !
Oikawa bifurqua dans une ruelle étroite qui descendait brusquement pour s'ouvrir sur une des larges voies qui encerclaient la ville.
— Tu as dit que tu t'entraînerais avec moi, rappela-t-il d'un ton plein de reproches, abandonnant probablement l'idée de capter son attention en criant son nom à tout bout de champ.
— J'ai autre chose à faire, rétorqua Oikawa.
— Autre chose comme quoi ?
— Putain, mais lâche-moi. Pourquoi t'irais pas emmerder quelqu'un d'autre, pour une fois ?
Kageyama l'attrapa par la manche.
— Tu m'as promis, insista-t-il.
— J'ai rien promis du tout.
— Je t'ai aidé hier.
— Tu parles. J'aurais réussi sans toi.
Kageyama le relâcha, mais il continua de le suivre, quoiqu'avec un peu moins d'entrain. Sa présence silencieuse lui tapa encore plus sur les nerfs, si seulement c'était possible. Il tenta de se concentrer sur la rivière, qui rugissait non loin de là, mais les pas réguliers de Kageyama dans son dos eurent tôt fait d'avoir raison de sa patience.
Il fit volte-face et tendit le bras pour le tenir à distance.
— Qu'est-ce que tu me veux ?
Kageyama le dévisagea sans répondre.
— Oh, et puis tant pis. Je rentre chez moi. T'as pas intérêt à...
— Qu'est-ce que t'as vu, hier ? le coupa Kageyama.
Oikawa dut user de toute sa volonté pour ne pas se laisser submerger par la colère qui, dans sa poitrine, gagnait de plus en plus de terrain.
— Ça ne te regarde pas, répliqua-t-il.
— Mais tu as dit...
— J'ai vu un gobelin se faire étrangler dans la rue, ça te va ?
Le visage de Kageyama s'assombrit légèrement. Une maigre victoire, mais une victoire quand même.
— Arrête de te moquer de moi.
— Arrête de me coller au train. T'as pas d'amis, ou quoi ? Je suis sûr que Kindaichi serait ravi d'écouter toutes tes pleurnicheries.
Kageyama détourna les yeux.
— Quoi ?
— Ils ne veulent plus me parler.
— Et pourquoi ça ?
Silence. Oikawa supposa qu'il refusait de se poser la question. Il parut si triste, cependant, que le temps d'un instant, son cœur se serra.
Sa propre pitié l'indigna. Il laissa échapper un profond soupir.
— Très bien, t'as gagné.
Si Kageyama tenait tant à s'entraîner, ils s'entraîneraient. Rien ne l'obligeait à lui parler, de toute façon ; il n'aurait qu'à se concentrer sur sa tâche jusqu'à oublier sa présence, puis il rentrerait chez lui sereinement, et tout se passerait bien.
Il enjamba le muret de pierre qui les séparait de l'étendue d'herbe attenante à la rivière. Celle-ci avait pris des proportions terrifiantes, depuis le début de l'année, et d'aucuns disaient que la situation demeurerait pour quelques semaines encore, si la pluie se refusait à les laisser tranquilles. S'en approcher était déconseillé, et on les réprimanderait sûrement, si on venait à les trouver là, mais la présence du torrent présentait deux avantages non négligeables : pratiquer l'influence y serait plus aisé, et le bruit assourdissant couvrirait sans mal les potentielles jérémiades de Kageyama.
Ce dernier, immobile, attendit qu'il s'accroupisse pour l'imiter à son tour, quelques pas plus loin. Oikawa lui tourna le dos. Kageyama avait eu tout le temps qu'il voulait pour l'observer en classe ; il était hors de question qu'il l'y prenne ici aussi.
Il fit grandir quelques brins d'herbe, pour la forme, puis un pissenlit qui s'effrita immédiatement sous ses doigts. Il chercha des graines dans sa poche, mais n'y trouva rien. Il aurait pu en emprunter à Kageyama, mais celui-ci paraissait si concentré qu'il préféra ne pas l'interrompre. Autour de lui, quelques coquelicots étaient sortis du sol sans se soucier de la saison. Oikawa se demanda un instant où Kageyama s'était procuré les graines. Lui-même n'avait pas pensé à en rapporter.
Il émit un claquement de langue irrité. Kageyama n'y réagit pas. À bien y regarder, il ne semblait plus faire pousser quoi que ce soit. Des gouttes de sueur coulaient sur son front, et un pli torturé s'était formé entre ses sourcils. Sa poitrine se soulevait et redescendait trop vite ; Oikawa n'entendait pas sa respiration laborieuse, mais il la devinait aisément. Maintenant qu'il y réfléchissait, Kageyama était resté étrangement calme, depuis qu'ils s'étaient arrêtés. Il fit un mouvement pour s'approcher de lui, mais se figea lorsqu'une forme noirâtre, à moitié masquée par l'herbe haute, attira son regard.
Il la fixa sans ciller.
L'oisillon était sans vie, mais il avait un bec, cette fois, même si ses ailes brillaient par leur absence. Oikawa fut pris d'un haut-le-cœur immédiat. Il ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n'en sortit.
Il y en avait un deuxième, plus loin, inerte lui aussi, et son corps paraissait étrangement disproportionné, sa tête trop grande, prête à éclater. Un autre semblait manquer de pattes, un autre encore était si minuscule qu'Oikawa ne le devinait qu'à peine parmi les feuilles mortes.
Qu'est-ce que...
Kageyama se tenait à genoux. Il gardait les yeux fixés sur ses mains en coupe, immobile, et lorsqu'un coup de vent vint soulever ses cheveux, il se mit à grelotter.
Un oisillon noir gisait au creux de ses paumes.
Oikawa retint son souffle. Il y eut un instant de flottement, une lourdeur dans l'air, puis l'animal ouvrit le bec et émit un cri strident.
Kageyama le posa au sol avec délicatesse.
Leurs regards se croisèrent. Le cœur d'Oikawa battait à tout rompre, et il se sentit sur le point de hurler.
— Oikawa-san, dit Kageyama d'une voix tremblante, presque désespérée.
Comme si elle n'avait attendu que ces mots-là, la fureur le submergea tout entier.
Ne me parle pas. Ne me regarde pas.
Il voyait, comme dans un rêve, Anabara se pencher vers eux. Elle était encore considérée comme une légende, il y a quelques dizaines d'années.
Une sculpture de verre à partir de rien.
L'oiseau continuait à pousser des cris stridents. Oikawa aurait voulu se boucher les oreilles. Les hurlements de la rivière lui vrillaient le crâne. Kageyama fit un pas vers lui, une main tendue, ses doigts bleuis par le froid.
Ne me touche pas.
Et à travers la haine, plus raisonnable, quelqu'un qui murmurait : Ah. C'est mieux comme ça. Tu n'aurais jamais pu y arriver, de toute façon. C'était perdu d'avance. Lui et toi —
Comment ai-je pu seulement espérer —
Il est trop fort pour moi.
Une main glaciale l'effleura. Il recula brusquement.
— Ne t'approche pas, siffla-t-il.
Kageyama eut les larmes aux yeux, et cette découverte le mit dans une colère noire. Il leva un bras, prêt à se défendre contre il ne savait quoi, quand la voix d'Iwaizumi se rappela à son esprit.
Tu sais qu'il ne pense pas à mal. C'est qu'un gosse. S'il t'énerve, regarde ailleurs et va-t-en.
Il souffla doucement, et lui tourna le dos. Iwaizumi avait raison. Kageyama n'en valait pas la peine. Il irait se calmer chez lui, dans sa chambre, et il penserait à tout sauf à l'oiseau qui hurlait comme si sa vie en dépendait.
Des pas derrière lui. Son cœur se décrocha de sa poitrine pour s'écraser quelque part dans son estomac. Un goût acide lui envahit la bouche. Il voulait juste partir.
Oublier tout ça.
Il méditerait, comme on le lui avait appris. Les novices avaient insisté. C'était la seule issue.
— S'il te plaît, Oik—
Il fit volte-face et saisit Kageyama par les épaules avec une telle brusquerie que celui-ci prit une inspiration paniquée.
— T'es sourd, ou quoi ? Qu'est-ce que t'arrives pas à comprendre dans « laisse-moi tranquille » ? Qu'est-ce que tu cherches, Tobio ? Je veux pas de toi, tu m'entends ? Tu me rends malade, alors dégage une bonne fois pour toutes !
Il crut que Kageyama se mettrait à pleurer. Il avait tort.
Kageyama agrippa son poignet et planta ses yeux dans les siens. Ils brillaient de colère. De déception, peut-être.
— Tu m'en veux simplement parce que je suis meilleur que toi, asséna-t-il froidement.
Oikawa le regarda sans comprendre.
Puis un sourire étira ses lèvres, et il éclata d'un rire incoercible, douloureux à s'en tenir le ventre. Kageyama haussa les sourcils. Il s'avança d'un pas, mais Oikawa l'empêcha d'aller plus loin et, lentement, c'est lui qui s'approcha au point de l'obliger à reculer, encore et encore, jusqu'à voir la rivière apparaître dans son champ de vision, cruel témoin de leur échange, imperturbable.
— Meilleur que moi ? répéta-t-il d'une voix dangereuse. Tobio-chan, pour qui tu te prends ?
— Je...
Oikawa lui plaqua une main contre la bouche. Il se sentait sur le point d'exploser. Un mot de plus, et il abandonnerait tout contrôle. Son rire mourut dans sa gorge alors qu'il tapotait doucement la joue de Kageyama.
— Chhht, boucle-la. Ne m'adresse plus jamais la parole. Plus jamais. Reste loin de moi. Toi et moi, on n'est pas amis, Tobio. Je t'ai supporté jusqu'ici, mais c'est terminé. Je te déteste, d'accord ? Je te hais.
Il retira sa main. Kageyama semblait ne plus respirer. Il vit quelque chose se briser, loin, loin dans son regard, mais cela ne lui fit ni chaud ni froid. Il avait compris. Ça lui apprendrait peut-être.
Pour faire bonne mesure, il leva un doigt et répéta :
— Pas un mot.
Puis il lui tourna le dos et s'en alla.
Essaya, du moins.
— Oikawa-san, pard...
Il avait attrapé le bord de sa tunique.
Oikawa n'entendit plus la rivière. Plus la voix de Kageyama qui, malgré tout, résonnait tout autour de lui. Il se retourna une dernière fois, le poussa violemment en arrière, et hurla :
— Laisse-moi tranquille !
Kageyama tituba ; dans une ultime tentative pour retrouver l'équilibre, il recula brusquement le pied. Celui-ci glissa dans une flaque de boue et de feuilles mortes.
Il bascula.
Dévala la pente avec un hoquet de surprise. La rivière, quelques mètres plus bas, l'accueillit à bras ouverts.
Oikawa resta là, pantois, à regarder le vide. Il ne se reprit que quand un cri désespéré lui parvint d'en bas, à peine audible, mais bien réel.
Il descendit la berge en prenant soin de ne pas tomber. Kageyama, qui s'était miraculeusement cramponné à une pierre apparente au milieu des flots, laissa échapper une exclamation terrifiée. Il voulut parler, mais l'eau profita de sa bouche ouverte pour le réduire au silence. Oikawa examina les alentours. Un arbre, malmené par la crue, exposait ses racines tordues. S'il avait tenu jusqu'ici, il tiendrait peut-être encore. Kageyama n'était pas si éloigné. Avec un peu d'efforts, il serait capable de l'atteindre.
Il attrapa la racine, s'assura de sa stabilité, puis mit un pied dans la rivière. La profondeur le prit par surprise ; son pied trouva un appui, néanmoins, mousseux et glissant, et, immergé jusqu'à la taille, il s'en servit pour tendre la main droite vers Kageyama. Celui-ci, entre deux sanglots angoissés, essaya de s'y accrocher, en vain.
— Tobio-chan, l'appela Oikawa.
Sous ses vêtements, l'eau était glacée. Il jura entre ses dents. Kageyama, les yeux écarquillés, resserra son emprise sur la pierre.
— Donne-moi la main, dit-il, mais il doutait que Kageyama l'ait seulement entendu.
Il tenta de l'atteindre à nouveau, et lorsque Kageyama consentit enfin à détacher une main du rocher, il la saisit avec force. Il tint bon et, balloté par le courant rageur, il serra les dents à s'en faire mal. Son cœur battait trop vite. Il refoula un souvenir au fond de son crâne, pria pour qu'il ne vienne pas prendre les devants.
— L'autre aussi, cria-t-il par-dessus les flots. Fais-moi confiance.
Tu viens de lui dire que tu le haïssais, pensa-t-il. Pourquoi est-ce qu'il te ferait confiance ? Idiot.
Mais Kageyama ne semblait pas avoir la moindre envie de rester coincé au milieu d'une rivière en colère. Il prit une inspiration, lâcha la pierre, et sa deuxième main parvint à saisir son poignet, tandis qu'il luttait pour ne pas être emporté par les eaux.
Son poignet.
Le souvenir l'agaça à nouveau. Il l'ignora.
Kageyama avait beau être un enfant, il n'en demeurerait pas moins lourd pour Oikawa. Il sentit plus qu'il n'entendit la racine émettre un craquement menaçant. Ses pieds glissaient sur la mousse, et les replacer correctement demandait toujours un peu plus de concentration. Le courant, affamé, tentait par tous les moyens de les entraîner vers l'aval ; Kageyama avait le plus grand mal à garder la tête hors de l'eau, et une quinte de toux mouillée se chargea de le vider d'un air qu'il était à peine capable d'inhaler.
Oikawa recula lentement vers la rive. Quelque chose se déplaça curieusement dans sa main gauche, et il comprit que la racine ne tiendrait plus très longtemps.
Les mains de Kageyama, elles, descendaient inexorablement, hors de contrôle. Sentant sa poigne s'affaiblir, Oikawa recula à nouveau. Son talon se posa sur quelque chose de gluant, et il manqua de perdre pied. Kageyama lança un cri terrifié. Ses doigts se resserrèrent sur son poignet.
Il continua à glisser.
Le souvenir explosa. C'est maintenant, disait-il. C'est maintenant ! C'est maintenant !
Il partirait, emporté pour toujours, et personne ne viendrait le chercher. Le courant était trop fort et son corps trop faible, et Kageyama si lourd au bout de ses bras, si léger dans la violence de la rivière. Il disparaîtrait, lui aussi, il s'en irait et le prendrait avec lui.
L'effroi l'enferma dans une étreinte glacée.
Il sentit les mains de Kageyama lui échapper. Pensa — c'est trop tard. Il s'en va. Il s'accrochera plus fort, puis ce sera mon tour. Je vais mourir ici. J'ai été prévenu.
Je ne veux pas mourir maintenant.
Pas comme ça.
Kageyama cria quelque chose, mais il ne l'entendit pas. Il le regarda glisser, figé, et lorsque Kageyama le lâcha tout à fait, disparaissant sous les eaux sombres, il resta un instant hagard, puis rejoignit le bord, pantelant, à peine capable de respirer.
Il se tourna vers la rivière.
Elle continua à couler.
lmao
Merci pour la lecture, une review = une personne heureuse (it me), aussi au prochain chapitre on clôture ce petit arc de début d'histoire est-ce que c'est pas beau ça ?
