Hello friends,, bonne lecture and im so sorry

Merci à Sherma et à Jeymay pour la relecture ! ur the bestsss


Il n'entendait rien d'autre que des voix feutrées, assourdies par la grande porte rouge qui le séparait de la maison du deuxième novice. Il ne comprenait pas ce qu'elles disaient, mais ça n'avait pas d'importance. Leur ton urgent ne lui échappait pas. Quelqu'un était en colère. Quelqu'un d'autre en proie à une panique croissante, ou peut-être était-ce simplement l'effet de son imagination, sa propre angoisse se réverbérant contre les murs de la pièce. Chaque fois qu'il la perdait de vue, elle lui revenait en plein visage, toujours plus tranchante, toujours plus réelle, un cri noyé dans un torrent sourd.

Il n'y avait plus d'espoir. Oikawa avait treize ans, et sa vie était terminée.

Il serra ses mains l'une contre l'autre, les yeux fixés sur le sol de bois inégal. Il ne pleurerait pas. Il n'avait aucune raison de pleurer. Tout ce qui lui arriverait à partir de maintenant était entièrement sa faute. Si Kageyama était...

Il n'est pas mort. Il n'est pas mort. Tu sais que c'est vrai. Arrête. Arrête —

Le courant l'avait emporté vers l'océan, et il ne le reverrait plus jamais. Personne ne pouvait survivre à ça. Il s'était noyé — bien sûr qu'il s'était noyé.

Mais il pourrait s'être accroché à un arbre. Quelqu'un l'a peut-être sauvé. Il a été choisi. Ils l'ont dit et répété, et puis tu l'as vu, juste avant tout ça, il avait...

Un oiseau au creux de ses mains. Soudain pris d'un haut-le-cœur, il arrêta de respirer.

Non. Il ne devait pas y penser.

Ce n'est pas n'importe qui. Il ne peut pas mourir comme ça. C'est ridicule. Ce n'est pas ma faute. C'était juste...

Que lui arriverait-il, si les novices décidaient de sa culpabilité ?

Tu sais ce qui arriverait.

Il serait banni, largué dans un village sans nom et, seul au milieu des bois, il finirait dévoré par les spectres sans personne pour le pleurer. On trancherait définitivement son lien avec le ciel, si les histoires disaient vrai. Alors Oikawa le chercherait pour toujours, inlassable, et le désespoir le transformerait jusqu'au plus profond de lui-même, jusqu'à ce qu'il ne reste plus de lui qu'une ombre malingre et affamée.

Il deviendrait un spectre.

Il l'aurait mérité.

Arrête, arrête, arrête —

Même si les novices le déclaraient innocent, les dieux avaient tout vu. Personne ne pardonnait aux tueurs d'enfants. Ils le regarderaient grandir, patients, et lorsqu'il atteindrait l'âge adulte, alors...

Je disparaîtrai. Réduit en cendres. C'est terminé. Il n'y a plus rien à faire.

Il errerait pour l'éternité. Au moment de payer le prix (parce qu'il le paierait), personne ne l'accueillerait aux portes de l'Éternel. Il ne rentrerait pas, non, car rien ne lui serait jamais pardonné. Il serait anéanti, et il l'aurait mérité. Il l'aurait mérité. Il l'aurait...

Arrê-

La porte pivota sur le visage affable d'un troisième novice. Oikawa le reconnut comme celui qui les avait guidés dans la forêt, une poignée de mois plus tôt, celui qui parlait toujours à Kageyama avec un sourire bienveillant, qui lui disait à lui, comme un secret : C'est encore un enfant, mais pas toi.

Pas toi.

Il baissa les yeux vers le sol, les poings serrés sur ses vêtements. La boue les avait tachés jusqu'aux genoux. Il ne l'avait même pas remarqué.

Ne t'en fais pas, murmura sa conscience d'une voix faussement rassurante. Tu en es encore un aux yeux du ciel. Ils seront peut-être cléments. Ils pourraient comprendre.

Comprendre ? Il eut envie de rire. De pleurer.

Kurosu referma la porte derrière lui et s'installa sur un tabouret lustré. Il observa Oikawa un moment, puis laissa échapper un soupir.

— J'aurais dû m'y attendre, dit-il. J'étais peut-être trop optimiste.

Oikawa sentit les larmes lui monter aux yeux. Il fit de son mieux pour ne rien en montrer, mais quelque chose lui disait que ça n'en valait pas la peine.

Kurosu secoua légèrement la tête.

— Oikawa Tooru. J'ai beaucoup entendu parler de toi. Anabara-sensei n'est pas avare de compliments à ton égard.

Ça ne pouvait être qu'un mensonge, mais Oikawa n'avait pas la force de le soulever.

— Il semblerait qu'il nourrisse de grands espoirs pour toi, poursuivit Kurosu. Tu connais Tanaka Saeko, je présume ; c'est elle qui t'a amené ici. Une élève intéressante. Elle m'a parlé de toi, elle aussi. De Kageyama également. Elle te tient en haute estime, visiblement — ce qui est une bonne chose, je suppose, étant donné son lien privilégié avec le ciel. Quoi qu'il en soit, nous avons eu l'occasion de discuter de votre programme. Anabara-sensei ne vous a pas ménagé. Vous êtes très en avance.

Oikawa ne répondit rien. Il n'avait pas eu l'occasion de comparer. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il ne suivait rien — au contraire de Kageyama, qui surprenait leur professeur un peu plus chaque jour.

Et alors ? Il n'est plus là. Il est mort, il s'est noyé, il ne reviendra jamais, il...

Il se sentit pâlir.

— Cela ne lui est pas interdit, bien entendu, mais certains apprentissages méritent qu'on prenne le temps de s'y attarder. Rien ne sert de confondre vitesse et précipitation. Vos dons sont encore fragiles. Les échauffer comme cela ne pouvait que mener à la catastrophe. Mais ça n'a sans doute pas de sens à tes yeux. (Il fit une pause, l'air de réfléchir.) Lorsque je t'ai rencontré dans le domaine des novices, je t'ai parlé de la méditation. En as-tu tenu compte ?

— Non, répondit-il d'une petite voix.

— Je t'ai dit, si je me souviens bien, que le don ne pouvait se développer que dans un cœur patient, placide et réfléchi. L'étais-tu ?

Oikawa ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit.

— Je ne répéterai pas la question, prévint Kurosu. Alors ?

— Non, souffla Oikawa.

Il ne l'avait jamais été. Il serra les dents. Quelque chose s'agita dans sa poitrine, un torrent qui ne demandait qu'à déborder.

— Ce n'est pas inhabituel pour un enfant de ton âge. Cela reste cependant une regrettable erreur. Tu te croyais peut-être à l'abri, protégé par l'an obscur, mais le don, même à ses premiers balbutiements, n'est pas — n'est jamais — à prendre à la légère. D'autres se sont métamorphosés pour moins que ça. Tu les as vus, dans la forêt. Tous étaient exactement comme toi. Persuadés d'être intouchables. Protégés. Regarde-les, maintenant. Certains n'avaient pas encore vu l'Œil, mais le don n'en a cure. Si l'enfant n'a pas de place à lui accorder — s'il ne fait pas en sorte de lui en laisser — alors il le brisera jusqu'à pouvoir y prospérer à sa guise, comme le lierre fissure la pierre sur laquelle il s'appuie. Tu es encore jeune, Oikawa. Malléable. Tu as tous les outils nécessaires pour le laisser grandir, mais tu refuses de les utiliser. Pourquoi ? Par fierté ? Par arrogance ? Crois-tu savoir ce qui est bon pour toi mieux que tes aînés ? Estimes-tu pouvoir ignorer leurs conseils, pourtant issus de leur propre expérience ? Regarde-moi.

Oikawa ravala sa salive et leva les yeux. Kurosu ne paraissait pas en colère, ni même déçu. À vrai dire, il n'affichait aucune expression, juste une attente passive, et lorsqu'Oikawa détourna le regard à nouveau, il fit claquer sa langue avec agacement.

— J'ai du mal à comprendre. Vous savez ce qui vous attend. Vous connaissez les risques. Vous avez vu les spectres — peu de jeunes magiciens en ont l'occasion, tu sais ? Vivre si près de la forêt a peut-être l'air d'une malédiction, mais c'est surtout un excellent rappel. Les magiciens d'ici l'ont toujours su. Il arrive que certains oublient, ou qu'ils s'y habituent, mais vous ? Enfin, Oikawa. Kuroo n'était peut-être pas de ton quartier, mais il avait ton âge, et tu l'avais probablement croisé plus d'une fois. J'ai entendu dire qu'il attendait souvent à la sortie de la maison des maîtres. Ce n'était pas un inconnu, pas seulement une ombre au milieu des arbres. Il avait une maison ici, une famille, une place. Sa transformation aurait dû être une leçon pour vous tous. Le fait qu'il soit rentré dans sa troisième vie ne devrait pas vous le faire si facilement oublier. Tu penses peut-être que, dans son malheur, il a eu de la chance, mais va demander à ses amis ce qu'ils en pensent. Tu connais Kozume, n'est-ce pas ? Penses-tu qu'il s'estime heureux ? Lui a probablement retenu la leçon. Pourquoi pas toi ? Parce que tu n'as pas été personnellement blessé ? Parce que tu ne te sentais pas concerné, peut-être ? Mais tu es concerné, Oikawa. C'est arrivé à Kuroo et, si ça continue, ça pourrait bien t'arriver aussi. Le don n'est pas un jouet. Il t'a été confié par Nohebi lui-même, et tu ferais bien de le traiter avec un peu plus de considération. M'as-tu bien compris ?

Oikawa acquiesça en pinçant les lèvres. L'envie de pleurer était toujours là, mais elle avait formé une boule dans sa gorge, pleine de griffes et d'épines. S'il ouvrait la bouche, elle échapperait à tout contrôle. Il inspira, puis expira longuement.

— J'aimerais te l'entendre dire, insista le troisième novice.

— J'ai compris, articula-t-il.

Alors sa voix se brisa et il se mit à pleurer.

— Très bien. Je vais te poser quelques questions, maintenant. Tu vas y répondre sans mentir. Considères-tu Kageyama Tobio comme l'un de tes amis ?

Il prit une inspiration hachée.

— Non.

— Le détestes-tu ?

— Non, murmura-t-il.

— Voulais-tu lui faire du mal ? Le faire disparaître ? Sois honnête.

La question tournoya dans sa tête.

Qu'avait-il voulu ? L'éloigner ? Le blesser ? Le t...

Arrête !

— Non. Non...

Kurosu ne réagit d'aucune façon.

— Tu t'es entraîné avec lui, déclara-t-il.

— Oui...

— Mais il t'irritait déjà. Pourquoi, alors ?

— Parce qu'il me l'avait demandé.

— Et tu as accepté sans rien dire ?

Il avait insisté jusqu'à le rendre malade. Quel autre choix avait-il eu ?

— Il m'avait rendu service.

— Je vois. J'imagine qu'un enfant de cet âge peut se montrer têtu. Que penses-tu de ses capacités ?

Il ne répondit rien.

— Il paraît qu'il est très doué, continua Kurosu. Le deuxième novice le savait avant même qu'il n'entame sa formation. Ça ne devait pas être facile à gérer. Tu devais être très déçu de ton propre travail.

Il acquiesça en silence.

— Je peux comprendre, tu sais. J'ai vu l'Œil pour la première fois en même temps qu'une deuxième novice, à Hishō. Elle était déjà très douée à l'époque. Nous étions quatre, et aucun de nous n'étions capables de la suivre alors qu'elle grimpait les échelons sans coup férir. Je la détestais. En y repensant, pourtant, j'étais surtout en colère contre moi-même. Il n'y a rien qu'on puisse faire face au talent brut, et l'impuissance est un poison aussi efficace que la haine.

Mais cette femme-là ne pouvait pas être comme Kageyama. Kurosu croyait savoir, mais il ne l'avait pas vu. Il ne l'avait pas senti. Il n'avait pas eu à le regarder collectionner les succès, pendant que lui-même enchaînait les échecs.

Il ne pouvait pas comprendre. Personne ne l'aurait pu.

— Tu t'es laissé emporter par la colère. Par la honte.

Par le désespoir et la frustration.

— Ça ne se reproduira pas deux fois, Oikawa. Tu comprends ?

Il hocha la tête.

— Comment te sens-tu, maintenant ?

Il sonda son cœur et n'y trouva qu'un fouillis abstrait d'émotions indéchiffrables. Certaines lui étaient familières. Colère. Honte. Peur. Culpabilité. Un sentiment d'injustice étrange, presque mal placé. Humiliation, aussi. Pourquoi ?

Il haussa les épaules. Kurosu se leva et lui posa une main sur la tête.

— Tu reviendras ici chaque matin et chaque soir pendant une semaine pour méditer. Je demanderai à quelqu'un de t'y aider. Tanaka s'en sort bien ; si elle l'accepte, elle t'accompagnera.

— D'accord, murmura-t-il.

L'homme eut l'air satisfait. Il recula d'un pas et l'examina un moment.

— Anabara-sensei m'a dit que tu voulais entrer au Sanctuaire. C'est vrai ?

— Oui.

— Je vois. C'est un bel objectif, bien sûr, et je ne doute pas que tu sois capable de l'atteindre. Anabara n'en doute pas, en tout cas. Mais écoute-moi, Oikawa : le Sanctuaire t'offrira peut-être un enseignement d'une grande qualité, et tu y apprendras des choses que tu n'approcherais pas à Hebison, mais garde bien en tête que les novices n'y sont pas aussi indulgents qu'ici. Cela signifie qu'une situation comme celle-ci n'y serait jamais tolérée. Le Sanctuaire n'offre pas de seconde chance. Si tu n'apprends pas à gérer tes émotions avant d'y entrer, tu ne feras pas long feu. Juste un conseil d'ami.

Des magiciens passèrent devant la porte, apparemment en pleine conversation, et Kurosu les écouta jusqu'à ce que leurs voix finissent étouffées par la distance. Lorsqu'il revint à Oikawa, il paraissait plus calme. Il ne souriait pas, mais quelque chose dans son visage s'était adouci, et Oikawa se sentit soudain comme un criminel qu'on renvoyait faute de preuve mais dont tout le monde était convaincu de la culpabilité. Il baissa les yeux à nouveau. Un léger courant d'air vint lui caresser la nuque, et il manqua de se remettre à pleurer quand Kurosu déclara :

— Je pense que nous avons assez discuté. Le deuxième novice m'attend. Tu as quelque chose à ajouter ?

Sans le regarder, il fit non de la tête.

— Très bien. À tout de suite, dans ce cas.

Il ouvrit la porte, mais avant qu'il puisse faire un pas dehors, Oikawa souffla :

— J'ai eu une vision.

Kurosu sourcilla.

— Une vision ? De l'incident ?

Il acquiesça.

— Quand ?

— Le jour du Don... et après. J'étais en train de mourir, dans la rivière, et...

Sa voix s'éteignit. Kurosu attendit un moment, puis il vint lui tapoter le dos dans un geste qui se voulait réconfortant.

— Tu es toujours là, dit-il. Remercie Nohebi de t'avoir prévenu.

Puis il s'éclipsa, abandonnant Oikawa à ses pensées moroses. Le silence enveloppa ce dernier, et de l'heure qui suivi, il ne bougea pas d'un pouce.

Il entendit Kurosu revenir avant de le voir. Des bribes de conversation lui parvinrent de derrière la porte, des mots sans liens perdus dans les veines du bois noir.

— ... vrai gâchis... aurait pu... un sens à tout ceci... mieux comme ça.

Quelqu'un marmonna quelque chose en réponse. La porte s'ouvrit.

— Oikawa-kun, l'appela le deuxième novice.

Il se redressa, la bouche sèche.

— Estime-toi heureux. Kageyama Tobio est en vie et en bonne santé.

Le soulagement aurait pu le faire défaillir. Il resta droit, le regard fixé quelque part sur le menton du deuxième novice.

— Ukai Keishin a reçu une vision, poursuivit-il, et l'a récupéré en aval. Par chance, Tanaka a elle aussi été témoin de l'incident. Il semblerait que le ciel se soit assuré de ton innocence, mais les choses auraient pu très mal tourner. Ne t'avise pas de l'oublier à l'avenir.

Ça ne risquait pas. Il avait cru mourir.

— Tu es libre de partir. Tanaka t'attendra ici à la première heure dès demain. Je m'attends à ce que tu travailles avec le plus grand sérieux. Nous t'évaluerons à nouveau à la fin de la semaine.

Il l'observa encore un instant, puis se détourna et partit. Kurosu le suivit des yeux.

— On dirait que tu es sorti d'affaire, commenta-t-il. Ne t'en fais pas. Il s'agissait d'un accident, rien de plus. Nohebi vous a sauvé tous les deux. Sois reconnaissant.

Oikawa ne croisa personne sur le chemin du retour. Sa mère l'attendait près de la porte arrière de l'auberge ; il l'évita sans un bruit.

Sa chambre, lorsqu'il s'y enferma, lui parut terne et froide, comme ces décors de théâtre qu'on peignait sur de grandes étoffes de lin, bizarrement plats et déformés. Il s'assit dans le fond de son lit, les yeux rivés sur la bassine qui gisait toujours retournée dans un coin, la tête pleine de la voix du troisième novice et des clapotis incessants de la pluie sur le toit.

Un accident, avait dit Kurosu.

Il ramena ses genoux contre sa poitrine. Sa respiration se fit difficile, mais il n'y prêta aucune attention. Il pensait à la rivière. À la vision. À Kageyama, sa main dans ses cheveux alors qu'il l'obligeait à se pencher vers la surface de l'eau.

Un accident.

Bien sûr.

Il n'avait jamais voulu le pousser si loin. Il avait perdu patience, celle-là même que Kageyama avait éprouvée des semaines durant. Il aurait dû s'attendre à le voir réagir. Combien de fois Oikawa ne l'avait-il pas mis en garde ? Combien de fois ne l'avait-il pas demandé de le laisser tranquille ? Il avait essayé de partir, de respecter les conseils d'Iwaizumi, des novices, de tout le monde. Il avait fait tout son possible, et ça n'avait pas suffi. Kageyama était revenu et, semblable à une tique, l'avait vidé de ses forces jusqu'à ce qu'il ne reste rien de lui.

Il aurait pu le laisser mourir. Il avait dévalé la berge malgré la panique. Il avait essayé — Nohebi devait l'avoir vu. Si Kageyama avait été emporté, ce n'était pas sa faute. C'était un coup du sort. Une intervention du destin.

Il avait eu une vision, et c'était la seule raison pour laquelle il était encore en vie. Il expira. Une céphalée menaça le long de ses tempes, prête à l'engloutir tout entier.

Tobio-chan est vivant, songea-t-il.

Lorsqu'ils se reverraient, il lui en voudrait sans doute. Cette pensée lui tordit douloureusement l'estomac. Kageyama n'avait pas le droit de le tenir pour responsable. C'était lui qui, le premier, avait insisté pour l'accompagner. Lui qui l'avait poursuivi jusqu'à la nausée, volontairement sourd à ses protestations. Lui encore qui l'avait rattrapé lorsqu'il s'était éloigné par sécurité, parce qu'il savait qu'il allait céder à la colère, non, à la rage bouillonnante qui enflammait ses veines.

C'était Kageyama qui l'avait poussé dans ses ultimes retranchements, les avait envahis sans un remord.

Comment avait-il pu croire que tout se passerait bien ? Qu'avait-il espéré ? Il aurait dû savoir. À sa place, tout le monde aurait compris.

Oikawa ferma les yeux. La pluie s'intensifia. Le plancher craqua, quelque part au loin, et son corps, soudain, fut parcouru d'un frisson.

Juste un accident.

Je n'ai rien fait de mal.

Il décida qu'il valait mieux y croire.

Il somnolait un peu, bercé par l'averse, quand Iwaizumi frappa à sa porte et entra sans attendre son autorisation. Il s'assit face à lui, les sourcils froncés. Comme Oikawa ne réagissait pas, il attira son attention d'une pichenette sur le front.

— Hé.

Oikawa leva les yeux. Il n'était pas d'humeur à discuter, ni avec Iwaizumi ni avec qui que ce soit d'autre. Il voulait dormir jusqu'au printemps. Attendre que les jours redeviennent ordinaires. Il penserait à l'école et à Anabara, à l'influence et à tout ce qu'il était incapable d'accomplir. Les heures se succéderaient sans répit. Il s'assoupirait la tête vide.

Le don enflerait et enflerait encore, puis il l'abandonnerait aux bons soins de l'Œil, et tout serait comme avant.

Il perçut très clairement l'envie d'Iwaizumi de le frapper à nouveau.

— Pas envie de parler ? demanda-t-il au bout d'un long moment de silence.

Oikawa secoua la tête de gauche à droite. Si Iwaizumi pouvait rester ici, juste une nuit, alors tout serait réglé à l'aube. Mais il ne resterait pas. Il s'en irait, parce qu'Oikawa était incapable de le lui demander.

— Comme tu veux, fit Iwaizumi. Je voulais juste être sûr que... enfin. Voilà. (Il s'éclaircit la gorge.) Si ça va pas, je suis là, tu sais.

Ce qu'il savait ou non n'avait pas grande importance. Les promesses d'Iwaizumi étaient toujours comme ça. Lisses et transparentes, des éclats de verre, juste assez brillantes pour se retrouver dans le trésor d'un oiseau au milieu des brindilles. Sans valeur.

Iwaizumi n'était nulle part. Il ne pouvait pas comprendre. Il le comprendrait de moins en moins les années passant, et lorsqu'ils atteindraient l'âge adulte, ses promesses ne seraient rien de plus que des paroles creuses lancées aux quatre vents comme une poignée de terre sèche.

Il n'y avait rien à dire. Rien à espérer.

— Bon... à demain, alors.

Iwaizumi soupira. Il esquissa un geste vers lui, se ravisa, et sortit de la pièce sans un mot de plus.

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Comme prévu, Saeko attendait Oikawa devant la maison du deuxième novice. Lorsqu'elle l'aperçut au loin, elle lui adressa un sourire compréhensif.

— Salut, Tooru. T'as réussi à dormir ?

— Un peu.

Pas vraiment. Il avait fermé les yeux à l'heure où les étoiles commençaient à pâlir, et le matin était arrivé en un battement de paupières.

— C'est déjà ça. T'as l'air mieux qu'hier, au moins. Enfin, bref.

Elle ouvrit la porte de la maison et lui emboîta le pas alors qu'il s'engouffrait à l'intérieur.

Un novice les conduisit à une pièce à l'écart et ils s'installèrent sur les coussins posés au sol pour méditer. Saeko ne lui parla pas plus que nécessaire. Elle le guida gentiment, et lorsque le temps fut écoulé, le ramena en douceur à la réalité.

— Je me demande comment va Tobio, dit-elle sur la route de l'école. Je ne l'ai pas vu après t'avoir trouvé. J'ai entendu dire qu'Ukai s'était occupé de lui — enfin, pas étonnant, c'est un mage d'influence, après tout. Il paraît qu'il compte passer l'examen de maîtrise cette année, d'ailleurs. Je me demande s'il le réussira.

Oikawa avait toujours l'esprit ailleurs. La mention de Kageyama ne lui fit ni chaud ni froid.

— Enfin, bref. Te prends pas la tête avec ça, d'accord ? On le reverra sûrement cet après-midi. J'espère qu'il ne m'en voudra pas trop, cela dit. J'ai vraiment essayé d'arriver à temps, mais c'est à croire qu'on me prévient toujours quand c'est trop tard.

Ce disant, elle envoya valser un caillou sur le chemin.

— Ah, être un mage de vision, soupira-t-elle. On croirait que ça aiderait plus de monde. On se retrouve ce soir, d'accord ? Je t'attendrai devant l'école.

Elle s'éloigna pour rejoindre deux garçons qui riaient à quelques mètres de là. Un peu perdu, Oikawa plissa les yeux. Ils s'étaient arrêtés devant l'école du matin, et la plupart des enfants étaient déjà rentrés.

Ils devaient tous être au courant. Un événement comme celui-là ne passait pas inaperçu. Soudain nauséeux, il prit une longue inspiration puis pénétra dans le bâtiment.

Il ne savait pas exactement à quoi il s'était préparé. Des murmures, peut-être, ou des regards à la dérobée.

Personne ne lui prêta la moindre attention. Pas un visage ne se tourna vers lui lorsqu'il entra en classe ; pas un salut, pas même une expression de dégoût. Il s'installa en silence, et c'était comme s'il n'existait pas.

Iwaizumi le rejoignit quelques minutes plus tard, accompagné de Matsukawa et Hanamaki qui lui adressèrent un bref signe de la tête avant de partir s'installer. Iwaizumi lui pressa l'épaule d'une main, mais conserva le silence.

Il n'ouvrit la bouche que vers midi, alors que la majorité des élèves rentraient chez eux en les ignorant royalement. Certains dirent au revoir à Iwaizumi. Aucun à Oikawa.

— Ils finiront par s'y faire, assura Iwaizumi en croisant un groupe à l'air crispé. T'en fais pas pour ça.

— Mmh.

Iwaizumi se passa une main sur la nuque. Il parut chercher ses mots, puis soupira.

— J'ai entendu dire qu'ils avaient examiné Kageyama, hier. Les novices, tu sais. Il paraît qu'ils ont préféré l'emmener dans leur truc, là. Celui dans la forêt.

Le domaine des novices. L'examen n'avait pas dû se passer comme prévu. La boule dans sa gorge revint, plus douloureuse que jamais. Il la ravala, les sourcils froncés.

— Et ?

— Et quoi ? Je pensais que ça t'intéresserait.

— Tu pensais mal, répliqua Oikawa d'un ton plus sec qu'il ne l'aurait souhaité.

Le mal était fait, cependant, et il ne comptait pas s'excuser. Iwaizumi le dévisagea sans rien dire. Il ne fit aucun commentaire.

— Je suppose que tu ne viens pas ce soir, dit-il tout de même alors qu'ils commençaient à s'enfermer dans un silence pesant.

— Non, répondit Oikawa.

— D'accord. Si jamais...

Après un moment de réflexion, il se ravisa.

— Bon, à la prochaine.

Oikawa ne lui répondit pas.

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Il n'aperçut pas Kageyama au dîner, ni en classe, d'ailleurs. Il commençait à croire qu'Iwaizumi avait eu raison, lorsqu'il lui avait parlé du domaine des novices, et cette pensée lui barbouilla l'estomac.

Anabara paraissait tendu, lui aussi, lorsqu'il arriva enfin. Il sortit son matériel en marmonnant dans sa barbe, puis se passa une main sur le visage, visiblement exténué.

— J'ai commis une erreur, reconnut-il alors qu'il se laissait tomber sur une chaise branlante. Je serai plus attentif la prochaine fois. J'espère que vous me pardonnerez, tous les deux.

Oikawa acquiesça, parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire. Il ne voyait pas pourquoi Anabara tenait à s'excuser auprès de lui. Il ne lui avait causé aucun tort.

— Nous allons reprendre les exercices précédents, d'accord ? La menthe, d'abord. Tu t'en étais bien sorti, mais je suis sûr que tu peux encore t'améliorer.

Oikawa se mit docilement au travail. Il parvint à s'en sortir sans trop de difficultés, malgré des premiers essais peu concluants. Il manquait de concentration. Il songeait au silence et au repas qu'il avait pris seul. Saeko avait bien fini par le rejoindre, mais elle n'avait pas eu le temps de prononcer un mot qu'on l'appelait déjà ailleurs.

— Nous reprendrons tout ça demain, annonça Anabara en récupérant son matériel. Il paraît que tu espères être admis au Sanctuaire, après l'examen ?

Oikawa murmura son assentiment en aidant à ranger la salle.

— Je vois. Nous tâcherons de nous concentrer sur cet objectif, dans ce cas. Je pensais commencer à voir la manipulation, de toute façon. Nous attendrons l'hiver, cependant. Certains commencent à parler de ça avec l'an clair, mais vous êtes suffisamment versés dans l'art de l'influence pour que nous nous permettions quelques raccourcis. Vous aurez le temps de vous y habituer en douceur. Pour ce qui est de l'influence, le mal est fait, mais je ferai en sorte que vous progressiez à votre rythme à l'avenir.

Il glissa les semences qu'Oikawa lui tendait dans une boîte et replaça celle-ci sur l'étagère qui lui était destinée.

— J'en parlerai également à Kageyama-kun. J'ai présumé qu'il partageait tes ambitions.

Oikawa évita son regard. Il n'avait aucune intention de penser à ce que voulait Kageyama, encore moins à ce qu'il adviendrait d'eux au cours des prochaines années.

— Il se trouve encore au domaine des novices, pour l'instant — en observation, si j'ai bien compris. Le choc ne doit pas être facile à gérer. À mon avis, une petite pause lui fera le plus grand bien. Je ne doute pas qu'il nous reviendra en pleine forme. Il a toujours été bon pour contrôler ses émotions, pas vrai ? C'est ce que m'a dit votre instructeur de la maison des maîtres. Un peu de méditation ne fait de mal à personne. J'espère que tu prends tes séances au sérieux, d'ailleurs.

— Oui, répondit Oikawa d'une voix plate.

— Ne t'inquiète pas, je suis sûr qu'il s'en sortira. J'ai confiance en lui, et en toi.

Sur ces mots, il lui offrit un sourire, et Oikawa s'obligea à le lui rendre jusqu'à ce qu'il se retrouve hors de vue.

Kageyama ne revint pas le lendemain. Pas non plus le jour d'après, ni même celui qui suivit. Saeko exprima son inquiétude, mais Oikawa laissa la sienne, gêne distante au lever du matin, se diluer dans ses veines, imperceptible, à peine plus qu'une vague curiosité à l'approche de l'école, isolé des regards et des conversations.

Il rêva de lui après six jours. Il le revoyait filer dans le courant, une main hors de l'eau, puis ressortir quelques mètres plus loin, plus grand, désormais, si imposant, en fait, qu'il masquait le ciel tout entier.

Le phénomène était si inhabituel qu'Oikawa resta un moment assis sur son lit, les doigts serrés sur ses draps. Il détestait les rêves. Il détestait les visions. Il détestait penser.

Mais les songes n'étaient rien de plus que cela. Tout le monde en avait. Ils ne signifiaient rien. Oikawa l'oublia dans la matinée, et c'était comme s'il n'avait jamais été là.

Bientôt, une semaine s'était écoulée, et Kageyama brillait toujours par son absence. Iwaizumi évitait d'en parler, mais Oikawa pouvait le voir le chercher des yeux chaque après-midi. Lui-même ne pouvait empêcher son regard d'être attiré par la forêt ; il tâcha dès lors de ne plus l'approcher.

Les novices revinrent en ville dix jours après l'accident. Kageyama, minuscule, les suivait d'un pas machinal. Il ne portait pas ses habits de novice, et un adulte avait posé une main sur son dos comme pour lui rappeler de marcher.

Lorsqu'Oikawa les croisa, alors qu'il se rendait à l'école, Kageyama, le teint hâve et les yeux cernés de noir, l'ignora complètement. Il entra chez le deuxième novice, en ressortit quelques minutes plus tard. Iwaizumi le salua en passant. Kageyama ne lui répondit pas.

Il prit le chemin de la maison sans les voir.

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Il se tenait assis à table, et ses parents discutaient d'un ton léger. Ils ne parlaient pas de lui. Ils ne parlaient pas avec lui non plus. Ils étaient là, et il était assis face à eux, juste une sculpture d'argile fondant au soleil, et personne pour le remodeler.

Les semaines filaient sans jamais rien lui offrir. Les yeux fixés sur le ciel, il les observait s'enchaîner. Quelques fois, son père s'accroupissait à côté de lui, et il lui racontait des histoires sur un patient ou l'autre, de stupides accidents, ou des anecdotes de seconde main avec un sourire aux lèvres. Kageyama écoutait. Il baissait les yeux vers la terre du jardin. L'hiver était tombé sur eux sans un avertissement. Il avait neigé, quelques jours plus tôt. Il n'en restait plus rien aujourd'hui. Juste de la terre durcie par le froid.

Il n'y pousserait plus grand-chose. Pas tout de suite, en tout cas.

Quelque chose s'agitait en lui, dans ces moments-là, un souhait silencieux, un vœu murmuré entre ses lèvres, un désir bourgeonnant qui ne fleurirait pas, lui non plus. Il voulait tendre les mains devant lui, paumes vers le sol, sentir la chaleur grandir et grandir encore. Il voulait la ressentir, quelque part entre ses côtes, pleine et satisfaite. Il se souvenait de la façon dont son cœur avait battu. La joie qui était montée de sa poitrine à ses lèvres, une promesse que tout irait pour le mieux.

Quelque chose s'agitait là-dedans, mais il ne restait que du vide. L'hiver partout. La fin de l'an obscur, s'il se terminait jamais.

Son père ne posait plus de questions sur l'école depuis longtemps.

Le soir, parfois, sa mère l'aidait encore à déchiffrer les textes qu'il devait voir à l'école du matin. Il lui arrivait de comprendre. Il essayait de tout garder, juste là derrière ses yeux, des lettres et des mots et des phrases tout entières. Il s'endormait avec les histoires confortables sur sa langue. Il attendait que la nuit cesse. Il s'endormait, et puis —

Rien.

Rien.

Jamais rien.

Il voulait hurler. Il ne voulait plus rien. Il avait dû vouloir hurler, à un moment ou à un autre. Aujourd'hui, il avait oublié comment faire. Il pensait à la colère. À ce à quoi elle avait dû ressembler. À la façon dont elle avait tordu les traits d'Oikawa, lorsqu'il lui avait dit :

Ne m'adresse plus la parole.

Va-t'en.

Je te déteste.

Je t'ai supporté jusqu'ici, mais c'est terminé.

Il pensait à la tristesse. Comment elle avait tout détruit, doucement, doucement, des graines dispersées dans un souffle de vent. Il avait dû avoir mal. Il se rappelait avoir eu mal. Ah.

Peut-être pas, après tout.

Il avait dû vouloir hurler.

Il ouvrit la bouche pour aspirer une goulée d'air indispensable, mais elle se heurta à un mur invisible. Il se retourna dans son lit, se redressa. Il posa une main sur son ventre. Une autre sur sa poitrine. Il avait froid. Il ne sentait plus rien.

Ses parents entrèrent, le bordèrent un moment, et il supposa qu'il restait peut-être quelque chose, là-bas tout au fond, quelque chose d'assez bruyant pour les avoir réveillés, puis il n'y pensa plus.

Il ne parlait pas beaucoup, mais il entendait bien. La neige qui ne fondait que pour retomber dès la nuit venue. Des pas feutrés sur les chemins. Des rires dans les couloirs de l'école. Des murmures, aussi. Des murmures, surtout.

Des mots sans racines, qui s'installaient et bourgeonnaient pour ne donner que des fleurs mortes.

Destin. Spectre. Juste un enfant. Pauvre, pauvre chose. À croire qu'il ne pouvait pas être sauvé. Quand je pense à ce qu'il aurait pu devenir. Comme les dieux sont cruels.

Il les cueillait en silence, puis les plantait dans des cubes de glace qui ne connaîtraient jamais le dégel. Il marchait doucement vers la rivière, et s'asseyait dans l'herbe, ou dans la boue, ou dans la neige, encore. Il les laissait sur le rivage. Le flot finirait par les emporter, lorsqu'il remonterait avec l'arrivée du printemps. Il oublierait tout, alors, et pour toujours, cette fois. L'an clair à nouveau. La lumière du soleil. Il pensait : Tout redeviendra comme avant.

Il pensait : Avant quoi ?

Il n'y avait pas d'avant. Rien qu'un très long rêve. Un cauchemar, de ceux qui perdaient leur sens dès le réveil, qui n'en avaient de toute façon jamais eu.

Le torrent s'était déjà calmé. Parfois, il s'en approchait juste assez près pour que son bourdonnement lui emplisse les oreilles ; il contemplait les flots, et son cœur semblait se balancer au bout d'une corde tenue au-dessus du vide par un dieu insouciant. Il s'arrêtait alors, et il se demandait :

Est-ce que j'ai peur ?

La rivière grondait.

Il n'avait pas peur.

Il levait les yeux vers la forêt, juste derrière, ses troncs en rangs serrés, un sentier accidenté, une large porte qui s'ouvrait sur...

Il s'immobilisait soudain.

Puis il s'en allait, rentrait chez lui, s'asseyait à table. Ses parents discutaient. Ils lui posaient des questions, mais il avait oublié comment répondre.

La sueur qui coulait le long de son front et l'arrachait au sommeil avait un goût de sel. Elle l'avait aussi à l'école, devant Anabara, alors qu'il levait ses mains tremblantes au-dessus d'un bol d'eau de plus en plus petit les jours passant. Il se concentrait de toutes ses forces. Il savait ce qu'il devait faire. Il y était parvenu si facilement, dans la maison des maîtres. L'hiver lui-même y arrivait sans difficulté.

L'eau, la glace, la vapeur, même.

L'eau, rien de plus. Immobile et fraîche. Une goutte de sueur suffisait à la faire ondoyer.

L'eau dans laquelle Oikawa avait plongé le visage, cent ans plus tôt, qu'il avait renversée au sol sans qu'il comprenne pourquoi. Celle qui tombait du ciel des semaines durant, abreuvant la rivière jusqu'à la faire déborder. Celle qui l'emportait, impitoyable, alors qu'il tentait vainement de rester à la surface. Celle qui s'était étalée sur ses joues, monocorde, qui s'accrochait à ses cils et éclaboussait le dos de ses mains. Ce n'était rien de plus que ça. De l'eau.

Il transpirait sous l'effort, mais l'effort ne le menait à rien.

Oikawa travaillait dur, lui aussi. Il avait réussi à déformer une pâte de farine et de sel, et elle ne s'était même pas effritée. Les plantes ne lui posaient plus de soucis. Ses fleurs exhalaient un parfum discret mais réel, et Kageyama le sentait parfois jusqu'à chez lui, collé à ses vêtements, étalé sur sa peau, injustement rassurant. L'an clair arriva sous la bruine, puis les inonda de soleil. Les fleurs s'épanouirent à nouveau. Elles recouvrirent le sol d'un tapis blanc, tiède, cette fois, et alors que les enfants agitaient les branches des arbres pour en recueillir les pétales, c'était comme s'il ne s'était jamais arrêté de neiger.

La classe sentait bon quand Oikawa parvint à soigner sa première coupure.

Un jour, le bol de Kageyama fut recouvert de minces cercles de glace, si fins qu'ils fondaient dès qu'il avait le malheur d'y poser le doigt. Anabara le félicita, mais ses sourires étaient creux. Oikawa lui jeta un regard en biais. Kageyama voulut y répondre, mais il se détournait déjà.

Il jouait tout seul, souvent, dans un coin près du pont sous les yeux menaçants de l'orée des bois. Il emmenait les pions d'un jeu des trois rois qui prenait la poussière et les faisait rouler entre ses paumes. Il leur donnait un nom, juste comme ça. Une histoire, aussi. Ils discutaient, mouraient, se réveillaient en sursaut au milieu d'un orage. Ils parlaient aux trois rois, qui ne leur répondaient jamais. Un jour, son pion préféré lui échappa des mains, et avant qu'il ait pu le rattraper, il roula jusqu'au lit de la rivière. Kageyama l'entendit hurler. Le premier roi ne fit rien. Le deuxième ne l'écouta pas. Quant au troisième, il ne pouvait rien faire. C'était probablement lui qui l'avait poussé.

Il descendit pour le récupérer et, ce faisant, se coupa à une pierre tranchante sur laquelle il s'était appuyé. Il ne retrouva pas le pion. Sa main se mit à saigner.

Quelques mois plus tôt, il en aurait sans doute pleuré. La blessure ne paraissait pas bien grave, mais elle picotait atrocement, et le sang qui s'en écoulait ne semblait pas près de s'arrêter. Il l'examina longuement. L'espace d'une seconde, il voulut y plonger les doigts, écarter les chairs jusqu'à se vider de son sang. La sensation disparut en lui laissant un goût amer sur la langue.

Il jouait encore quand le ciel commença à s'obscurcir. Son regard fut attiré par une petite plante, un peu plus loin, dont les fleurs rouges lui étaient tout à fait inconnues. Sa bouche s'assécha soudain. Il s'en approcha prudemment, comme on approchait un animal blessé, puis la déracina d'un geste brusque.

Alors seulement il partit, le cœur étrangement lourd, sa main meurtrie serrée tout contre lui.

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— Pourquoi t'es pas rentré chez toi ? Ton père s'en sortirait sûrement mieux que moi.

Kageyama ne s'était pas posé la question. Il avait mal à la tête. Il avait pleuré (ses joues étaient humides et il voyait un peu flou), mais il ne savait pas pourquoi. La blessure n'était pas si douloureuse. Elle pulsait tranquillement contre sa peau. Les battements de son cœur, si lointains désormais.

— Comment tu t'es fait ça ? demanda Iwaizumi en le faisant asseoir sur la table.

Ses parents travaillaient encore. Il chercha quelque chose des yeux, puis leva une main.

— Attends-moi ici, dit-il. Je vais nettoyer ça.

Kageyama obéit. Iwaizumi revint quelques minutes plus tard avec de l'eau et de quoi panser la blessure.

— Donc, reprit-il. Tu me racontes ?

— Je jouais à un jeu, expliqua Kageyama.

— Ah. Et ton père, il était occupé ?

Sans doute pas. À vrai dire, Kageyama n'en savait rien. Il ne voulait pas rentrer chez lui. Il ne voulait pas voir les novices. Oikawa le détestait et ne l'aurait jamais aidé. Iwaizumi était ce qui était le plus proche d'un ami, même si ça ne valait pas grand-chose. Il lui parlait un peu, s'ils se croisaient devant l'école. Il avait joué avec lui, une ou deux fois. Lui avait souri.

Les pas de Kageyama l'avaient mené chez lui sans qu'il y réfléchisse.

— Tu sais, rappela Iwaizumi, je ne suis pas docteur.

— Je sais.

— J'ai l'habitude des petites blessures, mais c'est tout. Tu devrais aller voir un médecin, après ça. Pour être sûr.

— D'accord.

Iwaizumi nettoya la blessure et enroula un morceau de tissu qu'il noua autour de sa main. Il évalua son travail d'un regard critique, puis hocha la tête avec satisfaction.

— Bon, ça devrait tenir. Il est déjà tard. Tu veux que je te ramène chez toi ?

Kageyama n'avait pas envie de rentrer. Il laissa son regard glisser vers le bord de la table. Un bloc de bois à moitié creusé y était posé.

— Ah, ça, fit Iwaizumi comme s'il l'avait interrogé sur le sujet. C'est à moi.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Juste une statuette. Enfin, ça en sera une. C'est juste pour m'amuser. C'est censé être un ours, mais je n'en ai jamais vu, alors...

Kageyama détacha les yeux de la statue en progrès à contrecœur.

— J'en ai plein d'autres, si ça te dit. Tu veux les voir ?

— J'aimerais bien, répondit Kageyama.

Iwaizumi lui sourit.

— Suis-moi, alors. Elles ne sont pas toutes réussies, mais bon, tu sais...

Kageyama n'était pas d'accord. La chambre dans laquelle il entra en était remplie, et chaque sculpture lui paraissait plus belle que la précédente. Il s'arrêta sur celle d'un chat endormi, ce qui fit sourire Iwaizumi à nouveau.

— Oikawa aussi aime bien celle-là, expliqua-t-il en voyant l'air interrogateur de Kageyama. C'est la première que j'ai réussie. Je la garde pour le jour des enfants.

Kageyama s'en détourna. Il se dirigea vers un hérisson aux picots à peine esquissés et au nez pointu. Il l'effleura du bout du doigt. Le bois était un peu rugueux, mais l'objet lui plaisait bien.

— Tu as encore mal ? demanda Iwaizumi.

Kageyama secoua la tête en signe de dénégation.

— Tant mieux. Mmh.

Il parut réfléchir un moment.

— Et la magie ? s'enquit-il. Ça commence à revenir ?

Kageyama, qui allait attraper un renard de bois un peu bossu pour l'observer de plus près, suspendit son mouvement. Depuis le jour où il était revenu du domaine de novice, personne n'avait encore osé lui poser la question.

Il ne savait pas s'il devait être triste, ou en colère, ou déçu. Une chaleur diffuse s'étala sur ses joues. Il se sentait confus. Un peu honteux. Un peu content, aussi. Ce n'étaient rien que des grains de poussière, mais il les percevait quand même.

— Non, répondit-il.

Mais il avait réussi à geler un peu d'eau, rien qu'un peu, et c'était déjà quelque chose. Alors peut-être. Peut-être, oui.

— D'accord. Ça ne doit pas être facile tous les jours, hein ? Mais je suis sûr qu'elle finira par revenir.

— Je ne sais pas, avoua Kageyama d'un ton mi-figue, mi-raisin.

— Cet été, peut-être. Ou l'année prochaine. Tout reviendra à zéro au début de l'an obscur, non ? Je suis sûr que tu te rattraperas d'ici là.

— Et si elle ne revient jamais ? demanda Kageyama.

Iwaizumi lui sourit.

— T'auras qu'à venir travailler avec moi, alors. Je t'apprendrai plein de trucs, tu verras.

Kageyama lui rendit timidement son sourire.

— D'accord.

— Ne me fais pas de promesses trop vite, cela dit. Je suis sûr qu'Anabara-sensei viendrait te récupérer en courant. Il penserait que je suis venu t'enlever.

Kageyama lui tendit le renard.

— Oikawa-san ne veut plus me parler, confessa-t-il.

— Qu'est-ce qu'il peut être con, quand il s'y met, soupira Iwaizumi.

— Il me déteste.

— Mais non. Il a besoin de temps, c'est tout. Tu sais comment il est. Laisse-le digérer tout ça. Je lui en parlerai, si tu veux.

— Non ! s'exclama Kageyama.

Il attendrait, et c'était suffisant. Si quelqu'un parlait à Oikawa, celui-ci ne le regarderait même plus.

— Comme tu voudras.

— Est-ce qu'il te parle de moi ?

La question lui avait échappé. Il regarda ailleurs, soudain embarrassé. Iwaizumi exhala un soupir.

— N'y pense pas.

— Alors c'est non ?

— Tu le connais, non ? Il parle surtout de lui, et voilà. Ça n'a pas changé.

— Il parlait de toi.

Iwaizumi lui posa une main sur l'épaule.

— Laisse-lui le temps, je te dis. Il s'en veut, c'est tout. Il ne l'avouerait jamais, mais je sais qu'il s'en veut.

— Pourquoi ?

Iwaizumi cilla.

— À cause de tout ça, développa-t-il. C'est lui qui t'a poussé, tu...

— Il ne m'a pas poussé, l'interrompit Kageyama. Je suis tombé.

Il y eut un silence. Iwaizumi haussa un sourcil.

— Tu n'as pas besoin de le protéger, tu sais.

Kageyama secoua la tête.

— Je suis tombé, insista-t-il.

— Kageyama...

— Je suis tombé, c'est tout.

Iwaizumi leva les deux mains en signe de reddition.

— Si tu le dis.

Il balaya la pièce du regard.

— Tu en veux une ? demanda-t-il en désignant les sculptures d'un geste du menton. Je peux faire n'importe quel animal. Enfin, je crois.

Kageyama ferma les yeux. Un souvenir vint l'agacer, quelque part dans les tréfonds de sa mémoire. Une chaleur humide au creux de ses paumes. Un cri strident dans l'herbe mouillée.

— Un corbeau, murmura-t-il moins pour Iwaizumi que pour lui-même.

— Va pour un corbeau.

Il le raccompagna jusqu'à chez lui, puis le quitta avec un signe de la main après s'être assuré de la présence de son père dans la maison.

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Les yeux rivés sur le ciel nocturne, Oikawa attendait. Kageyama s'était assis non loin de lui et, à son habitude, il ne disait rien. La plupart des autres magiciens étaient partis pour aider aux préparations de la fête du Don. Seule Saeko était restée, et elle rit en les apercevant.

— Ça ne sert à rien, vous savez ? fit-elle remarquer en aidant Kageyama à se relever. Il faut encore compter une heure au moins. Vous le saurez, de toute façon. C'est pas comme si les magiciens étaient discrets, dans cette ville.

— Tu dis ça comme si tu n'allais pas faire la fête avec eux, remarqua Oikawa.

— Et alors ? Je suis presque adulte, contrairement à vous. Il est temps que je commence à m'exposer au courroux des dieux. Sérieusement, sinon. Dégagez de là et allez vous amuser.

Kageyama fit la moue. Oikawa, lui, resta bien assis.

— J'attends encore un peu.

— Écoute, si ça te fait plaisir. En attendant, moi, je vais aller voir si tout est prêt. Mon frère est sûrement déjà en ville, et mieux vaut rester dans le coin, avec lui, surtout maintenant qu'il a retrouvé ses amis zozos. Vous accueillez des gens, vous ?

— Ça fait un mois que l'auberge est pleine, répondit Oikawa.

Saeko émit un sifflement appréciateur.

— C'est que vous devenez populaires, dis donc. Ça devient de plus en plus compliqué de trouver de la place en ville, il paraît. Même les campements extérieurs commencent à déborder, c'est dire. Pour ça qu'on en accueille deux. Et toi, Kageyama ?

Celui-ci sembla réfléchir.

— Des cousins de mon père.

— Ils sont gentils ? Ils viennent d'où ?

Kageyama haussa les épaules, l'air de dire qu'il n'en savait rien.

— Bon, bah, amusez-vous bien à attendre, alors. Faites un gros bisou à Nohebi de ma part, je ne risque pas de voir très clair ce soir.

Elle se fit un devoir de leur ébouriffer vigoureusement les cheveux avant de filer en sifflotant. Oikawa revint à sa contemplation silencieuse, ignorant Kageyama qui, maintenant qu'elle était partie, s'était rassis un peu plus loin.

Ils n'échangèrent pas un mot de l'heure qui suivit. Il entendit Kageyama prendre une profonde inspiration lorsque l'étoile apparut enfin dans le ciel, brillant d'un rouge éclatant, et lui-même s'autorisa un bref sourire. Des exclamations de joie leur parvinrent depuis les abords de la ville, où se déroulait la plus grande partie des festivités. Quelqu'un rit au loin. Oikawa ferma les yeux.

Lorsqu'il les rouvrit, Kageyama s'était envolé.

Il caressa un instant l'idée d'aller profiter de la fête mais y renonça rapidement. L'examen d'apprentissage aurait lieu deux jours plus tard ; il devait conserver ses forces. Il se faufila à travers la foule pour rejoindre l'auberge, bruyante à cette heure. Sur la route, l'odeur de fumée le frappa de plein fouet.

Les grands feux n'avaient pas encore été allumés et ils ne le seraient pas avant quelques jours, mais les artisans, à l'approche de la nuit, n'avaient pas attendu pour enflammer les leurs. L'odeur était faible, mais omniprésente, juste assez pour embrumer ses pensées, l'enfoncer dans ces soirées infinies au cours desquelles, un an plus tôt, il avait prié pour que vienne son heure.

Il déglutit. Les émanations lui donnaient la nausée.

Il s'enferma dans sa chambre sans passer par la cuisine. Cette nuit-là, il rêva à nouveau.

L'Œil le regardait. Il murmurait contre son oreille des chants anciens, étrangers, un rythme désagréable, un avertissement.

Il l'attrapait par les poignets, le corps enfoncé dans un torrent d'eau noire. Oikawa essayait de protester, mais l'eau lui rentrait dans la bouche, et lorsqu'il voulut appeler l'Œil par son nom, il se détacha de lui pour toujours.

L'Œil le regardait. Il disait : J'ai fait une erreur avec toi. Tu ne vaux rien. Tu ne vaudras jamais rien. Indigne. Insignifiant. Tu aurais dû mourir. Comment as-tu osé...

Dans son rêve, il se mettait à pleurer.

Il s'éveilla en sursaut, s'essuya les joues, honteux, puis se recoucha. Il s'endormit à nouveau, et le rêve disparut ; l'Œil, lui, resta.

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En prévision de l'examen à venir, Anabara leur laissa le temps libre pour s'entraîner comme ils le voulaient. Oikawa s'attela à la tâche à la première heure du matin ; il fut rejoint par Iwaizumi vers midi, et celui-ci le regarda faire, l'air indifférent, jusqu'à la tombée du soir.

Kageyama, lui, semblait s'être évanoui dans la nature. Oikawa ne le croisa pas de la semaine. Il doutait sérieusement de le surprendre en plein entraînement. L'entreprise était vaine ; il avait peut-être progressé depuis le début de l'an clair, mais son niveau s'approchait à peine de celui d'un enfant à peu près dégourdi. Le voir essuyer les échecs l'agaçait sans qu'il comprenne pourquoi. Mieux valait, dès lors, qu'ils conservent leurs distances.

Kageyama n'affichait aucune émotion lorsqu'ils se retrouvèrent pour l'examen. Étant le plus jeune, il entra en premier. Il ressortit une demi-heure plus tard sans lui adresser un regard. Oikawa arqua un sourcil. Si Kageyama décidait de l'ignorer, grand bien lui fasse. Les mots qu'ils avaient échangés au cours de l'année se comptaient sur les doigts d'une main, et la plupart d'entre eux n'étaient que le fruit d'une obligation quelconque.

On l'appela à l'intérieur du bâtiment. Anabara l'attendait dans la classe, accompagné de Kurosu et d'un petit homme d'âge mûr qu'Oikawa n'avait jamais rencontré.

— Bienvenue, Oikawa Tooru, dit Kurosu en lui adressant un sourire aimable. Je te présente Washijō Tanji, troisième novice au Sanctuaire. Il est venu assister à l'examen à la demande d'Anabara-sensei. Bonne chance.

Oikawa le remercia, puis se mit au travail.

L'examen d'influence ne lui posa pas de problème ; il s'y était entraîné toute l'année durant, et ne doutait pas de ses capacités dans le domaine. Celui de manipulation, en revanche, présenta plus de difficultés que prévu. L'anxiété l'empêcha de se concentrer complètement ; sa première tentative lui parut médiocre, et il ne pouvait ignorer les défauts manifestes de la seconde. Il réussit correctement sa troisième, mais pas assez pour se sentir satisfait.

La vision, quant à elle, ne donna aucun résultat. Il en inventa une, semblable à celle qu'il avait déjà reçue, et si Kurosu lui offrit un sourire appréciateur, Washijō resta de marbre.

— Tu peux attendre une seconde dehors, lui expliqua Anabara en lui montrant la porte. Nous devons discuter un peu.

La délibération ne dura pas longtemps. Kurosu le rappela dans la classe, et il se plaça debout devant eux, les mains nouées derrière le dos.

— Nous ne te ferons pas attendre plus longtemps, déclara Anabara. Il est évident que tu as gagné ta place parmi les apprentis. Félicitations.

Les yeux d'Oikawa se tournèrent vers le vieil homme, qui le dévisageait avec intérêt.

— Je vais laisser la parole à notre invité, poursuivit Anabara. Sache, en tout cas, que j'ai été très heureux de pouvoir t'enseigner ce que je savais.

Washijō croisa les bras.

— Ta maîtrise de l'influence est impressionnante pour un garçon de ton niveau, exposa celui-ci. Tes talents en manipulation méritent d'être affinés, mais étant donné qu'il ne s'agit là que d'une de tes capacités secondaires, ils restent très honorables. Les visions demanderont du travail. Rien d'étonnant à cela.

Il parcourut la pièce des yeux, puis s'arrêta sur Oikawa à nouveau.

— J'ai entendu l'avis de ton instructeur comme celui de Kurosu-san. J'ai également consulté Hitaki-san en arrivant. Tous louent ton sérieux et ton travail constant au cours de cette année. Tous m'ont également fait part de leurs inquiétudes au niveau de ton contrôle émotionnel. Cet aspect est particulièrement important dans une école comme la nôtre, où se rencontrent les jeunes magiciens les plus talentueux de cette partie de l'Empire. C'est la raison pour laquelle nous prenons grand soin d'y travailler tout au long de la première année. Ce n'est pas un enseignement facile, ni toujours agréable, mais il te permettra sans aucun doute d'atteindre des sommets dont tu ne peux pour l'instant que rêver. Le travail et la volonté de bien faire sont cependant des qualités sur lesquelles nous portons un grand intérêt. Si tu l'acceptes, je t'offre une place dans notre école.

Oikawa ouvrit la bouche, la referma. Il sentit le monde vaciller, pourtant il resta droit.

— Tu as un mois pour prendre ta décision. Une fois entré au Sanctuaire, tu n'auras plus beaucoup d'occasions de revenir ici. Cela signifie te séparer de ta famille comme de tes amis. Tu pourras leur rendre visite lors de la semaine du Souvenir, bien entendu, mais le trajet est déjà conséquent et la plupart de nos élèves préfèrent rester dans la région.

Oikawa acquiesça en silence.

— Nous avons sélectionné quatre apprentis, pour l'instant, cinq avec toi. Prends le temps de réfléchir. J'espère que nous nous reverrons bientôt.

Il le salua d'un signe de tête, fit de même avec les deux hommes, puis sortit de la pièce.

— Eh bien, fit Kurosu après un moment de silence. Toutes mes félicitations.

— Je savais que tu y arriverais, dit Anabara. Tes efforts ont fini par payer. Quelle que soit ta décision, je te soutiendrai. Takeda-sensei sera heureux de t'accueillir parmi ses apprentis également, si tu venais à rester à Hebison. En attendant, il est temps de te remettre tes nouveaux vêtements. Rien ne t'empêche de t'en vêtir dès maintenant, mais je te conseillerais de les garder pour la fête du Don.

Il sortit des vêtements d'un jaune presque doré du coffre de la classe et les lui tendit. Oikawa le remercia. Il déplia la tunique et l'observa longuement. Elle était en tout point identique à sa tenue de novice, si on excluait la couleur. Le manteau de cérémonie, lui, paraissait plus chargé, décoré de fil d'argent, et Oikawa, en suivant les ornements des yeux, ne put réprimer un sourire ravi.

— Merci, dit-il.

— Tu es libre de rentrer chez toi, désormais. Nous nous reverrons pour la fête du Don.

Oikawa les remercia à nouveau, puis il quitta la salle.

Dehors, il fut accueilli par le brouhaha indistinct des célébrations. Avec un soupir, il serra la tenue contre son cœur. Il avait réussi.

Il l'avait mérité.

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Accepter.

Il se retrouverait loin d'ici. Loin du silence et des autres, de ceux qui l'évitaient encore ou le regardaient d'une drôle de façon, avec un peu de mépris, un peu de colère, un peu de peur, aussi. Loin des pluies incessantes de l'automne, loin de l'odeur de fumée, loin de la forêt et de ce qui se trouvait dedans. Loin de sa mère, qu'il ne voyait jamais, de l'auberge et des chants et du tintement des marmites et des cris et des pleurs. Loin de la bassine qu'il se refusait à toucher. Loin des visions, peut-être. Loin des autres élèves.

Loin de Kageyama.

Personne ne le surveillerait, là-bas. Personne ne le comparerait à lui. Il se ferait de nouveaux amis. Il travaillerait dur, et tout le monde le saurait. Il n'aurait aucune dette à payer. Rien à craindre.

Il partirait apprenti, et il reviendrait maître.

Il intégrerait le noviciat supérieur et plus personne n'oserait douter de lui.

Refuser.

Il se retrouverait loin d'ici.

Loin de ses souvenirs d'enfance. Loin d'Iwaizumi.

Il ne le reverrait pas avant une éternité. Iwaizumi poursuivrait sa vie ailleurs. Le temps passerait, et il l'oublierait peut-être. Il se ferait de nouveaux amis. Grandirait sans qu'il le sache. Il l'imaginerait petit, ni enfant ni adulte, et lorsqu'ils se retrouveraient, ils auraient changé pour toujours.

Oikawa serait seul, là où ils auraient dû être deux.

Méritait-il vraiment sa place parmi eux, ou l'avait-il volée à quelqu'un d'autre ? Il échouait encore souvent. Les visions l'avaient abandonné, depuis ce jour-là. Il n'avait même pas réussi son exercice de manipulation. Que lui arriverait-il, s'il se retrouvait loin derrière ses camarades, s'il ne parvenait pas à soutenir la cadence, s'il finissait au milieu de quatre nouveaux Kageyama, d'élèves meilleurs encore ? Que dirait sa mère, si on le renvoyait chez lui, honteux, parce qu'il avait été incapable d'accomplir quoi que ce soit ?

Et Iwaizumi ?

Il se redressa, s'approcha de sa petite fenêtre. L'étoile n'était pas visible d'ici. Elle disparaîtrait dans quelques jours.

Aide-moi, pensa-t-il en baissant les yeux vers ses mains tatouées. Il faut que je sache.

Cette nuit-là, il ne rêva pas.

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Iwaizumi l'avait traîné devant un marionnettiste apparemment renommé dont la poupée articulée dansait au rythme d'un tambourin endiablé, et il riait tandis qu'elle venait brusquement toucher le visage d'un petit enfant sidéré. La nuit était tombée depuis un moment déjà. Iwaizumi le poussa sur le côté, menaçant de le faire basculer. Il le repoussa plus fort. Quelqu'un se mit à applaudir, et ils applaudirent avec lui.

— Ça fait longtemps qu'il n'était plus venu, commenta une voix derrière eux. Mon frère n'arrêtait pas de lui courir après, il y a quelques années.

Oikawa se retourna. Saeko, déjà vêtue de son manteau de cérémonie d'un vert vibrant, lui fit signe de se lever.

— C'est bientôt l'heure, l'informa-t-elle en jetant un coup d'œil vers le ciel. Les novices sont rentrés. Ils ont deux petits nouveaux, il paraît. Sugawara et Sakishima. Sakishima n'était même pas à la maison des maîtres, vous imaginez ? Il va devoir tout apprendre de zéro. Quel cauchemar. (Elle se tourna vers Iwaizumi.) Je te l'emprunte pour la soirée, ça te va ?

— Tu peux même le garder, si tu veux, répondit Iwaizumi.

— Fais gaffe, je pourrais te prendre au mot.

Elle attira Oikawa à elle en riant puis ils se mirent en route.

Les magiciens rassemblés commençaient déjà à former le cercle quand ils arrivèrent parmi eux. Oikawa partit rejoindre les autres apprentis, soudain nerveux. Il n'aperçut Kageyama que quelques minutes plus tard. Un peu à l'écart, ce dernier avait les yeux aussi rouges que sa tenue.

Il fut reconnaissant à Suga de se placer entre eux deux.

Les magiciens fermèrent le cercle. Le deuxième novice s'avança au milieu d'eux et commença à prononcer son discours. Oikawa ne l'écouta pas.

Il ne s'est même pas entraîné, songeait-il avec une sorte d'amertume coupable. Ce n'est pas comme s'il avait espéré réussir l'examen. S'il avait travaillé plus sérieusement, il aurait peut-être pu s'améliorer. À quoi ça l'avance, de pleurer ?

Suga lui tendit la main, et il tendit la main à l'apprenti à sa gauche. Il leva les yeux vers le ciel. L'Œil du serpent étincela.

Il aurait dû m'écouter.

Enfin, le monde s'éteignit.

La main de Suga s'évapora en un million de particules invisibles. Il ne voyait rien. Il ne sentait rien. Un vide dans sa poitrine. La main de Kageyama dans la sienne, un an plus tôt.

Rester ou partir.

Tout est sa faute. S'il n'avait pas été là... s'il m'avait écouté... j'ai fait ce que j'ai pu. C'est lui qui...

Ses pensées se turent, remplacées par le bruit du vent dans les arbres, et soudain il était seul, absolument seul, seul pour toujours, et tout ce qu'il aimait s'écroulait dans la terre molle, la marionnette sans vie gisant au milieu des ténèbres.

Il meurt, murmura l'Œil.

Il ne pouvait que le regarder. Il pleurait jusqu'à devenir la rivière. Seul. Seul. Seul.

Sauve-le.

Il n'était rien. Insignifiant. Inutile. Impuissant. Tout ce qu'il aimait, perdu pour toujours.

Il ouvrit la bouche pour crier, puis il revint à lui, au milieu des magiciens, ses doigts serrés sur ceux de Suga qui vacillait doucement.

— C'est terminé, déclara le deuxième novice.

Oikawa le relâcha. D'un pas peu assuré, il s'éloigna du cercle, à la recherche d'Iwaizumi. Il ne le trouva qu'un moment plus tard, assis sur une grosse pierre, à parler à voix basse avec Kageyama qui, à côté de lui, gardait la tête enfouie entre ses mains.

La colère, acide, remplit le vide que la disparition du don avait laissé. Oikawa sentit son visage s'échauffer. Il fit volte-face et, d'un pas vif, se dirigea vers la route.

Iwaizumi le rattrapa quelques mètres plus loin.

— Oikawa, l'appela-t-il d'un ton incertain.

Celui-ci ne s'arrêta pas. Il dégagea la main d'Iwaizumi lorsqu'elle saisit son épaule.

— Hé. Attends un peu.

— Je vais rejoindre les autres. Laisse-moi tranquille.

— C'est seulement dans une heure, remarqua Iwaizumi.

Oikawa s'immobilisa et se retourna.

— Va-t-en, asséna-t-il en le regardant droit dans les yeux. Je n'ai pas besoin de toi.

À nouveau, il tourna les talons, mais Iwaizumi ne comptait pas le laisser s'échapper si facilement.

— Arrête ça, siffla-t-il en l'attrapant par le poignet. Qu'est-ce que t'as ?

— Lâche-moi !

Iwaizumi s'exécuta, mais il s'approcha un peu plus, les sourcils froncés.

— Quoi, c'est le retour de don ? Le fait que j'ai parlé avec Kageyama ? Oikawa, tu me fatigues. On est plus des gamins, toi et moi.

— Laisse-moi passer.

— Non.

— Iwaizumi...

— Arrête. Oikawa, j'en ai ma claque. T'es plus comme avant. Ça peut pas continuer comme ça.

Oikawa leva les yeux au ciel.

— Tu permets ? J'y vais. Va jouer avec Tobio, si tu t'ennuies tellement.

— Ah ouais, donc c'était vraiment ça. Putain, Oikawa. Ça fait des mois maintenant. Pourquoi est-ce que tu continues à lui faire la gueule ? Il a raté son examen. Est-ce que t'as essayé d'imaginer ce qu'il pouvait ressentir ? Est-ce que tu lui as adressé un mot, au moins, depuis ?

— Qu'est-ce que ça peut bien te faire ? C'est mon problème.

Iwaizumi lui lança un regard abasourdi.

— Ton problème ? Ton problème ? Évidemment que c'est ton problème !

Quelques visages inquiets se tournèrent vers eux. Oikawa ne broncha pas.

— Merde, j'en peux plus. T'es aveugle, con, ou juste cruel ? Ça fait des mois que c'est ton problème, et des mois que tu ne bouges pas le petit doigt. T'es doué pour t'apitoyer sur ton sort, tiens, ça oui. Vous étiez tous les deux impliqués dans cet accident, mais visiblement, t'as juste assez de cœur pour te morfondre sur ta pauvre petite vie. Tu l'as regardé, cette année ? Juste une minute ? Ou bien tu l'as ignoré comme tous les autres ?

Il sembla chercher ses mots un instant, puis secoua la tête.

— Au cas où ça t'aurait échappé, il n'a aucun ami. Personne. Bien sûr que je parle avec lui, puisque t'es trop concentré sur ton propre malheur pour faire au moins semblant qu'il existe. Personne ne te demande de l'aimer, tu sais. Mais t'aurais pu t'excuser au moins une fois.

Oikawa sentit son sang bouillir dans ses veines.

— M'excuser de quoi ?

Iwaizumi le regarda sans comprendre.

— Tu vas vraiment jouer à ça ?

— J'ai aucune raison de m'excuser. Je...

— Toi, toi, toi. Toujours toi. T'es qu'un putain d'égoïste. Ça fait des mois que je te suis à la trace en essayant de réparer tes conneries. Des mois que je fais tout ce que t'aurais dû faire.

— Et alors ? Je ne t'ai rien demandé. Continue, si ça t'amuse tant que ça.

— Merde, putain.

Iwaizumi se passa une main sur le visage.

— Je sais même pas comment te le faire comprendre, puisque t'as décidé de jouer au con. Tu ne m'avais rien demandé ? C'est la meilleure. Qui le ferait à ta place, hein ? Kageyama a tout perdu par ta faute –

— Ce n'était pas ma...

— Il a tout perdu par ta faute, reprit Iwaizumi en haussant la voix. Il ne demandait pas grand-chose. Il avait juste besoin de quelqu'un, et ce quelqu'un, c'était toi. Il t'a toujours admiré. Toujours aimé, pour je ne sais quelle raison. Il avait besoin de toi, pas de moi. Parce que c'est ton problème, justement.

— Il n'avait qu'à demander, si c'était si important pour lui. Qu'est-ce que j'étais censé faire ? Lire dans ses pensées ?

Iwaizumi plissa les yeux, une veine battant dangereusement sur sa tempe. Il recula d'un pas. Expira longuement.

— Tu sais, dit-il, j'ai fait tout ce que je pouvais. J'ai essayé d'être là pour toi comme pour lui. De limiter les dégâts, voilà. Je me disais que ça finirait par s'arranger. Que tu comprendrais, au bout d'un moment. Je suppose que j'avais tort. T'es mon meilleur ami, Oikawa, mais quand t'agis comme ça, c'est vraiment difficile de continuer à t'aimer.

Il y eut un silence immobile. Oikawa sentit son souffle se coincer dans sa gorge.

Il sourit.

— Parfait, dit-il. Arrête de m'aimer, alors.

Si Iwaizumi lui avait répondu, il ne l'entendit pas. Il s'enfonça dans la foule, les yeux embués, puis les essuya d'un geste rageur. Iwaizumi ne comprenait rien. S'il voulait le détester, il ne ferait rien pour l'en empêcher.

Au repas des magiciens, il s'installa le plus loin possible de Kageyama.

xxxxx

Les rues résonnaient encore des rires et des chansons lorsqu'Oikawa s'endormit. Il se sentait vide. Apathique. Tout ce qui avait été lui s'était dispersé au milieu des étoiles, emporté par la fumée, et là, dans son lit, ne restait plus qu'une coquille vide et ébréchée.

Pour la troisième fois de l'année, il rêva.

Un corps sur le sol. Il le voyait clairement, cette fois. Un bras blême et de la terre noire. De petits yeux sombres tout autour de lui. Le chant des arbres. Il était perdu. Il ne pensait à rien. Tout ce qu'il aimait, étendu sur le sol. Tout ce qui l'avait jamais aimé. Il est en train de mourir, murmurait sa conscience enchaînée. Et toi, tu ne fais rien.

Il est déjà mort. C'est ta faute. Ta faute. Ta faute. Mais tu ne veux pas comprendre.

Le corps prit les traits d'Iwaizumi, son visage enfoncé dans le sol, ses cheveux en bataille rendus humides par la rivière ou la pluie ou ses larmes. Il relevait la tête, dardant sur Oikawa un regard accusateur.

J'ai toujours été là, disait-il. Et toi, tu ne fais rien. Je te déteste. Tu aurais dû mourir à ma place. C'est ta faute.

Fais quelque chose.

Sauve-le.

xxxxx

Personne ne l'entendit quand il sortit au milieu de la nuit.

Le vent s'était levé, dehors, mais sa lanterne continuait de briller haut et clair. Il marcha jusqu'aux abords de la rivière, invisible dans l'obscurité.

Oikawa posa la lanterne au sol. Il regarda ses mains.

Qu'avait dit la dame, lorsqu'il l'avait interrogée ?

Celle que porte ton ami pourrait le conduire à sa perte.

La main droite est celle qui punit. La gauche, celle qui sauve.

Laquelle avait-il offerte, lorsqu'il avait vu Kageyama lutter au milieu du courant ? Laquelle l'avait poussé en premier, juste avant ça ?

Avait-il voulu lui faire du mal ? Le faire disparaître pour toujours ?

Il tendit la main droite devant lui. La tête du serpent, gueule ouverte, l'observait d'un air affamé.

Celle qui punit. Celle qui sauve. Ah.

Alors, c'était vrai. C'était moi. Ma faute.

Mais le serpent n'avait pas encore mangé à sa faim. Patient, il attendait son heure. La main d'Oikawa se mit à trembler. Il retint sa respiration.

Ma faute.

Fais quelque chose.

Fais quelque chose, pitié.

Il revit Iwaizumi étendu sur le sol, mourant ou déjà mort.

Il n'est pas trop tard. Tu peux encore l'empêcher. Les visions servent à ça. Une chance de réécrire le futur. De tout arranger.

Lentement, il s'agenouilla dans l'herbe, puis déterra une grosse pierre sale à moitié découverte.

Il n'a qu'à me détester. Je m'en fiche. Ce n'est pas grave. Je l'ai mérité.

Il leva la pierre de sa main gauche et serra les dents.

Elle ne punira plus personne, pensa-t-il. Je ne le laisserai pas faire.

xxxxx

On frappa à sa porte, mais il ne l'entendit qu'à peine.

— Ouvre-moi, somma la voix d'Iwaizumi à travers le bois.

Il voulut se relever, mais la douleur lui donna le tournis. Alors il resta là, assis sur son lit, à attendre qu'il s'en aille.

Il ne partit pas. La porte s'ouvrit avec un grincement.

— J'entre, fit Iwaizumi. Je croyais que t'aurais fermé.

Il se planta devant lui, les bras croisés.

— T'as pas l'air bien.

Oikawa ne savait pas quoi répondre. Il se sentait au bord de l'évanouissement. Ce n'était plus sa main, mais son bras entier qui le torturait, désormais. Il conserva la blessure hors de vue de son invité. Si seulement Iwaizumi pouvait faire demi-tour. Ne jamais revenir. Rester loin de lui pour toujours, là où il n'aurait aucun risque de...

— Hé. Ça va ?

Une lueur d'inquiétude traversa le regard d'Iwaizumi.

— Ça va, répondit Oikawa d'une voix enrouée.

Dormir encore un peu, juste une heure de plus. Il voulut cacher sa main derrière son dos, mais il se trouva incapable de la faire bouger. Il se mordit la lèvre pour s'empêcher de crier. Par chance, Iwaizumi regardait ailleurs.

— Écoute, dit-il en revenant à lui. Je suis désolé, pour hier. Je voulais m'excuser. J'ai pas été juste, je sais. C'est compliqué, tout ça. J'ai perdu patience, et j'aurais pas dû. Je suis censé être ton meilleur ami. Je veux dire, je le suis. Ça ne changera pas. Je...

Puis il plissa les yeux, soudain méfiant.

— Oikawa, tu m'écoutes ?

Oikawa dodelina de la tête. Il avait la migraine.

Iwaizumi lui saisit délicatement le menton.

— Regarde-moi dans les yeux, dit-il.

Oikawa s'exécuta. Il n'y distingua pas grand-chose.

— Merde. Qu'est-ce que tu caches ? Qu'est-ce que t'as...

Ses yeux descendirent jusqu'à son bras, puis à sa main immobile. Il jura. Jura encore.

— Tu peux pas laisser ça comme ça. Merde. Merde, Oikawa, qu'est-ce que... Ah.

Il se pinça l'arête du nez, livide.

— Viens.

Oikawa pinça les lèvres.

— Non.

— Commence pas. T'as vu à quoi ça ressemble ? Mais qu'est-ce que t'as fait ? Merde, vous avez même plus de magie. Comment tu veux que... et les novices qui sont tous partis... fait chier.

— Politesse, marmonna Oikawa alors qu'Iwaizumi l'aidait à se relever.

— Toi, t'as rien à dire. On va voir Kageyama-san, et t'as pas intérêt à te plaindre en chemin.

Il ne se plaignit pas. Le père de Kageyama le fit entrer sans un mot, et il immobilisa sa main du mieux qu'il le put.

— Je ne sais pas comment tu t'es fait ça, dit-il d'une voix grave, mais ça ne guérira pas tout seul. Je vais aller te chercher un extrait d'influence. Tu as de la chance, ajouta-t-il. J'en ai préparé beaucoup, cette année. J'avais le sentiment...

Puis il soupira et partit pour revenir avec un petit flacon qu'il ouvrit et lui fit boire. Il plaça les mains sur sa peau presque noire, puis ferma les yeux. Oikawa ressentit un picotement douloureux. Il ne dit rien.

— Bon, marmonna l'homme. Ce n'est pas parfait, mais je dois garder les autres en cas d'urgence. Tu iras voir les novices dès que le don sera revenu. Si tu ne t'y es pas rendu le soir même, je serai dans l'obligation de les prévenir. Tu as compris ?

Oikawa hocha la tête.

— Excusez-moi, marmonna-t-il à voix basse.

— Je ne sais vraiment pas ce qui t'est passé par la tête. Ne fais plus jamais ça.

Il acquiesça, puis Iwaizumi le conduisit hors de la maison. Le silence les suivit tout le long du chemin et, lorsqu'ils arrivèrent à l'auberge, Oikawa avait pris sa décision.

— J'irai, déclara-t-il. Au Sanctuaire.

Iwaizumi le fixa un moment, muet.

— Je ferai de mon mieux, ajouta Oikawa sans conviction. À plus tard.

Il entra dans l'auberge et, cette fois, Iwaizumi ne l'accompagna pas.

xxxxx

Oikawa avait déjà jeté son sac dans le chariot quand Iwaizumi accourut à sa rencontre. Il ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose d'important, puis sembla changer d'avis. À la place, il lui tendit un minuscule paquet de tissu grossièrement cousu.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda Oikawa.

Il en vida le contenu sur la paume de sa main. Un pendentif de bois en forme de serpent y atterrit sans un bruit.

— Pour te porter chance, expliqua Iwaizumi, l'air étrangement embarrassé. Je me suis dit que t'en aurais besoin, là-bas. Peut-être. Je sais pas si ça marche, mais tu vois. On ne sait jamais.

Oikawa referma les doigts sur le collier.

— Merci, dit-il.

Iwaizumi se passa une main sur la nuque.

— T'as intérêt à m'écrire, déclara-t-il. Je t'écrirai, de toute façon. Et si...

Il se tut en voyant le regard d'Oikawa se déplacer par-dessus son épaule. Oikawa fronça les sourcils ; l'instant d'après, son front était à nouveau parfaitement lisse, et il revint à Iwaizumi.

— Je ferai ce que je peux, affirma-t-il avec un sourire.

Iwaizumi se retourna. Kageyama attendait, quelques mètres plus loin, les mains perdues dans le tissu de sa tunique.

— Je crois qu'il veut te parler.

Oikawa haussa les épaules. Il alla le rejoindre. Kageyama le regarda, mais ne dit rien.

— Au revoir, Tobio-chan, fit Oikawa.

Kageyama le dévisagea un moment, ouvrant et fermant la bouche comme un poisson, puis il s'éloigna.

— Rien à dire, apparemment, commenta Oikawa en revenant près d'Iwaizumi. Bon.

— Ouais.

— Ne fais pas de bêtises.

— C'est moi qui devrais dire ça, souleva Iwaizumi en arquant un sourcil.

Oikawa laissa échapper un gloussement.

— Tu parles. T'es pire que moi. Je te connais, Iwa-chan. Ne fais pas l'innocent.

— On croirait entendre une mauvaise blague.

Il lui administra une grande tape dans le dos puis le poussa vers le chariot.

— Allez, dégage. N'en fais pas trop.

— Je reviendrai si vite que tu ne remarqueras même pas que je suis parti.

— Ça, j'en doute.

Oikawa lui sourit. Il jeta un coup d'œil vers le chariot, puis soupira.

— Bon, c'est l'heure. Au revoir.

— À la prochaine. Prends soin de toi, d'accord ?

Oikawa acquiesça, puis il monta dans le chariot et, après un signe de la main, celui-ci se mit en route. Iwaizumi le suivit du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse dans le lointain.

Lorsqu'il se retourna, Kageyama était toujours là. Il lui ébouriffa les cheveux.

— Et voilà, dit-il. Tu veux venir manger chez nous ? Mes parents prévoient toujours trop.

Kageyama s'essuya les yeux du bord de sa manche et hocha la tête.

— Super. Allez, viens.

Puis ils tournèrent les talons et repartirent à Hebison.


Ce que dieu (l'auteur) donne, dieu (l'auteur) reprend - IM SORRY KAGEYAMA

Merci d'avoir lu ! Le prochain chapitre est garanti à 97 % sans angst, et à 100 % avec MY SONS qui me MANQUENT ATROCEMENT...you know the ones ... et à 100% avec un one year gap car brun. C'est l'heure de changer de délire mes amis. Et NON je ne meuble pas pour le défi non