Yo ! Nouvelle ambiance, nouveaux personnages, et l'apparition ô combien attendue de mes précieux enfants. Merci à Sherma et Jeymay pour la relecture !

Bonne lecture 8)


Iwaizumi bâilla à s'en décrocher la mâchoire. Une odeur de gâteau au miel lui caressa les narines et, soudain bien réveillé, il s'étira longuement.

— Donne m'en un, marmonna-t-il en se grattant le haut du crâne.

Hanamaki agita la friandise dans les airs avec un sourire compatissant.

— Ça alors, Iwaizumi. T'as dû bosser comme un fou, pour comater comme ça au milieu de la journée. Je dois dire que je suis impressionné.

— Ferme-la, répliqua-t-il en essayant d'attraper le gâteau.

Il ne fut pas assez rapide, cependant. Hanamaki l'éloigna d'un geste souple puis fit claquer sa langue avec amusement.

— Le repas n'est offert qu'à ceux qui travaillent dur, désolé. Attrape ça, Mattsun !

Celui-ci lui sourit et l'attrapa au vol. Il y mordit avec un clin d'œil appuyé pour Iwaizumi, et ce dernier décida qu'il refuserait dorénavant tout travail qui impliquerait de près ou de loin de coopérer avec l'un de ces deux-là.

— Je vous hais, gronda Iwaizumi en faisant craquer ses poings.

— Menaçant. Très convaincant également. Bon, c'est pas tout ça, mais il paraît qu'un groupe de la capitale est en train de se battre avec le grand-oncle de je ne sais qui pour une place à l'auberge de la Porte Nord.

— Tu comptes les arrêter, j'espère ?

Hanamaki lui offrit son plus beau sourire.

— Seulement voir qui va gagner. J'ai parié sur l'oncle. On dit qu'il s'est fait jeter de toutes les autres auberges à force de chercher des noises aux nouveaux clients, mais tout le monde sait que les gens d'Hishō sont insupportables, alors j'espère bien qu'il va leur faire apprécier la visite.

— Sale gosse.

— Ça vous apprendra à vous proposer pour faire des trucs pareils, rétorqua-t-il. Si vous aviez un peu réfléchi, vous vous amuseriez, vous aussi.

— Tu parles.

Ce n'était pas comme s'il avait eu le choix, de toute façon. Sa mère l'avait proposé pour contrôler les entrées de la ville sans prendre la peine de lui demander son avis. S'il avait l'âge de partir en apprentissage, avait-elle prétexté, il avait l'âge de participer à l'organisation des festivités. Iwaizumi n'avait pas osé protester.

Le travail, toutefois, n'était pas aussi désagréable qu'il se l'était imaginé. La plupart des gens refoulés aux campements extérieurs le prenaient avec une philosophie préparée. Nombre d'entre eux étaient des habitués, et ceux qui avaient déjà une place en ville ne posaient pas de problèmes.

Quand ils ne décidaient pas d'aller se battre avec des ivrognes à la première auberge venue, bien entendu. À nouveau, Iwaizumi bâilla. Il se rapprocha de Matsukawa, qui expliquait maintenant comment se rendre chez une famille de magiciens d'un quartier éloigné à une petite femme replète.

— J'espère que t'as fait de beaux rêves, au moins, commenta celui-ci alors qu'elle s'en allait en le remerciant.

— Pas vraiment. Je réfléchissais.

— À ?

Iwaizumi haussa les épaules.

— Je ne sais pas quoi lui écrire, avoua-t-il.

Matsukawa fit signe au groupe suivant d'avancer vers lui.

— Ah, Oikawa. Je pensais qu'il ne t'avait pas encore répondu.

— Il ne m'a pas répondu, soupira Iwaizumi. Il doit être occupé.

Matsukawa ne releva pas son ton incertain. Oikawa avait quitté Hebison presque un an plus tôt ; Iwaizumi lui avait écrit au moins six lettres, depuis lors, et aucune d'elles n'avait obtenu de réponse. Il ne savait même pas si elles lui étaient parvenues. C'était sans doute préférable. Proche de la vérité, au moins. Oikawa était son meilleur ami. L'idée qu'il pût sciemment l'ignorer était risible.

Enfin, façon de parler.

— Si tu le dis, fit Matsukawa.

Il salua les nouveaux arrivants, leur posa les questions d'usage, puis se tourna vers Iwaizumi.

— T'en fais pas pour ça. Je suis sûr qu'il a une bonne raison. Les émissaires du sanctuaire arrivent dans quoi, trois semaines ? Tu n'auras qu'à leur donner la lettre en main propre. Ou leur demander des nouvelles, au moins.

Iwaizumi doutait d'avoir l'occasion de discuter avec eux, mais il acquiesça quand même.

— Enfin, bon. Pas tout ça, mais on a du boulot. Tiens, y a un groupe de petits là derrière, t'as qu'à t'en occuper pendant que je gère ceux-là.

Iwaizumi jeta un coup d'œil aux portes de la ville par-dessus la table. Il comptait une cinquantaine de personnes dont l'impatience commençait à se faire dangereusement sentir. D'autres arriveraient dans les heures à venir, et plus encore au cours des jours suivants. La semaine du Don n'aurait lieu qu'un mois plus tard, mais les voyageurs les plus prévoyants s'étaient installés depuis quelques jours déjà.

Il attrapa un registre puis partit se placer derrière le comptoir d'en face. Il fit signe au groupe suivant d'avancer, et quelques jeunes adolescents le rejoignirent en trottinant. L'un deux se mit en avant du reste du groupe et lui sourit.

— On est sept, déclara-t-il alors qu'Iwaizumi les comptait silencieusement.

Le processus lui était visiblement familier. Maintenant qu'Iwaizumi y regardait bien, le visage du garçon ne lui était pas tout à fait inconnu. Il hocha la tête.

— Sept, répéta-t-il. Et vous venez pour...?

— Offrir du divertissement. On est avec la troupe de l'Envolée. On a pas mal de spectacles prévus pour la semaine du Don. On en fait chaque année, alors...

Iwaizumi les connaissait. Des saltimbanques habitués qui d'ordinaire logeaient dans une auberge à l'est de la ville. À défaut d'être connus, ils étaient au moins appréciés des visiteurs comme des autochtones, et Iwaizumi avait dû voir plusieurs de leurs productions, petit.

— Où sont les autres ? demanda-t-il moins par professionnalisme que par simple curiosité. Je pensais que vous étiez une trentaine au moins.

— Quarante-et-un, cette année, précisa-t-il fièrement. Mais les adultes ont décidé de rester hors de la ville, pour une fois. On a accueilli pas mal de nouveaux membres, alors...

— D'accord. Vos noms ?

— Sawamura Daichi, se présenta-t-il, et voici Azumane Asahi, Nishinoya Yuu, Ennoshita Chikara, Yachi Hitoka et Hinata Shōyō.

Une jeune fille aux cheveux noirs, qu'il avait apparemment oubliée, haussa les sourcils.

— Et toi ? lui demanda Iwaizumi après avoir consigné les autres noms.

— Shimizu Kiyoko, dit-elle. Mais je ne suis pas avec eux. Je viens pour passer l'examen.

— L'examen ? s'étonna-t-il. Quel niveau ?

Elle eut soudain l'air un peu gêné.

— Maîtrise, répondit-elle d'une petite voix.

— On l'a récupérée au Collège, l'informa Daichi. Elle a rendez-vous avec ce type, là, comment il s'appelle ? Le chef des magiciens.

— Hitaki-san, l'aida Shimizu.

Iwaizumi hocha la tête. Le deuxième novice, comme les autres magiciens de la ville, respectait son devoir d'hospitalité à la lettre. La plupart des magiciens importants trouvaient une place chez lui pour la semaine du Don, et il lui arrivait parfois de loger des étudiants venus passer leur dernier examen s'ils n'avaient pas d'autre possibilité. Shimizu, néanmoins, semblait très jeune. Trop pour passer l'examen de maîtrise, en tout cas.

Elle dut remarquer son air interrogateur, car elle lui offrit un sourire compréhensif.

— C'est le Collège qui m'envoie, dit-elle. Hitaki-san est prévenu. Je suis un peu en avance, j'espère que ça ne pose pas de problèmes.

Il cilla.

— Quel âge tu as ?

— Quinze ans, répondit-elle.

Le même que lui. Oikawa aussi avait quinze ans, et son examen de maîtrise semblait encore à une éternité de là.

Elle laissa échapper un rire léger.

— Ça fait souvent cet effet-là, mais j'avais seulement neuf ans lors de mon cinquième noviciat. Ce n'est pas aussi incroyable que ça en a l'air.

C'était loin de la vérité, mais Iwaizumi l'accepta tout de même.

— Et vous, demanda-t-il en s'adressant aux autres, vous avez un endroit où aller ? Je ne voudrais pas vous décourager, mais la ville est déjà pleine à craquer.

Les visiteurs avaient pris beaucoup d'avance, pour une fois, à croire qu'ils s'étaient passé le mot. Daichi se gratta nonchalamment l'arrière du crâne.

— On s'en doutait un peu. Un de mes amis pourra sans doute loger quelques-uns d'entre nous, mais...

— Un habitant ?

— Un magicien, oui, il...

Il fut interrompu par un cri au loin. Vêtu de sa tenue de novice, Suga accourait vers eux en agitant la main.

— Daichi ! s'exclama-t-il en lui donnant promptement un coup de poing sur l'épaule en guise de salut. Qu'est-ce que vous faites déjà là ?

— Longue histoire, répondit-il. Le Collège a profité de notre passage dans le coin pour... enfin ajouta-t-il en remarquant l'air impatient d'Iwaizumi, je te passe les détails. Tu peux nous accueillir cette année encore ?

Suga s'accouda au comptoir.

— C'était prévu. Daichi et Asahi viennent chez nous, dit-il à Iwaizumi. Les Tanaka prennent ces deux-là également, ajouta-t-il en désignant du doigt ceux que Daichi avait présenté sous le nom d'Ennoshita et Nishinoya.

Iwaizumi en prit note.

— Et Shimizu chez le deuxième novice, d'accord. Et eux ?

Ceux qui restaient s'approchaient plus de l'enfance que de l'adolescence, et le garçon, un gamin plutôt petit dont les cheveux roux flamboyants captaient la lumière du soleil, gesticula vivement à l'attention de la fille. Elle hocha la tête puis s'avança vers Iwaizumi.

— On n'est encore jamais venus, expliqua-t-elle d'un air embêté. On ne connaît personne ici.

— Tu peux encore prendre quelqu'un ? demanda Iwaizumi à Suga.

Celui-ci secoua la tête.

— On est au moins sept. On n'a plus de place. Tanaka non plus. Tu peux pas les caser dans une auberge ?

— Toutes pleines ou réservées.

Il avait l'impression de l'avoir répété cent fois sur la journée.

— Eh bah. Si ça continue comme ça, les gens vont s'installer ici dès le début de l'an clair.

Iwaizumi haussa les épaules. Il n'y pouvait pas grand-chose.

— Ça va être difficile... commença-t-il, mais Suga l'arrêta d'un geste.

— Tu sais quoi ? dit-il. Laisse, je m'en occupe, si tu veux. Je suis sûr qu'on peut leur trouver une place, en fouillant un peu. Je ne peux pas croire que toutes les familles de magiciens de cette ville accueillent déjà des gens.

— Tu serais surpris, dit Iwaizumi.

La plupart d'entre eux logeaient des membres de la famille ou des magiciens venus d'autres parties de l'Empire. Le devoir d'hospitalité ne plaisait pas à tout le monde, et la majorité des familles s'arrangeaient pour inviter des visages amicaux.

Tu serais surpris, répliqua Suga, puis il rit. Laisse-moi faire, je te dis. Je n'aurai qu'à jurer que je les connais. Ils ont l'air sages. Comment vous vous appelez ?

Le garçon ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit.

— Yachi Hitoka, répondit la fille. Merci pour votre aide.

Suga agita la main dans les airs, l'air de dire que ce n'était rien. Puis il se tourna vers le garçon dont les lèvres semblaient former des mots inaudibles et, à la grande surprise d'Iwaizumi, Suga éclata de rire.

— C'est pas pour tout de suite, tu sais. Mais puisque vous êtes là, tu pourras peut-être aider à les installer.

Le garçon parut répondre et, cette fois, il exécuta une série de gestes complexes en direction de Yachi. Iwaizumi avait déjà vu ça — des touristes issus d'une province impériale qui communiquaient par mouvements plutôt que par la parole, qui se comprenaient toutefois aussi bien. Certains d'entre eux n'avaient jamais entendu, ou même parlé. Il supposa que c'était le cas du garçon également.

Yachi devait le comprendre, elle, car elle répondit en souriant :

— Si tu veux, mais je crois qu'on a déjà pas mal à faire de notre côté.

— Parfait, fit Suga. Vous verrez, les adultes passent leur temps à nous exploiter, par ici, alors on n'a jamais trop de bras.

Iwaizumi cilla sans comprendre. Que Yachi ait compris était une chose ; mais Suga ne parlait pas ce langage de gestes, aux dernières nouvelles. Il était cependant certain que le garçon n'avait pas répondu. Il avait peut-être articulé des paroles silencieuses, mais Suga l'avait à peine regardé.

Plongé dans ses pensées, Iwaizumi dut afficher une drôle d'expression, car Shimizu gloussa.

— Ne t'en fais pas, le rassura-t-elle, c'est normal. Il a cet effet sur les gens.

— Je croyais qu'il était muet, avoua Iwaizumi.

— Ou tu es peut-être sourd, nota-t-elle d'un ton affable. Pour ma part, je l'entends très bien.

Iwaizumi échangea un regard avec Daichi qui haussa les épaules.

— Qu'est-ce que tu veux, dit-il, on ne peut pas tous faire partie des élus.

Son regard passa de Kiyoko à Suga qui discutait avec les nouveaux venus sans se soucier de leur conversation.

— Les magiciens ? comprit Iwaizumi.

— C'est ce qu'il dit, et je n'ai pas encore eu la preuve du contraire. Il est né au moment d'un retour de don. Ça a dû causer un tas de perturbations, apparemment, parce que la majorité de la population a développé une surdité très spécifique. Ah, ces trucs de magiciens...

— Il l'est aussi ?

— Non, dit Kiyoko. C'est juste une bizarrerie comme ça. Est-ce qu'on peut rentrer en ville ? Iwaizumi retourna à son registre. Sa tâche lui était complètement sortie de la tête.

— Signez ça, si vous savez écrire, leur demanda-t-il en leur montrant le livre. Sinon, l'empreinte de votre pouce suffira.

— Je te dirai où je les ai casés, assura Suga en passant un bras autour des épaules du garçon — Hinata Shōyō, avait-il écrit quelques minutes plus tôt. Amuse-toi bien.

Puis il les emmena plus loin en ville, et Iwaizumi ne put s'empêcher de suivre des yeux ces étranges visiteurs, toujours un peu perturbé. Il avait été témoin de nombre de phénomènes inhabituels, à Hebison, mais jamais il n'avait eut vent d'un garçon qui ne pouvait être entendu que des magiciens.

Oikawa ne le croirait jamais. Il se promit de lui en toucher un mot, dans sa lettre, histoire d'avoir au moins quelque chose à dire.

Un couple de personnes âgées s'approcha de sa table, et il se remit au travail. Il y penserait plus tard. Après tout, il avait encore le temps.

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Hinata avait le cœur au bord de l'explosion.

Tout était exactement tel qu'il se l'était imaginé. Des maisons plutôt basses mais sympathiques aux jardins colorés. Les rues pavées qui sinuaient vers des lieux secrets et magiques — magiques ! —, reliant une place à une autre et à travers lesquelles des enfants couraient en riant. Les boutiques, aussi, dont les devantures attiraient l'œil comme les lanternes les papillons. Il avait même aperçu, dans l'une d'elle, des objets d'entraînement pour magiciens en formation, de la matière première (la meilleure de tout l'Empire, avait juré Suga avec un clin d'œil pour la marchande), quelques potions et amulettes de toutes les formes, des charmes de protection et, mieux encore, des livres à l'air précieux emplis de schémas et d'écritures diverses finement travaillées.

Mais le plus incroyable n'était pas le décor. C'étaient les tuniques multicolores, du rouge et du bleu partout, du vert et du jaune, une fille en violet, aussi, mais il l'avait peut-être simplement rêvée. Des magiciens se promenant dans les rues et discutant entre eux, qui s'arrêtaient pour saluer Suga, parfois, qui plaisantaient avec lui sur le pas de leur porte alors qu'il leur demandait s'ils pouvaient leur offrir un lit. Des hommes, des femmes, des enfants minuscules. Certains étaient vêtus comme lui, sans couleur particulière. D'autres les affichaient haut et clair. Des tatouages rouges surgissaient quelques fois de l'ombre, et il était incapable d'en détourner les yeux.

Des magiciens, se répétait-il sans cesse. Si nombreux.

Des gens qui l'entendraient. Avec lesquels il pourrait parler.

Les préparatifs de la semaine du Don n'avaient peut-être pas encore commencé, mais la ville seule l'impressionnait déjà plus que tout ce qu'il avait vu au cours de ses derniers mois de voyage. Il s'en ouvrit à Suga, les yeux plein d'étoiles, et celui-ci lui sourit.

— Je ne crois pas que ce soit si incroyable que ça, dit-il, mais on n'a pas à se plaindre, c'est sûr.

Ils croisèrent une jeune femme vêtue du vert des adeptes, et lorsque Hinata lui dit bonjour, elle répondit sans une hésitation avant de poursuivre son chemin. Son cœur s'emballait pour un rien. Il aurait pu pleurer.

Yachi lui tapota l'épaule, et ils échangèrent un sourire.

— Ça doit te changer, remarqua Suga. Il n'y avait pas de magiciens, d'où vous venez ?

— On a vu les filles du Collège, se rappela Yachi. Et quelques magiciens à Hishō, mais la ville est tellement vaste qu'ils se fondent dans la foule.

— Je voulais juste venir ici, dit Hinata. On m'avait raconté un tas de trucs, alors je suis venu.

Par habitude, il traduisait ses paroles en gestes afin que Yachi puisse suivre la conversation.

— Content que ce soit à la hauteur de vos espérances. J'espère que vous aurez l'occasion de rester, cela dit. La règle veut que les magiciens et les enfants soient accueillis par la ville, mais ça devient de plus en plus compliqué.

Il regarda autour de lui, puis montra du doigt un chemin qui partait sur la droite.

— On va changer de quartier, il n'y a plus beaucoup d'espoir pour celui-ci.

La route se mit à grimper durement, mais Hinata n'en avait cure. Il trottinait, courait puis s'arrêtait pour embrasser le paysage des yeux, saluant au passage chaque personne qu'il croisait avec enthousiasme.

Arrivé au sommet de la colline, où se dressait une grande maison dont la façade était recouverte d'une couche de lierre, Hinata s'immobilisa.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.

Suga pencha la tête.

— Quoi, le bâtiment ? C'est la maison des maîtres. L'école, quoi.

— L'école, répéta Hinata.

— Celle des petits. Enfin, c'est celle des magiciens, surtout. L'école du matin est un peu plus loin.

Ça expliquait le lierre, d'une certaine façon. Hinata pinça les lèvres. Il se sentait mal à l'aise, sans savoir pourquoi.

— Tu as été à l'école ? demanda Suga.

— Un peu, répondit-il.

Il n'y avait plus mis les pieds depuis ce qui lui semblait une éternité. Les membres de la troupe apprenaient à lire et écrire, mais il n'avait pas très bien suivi. Il lisait lentement, mais il connaissait ses lettres. À son sens, c'était amplement suffisant.

— C'est mieux que rien, nota Suga. Ils vous laisseraient peut-être y aller avant le début de la fête, si ça vous intéresse. L'école n'est obligatoire que pour les habitants de la ville, mais ils ne diraient rien.

Hinata grimaça.

— Non merci. On a un tas de trucs à faire, de toute façon. Des surprises à préparer.

— Quelles surprises ?

Hinata s'apprêta à répondre, mais Yachi lui pinça le bras.

— C'est un secret, déclara-t-elle. On ne dira rien.

— Et contre récompense ?

— Rien du tout, désolée.

Suga laissa échapper un soupir appuyé.

— Ah, vous êtes vraiment tous les mêmes. Même Asahi reste muet comme une tombe, d'habitude, et pourtant je le cuisine pendant des heures. J'espère que ça en vaut la peine.

— Bien sûr ! s'exclama Hinata. Vous n'allez tellement pas en revenir qu'on en parlera encore dans cent ans !

Yachi acquiesça vivement. Suga éclata de rire, puis il reprit son chemin.

Ils frappèrent à de nombreuses portes, sans succès. Le soleil était bas sur l'horizon lorsque Suga s'arrêta devant une maison qui portait, sur le chambranle de la porte, la gravure de serpent enroulé des médecins de quartier.

Un garçon était assis devant la porte, l'air concentré sur un pissenlit qui tremblotait avec le vent.

— Hé, Kageyama ! l'appela Suga.

Celui-ci releva la tête. Son regard vogua jusqu'à Hinata et Yachi, et il plissa les yeux.

— Des visiteurs, expliqua Suga comme s'il y avait entendu une question. Tes parents sont là ? Ils cherchent un endroit où dormir pour la fête du Don.

— On n'a plus de place, lâcha Kageyama.

Il semblait contrarié. Suga soupira.

— Même pas une ? Si tu pouvais... ah, Kageyama-san.

Un homme vêtu d'un bleu profond sortit du jardin pour les rejoindre d'un pas vif. Alors que Suga lui exposait la situation, Hinata s'approcha du garçon. À vue de nez, ils devaient avoir le même âge.

— Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il.

Kageyama leva la tête, signe qu'il l'avait entendu, puis fronça les sourcils sans répondre. Hinata ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, mais Suga l'attrapa par le poignet d'un air désolé.

— On ira voir ailleurs, dit-il. À demain, Kageyama.

Ce dernier lui adressa un vague signe de la main, puis retourna à son pissenlit.

— Qu'est-ce qu'il a ? demanda Hinata lorsqu'ils se furent suffisamment éloignés.

— Qui, Kageyama ? Rien de spécial.

Mensonge. Suga souriait, mais quelque chose sur son visage ne collait pas.

Hinata fit la moue.

— Il n'avait pas l'air content.

— Il s'entraînait, c'est tout, répondit Suga avec une sorte d'impatience contenue. Notre examen est dans quelques semaines seulement, vous savez ? (Il inspira longuement, les yeux dans le vague, puis sembla revenir à lui.) Bon, vous voulez qu'on s'arrête ? Je sais pas vous, mais je commence à fatiguer.

Ils trouvèrent un petit banc de pierre, deux rues plus loin, et s'y installèrent avec un soupir de soulagement. Une volée d'oiseaux noirs passèrent au-dessus de leur tête en croassant. Hinata les contempla distraitement. Il ne se sentait pas fatigué. Il avait envie d'explorer la ville jusqu'à plus soif, de s'effondrer sur l'herbe, quelque part, puis de regarder les étoiles. Il emmènerait Yachi avec lui, et ils retrouveraient Daichi, Nishinoya et les autres, se raconteraient des histoires et des légendes, s'endormiraient juste avant que le ciel pâlisse.

La vie itinérante lui manquait déjà. Cette constatation l'abasourdit. Il se trouvait à Hebison, la ville dont les histoires l'avaient fait rêver, et voilà qu'il commençait déjà à regretter la route. Et il venait à peine d'arriver.

Il repensa à l'école et au lierre qui grimpait le long de ses murs.

Ah, songea-t-il. C'est pour ça.

Une raison stupide. Il appuya sur son front d'un doigt pour s'en débarrasser. Suga haussa les sourcils, amusé.

— Tu t'inquiètes ? demanda-t-il. Si on ne trouve rien, je vous cacherai dans les vergers. Tanaka connaît toutes les meilleures combines pour passer inaperçu, même s'il a franchement du mal à s'y tenir.

— Il n'y a vraiment plus de place ? s'inquiéta Hinata.

Il avait signé la question en même temps, et Suga le regarda faire d'un air rêveur.

— Bah, j'en sais rien, répondit-il finalement. On verra. Dis, je peux te poser une question ?

Hinata n'avait pas besoin de l'entendre pour pouvoir y répondre. On la lui avait posée mille fois déjà.

— Je ne sais pas pourquoi ils ne peuvent pas m'entendre, dit-il. Les gens chez moi disaient que c'était parce que je suis né au moment du retour de don.

Que la magie était repartie sans jamais venir à lui. Ils avaient pris ça comme un signe du ciel, mais Hinata n'y voyait qu'un phénomène idiot et désagréable. Ses propres parents ne l'avaient jamais entendu.

— Enfin, continua-t-il, ils racontaient beaucoup de choses, alors ça ne veut sûrement rien dire.

— Excuse-moi, fit Suga. J'aurais dû savoir qu'on te posait souvent la question. Ça ne doit pas être facile tous les jours, en tout cas.

— Oh, on s'habitue. Pas vrai, Yachi ?

— Ça m'aura appris à lire sur les lèvres, répondit-elle en souriant.

— Et à envoyer des messages secrets, renchérit Hinata.

Suga rit. Un chat noir miaula non loin d'eux, les yeux fixés sur un petit oiseau qui picorait sur le sol.

— Né pendant le retour de don, soupira Suga en jetant un coup d'œil au ciel comme s'il espérait y voir apparaître Nohebi en personne. Ah, c'est pour ça ! Shōyō !

Hinata se sentit rougir.

— Mes parents n'ont pas beaucoup réfléchi. Ils croyaient que je serais magicien, mais c'est raté.

— Bah, c'est un prénom comme un autre. Tu seras pas le premier à t'appeler comme ça, au moins. J'ai même entendu dire que c'était assez courant, dans les provinces.

Hinata n'en savait rien. Il n'en avait jamais croisé d'autres. Les légendes lui importaient peu, de toute façon. Son prénom n'était pas pire qu'un autre ; à vrai dire, il l'aimait plutôt bien.

— Je trouve qu'il te va bien, intervint Yachi comme si elle avait lu dans ses pensées.

Avant qu'il ait l'occasion de répondre, le chat sauta souplement sur ses genoux. L'oiseau devait s'être envolé. Hinata le gratta derrière les oreilles sans se faire prier.

Le chat releva la tête vers lui, le regarda dans les yeux, puis redescendit pour se frotter contre ses jambes.

— Tu lui as tapé dans l'œil, on dirait, plaisanta Suga en se baissant pour le caresser à son tour.

— Les gardiens ont tendance à le suivre partout, dit Yachi. C'en est un, n'est-ce pas ?

C'était probable. Hinata n'avait pas d'affinité particulière avec les animaux ordinaires, et Yachi avait l'œil, pour ces choses-là.

— Mmh, sûrement, répondit Suga. Tous les chats se ressemblent, ici, alors c'est difficile à dire. C'est sûrement Kuroo.

Comme s'il l'avait compris, le chat miaula. Suga plissa un instant les yeux.

— J'ai une idée, déclara-t-il soudain. Il n'a pas d'obligation d'hospitalité, mais avec un peu de chance...

Il se leva et leur fit signe de le suivre. Hinata et Yachi échangèrent un regard intrigué puis lui emboîtèrent le pas.

Quelques rues plus loin, Suga s'arrêta devant une porte lissée par les ans. Il frappa rapidement, attendit, et lorsque la porte s'ouvrit sur une femme aux cheveux noirs, il affichait déjà son plus beau sourire.

Elle l'écouta parler sans l'interrompre, puis jaugea ses deux compagnons d'un regard qui ne laissait rien paraître. Le chat — Kuroo ? — rentra dans la maison en trottinant.

— Eh bien, dit-elle au bout d'un moment, j'imagine que je devrais pouvoir trouver de la place. Vous faites partie de la troupe depuis longtemps ? Je ne me souviens pas vous avoir déjà vus.

— Un peu moins d'un an, répondit Yachi. On l'a rejointe en route.

— Je vois. J'ai vu un de leurs spectacles, il y a deux ou trois ans, c'est toujours incroyable. J'imagine que vous aurez beaucoup à faire.

Elle regarda par-dessus son épaule puis revint à eux.

— Je ne vois pas d'inconvénient à vous accueillir ici le temps des festivités, mais je n'ai pas vraiment de chambre libre. Il va falloir partager — ça ne me pose pas de problèmes, mais je ne sais pas si mon fils...

— Je peux lui parler, si vous voulez, proposa Suga.

— Pas la peine. Il ne refusera pas si je le lui demande. J'espère juste qu'il... (Elle s'interrompit un instant.) Enfin, soit, on verra bien. Je suppose que vous avez des bagages, tous les deux ? On ira les chercher tout à l'heure. En attendant, Hitoka-chan, j'espère que ça ne te dérange pas de dormir avec moi.

— Pas du tout, assura-t-elle précipitamment. Merci pour votre accueil.

— Je vais aller discuter avec mon fils. Attendez ici un instant.

Elle partit à l'étage. Suga laissa échapper un soupir de soulagement.

— Eh bah, on vous aura enfin trouvé quelque chose. Il faut que j'y retourne avant que Daichi ne s'approprie ma chambre. Vous vous en sortirez ?

Ils acquiescèrent. Lorsque la femme redescendit, Suga était déjà parti.

— Bien, dit-elle. Il est d'accord. Tu peux aller le voir, si tu veux, Shōyō, pendant que je prépare ma chambre avec Hitoka. On ira chercher vos affaires après ça.

Il la remercia d'un geste puis se dirigea vers l'escalier escarpé duquel elle était descendue. L'étage ne comportait qu'une seule pièce. La porte entrouverte laissait entrevoir un lit de bois, et aucun son ne s'en échappait.

Hinata ouvrit la porte avec prudence. Un garçon d'à peu près son âge était assis par terre, ses cheveux noirs devant le visage, visiblement concentré sur un jeu des trois rois bien avancé. Il lui jeta un bref coup d'œil, puis revint à son activité.

— Je ne savais pas qu'on pouvait y jouer tout seul, commenta Hinata. Tu gagnes ?

— Pas vraiment, répondit le garçon.

Un magicien, songea Hinata. Il avait réagi sans tiquer.

Le garçon recula un de ses pions, et les pions de la rivière centrale se déplacèrent en silence. Il fronça les sourcils, insatisfait.

— Comment ça marche ? demanda Hinata en pointant le plateau du doigt.

Le garçon lui adressa un regard, puis il se détourna et haussa les épaules.

— Comme d'habitude.

Il retourna le plateau pour jouer à la place de l'adversaire. Hinata pencha la tête.

— Ça fonctionne aussi ? s'étonna-t-il.

Le garçon sembla hésiter.

— Seulement pour l'entraînement. Ce n'est pas très précis.

— J'ai appris à jouer à une version pour non-magiciens, chez moi, mais je perdais tout le temps. Enfin, je jouais avec un magicien, je veux dire. J'ai essayé avec Yachi – l'amie avec qui je suis arrivé –, mais ça ne marche pas s'il n'y en a pas au moins un. Le troisième roi refuse de participer.

Le garçon releva la tête vers lui. Il finit par baisser les yeux, et la rivière se mit à bouger à nouveau, cette fois pour déplacer un pion en sa faveur. Il y eut un moment de flottement, puis son regard revint à Hinata.

— Tu veux jouer ? demanda-t-il.

Hinata hocha la tête et entra dans la chambre. À peine s'était-il installé que le chat, qui dormait apparemment sur le lit jusque là, se dépêcha de venir se lover sur ses genoux.

— Je m'appelle Hinata Shōyō.

— Kozume Kenma, répondit le garçon en fixant le chat.

Hinata gratta ce dernier derrière les oreilles.

— Kuroo, c'est ça ? demanda-t-il. C'est ce que Suga a dit. C'est ton gardien ?

Kenma hocha la tête. Hinata supposa qu'ils avaient dû être proches, lorsque ce Kuroo était encore dans sa première vie. Un parent, peut-être, ou un ami. Les gardiens ne s'attachaient pas à n'importe qui. Il aurait voulu lui poser la question, mais préféra se taire.

— Il a l'air de bien t'aimer, dit Kenma en replaçant les pions correctement sur le plateau, et lorsqu'il eut terminé, il ajouta : le troisième roi commence.

La rivière centrale se mit en mouvement. Lorsqu'elle s'arrêta enfin, Kenma observa la formation en fronçant les sourcils. Hinata tenta de la déchiffrer, mais elle ne lui disait rien du tout. Il déplaça un pion vers l'avant sans vraiment y réfléchir, puis attendit que Kenma prenne une décision et bouge un de ses propres pions pour parler.

— C'est lui qui nous a conduit ici, dit-il.

— Évidemment, marmonna Kenma plus pour lui-même que pour Hinata. À ton tour.

Hinata réfléchit un moment. Il passa la main au-dessus de son jeu, attrapa un pion au hasard et le déplaça sur le plateau. Kenma resta impassible. Il joua sans un mot, et quand le troisième roi emporta le pion d'Hinata, il hocha légèrement la tête avec satisfaction.

— Il me déteste, commenta Hinata. Ça commence toujours comme ça.

Kenma arqua les sourcils.

— C'est juste un jeu.

— C'est ce qu'on dit toujours, mais il ne me laisse jamais gagner. Et oui, ajouta-t-il sans laisser à son interlocuteur le temps de réagir, j'ai essayé toutes les stratégies.

Le tour suivant le vit perdre deux pions, alors que ceux de Kenma s'engageaient sur la rivière sans rencontrer d'obstacles. Hinata n'en fit pas grand cas. Le troisième roi était comme ça ; il lui bloquait constamment le passage, l'empêchant d'atteindre l'autre côté du plateau, et étouffait dans l'oeuf les plus banales de ses tentatives. Il avait vite appris qu'il n'y avait rien à faire. Arrêter de jouer était la seule solution.

Elle ne lui convenait pas beaucoup.

— Tu es un magicien, dit Hinata après avoir reculé un pion pour lui éviter d'être encerclé.

— Je sais, répondit Kenma.

— Je veux dire, oui, je sais, mais... ah, tu vois ! s'exclama-t-il en montrant le plateau du doigt. Il me déteste.

Les pions de Kenma s'approchaient dangereusement de son roi. Un tour plus tard, il avait gagné.

— J'ai simplement mieux joué que toi.

Hinata rit.

— C'est vrai aussi. Tu es quoi, alors ? Novice ? Apprenti ? On m'a dit que les gens d'Hebison commençaient jeunes, mais c'est peut-être une rumeur.

— Je n'ai pas vu l'étoile, fit Kenma.

— Ah ! C'est sûrement pour bientôt.

Kenma leva les yeux vers lui et le regarda un moment.

— Mh. Peut-être.

Il ramassa les pions pour les ranger dans un joli sac en tissu brodé d'un serpent à l'œil rouge, puis le rangea dans un petit guéridon de bois vernis. Hinata le regarda faire, un peu curieux. Ce n'était pas la première fois qu'il rentrait dans une chambre de magicien, mais celle-ci n'avait rien à voir avec celles de son village. Là où, dans ces dernières, les murs étaient parsemés de peintures de feuilles d'un vert brillant et de lianes diverses, ils étaient ici encore nus, dans l'attente, peut-être, d'ornements plus tardifs. Quelques livres étaient alignés dans un coin, un peu de matériel, aussi — bols, crayons, papier et un pilon usé peint de petits dessins aux couleurs vives. Là étaient les seuls indices d'activité magique dans la maison et Hinata, à son grand étonnement, en fut un peu rassuré.

Kenma s'assit en tailleurs sur son lit. Il le dévisageait sans mot dire. Ses yeux perçants ne cillaient presque pas ; Hinata, les mains sur ses genoux, se balança un peu d'avant en arrière avant de se lever pour le rejoindre.

Le chat miaula puis sortit de la pièce. Sur une étagère, tout près de la porte, Hinata aperçut une petite sculpture de bois représentant un chat lové sur lui-même. Elle avait été peinte, un peu maladroitement, d'ailleurs, mais le modèle ne faisait aucun doute.

— C'est Kuroo ? demanda-t-il quand même.

Kenma pencha un peu la tête, comme s'il considérait sérieusement la question.

— Je suppose, répondit-il finalement.

— Ça lui ressemble.

Kenma joignit les mains sur ses cuisses. Il les serra nerveusement.

— Ses parents me l'ont donné. Quelqu'un l'avait déposé sur son autel le jour de la fête des enfants.

Hinata n'insista pas.

— Les adultes de la troupe nous ont fait croire qu'ils ne nous offriraient rien pour la fête des enfants, raconta-t-il. Alors on est partis nous cacher dans les collines, et on a pris toute la nourriture qu'on pouvait avec nous, même les gâteaux qu'ils laissaient refroidir.

Kenma hocha la tête d'un air vaguement intéressé.

— Ils ne nous ont pas retrouvés avant la tombée de la nuit. Je croyais qu'ils cherchaient mal, mais en fait, ils ne cherchaient pas du tout. On est rentrés quand le père de Daichi nous a rappelés.

— Ils vous ont offert quelque chose ?

Hinata sourit.

— Des cerfs-volants. Ils avaient passé la journée à les fabriquer. Je suppose qu'ils étaient contents qu'on soit partis.

— Ils avaient sûrement mis quelqu'un au courant pour ne pas vous avoir dans les pieds, fit remarquer Kenma.

Hinata ouvrit la bouche sans rien dire. Maintenant qu'il y pensait, une fuite organisée n'était pas vraiment le genre de Daichi. Que l'idée vienne de lui aurait dû leur mettre la puce à l'oreille. Il se plaqua une main sur le front.

— J'aurais dû y penser ! Ah, mais ça ne se passera pas comme ça. La prochaine fois...

Il soupira, un peu dramatique, puis secoua la tête. Daichi avait dû bien rigoler.

— Je suppose que vous êtes venus pour la fête du Don, dit Kenma.

— On s'en ira une ou deux semaines après, le temps de tout ranger. Les adultes préparent beaucoup de choses, ça demande pas mal d'installations. Enfin, nous aussi. On a parié avec eux qu'on aurait plus de succès, j'espère que ça ira.

— Des choses ?

— Un spectacle grandiose. Ennoshita l'a écrit lui-même. On a déjà joué une de ses pièces à Hishō, mais ils avaient engagé une autre troupe pour le faire, ajouta-t-il, un peu renfrogné. Enfin, ça ne change rien. Ça va être génial. Et c'est réservé aux enfants ! Tu devrais venir nous voir. On compte inviter toute la ville.

— De quoi ça parle ?

— La pièce ? C'est le conte des origines.

— Tout le monde le connaît, dit Kenma.

— Pas notre version. Elle vient de l'est.

— De l'est ?

— De Nohebi, en fait, précisa-t-il avec enthousiasme. Elle est très différente de la vôtre, mais il paraît qu'on la raconte aussi dans les villages sans nom. Et puis, on a plus d'un atout dans notre manche. J'espère que tu viendras.

Kenma sembla réfléchir un instant.

— J'essaierai, dit-il sans trop s'avancer.

— Merci !

Il fit balancer ses jambes sous le lit, le cœur léger. Les répétitions ne commenceraient que dans trois jours, le temps pour tout le monde de s'installer, et il avait hâte d'y être.

La voix de la mère de Kenma, qui les appelait depuis le rez-de-chaussée, le fit sursauter.

— Mes affaires ! s'exclama-t-il. Il faut qu'on aille les chercher.

Comme Kenma se levait, Hinata lui offrit un large sourire.

— Je te montrerai la caravane, promit-il. Au fait, je peux dormir dans ta chambre jusqu'à notre départ ?

Kenma n'eut pas l'air de trop y réfléchir. Il acquiesça en silence.

Le sourire d'Hinata s'agrandit, et ils descendirent les escaliers pour rejoindre Yachi.

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Nishinoya, le regard intense, lui tendit une feuille de chêne verte qu'il prit avec délicatesse.

— Prends-en soin, déclama-t-il d'une voix forte, car elle provient du Livre des dieux ; et lorsque le moment sera passé, alors tu la brûleras et jetteras ses cendres dans la rivière qui dort dans la vallée, afin que nul mortel n'y pose plus jamais les yeux.

Puis, comme Nishinoya reculait jusqu'aux limites du rectangle qu'ils avaient tracé par terre avec une pierre crayeuse, Hinata baissa les yeux vers la feuille sans savoir quelle expression adopter, puis la laissa tomber et les ferma tout à fait, les mains plaquées sur son crâne.

— Tu attends, fit Ennoshita depuis le bord, tu attends, tu attends... maintenant !

Hinata se laissa tomber sur les genoux, la respiration sifflante — du moins l'espérait-il —, puis il se redressa lentement et avança vers les bords du rectangle d'une démarche mal assurée. Quand il sortit, Asahi applaudit. Ennoshita, lui, secoua la tête.

— C'est bien, dit-il, mais t'en fais trop, Noya. En fait, je ne sais pas si tu devrais parler. Tout le monde connaît la légende, donc ce ne serait pas si grave.

— Hé ! Je joue très bien, je te signale. T'es juste trop difficile. Pas vrai, Shōyō ?

Hinata préférait ne pas s'avancer. Il se tourna vers Ennoshita et pointa le doigt vers sa propre poitrine.

— Et moi ?

— C'est de mieux en mieux. Je crois qu'on va retirer les mains sur la tête, cela dit. Ça ne sert à rien. Centre-toi un peu plus sur la scène, aussi, mais ce sera plus simple quand elle sera montée pour de bon. Yachi, ajouta-t-il en se tournant vers elle, il faut que tu travailles ton intonation. Vous travaillez à deux, parfois ?

— Tous les jours, fit-elle, mais Kozume essaye toujours de venir écouter, alors on a juste le matin.

— Bon, bah... continuez, alors. On y est presque. Il faut que notre spectacle éclipse complètement celui des adultes. Je refuse de nettoyer tous les chariots pour le reste de l'année.

— On va les écraser, assura Nishinoya.

— J'espère, fit Daichi. J'ai promis à Suga une expérience inoubliable. Ah, Hinata, je crois qu'on t'appelle.

Kuroo se léchait consciencieusement la patte à quelques mètres de là.

— Oups, j'y vais. À plus tard !

Il leur adressa un signe de la main et suivit Kuroo qui s'était mit à trottiner sans l'attendre. Quelques minutes plus tard, il le conduisait sur une petite place circulaire, en haut de la colline, où Kenma l'attendait en bâillant, assis sur le bord de la fontaine centrale.

— Kenma ! s'exclama Hinata.

— Shōyō.

Il regarda autour de lui. Quelques enfants jouaient avec des osselets de l'autre côté de la fontaine, et un groupe d'adolescents riait non loin d'eux. L'une d'entre eux leur jeta d'ailleurs un regard curieux que Kenma ignora.

— Tu les connais ? demanda Hinata.

Il haussa les épaules.

— Allons-y.

Il avait promis à Hinata un tour de la ville et s'y attela sans se presser, vagabondant dans les rues à la recherche de lieux suffisamment intéressants pour qu'il puisse en toucher un mot. Ils passèrent devant l'école du matin, qu'Hinata avait croisé plusieurs fois, puis devant la maison des maîtres, déjà décorée pour les festivités. Kenma ricana un peu en le voyant tenter de déchiffrer les lettres inscrites sur le linteau.

— C'est écrit bizarrement, d'accord ? se défendit Hinata en rosissant. Daichi-sensei écrit beaucoup mieux que ça. Tu sais, la plupart des enfants n'apprennent même pas à lire. Hebison est juste une exception.

— Tu pourrais aller à l'école du matin, si ça te gêne, suggéra Kenma.

— Avec tous les petits ? Non merci. À quoi ça sert, de toute façon ?

Kenma arqua les sourcils.

— Ça va, dit-il. Je m'entraîne avec Yachi de temps en temps. On peut y aller ?

Kenma l'emmena un peu plus loin, vers une rue animée dans laquelle les commerçants exposaient leurs marchandises en attirant les chalands à grands renforts de cris et de gestes exagérés. Ils s'arrêtèrent devant l'étal d'un homme qui vendait des friandises importées d'une province de l'ouest, puis poursuivirent leur route tandis que Kenma lui montrait tantôt les bains publics, tantôt les auberges pleines à craquer. Il croisèrent la maison du deuxième novice devant laquelle Kiyoko discutait avec une femme âgée. La préparation de son examen avançant, Hinata n'avait pas vraiment eu l'occasion de la revoir. Il lui présenta Kenma qu'elle salua avec un sourire aimable.

— Elle est très douée, expliqua Hinata avec un air de connaisseur alors qu'ils descendaient la rue pour atteindre les abords de la ville. Le Collège l'a fait passer initiée à 13 ans. Il parait qu'elle aurait pu devenir maître à 14, mais qu'ils ont préféré attendre, pour être sûrs. J'espère qu'elle réussira son exa—

Il s'interrompit. À quelque mètres d'eux, le muret qui marquait les limites de la ville avait surgit dans la lumière du crépuscule. Hinata n'était jamais passé par ici. Il avait aperçu la forêt, au loin, en arrivant en ville, et l'avait aussitôt oubliée.

Les ténèbres sinuant entre les troncs d'arbres semblaient l'observer, menaçantes. Au milieu des branchages, le vent chantait doucement. Il déglutit.

— Shōyō, l'appela Kenma.

Sa voix semblait lointaine. Il se retourna. Contrairement à ce à quoi il s'était attendu, Kenma n'était pas derrière lui ; il était déjà plus loin sur la route et le regardait avec un drôle d'air, comme s'il ne comprenait pas ce qu'il faisait encore là.

Le muret était juste devant lui. Un peu déséquilibré, il hocha la tête.

— Désolé, s'excusa-t-il. J'arrive.

Il s'éloigna du muret et, après un dernier regard vers le pont qui enjambait la rivière invisible, il rejoignit Kenma en courant.

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Les jours s'écoulèrent plus rapidement qu'Hinata ne l'avait imaginé. La semaine du Don approchant dangereusement, il avait proposé son aide à Iwaizumi qui installait encore les décorations et les lanternes qu'on allumerait dès l'étoile apparue. Certains rassemblaient le bois pour les grands feux tandis que d'autres accrochaient de larges étoiles rougeâtres sur leur porte pour, disaient-ils, accueillir la chance dans leur maison.

Le travail plaisait bien à Hinata. Il arrivait à se faire comprendre d'Iwaizumi sans trop de problèmes, et celui-ci le traitait avec gentillesse. L'occupation l'empêchait de s'inquiéter pour la pièce qui, aux dires d'Ennoshita, demandait encore beaucoup de travail ; il pouvait par ailleurs explorer la ville de fond en comble et découvrir ses secrets, lesquels faisaient beaucoup rire Iwaizumi.

— Il y a des serpents gravés partout, s'étonnait-il un jour alors qu'il accrochait une banderole de cordelettes rouges sur les murs d'une auberge bruyante. Sur chaque maison, sur les murets, sur les portes, les fontaines, les meubles...

Suga, en dessous de lui, traduisit ses propos à Iwaizumi.

— Eh bien, on est à Hebison.

— Je veux bien, accorda Hinata, mais ils étaient pas mal obsédés par la magie aussi, d'où je viens, et on n'en voyait pas autant. Il faut dire que les serpents sont plutôt nombreux, là-bas, et pas très sympathiques. Ça les a sûrement refroidis.

— Et tu viens d'où ? demanda Suga.

— Ça, c'est un secret. C'était un endroit désagréable, de toute façon, alors ça n'a pas vraiment d'imp-

Son pied glissa de l'échelle sur laquelle il se trouvait dans un équilibre précaire ; avant de pouvoir terminer sa phrase, il chancela puis tomba avec un bruit sourd.

La douleur le frappa de plein fouet. Il voulut se relever, mais son poignet céda sous son poids ; il retint un cri de douleur et grimaça.

— Ça va ? demanda Iwaizumi en l'aidant à se remettre sur pieds.

Il fit non de la tête. Ses mains, sur lesquelles il était retombé, étaient toutes éraflées. Quant à son poignet, mieux valait ne pas y penser.

— T'en fais pas, le rassura Iwaizumi. La maison de Kageyama-san n'est pas loin. Il réglera ça en cinq minutes.

Il l'emmena jusqu'à la demeure du médecin de quartier. Suga y avait frappé, lorsqu'ils cherchaient un logement, et Hinata s'en rappelait étonnamment bien. Le garçon qui jouait dehors la première fois n'était pas là. Une femme les fit entrer et les emmena jusqu'à une petite pièce où quelques autres personnes patientaient.

— On en a pour un moment, soupira Iwaizumi en regardant les autres. Enfin, tant pis. Serre les dents. Hé, Kageyama ! Besoin d'aide ?

Le garçon, qui sortait du cabinet les bras remplis de fioles en tous genres, s'arrêta net.

— Iwaizumi-san, dit-il. Non, ça va.

Son regard rencontra celui d'Hinata. Il le dévisagea un moment, comme s'il essayait de se rappeler son identité, puis sembla renoncer et partit.

Il ne revint qu'une demi-heure plus tard, alors que la pièce s'était bien vidée, et hésita un moment à retourner dans le cabinet.

— Je ne t'ai pas vu à l'école, ce matin, fit Iwaizumi. T'étais malade ?

Kageyama ignora la question.

— Est-ce qu'il t'a répondu ? demanda-t-il à la place.

— Toujours pas, non. Il doit avoir ses raisons.

Comme Kageyama lançait toujours des regards inquisiteurs en direction d'Hinata, Iwaizumi sourit.

— C'est un visiteur, l'informa-t-il. Vous vous connaissez ?

— Non, fit Kageyama d'un ton brusque.

Concentré sur la douleur qui pulsait dans son poignet, Hinata se rendit soudain compte qu'il ne s'était pas présenté.

— Je m'appelle Hinata Shōyō, dit-il.

— Kageyama Tobio, se présenta Kageyama sans le moindre enthousiasme. T'es un magicien ?

Il secoua la tête et se sentit un peu étourdi.

— Ah, mais il n'est pas comme tout le monde, fit Iwaizumi.

Kageyama sembla méfiant.

— Pourquoi ? demanda-t-il comme à contrecœur.

— Eh bien, figure-toi que seuls les magiciens peuvent entendre sa voix. Je ne l'ai jamais entendu parler, pas vrai, Hinata ?

Étrangement, cette information sembla soulager leur interlocuteur. Ses traits se détendirent légèrement.

— Bizarre, commenta-t-il, puis il baissa les yeux vers le bras qu'Hinata gardait contre lui. Qu'est-ce qu'il a ?

— Tombé d'une échelle. Ton père en a encore pour longtemps ?

À peine avait-il prononcé ces mots que la porte s'ouvrit. Le père de Kageyama leur fit signe d'entrer, et Iwaizumi encouragea Hinata à le suivre.

Comme il l'avait prédit, le médecin se chargea de sa blessure en quelques minutes seulement. Lorsqu'il retrouva Iwaizumi, Kageyama avait disparu.

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Il se réveilla, un cri au bord des lèvres, et son cœur battait encore à tout rompre quand il se rendit compte que c'était le matin.

— Est-ce que ça va ? demanda Kenma d'une voix enrouée.

— Juste un mauvais rêve, répondit Hinata.

Kenma se redressa et l'observa longuement.

— Tu veux le raconter ?

— Ça ne voulait rien dire. Je me faisais mordre par un serpent.

— Ah.

— Je courais dans la forêt, mais c'était trop tard. J'aimerais qu'ils me laissent tranquille. Ils m'ont causé suffisamment d'ennuis.

Il sortit de son futon et s'approcha de la fenêtre.

— L'étoile devrait apparaître aujourd'hui, non ?

— C'est ce qu'ils disent, dit Kenma.

— Alors c'est pour bientôt, Kenma ! Ton moment de gloire. Tu connais la prière ? C'est ce qu'ils faisaient, chez moi.

Kenma laissa échapper un profond bâillement.

— Pas de prière. On attend, c'est tout.

— Serpent, serpent, montre-moi tes yeux. Tu le répètes jusqu'à ce qu'il t'écoute. C'est simple comme bonjour.

— J'ai faim.

Hinata gloussa.

— Oui, moi aussi. J'espère que Yachi est déjà réveillée.

Elle l'était, et ils mangèrent avec énergie, l'effervescence de la ville leur parvenant déjà depuis la fenêtre. Même Kenma semblait plus enthousiaste qu'à l'ordinaire. Hinata le vit regarder le ciel plus d'une fois, malgré la présence assurée du soleil, et s'il ne mentionna pas l'étoile de la journée, Hinata la voyait briller dans ses yeux d'or comme un joyau oublié.

La troupe était particulièrement agitée, elle aussi. Ils répétèrent les scènes les plus difficiles une dizaine de fois, jusqu'à ce qu'Ennoshita l'estime suffisamment acceptable pour leur accorder une pause. Kiyoko se joignit à eux vers midi, l'air extatique, et quand elle annonça qu'elle avait passé l'examen de maîtrise avec succès, plus personne ne pensa aux répétitions. Ils fêtaient encore sa réussite quand le soir tomba sans prévenir. Assise par terre, Kiyoko leva la tête vers le ciel.

— C'est pour ce soir ? demanda Daichi.

— C'est ce qu'on dit.

— Tu comptes attendre ?

— Je ne pense pas. Les magiciens m'ont invitée à me joindre à eux. Ils veulent une démonstration, je crois — quelque chose pour fêter la semaine du Don.

— Comment ils sont ? demanda Yachi.

— Les magiciens ? Bien, je suppose. L'ambiance est très différente du Collège. Plus animée. Mais ils sont gentils. Ils aimeraient que je reste pour le quatrième noviciat.

— Et qu'est-ce que tu vas faire ? demanda Daichi.

Kiyoko lui sourit.

— Je ne peux pas retourner au Collège, et mon village natal ne me mènerait nulle part. Je suppose que je pourrais partir à Hishō, mais quel intérêt ? Je resterai sans doute, puisqu'ils m'offrent une place ici. C'est un bel endroit.

— Félicitations, alors, répéta-t-il pour la vingtième fois au moins.

Il lui administra une tape amicale dans le dos.

— Je retourne en ville, dit-elle. Quelqu'un doit y aller ?

Hinata se releva d'un bond.

— Kenma a promis qu'il nous ferait faire un tour des activités, à Yachi et moi.

— Suga et Tanaka doivent nous attendre aussi, fit Asahi. Allons-y.

Ils se séparèrent après un moment de marche commune. Comme convenu, Kenma récupéra Hinata et Yachi devant l'auberge de la Porte Sud, et ils commencèrent à flâner devant les étals en commentant tout ce qu'ils pouvaient. Ils s'étaient arrêtés devant un conteur déguisé en magicien de pacotille, barbe et grand chapeau inclus, quand une clameur s'éleva d'un peu partout autour d'eux et grandit comme une vague, jusqu'à atteindre ceux qui ne voyaient rien.

— C'est l'heure ! s'écria le conteur. L'heure de la fin et du commencement ! L'heure de la joie, de l'euphorie ! Dansons, mes amis, car aujourd'hui, le ciel nous regarde !

Il se mit à tournoyer sur lui-même, et les enfants qui l'écoutaient l'imitèrent sans tarder en riant à pleine voix.

— Il est fou, murmura Kenma en tirant un Hinata hilare loin de ce remue-ménage.

Tous trois se faufilèrent à travers la foule de plus en plus compacte, éclairés seulement par les lanternes de papier orange accrochées le long des rues. Une jeune femme leur offrit des fleurs multicolores quand ils s'arrêtèrent pour la regarder les faire sortir de terre en un tour de main. Un magicien vêtu de sa tenue de novice transformait un lingot de fer pour qu'il représente exactement la personne en face de lui en version miniature. Hinata entendit de la musique, au loin, et il s'apprêtait à aller dans sa direction quand un homme l'arrêta.

— Un jeu des trois rois ? proposa-t-il en montrant les petites tables de jeu placées autour de lui.

Certaines étaient déjà pleines, mais quelques sièges restaient vides. Hinata ouvrit la bouche pour refuser, mais Kenma ne lui en laissa pas l'occasion. Il demanda :

— Qu'est-ce qu'on gagne ?

L'homme sortit un sac de tissu de sa poche et en sortit un pion magnifiquement ouvragé.

— Ce set de jeu tout droit venu de la capitale, répondit-il. Réalisé par un mage de manipulation de la cour, et béni plutôt deux fois qu'une. Ça vous garantit la faveur du troisième roi, pour sûr. Je n'ai jamais vu personne perdre avec. Alors, ça vous tente ?

Kenma afficha un sourire qu'Hinata ne lui avait encore jamais vu.

— Tu as besoin d'un jeu à toi, dit-il d'une voix qui lui donna des frissons dans le dos. On verra si tu es vraiment maudit.

— Les frais de participation s'élèvent à une pièce d'argent, mais je te la rendrai si tu gagnes, bien entendu. J'espère que tes parents t'ont donné de quoi t'amuser un peu.

— Une pièce d'argent ! s'indigna Hinata. Mais...

— C'est entendu, dit Kenma sans prendre la peine de discuter. Allez vous promener, tous les deux.

Il n'était visiblement pas d'humeur à discuter, aussi Hinata s'éloigna, tout de même un peu inquiet.

Ils se promenèrent un moment encore. Hinata vit Yachi bâiller discrètement plusieurs fois, et il ne fallut pas longtemps pour qu'elle décide de rentrer chez eux.

— Tu ne m'en voudras pas, hein ? s'inquiéta-t-elle. Je peux rester, si tu préfères.

— Vas-y, signa-t-il. J'irai chercher Kenma.

— Bon, d'accord. À demain, alors.

Hinata commençait à avoir mal aux pieds. Plus loin dans la rue, il s'assit pour regarder le spectacle d'un marionnettiste apparemment plébiscité, puis décida de s'écarter du bruit des célébrations pour rejoindre une ruelle plus calme, où la plupart des gens ne faisaient que passer. Il distingua au loin la silhouette accroupie de Kageyama, qui jouait avec quelque chose au sol. Hinata avait envie d'aller lui parler, sans toutefois savoir quoi lui dire. Mais après tout, c'était un magicien, et il avait son âge. Ils sauraient certainement trouver un terrain d'entente.

À peine avança-t-il d'un pas dans sa direction qu'Iwaizumi apparut du haut de la rue, s'accroupit devant Kageyama et l'emmena ailleurs à grands renforts de tapes dans le dos. Hinata les regarda partir, puis il haussa les épaules. Il était tard, déjà. Kenma devait avoir terminé depuis un moment.

Il bifurqua dans une ruelle sur sa droite, laquelle le conduisit à un carrefour qu'il ne se rappelait pas avoir déjà vu. Il supposa qu'il suffisait de toute façon de suivre le bruit lointain de la foule ou l'odeur de la fumée. Il prit la rue de gauche, qui descendait un peu, puis une voie déserte et pavée qui l'emmena jusqu'au bas de la colline, sur le chemin qui ceinturait la ville — celui qui menait jusqu'au pont et, plus loin, à la forêt.

La forêt n'était pas éclairée, elle. Elle ne se réjouissait pas de la venue de l'an obscur, ni de l'Œil du serpent qui voyait même à travers ses feuillages compacts. Hinata entendit les ronronnements d'une rivière, mais il ne la voyait pas. Il enjamba le muret pour s'en approcher — pour savoir, rien de plus — et, alors que le vent s'élevait dans les arbres, une boule d'angoisse se forma dans sa gorge, semblable à un avertissement.

Hinata avait entendu parler de la forêt. Tanaka leur avait raconté des histoires, un soir, alors qu'ils s'étaient rassemblés non loin de chez lui.

— Elle est hantée, racontait-il. Pleine de spectres assoiffés de sang. Si les magiciens n'étaient pas là, ils fondraient sur la ville en une minute seulement. Ils dansent à l'orée du bois, à attendre leur heure, et le jour où ils en auront l'occasion...

Il griffait l'air, les yeux fous. Hinata n'avait pas eu peur, ce soir-là, mais il commençait à présent à comprendre. D'ici, les arbres paraissaient vivants. L'idée qu'une armée de spectres se cachent entre les troncs n'avait rien d'inconcevable.

Il manqua de hurler en entendant quelqu'un marcher derrière lui.

— Tu ne devrais pas aller par-là, dit un garçon de son âge en laissant ses yeux se perdre dans la forêt. C'est dangereux.

— Je... oui, je sais. Je me suis perdu.

— Tu ne viens pas d'ici, je suppose. Comment tu t'appelles ?

— Hinata Shōyō.

— Shōyō, hein ? Je suis Yamaguchi Tadashi. Je peux te montrer le chemin vers la ville, si tu veux.

Hinata lui offrit un sourire d'excuse.

— Merci, dit-il.

— Il n'y a pas de quoi.

Yamaguchi, découvrit-il, avait la conversation agréable, et ils ne tardèrent pas à rire ensemble de leurs mésaventures passées. Apparemment, son sens de l'orientation n'était pas meilleur que celui d'Hinata. Ce dernier lui racontait une journée passée à errer dans Hishō à la recherche de sa troupe quand ils retrouvèrent enfin le gros des festivités. Yamaguchi prit congé, non sans lui avoir d'abord promis de venir voir sa pièce. Il lui adressa un signe de la main en quittant la rue, et Hinata se sentit ragaillardi, assez pour rejoindre Kenma sans plus s'égarer.

Celui-ci, assis sur une grosse boîte en bois, faisait balancer le sac en tissu au bout de ses doigts.

— T'as gagné ? demanda Hinata.

Kenma haussa les épaules.

— C'est pour toi, dit-il. On jouera demain.

Hinata ouvrit le sac, curieux. L'homme n'avait pas menti. Tous les pions s'y trouvaient, ainsi que quelques pions de rechange, et ils étaient aussi beaux que celui qu'il leur avait montré. Il n'avait rien à voir avec les jeux qu'il avait déjà vus, rien non plus avec celui de Kenma. Leurs bords luisaient faiblement à la lueur des lanternes.

— Mais... commença Hinata.

— On rentre.

— Kenma, je ne suis même pas un magicien. Prends-le, toi. Tu joues plus que —

— Dis-toi que c'est un cadeau d'anniversaire, l'interrompit Kenma. Ce n'est pas comme si je l'avais acheté.

— D'accord, mais...

Le regard de Kenma le dissuada de creuser la discussion. Hinata le remercia, puis il repartirent pour la maison.

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Hinata, les yeux grands ouverts, se retournait pour la dixième fois dans son lit sans que le sommeil daigne lui rendre visite. Il ne savait pas depuis combien de temps il essayait de dormir. Les rumeurs de la fête ne les atteignaient pas d'ici, pourtant il les entendait encore, vrombissant dans sa tête comme un essaim d'abeilles, et dans son nez une odeur de fumée.

— Shōyō, murmura Kenma non loin de lui.

Hinata tourna la tête vers lui. La pénombre dissimulait son visage, mais Hinata pouvait voir qu'il était bien réveillé.

— Oui ? répondit Hinata.

— Je n'arrive pas à dormir.

— Moi non plus.

Kenma se redressa et jeta un regard vers la fenêtre fermée.

— Tu devrais aller voir, dit Hinata. On ne sait jamais.

— Il reste encore une semaine, releva Kenma.

— Et alors ?

Kenma sortit de son lit et ouvrit la fenêtre. Le vent qui s'engouffra dans la chambre les fit tous deux frissonner.

Les yeux de Kenma balayèrent le ciel. Il soupira.

— Ce n'est peut-être pas pour cette année, marmonna-t-il.

— Mais il reste encore une semaine, rappela Hinata. Et puis, tu n'as pas dit la formule.

Kenma grimaça.

— Ça ne servirait à rien.

— Tu ne perds rien à essayer.

Après un soupir appuyé, Kenma posa les mains sur le bord de la fenêtre et se pencha au-dehors.

— Serpent, marmonna-t-il, serpent, montre-moi tes yeux. Tu vois ? Ça ne marche pas.

Hinata laissa échapper un rire.

— Il faut y mettre un peu du sien. C'est comme une chanson.

— Serpent, serpent, montre-moi tes yeux, récita Kenma. Serpent, serpent, montre-moi tes yeux. Serpent, serpent, montre-moi tes yeux...

Hinata se leva et vint se placer à côté de lui pour regarder le ciel.

— Alors ? demanda-t-il.

— Je ne vois rien.

Il ne manqua pas la pointe de déception qui perçait dans sa voix. Hinata se gratta le front.

— Il faut y mettre plus de cœur. Laisse-moi essayer.

Il tendit les mains vers le ciel, expira longuement, puis ferma les yeux. La prière quitta ses lèvres comme un chuchotement.

— Serpent, serpent, montre-lui tes yeux.

Quand il rouvrit les siens, ce fut pour voir Kenma, ses jointures blanchies à force d'agripper la fenêtre, qui se balançait lentement, comme aux prises avec un rêve persistant. Hinata lui posa une main sur l'épaule, mais son estomac se révulsa aussitôt. Il le lâcha précipitamment. Un sifflement désagréable résonna non loin d'eux. Effrayé, Hinata recula d'un pas.

— Kenma, l'appela-t-il et, comme si c'était ce qu'il avait attendu, celui-ci ouvrit les yeux.

— Je le vois, dit-il.

— L'Œil ? Félicitations.

Kenma acquiesça, puis il se plaqua les deux mains sur le visage, le souffle court.

— Mais je ne comprends pas, articula-t-il entre ses doigts.

— Tu as reçu une vision ?

Kenma lui jeta un regard étrange, indécis, puis s'éloigna de la fenêtre.

— Juste un souvenir. Je suis fatigué. Bonne nuit, Shōyō.

Puis il retourna se coucher et sembla s'endormir sur le coup. Un peu méfiant, Hinata jeta un coup d'œil vers le ciel. Il ne voyait rien.

Alors qu'il fermait la fenêtre, un serpent aussi fin qu'une brindille rampa près de sa main, et il le jeta dehors sans un regret.


Merci pour votre lecture ! On retrouve Shoyo pour le prochain chapitre, i can't wait. Love u son. Keep being amazing sweetie

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