Bien le bonjour, me revoici avec un tout nouveau chapitre, garanti with only the lightest of angst (ça ne durera point).

Merci à Jeymay et Sherma83 pour la relecture ! Bonne lecture mdr de lol


L'arbuste l'intriguait sans qu'il comprenne pourquoi.

Il n'était pas très haut, à peine plus que lui. Ses branches s'emmêlaient en des formes impossibles, du genre qu'on ne voyait que dans les rêves et les dessins d'enfant. Prises individuellement, ses feuilles ne présentaient rien d'anormal ; ensemble, toutefois, elles faisaient un drôle d'effet, comme un léger décalage, une discrète asymétrie qui lui inspirait un malaise diffus. Quelque chose n'allait pas, c'était certain. Quelque chose avait eu un raté, ou bien une réussite, mais l'arbuste, isolé du monde, ne semblait pas s'en porter plus mal. De petites fleurs jaunes s'ouvraient çà et là, tremblotant sous la brise.

La question de son origine l'agaçait, un bourdonnement discontinu au creux de son oreille. L'arbre ne pouvait pas être de la région. Comment avait-il atterri ici ? Avait-il été lâché là par un oiseau migrateur ? Le vent avait-il transporté une graine interdite depuis le fond des bois ? Ou bien l'avait-on planté volontairement, une nuit où personne ne regardait, avec la forêt pour seul témoin ?

La réponse n'avait pas tellement d'importance. Contre toute attente, et malgré le pincement dérangeant qu'il faisait naître en lui, Hinata l'aimait bien. D'où qu'il vienne, il poussait désormais ici.

Il passa une main sur son écorce nouvelle et s'en sentit immédiatement apaisé.

La forêt, derrière, cessa de le voir. Elle se retirait dans la brume du matin.

— Shōyō ! s'écria Nishinoya depuis la route en lui adressant un grand signe de la main. Ryū nous attend !

Hinata cueillit précautionneusement une des fleurs qu'il plaça dans une bourse en tissu pleine de porte-bonheurs amassés çà et là. Il rejoignit Nishinoya en trottinant. Après une brusque tape dans le dos, celui-ci le tira à travers des rues étroites pour s'arrêter sur la place qui jouxtait l'école du matin.

Des dizaines d'enfants de tout âge discutaient, couraient ou jouaient dehors, rivalisant de bruit avec les festivités après la tombée du soir. Intrigué par toute cette agitation, Hinata lança un regard interrogateur à Tanaka. Celui-ci n'avait pas mis longtemps à l'adopter parmi ses amis ; il était vif et franc, et Hinata et lui s'étaient tout de suite entendus.

— C'est les vacances, expliqua-t-il alors qu'un petit groupe de jeunes adolescents se rassemblait non loin d'eux, apparemment en plein débat. L'école est fermée pendant un mois, alors on cherche un endroit où aller pour fêter ça.

Hinata les trouvait bien joyeux pour des personnes qui insistaient sans cesse sur l'importance de l'éducation. À les voir, l'école ne devait pas être si agréable que ça.

Une fille se tourna vers eux et interpella Tanaka.

— On va à la rivière, dit-elle. Qui c'est, eux ? Des visiteurs ?

— Ils dorment chez moi, répondit Tanaka. Venez, on y va.

Le groupe prit la route qui descendait vers le pied de la colline, et ils ne tardèrent pas à entendre les ronflements du cours d'eau parvenir jusqu'à eux. Hinata crut qu'ils enjamberaient le muret, comme il l'avait fait deux jours plus tôt ; à la place, ils le longèrent en discutant et riant d'une voix forte, assez pour attirer vers eux une poignée de regards désapprobateurs. Un homme âgé les arrêta sur le chemin.

— Où allez-vous comme ça ? demanda-t-il d'un ton brusque.

Bien qu'il se soit adressé à Tanaka, ce fut un garçon aux yeux perçants qui lui répondit :

— Pic-niquer près des vergers, dit-il d'un ton innocent. Vous voulez venir ?

Le vieil homme claqua la langue.

— Ne te moque pas de moi. Les vergers sont à l'autre bout de la ville.

Le masque de l'adolescent ne tint pas longtemps. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire effronté.

— Monsieur, vous êtes sûr que tout va bien ? C'est la fête du don, les routes sont bloquées. Et puis, on ne fait que se promener.

— Vous promener ! Je vis ici depuis la nuit des temps, j'ai vu assez de jeunes imbéciles dans votre genre pour savoir que « se promener » ne fait pas partie de vos activités de prédilections. Quel est ton nom, jeune homme ?

— Daishō. Mes parents habitent à la limite du quartier nord. Je peux même vous donner l'adresse, si vous voulez. Je suis sûr qu'ils seront outrés de savoir tous ces enfants dans la rue à midi. Pareille indignité mérite un bon châtiment. Ils appelleront sûrement les novices, vu qu'ils n'ont rien d'autre à faire pour le moment. Qui sait, vous pourriez peut-être même y aller vous-mêmes, juste pour être...

Le vieux grommela quelque chose et rentra dans sa maison avec un sifflement rageur. Hinata ne put s'empêcher de sourire. D'autres riaient ouvertement.

— Venez, avant qu'il ramène toute sa clique de croulants. Quand ils commencent, ça n'arrête plus.

Ils partirent en accélérant le pas, puis en courant, et plus personne ne les interrompit du chemin.

Ils s'immobilisèrent enfin devant un large trou percé à travers le muret. Daishō vérifia que personne ne les surveillait, puis il fit signe aux autres de descendre la pente qui, plus bas, les mena au bord de la rivière.

Celle-ci coulait tranquillement, arrêtée plus loin par un petit barrage de roche brillante, et sa rive plate semblait avoir été aménagée tout spécialement pour leur permettre de s'y installer. Les pierres lissées par les éléments faisaient des sièges plutôt confortables. Hinata s'y assit à côté d'un garçon qui riait à gorge déployée des efforts de Tanaka pour descendre la pente sans glisser.

La plupart des adolescents retiraient déjà leurs chaussures pour mettre les pieds dans l'eau, bientôt imités par Hinata. Elle était froide, mais pas aussi glaciale qu'il ne l'aurait cru. Elle lui caressait doucement les chevilles, aimante, et il se sentit soudain l'envie de s'y immerger complètement. Elle lui rappelait un peu sa ville natale, le ruisseau qui sinuait à travers les clairières où les autres enfants et lui jouaient jusqu'au coucher du soleil. Une nostalgie telle qu'il n'en avait plus ressenti depuis des mois lui transperça le cœur. Il la ravala immédiatement.

Il n'y avait plus rien pour lui, là-bas. Regretter sa vie d'antan ne le mènerait nulle part.

Ils restèrent là tout l'après-midi. Le soleil se mit à décliner alors que Terushima et Hinata, perché sur ses épaules, finissaient grands vainqueurs d'un combat contre Tanaka et Nishinoya. Ils sortirent de l'eau, surpris par la soudaine fraîcheur de l'air, le corps tremblant et les cheveux trempés. Hinata crut qu'ils s'en iraient et reprendraient chacun leur route, mais personne ne semblait disposé à quitter les lieux. Un garçon nommé Numai et une fille aux cheveux courts avec qui Hinata avait déjà vu Daichi discuter plusieurs fois partirent chercher des fruits et des sucreries pour tout le monde ; ils les partagèrent au-dessus d'un petit feu lancé après nombre d'essais infructueux par Ennoshita et Asahi qui les avaient rejoints au milieu de l'après-midi.

Un bruit étouffé se fit entendre sur l'autre rive, quelque chose qui tombait sur un tapis de feuilles mortes, et Hinata tendit l'oreille, soudain anxieux. Ici, la forêt n'était pas aussi proche de la rivière qu'elle l'était du côté du pont, mais il l'apercevait quand même au loin, dardant sur eux son regard lugubre.

— Elle me fout les boules, celle-là, commenta Nishinoya comme s'il avait lu dans ses pensées. Comment vous faites pour vivre à côté comme ça ? Je préférerais encore dormir au milieu d'une meute de loups affamés.

— Ah, les étrangers, railla Terushima. C'est juste des arbres, tu sais.

— Qui cachent des spectres, accorda Numai, mais quand même. Pas de quoi avoir peur.

Un rire secoua le groupe. Daishō le balaya d'un geste.

— Ne vous moquez pas d'eux, les réprimanda-t-il. Ils viennent d'arriver, c'est normal qu'ils aient la frousse. Mais vous savez, ajouta-t-il à l'attention de Nishinoya, on s'y habitue vite. Ce n'est pas comme s'ils sortaient souvent. Prenez ma cousine, par exemple ; depuis qu'on l'y a emmenée, elle n'en est jamais ressortie.

— Ta cousine ? s'étonna Ennoshita.

Hinata en vit certains échanger des regards entendus.

— L'écoutez pas, intervint une fille appelée Hana. Il divague.

— Tu aimerais bien. C'est pas arrivé près d'ici. Elle vivait dans un village pas trop loin, là où ils font pas gaffe, tu sais.

— Ouais, c'est ça.

Terushima ricana puis désigna Ennoshita du menton.

— Et vous, les touristes ? Vous en avez déjà vu ?

— Des spectres ? demanda Ennoshita. Non, et ça me va très bien.

Hinata et Asahi secouèrent la tête. Quant à Nishinoya, son visage s'assombrit.

— T'en as vu ? s'étonna Tanaka. Tu rigoles !

— Je ne la connaissais pas personnellement. C'était juste une fille dans un village où on s'était arrêtés pour l'hiver.

— Je ne me souviens pas de ça, dit Ennoshita.

— T'étais pas là. Asahi non plus. C'était il y a quatre ou cinq ans. C'était encore l'automne, mais il avait commencé à neiger.

Il avait baissé la voix. Le silence s'abattit sur le groupe ; Nishinoya se pencha un peu en avant, visiblement sur le point de raconter un secret, et il continua :

— Elle s'appelait Mako. Je jouais parfois avec son frère, la journée, et je la voyais nous regarder de loin, mais elle ne me parlait jamais. Elle s'est levée une nuit pour quitter la maison. On a retrouvé ses traces de pas dans la neige, les siennes et aucune autre. Les gens de la caravane ont aidé les villageois à chercher aux alentours. Ils nous ont demandé de rester à l'intérieur, mais son frère tenait à la chercher lui-même, alors je l'ai suivi.

— Et vous l'avez trouvée ? demanda Hana d'un ton inquiet.

— Oh, oui, fit Nishinoya. Elle était juste devant la porte.

Quelqu'un prit une inspiration horrifiée.

— N'importe quoi, commenta un autre garçon dont le prénom échappait à Hinata.

— J'aimerais l'avoir inventé. Elle n'était pas encore complètement transformée. La moitié de son visage était englouti par la nuit. Elle ne parlait même plus. Elle grondait comme un chien enragé. J'ai juste eu le temps de fermer la porte, et puis elle est partie.

— Merde, fit Numai. Qu'est-ce qui lui est arrivé ?

— Les adultes l'ont trouvée. Un homme du village a essayé de la chasser, mais elle l'a attaqué. Il a été obligé de la...

Il s'interrompit et secoua la tête.

— Évidemment, on ne cache pas ça aux dieux. On a trouvé son corps le lendemain. Il était méconnaissable.

— Mais il vous avait sauvé, dit Hana. C'est injuste.

— Un enfant est mort, releva Ennoshita. Aux yeux du ciel, c'est tout ce qui importe.

— Est-ce qu'ils l'ont fait entrer dans sa troisième vie ? demanda Numai.

— Le seul magicien du coin ne savait pas comment faire, alors ils l'ont juste abandonnée là. Tout le village a fait silence pendant trois jours. C'est long, vous savez ?

— Quel âge elle avait ?

— Cinq ans.

— Cinq ? s'exclama Tanaka. On peut se transformer si jeune ?

— C'est l'âge qu'avait ma cousine, commenta Daishō.

— Oh, ferme-la, répliqua Terushima. Elle existe pas, ta cousine. Raconte ça aux gosses, au lieu de nous emmerder tous les deux étés.

Plusieurs étouffèrent un rire. Daishō, cependant, ne se démonta pas. Il afficha un sourire compréhensif.

— Il ne faut pas avoir peur, Yūji. À ton âge, tu ne risques plus rien. Enfin, presque.

Il jeta un coup d'œil vers la forêt qui, à présent, s'était fondue dans la pénombre.

— Ma cousine n'a peut-être pas été enspectrée, mais j'en ai connu un autre.

Il avait parlé d'un ton léger. Le sourire d'Hana disparut.

— Arrête, souffla-t-elle.

— Quoi ? Ça fait une plombe, maintenant. Pas la peine de monter sur vos grands chevaux.

— Quelqu'un s'est fait... « enspectrer » dans le coin ? demanda Ennoshita, curieux.

— Un ami à moi, répondit Daishō.

Il n'en paraissait pas particulièrement touché. Il poussa un long soupir, jouant avec un caillou du bout du pied.

— Je l'ai vu, vous savez. De loin, mais quand même.

— Il se fiche de vous, fit Terushima.

Daishō se tourna vers lui, l'air grave.

— Non, dit-il. C'était tout près d'ici. Il traversait le pont. Il était déjà...

Il se tut. Son visage avait perdu toute l'arrogance qui l'avait teinté le long de l'après-midi, remplacée par une sincérité inattendue. Soudain angoissé, Hinata regarda ailleurs.

— Mais il est revenu, de toute façon, alors quelle importance ? ajouta Daishō d'un ton léger. Ce n'est pas comme s'il était mort. Enfin, pas tout à fait.

— Qu'est-ce qui lui est arrivé ? demanda Nishinoya. Un magicien qui a mal tourné ?

— Oh, non. Et je ne crois pas qu'il ait vu l'étoile, alors ce n'est pas comme s'il avait refusé le retour de don. C'était comme la fille, plutôt. Ça s'est passé comme ça. Il allait bien, puis bam ! enspectré. Il est allé dans la forêt tout seul. Personne ne l'a chassé d'ici.

Un soupir aux lèvres, il lissa sa mèche du bout des doigts.

— Enfin, vous savez, il n'y est pas resté longtemps. Il est revenu pendant la période de deuil.

— Je croyais que la ville était protégée, dit Ennoshita. C'est ce que Suga nous a raconté.

— Suga ? Ah, le magicien ? Il n'a pas tort, mais on ne peut pas tout prévoir. Je suis sûr que quelqu'un a prononcé son nom. C'est pas possible autrement. S'il est revenu, c'est qu'on l'a appelé, non ?

Numai hocha gravement la tête. Terushima, lui, sourcilla.

— Qui serait assez con pour faire ça ?

— J'ai bien une petite idée, dit Daishō.

Un silence lourd de sens plana au-dessus d'eux. Tanaka commença à s'agiter. Hinata n'aimait pas beaucoup la tournure que prenait la conversation ; il attira l'attention d'Ennoshita et signa sa question.

— Comment il s'appelait ? demanda Ennoshita pour lui. Le spectre.

— Mmh ? Kuroo Tetsurō.

Hinata pinça les lèvres. Il s'en était douté, mais l'entendre dire lui faisait mal au cœur.

— Kuroo comme le chat Kuroo ? demanda Nishinoya.

— Quoi, vous le connaissez ? s'étonna Daishō.

Nishinoya lança un coup d'œil à Hinata, mais celui-ci se contenta de hausser les épaules. Personne ne le comprenait, ici, et il n'était plus vraiment d'humeur à discuter par traduction interposée.

— C'est toi qui dors chez Kozume ?

Il acquiesça.

— Eh bah. Bon courage.

— Pourquoi ? s'enquit Tanaka.

Daishō lui lança un regard perplexe.

— Il est sorti de la forêt malgré les protections, expliqua-t-il comme s'il parlait à un parfait idiot. Ce n'est pas un hasard. Quelqu'un a prononcé son nom pendant la période de deuil, et je ne pense pas que ses parents soient suffisamment stupides pour avoir craqué. Il ne faut pas être un génie pour deviner ce qui s'est passé.

Personne ne répondit.

— Vous ne me croyez pas ? insista Daishō. Kozume l'a appelé, c'est évident. Ils étaient copains comme cochon, toujours à traîner ensemble pour je ne sais quelle raison. Kuroo se tapait tous les jours le trajet juste pour l'attendre à la sortie de la maison des maîtres. Quand quelqu'un t'appelle, où est-ce que tu vas, hein ? Il l'a d'office retrouvé. Qui sait, peut-être même que Kozume l'attendait aux abords de la ville. On ne peut pas vraiment lui en vouloir, note. Il avait quel âge, 9 ans ?

— Qu'est-ce que tu sous-entends ? demanda Terushima.

— Rien du tout. Mais le fait est que Kuroo était encore dans sa deuxième vie quand il est sorti des bois, et le matin suivant, c'était un gardien.

— Kozume n'aurait jamais..., commença Hana, mais Daishō l'interrompit.

— Si un adulte l'avait tué, tout le monde l'aurait su. Pourtant personne d'autre n'est mort, ce soir-là, ni le lendemain. Quant à Kozume, il n'est ressorti de la rencontre qu'avec une égratignure. Ce n'est quand même pas compliqué. Les dieux voient tout, et seuls les adultes sont punis.

Hinata serra les poings. Il aurait voulu pouvoir le défendre, protester, au moins, mais sa voix aurait résonné dans le vide.

— Ne fais pas cette tête, lui dit Daishō, tu ne pouvais pas savoir. C'est peut-être un tueur d'enfants, mais je suis sûr qu'il peut être plus ou moins normal, quand il le veut. Et puis, c'était sûrement un accident. Les jeunes magiciens ont leurs propres mécanismes de défense, il paraît, pas vrai ? De toute façon, ça ne change rien. Ce type, là, qui s'occupe des magiciens en formation — Kusoru ? Bref, il l'a trouvé assez vite pour que tout s'arrange. Sans lui, Kuroo ne serait pas là à se lécher le c...

Un miaulement l'interrompit. Daishō soupira.

— Bah tiens, quand on parle du loup. Qu'est-ce qui se passe, tu as des objections ?

Kuroo l'ignora et remonta la berge en trottinant.

— Incroyable qu'il ait trouvé un animal prêt à l'accueillir. Ce chat devait être arriéré. Ça me sidère.

Après un moment d'immobilité, Hinata se leva.

— Tu t'en vas ? demanda Tanaka.

Il opina du chef. Tanaka fit la moue.

— Je crois qu'on l'attend, dit Ennoshita. À demain, Hinata.

Il leur fit signe puis quitta le groupe, troublé. Dans sa tête, la conversation tournoyait encore et encore, semblable à une comptine sombre et agaçante. Il pensait à Kuroo, qui trottinait devant lui, et à Kenma.

Il n'appréciait pas la façon dont Daishō avait parlé de lui. Pourtant, il ne pouvait pas vraiment le contredire. En un sens, il avait raison. Les gardiens se liaient parfois à ceux qu'ils avaient aimés ; mais parfois aussi à ceux qui les avaient arrachés à leur deuxième vie.

Il se morigéna. Quoi qu'il se soit passé, c'était un accident, rien de plus. Même les dieux pouvaient le reconnaître. Kenma ne courait aucun risque. Il avait suffisamment payé.

Lorsqu'il le retrouva, ils jouèrent à une partie de trois rois ; comme toujours, Hinata perdit.

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— Alors tu l'as vue ?

— À quoi ça ressemble ? T'as eu une vision ? T'as...

— Ah, mais laissez-le. C'est privé, ces trucs-là.

— Quelle chance. J'aimerais bien la voir aussi. Tu crois que c'est pour bientôt ?

Naoi fusilla la classe du regard. Les élèves se turent immédiatement.

— Voilà un sujet qui ne vous regarde pas, les réprimanda-t-il. J'ai déjà parlé des questions inutiles, il me semble. Vous feriez bien de les garder pour vous.

Si certains enfants baissaient les yeux, d'autres soupirèrent sans rien en cacher. Quant à Kenma, il ne les écoutait pas vraiment. Son attention était concentrée sur un bruissement indistinct, derrière la vitre, des insectes qui butinaient les dernières fleurs de l'été.

Ses pensées bourdonnaient, elles aussi. Il n'entendait rien.

—... au moins lui souhaiter bonne chance, dit Naoi en les foudroyant du regard. Et qui sait, votre tour viendra peut-être. La semaine n'est pas terminée. En tout cas, félicitations, Kozume. Profite bien de ton séjour avec les novices. Tu verras, c'est un bel endroit.

Sans doute. On ne lui en avait jamais parlé.

Ses camarades de classe le félicitèrent en sortant. Il les remercia du bout des lèvres, persuadé qu'ils n'en pensaient rien. Ce n'était pas leur faute. Eux aussi brûlaient d'apercevoir ce que le ciel avait prévu pour eux. Ils s'imaginaient sans doute novices, apprentis ou plus encore. Ils devaient rêver de la fête du Don, de la façon dont ils seraient accueillis une fois rentrés chez eux, de leurs futures affinités, et le ciel seul savait de quoi d'autre.

Kenma, lui, n'y pensait pas trop. Parfois, il lui semblait avoir pour toujours cessé de rêver.

Au-dessus de lui, le soleil brillait encore comme au cœur de l'été. Kuroo l'attendait, couché sur le bord de la fontaine, comme il le faisait quelques fois quand il ne vagabondait pas autour du quartier est de la ville.

Il le gratta derrière les oreilles. Peut-être rassuré, le chat s'étira puis partit sans un adieu.

Kenma rentra chez lui sans faire de détours. La semaine du Don avançant, Hinata et Yachi passaient le plus clair de leurs après-midis avec leur troupe ; les attendre ici ne servirait à rien.

Dans la maison régnait un calme mort, celui d'une nuit profonde, lorsqu'on ouvrait la fenêtre sans rien entendre d'autre que le craquement des branches lointaines, que l'écoulement, au loin, d'une rivière jamais endormie. Le silence s'instillait lentement dans ses veines, poison insidieux, une douleur assoupie que réveillaient parfois ses pensées bruyantes et décousues. Elles parlaient, chuchotaient et chantonnaient sans arrêt. Elles se renouvelaient sans cesse, mais leur essence demeurait identique. Il faisait semblant de ne pas les comprendre. Il les perdait tout au fond de la nuit. Elles revenaient quand même, juste assez différentes pour qu'il soit pris d'un doute, pourtant inchangées.

Aucun pardon.

Aucun avenir.

Personne d'autre.

Ils savent. Tout le monde sait.

Ils s'en iront tous un jour, mais toi — toi — jamais. Toujours le dernier.

La brûlure au creux de ses mains — un souvenir — celle de ses veines — une sanction — celle de ses yeux — pas grand-chose. Le poison bouillonnait, se changeait en une fièvre qui le clouait au lit pour des heures et des heures. Il lui en était reconnaissant. Dans ces moments-là, la maladie supplantait tout le reste. Il pouvait fermer les paupières et ne rien voir. Il pouvait les ouvrir sans espérer trouver une autre chambre, une autre ville, une autre vie. Kenma s'était à moitié envolé. Ne subsistaient de lui qu'une enveloppe amorphe et souffreteuse, et la sueur sur le chiffon que sa mère lui posait sur le front.

Il grimpa à l'étage sur la pointe des pieds. Au-dessus, tout était à sa place. Le futon d'Hinata gisait au sol, complètement défait. Kuroo avait toujours pris soin de le replier, lui. Il l'obligeait à faire son lit comme s'il s'agissait là d'une tâche sacrée. Aujourd'hui encore, il n'y dormait que s'il n'y voyait aucun pli. Le chat n'était pas si différent du garçon. Peut-être Kuroo l'influençait-il d'une façon ou d'une autre. Il préférait y penser comme ça.

Il rangea les pions du jeu des trois rois qu'il avait utilisé le soir précédent, s'assit un moment sur son lit, les ressortit. Il joua une partie, deux, dix, peut-être, quand la porte s'ouvrit enfin.

— Il est vraiment sans merci, déclara Hinata en se laissant tomber sur son lit. Je connais mon texte par cœur. Je sais exactement ce que je dois faire. J'ai bien droit à une pause, non ?

Le silence se retira sans se défendre. Kenma se détendit soudain. Il ne savait pas pourquoi. Il n'avait pensé à rien.

— Tu as eu une pause, fit-il remarquer en mettant définitivement le jeu de côté.

— Parce que Daichi s'était enfui avec Suga-san. Ennoshita ne nous laisserait jamais un jour de congé pour le plaisir.

— Tu pourrais t'enfuir aussi.

— Il me retrouverait dans la seconde, à croire qu'il peut nous suivre à l'odeur.

Kenma fit mine d'humer l'air.

— Pas étonnant, commenta-t-il.

— Kenma ! s'indigna Hinata.

Puis il renifla sa manche et plissa du nez.

— C'est la fumée, dit Kenma. On n'y peut rien.

— Bien sûr qu'on y peut. Ta mère m'a parlé des bains publics. On pourrait y faire un tour !

— Non merci, fit Kenma.

— Pourquoi pas ?

— C'est plein de monde, et c'est loin.

— Ce n'est pas si loin que ça.

— Vas-y, si tu y tiens tellement.

— Mais je n'ai pas envie d'y aller tout seul, protesta Hinata.

— Je te donnerai des indications.

— Allez, Kenma.

— Je préfère encore me laver ici.

— S'il te plaît. S'il te plaît ! J'ai juste envie d'y aller au moins une fois. Voir s'ils valent ceux de la capitale. Ils en ont tout plein, à Hishō, quasiment partout. D'ailleurs, tu savais que là-bas, il y avait...

Kenma l'écouta raconter sans l'interrompre. Comme l'histoire commençait à s'allonger, il se leva et se dirigea vers la porte.

— Hé, tu vas où ?

— Aux bains publics, répondit Kenma.

— C'est vrai ?

— Non. À plus tard.

— Hé ! Tu devrais pas te moquer des gens comme ça, c'est...

Il se tut en voyant la mère de Kenma dans les escaliers. Le sourire de cette dernière, d'ailleurs, ne présageait rien de bon. Kenma fit mine de faire demi-tour, mais elle l'attrapa par l'épaule.

— J'ai entendu dire que tu allais aux bains publics ? C'est parfait. J'allais justement vous proposer une petite sortie.

Vaincu, Kenma ignora les exclamations satisfaites d'Hinata derrière lui.

Dehors, le soleil entamait sa descente. Le ciel crépusculaire allongeait leurs ombres sur les pavés alors qu'ils se dirigeaient vers les bains, et Kenma n'écoutait la conversation légère que d'une oreille. Son esprit était concentré sur l'étoile rouge qui, déjà, scintillait au-dessus de leur tête sans qu'aucun d'eux n'en soit conscient.

Elle avait toujours été là, à le surveiller dans l'ombre. Il se demanda si elle les observait aussi. Si elle avait observé Kuroo, quelques années plus tôt, alors qu'il se retrouvait incapable de supporter ce « don » qui, pour lui, n'en avait jamais été un. Cette pensée lui donna mal au ventre. Il ralentit.

Hinata s'arrêta pour lui lancer un regard interrogateur.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il.

— Rien, répondit Kenma.

Hinata afficha une drôle d'expression. Par chance, il ne lui posa pas d'autre question.

Ils arrivèrent sur place quelques minutes plus tard. Yachi et sa mère partirent de leur côté, les laissant seuls dans l'entrée.

Comme Kenma l'avait prédit, les bassins étaient bondés. La semaine du don ne pardonnait pas ; le moindre bâtiment accessible au public se retrouvait envahi par les voyageurs, si bien que Kenma avait du mal à distinguer, dans la foule, des visages familiers.

L'humidité et la chaleur lui faisaient un peu tourner la tête lorsqu'ils terminèrent de se laver et entrèrent dans un bassin dans lequel quelques places venaient de se libérer. Il laissa échapper un soupir. Hinata lui éclaboussa la figure avec un sourire goguenard.

— Je savais qu'on avait bien fait de venir. Ce n'est pas aussi joli qu'à Hishō, mais vous vous défendez bien.

Il détaillait une mosaïque sur un mur, les yeux brillants. Sa capacité à s'émerveiller de tout était aussi étrange qu'elle était rafraîchissante. Kenma ne put s'empêcher d'étouffer un rire. Il ne souriait plus quand Hinata se tourna vers lui, prêt à se défendre.

— C'est la première fois que je viens ici, d'accord ? Laisse-moi au moins profiter.

— Je n'ai rien dit, fit Kenma d'un ton innocent.

— Tu devrais visiter la grande ville, toi aussi. Tu verrais.

Il n'en avait pas tellement envie. Il se laissa glisser dans l'eau.

— C'est quand même bien, l'eau chaude. On devrait avoir ça partout. J'aime bien la troupe, mais vivre sur les routes, c'est vraiment...

Kenma essaya de s'imaginer dehors, en plein hiver, à devoir se baigner dans un ruisseau à moitié gelé. Il grimaça.

— On a la belle vie, ici, murmura Hinata.

Sa voix était teintée d'un soupçon de mélancolie. Peut-être songeait-il à sa vie d'avant. Il n'en avait pas mentionné grand-chose, mais sa ville natale devait lui manquer.

— Tu regrettes d'être parti ? demanda-t-il.

Hinata considéra la question.

— Non, dit-il.

Il ne développa pas sa pensée. À la place, il regarda autour de lui.

— C'est vraiment plein de monde, fit-il remarquer. C'est toujours comme ça ?

— Juste à cette période.

— À cause de la fête. Ah, mais la ville doit être calme, le reste de l'année. Il y avait déjà pas mal de monde quand on est arrivés, non ?

Kenma confirma d'un signe de la tête. Il leva les yeux vers le plafond humide ponctué de taches sombres.

— Qu'est-ce qui va t'arriver, maintenant ? demanda Hinata après un moment. Avec le don et tout ça.

Il aurait aimé le savoir. Il le savait peut-être.

Il attendrait quelques années que le temps termine sa course. Il pousserait les portes de l'âge adulte et ne trouverait rien derrière.

Mais c'était un accident, Kozume-kun. Tu n'as rien à te reprocher.

— Kenma ?

— Je dois retrouver les novices le jour de la cérémonie. On doit aller dans leur domaine pour une semaine après ça.

— Une semaine, répéta Hinata d'une voix rêveuse.

Il tapota l'eau du plat de la main.

— Ça fait long. Qu'est-ce que tu vas faire là-bas ?

Un peu fatigué de parler, Kenma haussa simplement les épaules.

— Le domaine des novices se trouve dans la forêt, poursuivit Hinata. Daishō dit qu'ils y gardent des spectres, mais ça devait être une blague. Je me demande ce qu'il y a là-bas, en réalité. Des trucs incroyables, évidemment, mais quel genre...

Il secoua la tête, comme s'il cherchait à se débarrasser de pensées parasites, puis s'enfonça dans l'eau jusqu'aux oreilles.

Kenma sentit son estomac se retourner.

— Daishō Suguru ?

Hinata acquiesça d'un geste. Il remonta son menton pour pouvoir répondre.

— On est allés à la rivière avec eux.

Kenma crut qu'il ajouterait quelque chose, mais il en resta là. Kenma déglutit. Daishō et lui n'étant pas du même quartier, ils ne se croisaient pratiquement jamais. Kenma le connaissait parce que Kuroo l'avait connu. Il parlait beaucoup, disait beaucoup de choses. Racontait des histoires.

Il avait parlé de Kuroo. Il avait parlé de lui.

La question resta coincée dans sa gorge. Hinata ne vint pas la chercher.

— Regarde, dit-il, mes mains sont toutes fripées. On y va ? Le premier dehors a gagné !

Kenma ne lui laissa pas l'occasion de se remettre sur ses pieds. D'un geste vif, il immergea la tête d'Hinata dans l'eau et s'extirpa du bassin. Hinata l'éclaboussa sans remords.

— Les tricheurs ne gagnent rien, l'accusa-t-il en le rejoignant.

Mais il souriait, alors tout allait bien.

Ils se rhabillèrent en vitesse, leurs vêtements collant à leur peau, et attendirent un peu dans la fraîcheur de la soirée que les filles les retrouvent. Yachi avait pris des couleurs ; elle se plaqua les mains sur les joues en riant alors qu'Hinata signait quelque chose qu'il ne comprit pas.

— Voilà qui fait du bien, commenta la mère de Kenma tandis qu'ils se mettaient en route.

Elle se tourna vers Hinata.

— Votre pièce est après-demain, c'est ça ?

Il hocha la tête.

— Je viendrai vous voir. Kenma aussi, bien sûr.

Elle n'avait pas besoin de l'y obliger. L'enthousiasme manifeste d'Hinata avait fini par piquer sa curiosité.

— Combien de temps restez-vous dans le coin, après ça ?

— Quelques jours, dit Yachi, le temps de tout mettre en ordre. La troupe a été engagée pour accompagner un grand banquet après la semaine du souvenir, on partira sûrement avant ça.

Dans quelques jours, Kenma serait dans la forêt, loin de la ville. Il ne les verrait même pas s'en aller. Il jeta un coup d'œil à Hinata. Celui-ci gardait le regard fixé sur la route, l'air ailleurs. Il ne revint à lui qu'une fois arrivé à la maison. Il bâilla à s'en décrocher la mâchoire, et Kenma resta silencieux, incapable de savoir comment exprimer ce qu'il avait à dire.

Aucun d'eux ne parla au cours du dîner, pas non plus quand ils se préparèrent à aller dormir. Le calme d'Hinata le mettait mal à l'aise. Il n'était pas du genre à se taire. Pas non plus à réfléchir plus que nécessaire.

— Tu pourrais rester en ville, lâcha Kenma en repliant ses vêtements sur le meuble. Quelqu'un te trouverait une place.

Hinata lui sourit en guise de réponse. Il supposa qu'il n'en tirerait rien de plus.

Il souffla la lanterne qui éclairait la pièce avant de s'allonger dans son lit. Hinata, pour une fois, ne s'agitait pas. Il fixait la fenêtre comme s'il s'attendait à la voir s'ouvrir tout grand. Dans le ciel, les nuages s'étaient rassemblés.

Il ferma les paupières.

Il pleuvait presque, dans sa vision, mais pas tout à fait. Quelque chose d'humide retombait sur le dos de sa main. Ses yeux brûlaient comme le soleil. Il errait sans but, hagard.

Un mouvement dans son champ de vision — son cœur s'emballait. Juste une ombre, derrière une maison, dans une rue descendante, le long d'un muret de pierre et de mousse. Il la suivait sans savoir et, quelque part dans le ciel, un esprit grondait.

Le spectre l'attendait, immobile, accroupi sur le muret. Il se redressait lentement, lentement, et puis...

Hinata le regardait, un sourire au coin des lèvres. À ses pieds, Kuroo se léchait consciencieusement la patte.

— Ce n'est pas une vision, dit Hinata. C'est un rêve.

Il se réveilla en l'entendant parler.

— J'aime bien cette ville, disait Hinata d'une voix trop claire pour la nuit noire. Elle est plus belle que ce que j'avais imaginé. Il y a tellement de magiciens — de gens qui peuvent... alors peut-être, peut-être que je pourrais...

Le reste de sa phrase fut étouffé par le silence.

Ce soir-là, Kenma ne rêva plus.

xxxxx

Il avait plu toute la nuit.

Les pierres luisaient sous la lumière diffuse du matin. Une flaque d'eau, à ses pieds, ondulait sous les rafales de vent. Kageyama y fit tomber un petit caillou, puis un deuxième, et ne s'arrêta que lorsqu'il n'en trouva plus un seul.

Suga frottait frénétiquement ses mains l'une contre l'autre, visiblement stressé. Il se redressa brusquement en voyant Anabara et le troisième novice approcher.

— Nous allons commencer par Kageyama-kun.

Il entra à leur suite.

La plante frémit, mais c'était peut-être son souffle sur les feuilles, peut-être juste un effet de son imagination. Il n'inventa pas de vision, parce que ça n'en valait pas la peine. L'épreuve de manipulation ne put même pas démarrer. Ses mains restaient tièdes, et il ne voyait que du noir.

— Ça ira mieux l'année prochaine, assura Anabara. On y travaillera ensemble.

Il ne pensait pas à mal, alors Kageyama ne lui en voulut pas. Il se dirigea vers la porte sans attendre leur verdict officiel.

— Kageyama, l'appela le troisième novice. Comment te sens-tu ?

Il sonda son cœur et n'y trouva qu'une vallée de honte et de déception.

— Bien, répondit-il.

— Qu'en est-il de la méditation ? As-tu suivi mes conseils ?

Il n'avait rien eu d'autre à faire.

— Ne te laisse pas abattre. Nous y regarderons de plus près, c'est promis. À la fin de l'automne, le temps que le don nous réponde correctement. Qu'en penses-tu ?

Rien.

— D'accord.

— Tu peux dire à Sugawara-kun d'entrer.

— D'accord.

Il quitta la maison sans un mot. Suga lui posa une main sur l'épaule, en passant — elle se perdit dans la vallée, inerte, et Kageyama l'oublia sitôt disparue.

Ses pas le menèrent au festival, tristement malmené par les éléments, et il s'arrêta un moment pour écouter une jeune fille chanter à un groupe disparate et nerveux. La chanson lui était inconnue. Il la fredonna entre ses dents.

Arrête de faire l'idiot.

Il partit.

La forêt, de l'autre côté de la rivière, gémissait et craquait sous les assauts du vent. Un temps d'orage, aurait dit sa mère. Un temps de peine et d'ennui. Il déposerait ses pensées sur les nuages et les laisserait s'en aller pour toujours. Il n'y avait pas de quoi pleurer. Pas de quoi se mettre en colère. Il avait échoué, et ce n'était pas grave. Pas grave du tout.

Dans l'herbe, un arbrisseau aux fleurs jaunes luttait contre les rafales infatigables. Ses feuilles tremblaient, fragiles. Si une tempête se levait, il serait déraciné avant l'aurore.

Il s'en approcha avec prudence. Se saisit d'une branche plus fine que les autres. Désagréable. Il la brisa d'un geste, la colère enfonçant soudain en lui ses multiples droits tranchants ; il tira sur autant de branches qu'il le put, autant de feuilles, de fleurs hideuses, mais l'arbre, pourtant, résistait encore et toujours, solidement enraciné dans la terre humide.

Un corbeau croassa non loin de lui. Il serra les dents à s'en faire mal, la vision floue et le souffle court, puis arracha une poignée de feuilles d'un geste rageur.

Sur la route, un garçon s'était immobilisé. Ils échangèrent un regard. Kageyama, les joues échauffées par la honte, descendit vers le bord de la rivière.

Il posa les yeux sur l'eau et ne les en détourna plus.

La honte s'effaça. La colère aussi. Il s'agenouilla, la paume de ses mains sur ses cuisses, et pensa aux nuages. À la pluie. Pleuvrait-il, le lendemain, lorsqu'ils rendraient ce qu'il semblait n'avoir jamais retrouvé ? La rivière grossirait alors jusqu'à les emporter tous. Elle s'écraserait sur le cercle des mages et sur leurs beaux discours, ne laissant derrière elle que la boue et le silence.

Ceux qui se faisaient avaler n'en revenaient jamais.

Pleuvait-il, au sanctuaire ? Oikawa devait avoir passé son examen, lui aussi. Les élèves d'Hebison restaient apprentis pendant deux ans, mais Oikawa n'était pas comme les autres. Il était doué. Il avançait sans crainte.

Il l'imagina face à lui, sur la rive opposée, la tunique verte des adeptes sur ses épaules détendues. Il lui souriait. Il disait : je t'apprendrai. Tu verras. Je sais quoi faire.

Kageyama sentit les larmes lui monter aux yeux.

Tu ne peux même pas méditer correctement, se sermonna-t-il. Quel piètre magicien tu fais.

Mais il n'était pas magicien. Il n'était rien du tout. Une pierre ronde au fond de l'eau, perdue, introuvable, noyée pour toujours.

Machinalement, il porta une main à sa gorge, sur le tatouage dénué de sens qui l'étouffait lentement. Ses ongles y laissèrent des marques douloureuses — il n'y réagit pas. Il avait une tâche à accomplir.

Ah, c'est raté. Kurosu-san va m'en vouloir.

Ça ne lui faisait ni chaud ni froid.

Il plongea les mains dans l'eau. Les y laissa si longtemps qu'il crut qu'elles s'étaient changées en glace.

— Kageyama, fit Iwaizumi derrière lui.

Rouge sang. Il ne voyait plus qu'elles.

— Tu sais que c'est dangereux. Viens.

Il le suivit sans faire d'histoires. Iwaizumi lui passa un bras autour de l'épaule, et l'emmena plus haut sur la berge, à bonne distance de l'arbre, de la route, de la rivière, du reste du monde.

— J'ai croisé Sugawara, dit-il. Il m'a dit que l'examen était terminé, alors j'ai apporté quelque chose pour toi.

Il sortit quelques gâteaux au miel d'un petit sac en toile et les lui offrit. Kageyama les contempla un moment. Quelque chose en lui sembla s'éveiller et, lorsqu'il mordit dans l'un d'eux, ses yeux se remplirent de larmes.

— Hé, fit Iwaizumi en lui pressant l'épaule. C'est rien. Ça passera.

Il ne promit pas qu'il s'en sortirait mieux l'année suivante. Iwaizumi ne mentait jamais. Il attendit que ses pleurs se tarissent, patient, puis lui tendit une gourde d'eau fraîche dans laquelle Kageyama but en reniflant bruyamment.

— Tu as pu profiter de la fête ? demanda Iwaizumi sur le ton de la conversation. Elle est plutôt réussie, cette année.

Il acquiesça. Ses parents l'y avaient emmené malgré ses réticences, et ils y étaient restés pendant toute une soirée.

— Il paraît que l'ambiance est aussi bien présente dans les auberges. Il y a encore eu une bagarre à l'auberge de la Porte Nord. Un vieux de la région qui passe son temps à provoquer les visiteurs en duel, ou quelque chose du genre. Il s'est fait remballer avec un coup de pied au derrière, et vu la tête du propriétaire, ça devait être quelque chose.

Il arracha un brin d'herbe et le fit rouler entre ses doigts.

— On dit qu'il tente celle de la Porte Sud, maintenant. Si seulement cet abruti d'Oikawa était encore là, il aurait pu nous faire un compte-rendu.

Il se tut, le regard perdu dans le ciel grisâtre.

— J'ai rencontré quelqu'un, au festival, déclara-t-il enfin d'une voix dégagée. Une artisane itinérante. Elle travaille dans un atelier à Hishō, le plus souvent, mais apparemment, ils se déplacent pas mal.

Kageyama se tourna vers lui. Il avala le reste de son gâteau et répéta bêtement :

— Hishō ?

Iwaizumi se passa une main sur la nuque.

— Ouais. Ça fait un sacré bout de chemin, hein ? Mais leur travail en vaut le détour. Je lui ai montré ce que j'avais réalisé jusqu'ici, et je lui ai aussi parlé de la boutique de mes parents. Elle m'a proposé un apprentissage. Le maître-artisan connaît vaguement mes parents, et comme j'ai l'âge, tu sais...

Il soupira.

— Elle s'en va dans quelques semaines. J'ai déjà accepté. Je ne sais pas combien de temps ça prendra, mais ils repassent par ici au moins une fois par an, alors on se reverra de temps en temps.

Kageyama se tourna vers la forêt. Il avait mal au ventre. Partout ailleurs.

Le vent ne soufflait plus si fort, mais il frissonnait quand même.

— Je t'écrirai, à toi aussi. Tu me répondras, pas vrai ?

Il détestait écrire. Il hocha la tête, la nuque raide.

— Tu n'es pas tout seul, assura Iwaizumi. Je suis sûr que tu t'en sortiras comme un chef.

Il résista à l'envie de pleurer à nouveau. Iwaizumi l'avait assez consolé comme ça.

— Tu veux venir dîner chez nous, ce soir ? Mes parents en font toujours trop.

— D'accord, murmura-t-il du bout des lèvres.

— Merci, dit Iwaizumi. Ça me fait plaisir.

Ils restèrent là quelque temps. Au moment de partir, Kageyama jeta un dernier regard vers l'arbuste ravagé. Sa vision ne lui inspirait plus grand-chose. Un vague malaise, peut-être.

Perché sur la plus haute de ses branches, un corbeau qui en picorait l'écorce croassa dans leur direction. Kageyama lui tourna le dos.

Ils étaient presque arrivés dans la rue principale quand le garçon qu'il avait aperçu sur la route les accosta en passant. Kageyama le reconnaissait, à présent. Un visiteur qu'Iwaizumi avait accompagné chez son père. Maintenant qu'il y pensait, il l'avait croisé plusieurs fois au cours des semaines précédentes. Suga leur cherchait une place, à lui et une fille blonde. Visiblement, il avait fini par en trouver une.

— Salut, Hinata, fit Iwaizumi.

Hinata Shōyō. Un drôle de prénom.

Le regard d'Hinata passa de l'un à l'autre, puis il sourit.

— Je te... enfin, il fallait que je le voie aussi, dit-il en montrant Iwaizumi du menton. J'ai quelque chose pour vous.

Vous ? Mais Kageyama ne le connaissait même pas.

Hinata laissa tomber de petites pièces lisses dans leur main. Kageyama examina la sienne en plissant les yeux.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il, méfiant.

— Une invitation. On présente notre spectacle, ce soir, je ne voudrais pas que vous ratiez ça. N'oubliez pas d'amener vos amis. Animation garantie ! Tu peux lui expliquer ?

Kageyama cilla, déconcerté. Puis, comprenant enfin, il répéta vaguement les informations à Iwaizumi.

— Je ne savais pas que c'était ce soir, commenta Iwaizumi. Vous avez changé d'avis ?

— Les adultes ont décidé de mettre la leur demain. Ils l'ont fait exprès, évidemment. Quels mauvais perdants !

Kageyama paraphrasa rapidement. Iwaizumi eut un rire.

— Bon courage, alors. J'espère que tout est prêt.

— Vous verrez bien. Vous savez, je ne plaisante pas. La nôtre est vraiment meilleure. Enfin, vous verrez par vous-mêmes. Vous viendrez, pas vrai ?

— Il demande si on viendra, fit Kageyama d'une voix morne.

Iwaizumi échangea un regard avec lui.

— On dirait bien qu'on n'a pas le choix. À tout à l'heure, Hinata. Bon courage.

— Merci. À plus tard !

Il s'éloigna d'une démarche joyeuse. Kageyama le suivit des yeux.

— Il est bizarre, dit-il.

— Un peu, c'est vrai.

Ils passèrent un moment à flâner ensemble. Lorsque l'heure fut venue, ils se rendirent sur une petite place où attendaient déjà quelques enfants et adolescents, accompagnés ou non, qui parlaient et riaient bruyamment. Kageyama donna sa pièce à l'homme qui gardait l'une des entrées. Lui et Iwaizumi s'installèrent dans le fond ; certains se tournèrent vers eux puis s'empressèrent de regarder ailleurs, comme s'ils craignaient qu'ils se changent en spectre juste devant leurs yeux.

Il reconnut beaucoup de visages, dans l'assemblée. La plupart des élèves de la maison des maîtres s'étaient déplacés. Quelques magiciens confirmés, dont Saeko qui le salua de loin, des enfants non-magiciens des quartiers sud et est ainsi qu'une douzaine d'autres que Kageyama n'avait jamais vus se répartissaient sur la place à la recherche d'endroits confortables pour s'asseoir. Kageyama aperçut un garçon qu'il reconnut comme le meilleur ami de Tsukishima Kei. Kenma s'installa sur le côté, et Kageyama ne put s'empêcher de s'attarder sur lui. D'après le troisième novice, Kenma venait de voir l'Œil. Ils seraient dans la même classe, après la semaine du souvenir, et comme Suga, il s'améliorerait de mois en mois, creusant un fossé déjà abyssal au départ.

— Ça fait longtemps que je ne l'avais pas vu dehors, nota Iwaizumi. Ailleurs qu'à l'école, je veux dire.

Kageyama haussa les épaules. Un vent glacial glissa parmi la foule. Il frémit.

Quelqu'un frappa sur un tambour, d'abord lentement, puis accéléra le rythme tandis que le public l'imitait gaiement. Puis ce fut le silence, brutal ; quelqu'un alluma les feux qui éclairaient la scène, dévoilant un garçon plutôt petit, les épaules affaissées, dont la posture suggérait un profond ennui.

— Ah ! dit-il, comme le ciel est triste et monotone. Je discute avec des étoiles qui ne me répondent pas ; la lune disparaît sitôt que je m'adresse à elle. Si seulement je pouvais parler avec mon frère, mais le voilà encore occupé à juger les affaires des hommes, me laissant seul et sans distractions.

— C'est le conte des origines, murmura Iwaizumi à ses côtés.

Il l'avait remarqué. Sa mère le lui avait raconté cent fois au moins. L'histoire d'un dieu qui, frappé par un ennui mortel, décidait d'observer un enfant ayant sauvé des flammes un serpent venimeux. Fasciné, le dieu le suivait nuit et jour, murmurant à ses oreilles des secrets qu'il n'entendait pas car, disait sa mère d'une voix sombre, « il n'est rien de commun entre les dieux et les hommes, et que personne sur cette terre n'est digne de comprendre le langage du ciel ».

Le dieu, au fil du temps, se prenait d'attachement pour l'enfant ; et quand son frère, qui régnait sur la terre et les hommes, lui défendit de le contempler à nouveau, il lui désobéit encore et encore, si bien que la question de la mort de l'enfant vint à l'obséder nuit et jour. Alors il bravait le plus grand des interdits ; il consultait le Livre des dieux, qui renfermait tout ce qui avait jamais été et serait jamais, et offrait à l'enfant la connaissance de sa propre fin.

Sur scène, Hinata prenait délicatement la page que le garçon du début lui tendait.

— Prends-en soin, dit le garçon – Nohebi, car elle provient du Livre des dieux. Vois. Tu comprendras alors. Lorsque ton heure sera venue, et lorsqu'elle sera passée, tu la brûleras et jetteras ses cendres dans les eaux de la rivière, afin que nul mortel n'y pose jamais les yeux.

Hinata baissa les yeux vers la page. Soudain, le décor derrière lui se métamorphosa.

Le fond boisé se transforma en une rivière menaçante et mouvante, et si elle restait parfaitement silencieuse, sa vision fit se dresser les cheveux dans la nuque de Kageyama. Des exclamations résonnèrent dans le public. Quelques enfants plus petits montraient l'image du doigt, émerveillés.

Un bras sortit de la rivière, y fut à nouveau englouti. Alors Hinata, qui était tombé à genoux, laissa la page s'envoler avec le vent ; il se remit debout et quitta lentement la scène, hagard, et on recouvrit les feux.

— C'était de la magie ! s'exclama quelqu'un non loin d'eux. De la magie !

Iwaizumi siffla.

— Je me demande comment ils font ça. Note, maintenant que j'y pense, il y a un novice qui joue des tours du même genre. Je suppose que ce n'est pas un mage d'influence.

Illusion, alors, songea Kageyama. Il n'en avait quasiment jamais vu, mais il ne pensait pas qu'une seule illusion pouvait fonctionner sur une foule entière. Anabara soutenait qu'il s'agissait d'un art compliqué à apprendre comme à maîtriser. Il se demanda à quoi pouvait bien ressembler une personne capable de s'en sortir avec tant d'honneurs.

— Je ne savais pas que Shōyō devait mourir noyé, ajouta Iwaizumi. Je croyais qu'il tombait d'une falaise, un truc comme ça.

Kageyama n'y avait même pas fait attention. Il repensa à sa mère et au livre d'histoires. Dans sa version, Shōyō recevait une vision au cours de laquelle il tombait d'une falaise ; et il tombait, le jour venu, mais parce qu'il avait touché la page, il réussissait à faire pousser un filet de lierre et, en s'y accrochant, évitait une issue mortelle. Ainsi, racontait sa mère, il changea sa destinée, et ainsi fut réécrit le Livre des dieux.

Tomber d'une falaise était une mort plus douce que celle-ci.

Après une petite pause, la pièce reprit, et cette fois, Kageyama fut si concentré qu'il en oublia le monde alentour. À partir de ce moment, l'histoire s'éloigna de celle qu'il connaissait déjà. Shōyō — Hinata — tombait dans la rivière à laquelle il échappait en la changeant en glace (le décor se transformait, lui aussi, pour le plus grand plaisir des spectateurs). La page errante était rattrapée par un villageois, qui la tendait à un autre, un autre, un autre encore, si bien que le Livre se réécrivait à l'infini, transmettant sa magie au passage.

Là où, dans le conte original, le frère du dieu le bannissait immédiatement pour sa désobéissance, il ne réagit pas ici. Les villageois (les magiciens) poursuivaient leur vie, parfois frappés de visions, et consultaient la page quand bon leur semblait. Shōyō devenait le premier mage du monde.

— Bientôt, disait Yachi qui, habillée en conteuse, était assise sur un coin de la scène, les feuilles disparurent sous la neige ; bientôt elles repoussèrent au milieu des fleurs tout juste écloses ; bientôt ces fleurs donnaient des fruits, et comme venait l'heure où la nuit égalait le jour, Nohebi porta son regard sur la Terre, heureux de voir les hommes profiter de son Don.

Quelques personnages riaient et dansaient, affublés de couronnes et de tenues de fête, tandis que, sur le devant de la scène, Hinata effeuillait une branche de saule qu'il venait de faire pousser. Il ne souriait pas. Une fois la dernière feuille abandonnée, il leva les yeux vers le public.

— Comme j'aimerais me réjouir, dit-il. Mais mon cœur, autrefois si léger, ne m'accable désormais que de promesses d'horreurs. Je vois les oiseaux se rassembler dans un ciel noir. Je vois des enfants succomber un par un. Mes mains tremblantes se couvrent de suie. Je me suis égaré, et le chemin du retour m'est pour toujours interdit.

Il se releva et balaya l'assemblée du regard. Il s'arrêta une fraction de seconde sur Kageyama, s'en détourna à nouveau. Lorsqu'il ouvrit la bouche, le cœur du magicien s'affola brusquement. Quelque chose dans son visage ; une étrange impression de flou, des traits asymétriques, et le croassement des oiseaux posés sur les toits alentour.

Il déglutit.

— Le don m'a été offert par les dieux, dit Hinata d'une voix forte, mais je ne suis qu'un enfant, et il m'est bien trop lourd. C'est un fardeau que je ne peux contenir. Ah ! je le sens qui grandit et me dévore, et mes mains — mes mains ne sont plus miennes désormais, ni mes pieds, ni mes jambes, ni mes bras, ni mon corps... Qui suis-je ? Que suis-je devenu ? Tout est noir — je ne veux plus...

Il porta les mains à sa tête. Kageyama se figea.

Les mains d'Hinata se couvrirent de ténèbres mouvantes. Elles rampèrent le long de ses bras, caressèrent son visage et dévorèrent son corps tout entier, pareilles aux flammes d'un feu sinistre. Ne resta bientôt plus d'Hinata qu'une silhouette aux contours incertains, deux yeux noirs et luisants, et une bouche qui s'ouvrait et se refermait sur la nuit la plus profonde.

Le sang de Kageyama se glaça dans ses veines. Six paires d'yeux posées sur lui, deux ans plus tôt, alors qu'il traversait la forêt en silence, la main serrée sur la manche d'Oikawa.

Le spectre s'accroupit ; il poussa un hurlement suraigu, inhumain, un cri de haine et de désespoir qui le transperça comme un millier d'aiguilles. Il attrapa le bras d'Iwaizumi, le souffle court. Dans l'assistance, quelqu'un gémit.

Ce n'est pas réel. C'est juste de la magie.

Ce n'est pas réel.

Un spectre qui se balançait sur une branche, son regard fixé sur lui. Il ne l'avait pas oublié.

Hinata tourna le dos au public et s'approcha des danseurs. Ceux-ci s'éparpillèrent sous la panique, puis l'un d'eux s'effondra avec un cri. Désespéré, il saisit un bâton pointu posé à son côté ; alors qu'il s'apprêtait à frapper, un rideau tomba juste devant eux, évitant à chacun d'être témoin de l'horreur qui s'en suivrait.

Hinata ne se montra plus de la pièce. La fin était similaire à ce que Kageyama connaissait déjà : responsable de la mort d'un enfant, l'assassin était emporté par les dieux. Son frère, ayant appris les faits, bannit Nohebi à l'autre bout du ciel et le condamna à ne regarder les hommes qu'une semaine par an. Les magiciens, pour éviter d'être maudits, retournèrent le don ; mais il était si profondément enraciné en eux qu'ils finirent par l'appeler à nouveau, dévorés par le manque, et le cycle se répétait d'année en année, à l'infini.

La place résonna des applaudissements de la foule quand les acteurs retournèrent sur scène pour le salut final. Le garçon qui jouait Nohebi et celui, bien plus grand, qui incarnait son frère s'avancèrent, suivis des villageois et de la narratrice. Hinata se détacha du groupe. Une rafale de vent fit soulever ses cheveux, et il souriait à pleines dents en se penchant en avant. Il rayonnait, si loin d'eux tous, roi d'un monde bien différent du sien. Une jeune fille vêtue d'une tenue de mage violette prit sa place, et les applaudissements redoublèrent d'intensité.

Kageyama et Iwaizumi quittèrent les lieux, noyés dans la foule. Ils ne s'en éloignèrent qu'une rue plus bas, alors que la plupart des enfants retournaient profiter de la fête tant qu'il ne pleuvait pas.

— Il n'avait pas menti, alors, dit Iwaizumi sur le chemin. Le coup du spectre m'a vraiment retourné. Tu as vu la magicienne avec eux ? Elle a le même âge que moi, mais ça ne l'a pas empêchée de passer maître. Je me demande pourquoi elle n'a pas changé de tenue, d'ailleurs.

La plupart des magiciens n'en changeaient que le jour du retour de don. Il le partagea à Iwaizumi, qui hocha la tête.

— Je suppose qu'elle n'avait pas envie de trop se démarquer. Hinata, par contre... en voilà un qui était fait pour son rôle. Comme quoi, son prénom n'était peut-être pas un hasard. Est-ce qu'il a vraiment parlé ?

Kageyama sourcilla.

— Oui, dit-il.

— Ça ne te dérangeait pas trop ?

Il ne comprenait pas où Iwaizumi voulait en venir. L'ayant remarqué, celui-ci expliqua :

— Yachi, la fille blonde. Elle parlait pour lui. Un peu bizarre, mais on s'y habitue étrangement vite.

Il n'en avait rien entendu.

— Tu étais peut-être trop concentré sur la scène. Ça t'a plu ?

Il acquiesça.

— T'avais l'air heureux, en tout cas. Ça fait plaisir à voir.

— Comment ça ? demanda Kageyama.

— Tu souriais tout du long.

Kageyama ouvrit la bouche pour le contredire, puis renonça. Il n'en savait rien. Il revoyait Hinata saluant son public d'un air radieux. Il ne pourrait jamais sourire comme ça — il ne l'avait probablement jamais fait.

La tête pleine du spectacle, il ne songea plus à l'examen, ni à la fête du don, ni même aux spectres de la forêt.

xxxxx

Tous se rassemblaient autour du grand feu, leurs tenues de cérémonie dénotant parmi les habits des citoyens. Hinata, à moitié hissé sur un mur de pierre, chercha les magiciens qu'il connaissait des yeux. Maintenant apprenti, Suga riait avec la sœur de Tanaka, vêtue d'un manteau vert émeraude. Il repéra rapidement Kiyoko, d'apparence si frêle au milieu des maîtres, puis Kenma et Kageyama qui, l'un à côté de l'autre, attendaient sans rien faire. Voir Kenma dans sa tenue de novice lui tira un sourire. Il avait fait de son mieux pour cacher son impatience, mais Hinata n'était pas dupe. Leurs regards se croisèrent, et ils échangèrent un timide signe de la main.

Un mage aux vêtements carmin se plaça à l'intérieur du cercle. Les discussions s'éteignirent peu à peu.

— Hinata, chuchota Yachi en lui secouant l'épaule. Viens, il faut qu'on y aille.

Il voulut protester, mais elle le tira loin de l'assemblée.

— Tu m'as dit que tu préférais être au calme, lui rappela-t-elle alors qu'ils se dirigeaient vers le muret qui marquait le bord de la ville d'un pas vif.

Yachi avait raison. Il la suivit sans protester.

Ils s'arrêtèrent loin de l'agitation de la fête. Hinata s'assit sur le muret, un soupir aux lèvres. Personne ne les dérangerait ici.

Il tapota du pied dans une flaque d'eau luisante. Dans sa poitrine, son cœur battait à tout rompre. Il détestait ça.

— La pièce a plu à tout le monde, dit Yachi d'un ton léger. J'ai entendu les adultes en parler. Pas de chariots à nettoyer cette année. Heureusement que Kiyoko était là.

Il pianota sur la pierre.

— Qu'est-ce qu'on va faire, hein ? demanda-t-elle. Après tout ça.

— Je ne sais pas, signa Hinata.

— J'ai fait le tour de la ville. Je crois que je m'y plairais bien. Kozume-san m'a assuré qu'on pourrait nous y accueillir facilement, si on choisissait de rester. Elle est vraiment gentille.

Hinata ferma les yeux.

— Je suis fatiguée de la route, poursuivit-elle. Les autres me manqueront, mais on avait prévenu qu'on s'arrêterait là où on se sentirait bien. Je ne crois pas qu'on trouvera mieux qu'ici.

— Moi non plus, fit Hinata. Mais je ne sais pas.

Il pensait à la fête, aux rues colorées, à l'arbre aux origines mystérieuses. À Kenma, Suga, et à tous les magiciens qu'il pourrait apprendre à connaître. Avant, il n'était pas grand-chose. Ici, il avait une voix.

Mais il y avait eu ce serpent, sur le rebord de la fenêtre. Tant d'autres dans les bois qui encerclaient sa maison, là-bas, dans sa ville natale. Il songeait à la maison des maîtres, au lierre grimpant le long de ses murs. Le malaise n'avait pas disparu. Il ne savait pas quoi en faire.

— Tout va bien ?

Il fit oui de la tête, puis baissa les yeux vers la flaque d'eau.

— C'est bientôt l'heure, je suppose. Je peux chanter quelque chose, si tu veux.

Il donna son assentiment, et elle s'exécuta.

Dans une forêt lointaine se tient un enfant,

Dont le regard brille d'un éclat savant,

Beaucoup, sans le voir, l'entendent au-dehors,

Quand là, dans le noir, il chante d'une voix d'or :

Pense à celles qui partent, oublie celles qui restent,

Prie pour celles qui partent, fais taire celles qui restent,

Admire celles qui partent, pleure pour celles qui restent,

Garde celles qui partent de toutes celles qui restent.

Patient il attend l'arrivée du matin,

Se glisse dans les cœurs, les détruit de ses mains,

Le croit-on parti qu'à chaque fois il revient,

Sifflant aux étoiles son plus beau refrain :

Pense à celles qui partent, oublie celles qui restent,

Prie pour celles qui partent, fais taire celles qui...

La chanson s'arrêta net. Dans la flaque, à ses pieds, une lumière rouge étincelait de mille feux. Ses mains se fermèrent en deux poings lâches. Elle disparut.

— Non, prononça-t-il, mais il n'entendit rien d'autre que le vent dans les arbres, au loin, que la rivière qui coulait sans faire attention à eux.

Yachi lui tapota l'épaule.

— Bon anniversaire, signa-t-elle. Ça va ?

Pas vraiment.

— Ça passera, fit-elle, puis elle lui sourit. Viens, on s'en va.

Il attrapa la main qu'elle lui tendait.

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Les fleurs s'étaient noyées dans la boue. Il n'en restait pas une sur l'arbuste — juste quelques feuilles vertes qui commençaient elles-mêmes à tomber. Il en attrapa une au vol, la posa sur la paume de sa main.

Puis il se trouva un coin plus ou moins sec, s'assit et l'enfouit dans la terre molle. Un oiseau piailla au loin. Il expira ; l'air s'était rafraîchi, depuis la veille, et il ne se réchaufferait sans doute plus.

Il regarda par-dessus son épaule en entendant quelqu'un approcher.

Kageyama l'observa un moment. Il ne dit rien, mais Hinata ne l'aurait de toute façon pas compris. Il avait toujours été mauvais pour lire sur les lèvres.

Après une légère hésitation, Kageyama prit place à ses côtés.

Je croyais qu'il devait partir au domaine des novices, songea Hinata. Puis il se rappela leur première rencontre, lorsque Kageyama, concentré sur une fleur quelconque, s'entraînait en silence. Suga avait parlé de leur examen. Ils avaient dû le passer en même temps.

Kageyama demeura immobile un long moment. Enfin, il extirpa un sachet en toile de sa poche, en sortit un petit gâteau au miel et le lui tendit.

Ils échangèrent un regard. Hinata le prit avec délicatesse. Il mangea le gâteau, un peu sec mais pas mauvais, puis il sourit.

La forêt, en face d'eux, n'était plus si sombre.

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L'eau et la rivière et une main sur son poignet. Elle s'agrippait à lui en faire mal. Un effort inutile. Déjà elle glissait inexorablement, et il savait, au fond de lui, qu'il ne la rattraperait pas.

Oikawa-san, supplia Kageyama dans un sanglot mouillé, mais la peur — l'effroi —

Il le lâchait pour de bon.

Tobio, l'appela-t-il. Personne ne lui répondit. Il ne restait plus rien. Il s'en était allé, et le don avec lui.

Ça aurait pu être moi.

Ça aurait pu.

Ça...

Quand il revint à lui, la douleur était encore là, tout comme le vide. Personne ne lui tenait la main, cette fois. Personne pour le ramener parmi les vivants.

— C'est terminé, déclara Washijō.

Oikawa expira longuement. Son manteau de cérémonie lui donnait chaud ; ses vêtements lui collaient au dos, et il les secoua un peu pour se rafraîchir.

— Oikawa-san.

Il se retourna. Non loin de lui, Semi s'était effondré, à moitié inconscient sur le sol de pierre. Il se dépêcha d'aider Akaashi à le relever.

Ils le conduisirent jusqu'à leur chambre et l'allongèrent sur son lit. Akaashi laissa échapper un soupir. Oikawa s'essuya le front.

— Il faut qu'on lui enlève son manteau, dit-il. Il va crever de chaud.

— Pas la peine. Il se réveille. Semi-san ?

Semi grogna et se redressa difficilement.

— De l'eau, demanda-t-il.

Akaashi lui apporta un pichet qu'il vida d'un trait.

— Merci.

Il se passa une main sur le visage. Oikawa retira son manteau de cérémonie — vert, désormais, mais la brève fierté qu'il lui avait inspirée n'était déjà plus qu'un souvenir — et l'abandonna sur son propre lit.

— J'ai l'impression que ma tête va exploser, marmonna Semi. Et vous ? Ça va ?

Akaashi et Oikawa échangèrent un regard.

— Ça va, dit ce dernier.

— Akaashi ?

— Comme d'habitude.

— Vous savez, la première fois, j'ai pleuré comme un bébé. On s'y habitue vite, hein ? Un peu de calme avant la tempête. Vous avez eu des visions intéressantes ?

À Hebison, personne ne posait la question. Oikawa s'agita, un peu mal à l'aise. Il n'aimait pas beaucoup en parler. Mais Semi était un ami, et il ne pensait pas à mal.

— Non, répondit Akaashi en se passant un doigt sur la tempe, là où son tatouage explorait tranquillement son visage.

Il jeta un regard en biais à Oikawa, qui s'empressa de détourner les yeux.

Akaashi n'avait pas mis longtemps à lire en lui comme dans un livre ouvert. Il ne savait pas ce qu'il avait trouvé, cette fois, mais il avait compris quelque chose.

— C'est dommage, soupira Semi. J'en ai eu au moins cinq, et j'aimerais dire que je plaisante.

— Je ne savais pas que c'était possible, s'étonna Akaashi.

Semi eut un rire sans joie.

— Moi non plus. Il faut que je les écrive quelque part — mélangées comme elles sont, je ne sais même pas si quelqu'un sera capable de les interpréter. Merde, Washijō-sensei va encore me coincer pendant des heures. Me laissez pas seul avec lui, par pitié.

— Qu'est-ce qu'on y gagne ? s'enquit Oikawa.

— Ma gratitude.

— Pas terrible.

— Vous n'avez pas de cœur. C'était déjà pas très sympa de m'abandonner chez les apprentis...

Oikawa afficha un sourire en coin.

— Ah, ironisa-t-il, être un mage de vision. Tu devrais être heureux, Semi-chan. Après tout, c'est un grand honneur.

— Va te faire, rétorqua Semi. Si je te vois mourir, je ne le dirai à personne.

— Tu ne pourrais jamais. Tu m'aimes trop.

Semi éclata de rire, mais avant qu'il puisse répliquer, Akaashi l'interrompit.

— Ne parle pas trop vite, Semi-san. Tant qu'on n'a pas vu les nouveaux apprentis, tu sais bien qu'on a besoin de lui.

— Pas cette semaine, fit remarquer celui-ci.

Oikawa plissa le nez.

— C'est tout ce que je suis à vos yeux ? Un genre de potion médicinale ?

— Toujours pratique, nota Akaashi.

— Je vous déteste, tous les deux. J'espère que vous raterez tous vos examens.

Semi ricana.

— Akaashi, regarde ce que t'as fait. Tu l'as contrarié, le pauvre.

— Trop dommage.

— Kei-chan ! s'indigna Oikawa. T'es censé être mon allié !

— J'ai changé d'avis.

Akaashi et Semi se tapèrent dans la main. Trahi, Oikawa pinça les lèvres.

— Vous ne vous en sortirez pas comme ça, promit-il.

Akaashi s'approcha de lui et lui appuya sur le front, juste entre les deux yeux.

— Sois gentil, intima-t-il.

Il laissa son regard parcourir le serpent tatoué sur son visage, puis céda en grommelant. Il s'allongea sur son lit. Le vide dans sa poitrine se réduisait peu à peu. Dans quelques heures, il ne le percevrait même plus.

Akaashi s'assit à ses pieds.

— Et toi ? demanda-t-il. Une vision intéressante ?

Oikawa baissa les yeux vers sa main droite. Le gant qui la recouvrait l'empêchait d'apercevoir son tatouage, mais il le sentait brûler sur sa peau comme au tout premier jour.

Les doigts de Kageyama autour de son poignet.

Il soupira, puis sourit.

— Non, dit-il. Rien d'important.


Merci pour votre lecture. Next dans cette fanfic charmante : Oikawa and his gang ft. some new members

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