Ce chapitre est le plus long depuis le début de la fic, hé oui ! Mais il bat toujours pas les records de L'égaré so we're safe for now.
Merci à Jeymay et Sherma83 pour la relecture ! quelles queens
Dans les épisodes précédents : Le retour de don vient d'avoir lieu ! Ça fait un an que Oikawa est au Sanctuaire avec ses nouveaux potos Semi et Akaashi. En plus de ça, Oikawa et Akaashi sont passés adeptes, aka le niveau supérieur ! Mais pas Semi. Not fun. Maintenant du coup ils sont en vacances, trop bien !
Quelqu'un frappa brutalement contre la porte de la chambre. Cela ne tira à Akaashi qu'un vague haussement de sourcils ennuyé. Il n'était pas souvent impressionné. À vrai dire, Oikawa ne l'avait pas vu réagir franchement à quoi que ce soit de toute l'année. Le retour de don lui-même ne l'avait pas ébranlé plus que ça, là où Oikawa, lui, s'était pris à chercher sa magie à plusieurs reprises. Parfois, ce dernier avait l'impression de mourir lentement, le vide laissé par le don grignotant petit à petit son cœur fragile. Mais Akaashi n'était pas lui. Il n'éprouvait pas le manque comme eux.
Les coups redoublèrent d'intensité. Puisqu'Akaashi ne semblait pas près de se lever, Oikawa se dévoua.
— Dites bonjour à votre sauveur ! s'exclama Semi en entrant dans la chambre. Finies l'isolation et la misère, j'ai un cadeau pour vous.
Il lança un petit paquet de lettres en direction d'Oikawa. Akaashi, qui rangeait son matériel proprement dans une malle, ne prit pas la peine de lever les yeux vers l'intrus.
— Eh oui, même toi, Keiji. Comme quoi, tout arrive.
Ce dernier replaça un livre au fond du coffre et se redressa enfin. Il saisit sa lettre d'un geste, la lut en silence, les lèvres pincées, puis la jeta sur un meuble.
— Un problème ? demanda Oikawa.
Akaashi l'ignora.
— Quand est-ce que les nouveaux apprentis arrivent ? demanda-t-il.
— Pourquoi t'évites la question ? intervint Semi. Si tu voulais pas de lettre, suffisait de le dire, je l'aurais gardée pour moi. T'es pas content d'avoir un peu de nouvelles de l'extérieur ?
Akaashi le dévisagea un long moment. Son visage ne trahissait aucune émotion, mais Oikawa devinait nettement son agacement. Il s'éclaircit la gorge et se concentra sur son propre courrier. Mieux valait abandonner la bataille. Son instinct lui disait qu'ils n'en sortiraient pas indemnes.
Semi devait être du même avis, car il grommela :
— D'accord, d'accord, comme tu voudras. C'est ton problème.
— Merci, répondit Akaashi d'un ton un peu trop poli.
— Et toi, Tooru ? De bonnes nouvelles ?
Il avait seulement commencé à lire la première missive, un mot d'Iwaizumi daté de l'automne précédent. Il l'aurait identifié sans la signature. Une plume franche, qui allait droit au but — il écrivait exactement comme il parlait. Cette pensée le fit sourire.
— Je vais prendre ça pour un oui, soupira Semi. J'ai eu quelques lettres de mes parents, et deux de Satori, mais c'est tout. Comme ils savent qu'on ne reçoit quand même rien, je suppose qu'ils ont préféré ne pas trop se fouler. Toi, par contre, t'as l'air populaire. Elles viennent de qui ? Tes parents ?
— Ma mère et des amis, dit-il en les parcourant rapidement des yeux. Un de mes professeurs, aussi.
Anabara lui souhaitait de s'adapter à la vie au sanctuaire et de leur revenir heureux et épanoui. Oikawa ne l'avait pas cru du genre à écrire à ses anciens élèves. L'attention le toucha néanmoins.
— Pas mal. Bon, c'est pas tout ça, mais quelqu'un a l'air de mauvaise humeur, alors je vais vous laisser seuls un moment. N'hésitez pas à passer me voir. Je serai dans ma chambre, tout seul, vous savez, puisque vous avez préféré me laisser...
— Demande une meilleure affinité la prochaine fois, l'interrompit Akaashi. À plus tard, Semi-san.
Semi jeta un regard à Oikawa et formula silencieusement les mots « Il fait la gueule » avant de partir en soupirant.
— T'étais pas obligé de lui parler comme ça, fit remarquer Oikawa.
— Oikawa-san.
— Quoi ?
— J'essaie d'être diplomate. De rester poli. Mais quand j'ai envie d'être tranquille, j'aimerais qu'on me laisse tranquille, c'est tout. Semi-san a peut-être envie de tester mes limites, mais j'en ai assez vu. Si ça continue comme ça, ce n'est pas moi qui terminerai en isolement.
Oikawa n'en doutait pas. Depuis le début de l'année, Akaashi n'y avait jamais mis les pieds.
— D'accord, répondit-il d'un ton prudent. À plus tard, alors.
Akaashi hocha la tête sans rien dire. Quand il s'approcha de la porte, sa voix s'éleva derrière lui.
— Tu ne lis pas ton courrier ?
— Et tout terminer en cinq minutes ? Ce serait du gâchis.
— Je croyais qu'il te manquait.
Il s'arrêta. Pensa à Iwaizumi, qui le regardait de loin aux portes d'Hebison, et se retournait après un signe de la main.
Il regrettait d'en avoir parlé.
— Ouais, bah, dit-il. Elles ne vont pas s'envoler.
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Le lac scintillait sous une belle éclaircie. Il avait plu tout le début de semaine, mais tous s'accordaient à croire — à espérer — que c'était terminé. Oikawa n'en était pas mécontent. Il détestait la pluie.
— Tu dois le tenir comme ça, bien plat... non, tu le penches trop. Voilà. Et ensuite, tu plies le poignet pour lui donner un peu de vitesse, et...
Un gros « plouf » tira Oikawa de sa lecture.
— Ah, merde, se plaignit Semi. Laisse tomber.
— Tu manques de patience, c'est tout. C'est facile quand tu comprends la technique.
Akaashi choisit un galet parfaitement lisse qui ricocha si loin qu'ils furent incapables de dire où il avait atterri. Oikawa siffla.
— Ça rigole pas, commenta-t-il. Un peu de pitié, Kei-chan
— Voilà un mot qui ne fait pas partie de son vocabulaire, rit Semi.
Il fit une nouvelle tentative qui se solda par un échec cuisant. Akaashi vint corriger sa position et, à l'essai suivant, son galet rebondit deux fois sur la surface de l'eau. Semi poussa une exclamation de joie.
— Magnifique, commenta Oikawa. Ta maman doit être très fière de toi.
Semi le frappa sur la tête. Il ricana.
— T'as fini de lire ta lettre, mmh ? Quoi de neuf ?
Oikawa l'enroula et la mit de côté.
— Rien de spécial.
Iwaizumi racontait quelques anecdotes sans entrer dans les détails. Il parlait de l'auberge et des festivités. De Kageyama, aussi, mais il avait interrompu sa lecture dès qu'il avait entrevu son nom.
— Vous vivez à Hebison pendant la semaine du don et il ne s'y passe « rien de spécial » ? Pitié. J'y suis allé quoi, deux fois ? Mais c'était toujours complètement fou.
Oikawa eut un rire.
— T'exagères.
— C'est impressionnant quand t'as huit ans, d'accord ? Je rêvais d'y faire un retour de don. J'en rêve encore, d'ailleurs. Il paraît que c'est plein de monde.
— Il y a tant de magiciens que ça, là-bas ? demanda Akaashi.
— Pas vraiment, corrigea Oikawa, même si on est pas mal. Beaucoup viennent d'ailleurs juste pour la semaine. C'est une institution, il paraît.
Lui n'y avait jamais accordé tant d'importance. L'ambiance lui manquait parfois, mais pas le bruit ou les odeurs qui s'accrochaient à tout ce qu'elles pouvaient comme des tiques assoiffées de sang.
— Il paraît qu'une troupe de saltimbanques a failli semer la panique, déclara-t-il comme Semi le fixait avec la ferme intention de lui tirer un maximum d'informations. Ils avaient engagé une mage d'illusion pour impressionner la foule.
Semi grimaça.
— Les pires. Ça a marché ?
— Je suppose. Elle arrivait du Collège.
— Je connais une fille de là-bas, fit Semi. Je me demande comment ça se passe. Probablement mieux qu'ici.
— Qu'est-ce qu'ils ont, les mages d'illusions ? demanda Oikawa.
Semi émit un grognement dégoûté.
— Ils ont une personnalité de merde, c'est tout ce que je peux te dire. Heureusement que c'est rare, ça les pourrit dès l'enfance. Même pas besoin de se faire évaluer pour le savoir.
— Quelqu'un a eu une mauvaise expérience, se moqua Akaashi.
— Si tu le connaissais, tu te méfierais aussi. Quoique, vous êtes un peu du même acabit. Froid comme la glace, toujours impassible. La différence, c'est qu'au fond, il est vraiment irritable. Grossier, aussi. Tu sais qu'il passe son temps à t'insulter quand t'as le dos tourné. Ah, et il pense qu'à sa gueule, y a de quoi devenir dingue.
Oikawa éclata de rire.
— T'as l'air de le porter dans ton cœur. Ça me donne presque envie de le voir.
— T'en fais pas, tu le verras. J'ai entendu des novices discuter hier. Ils ont déjà contacté les nouveaux apprentis. L'un d'eux vient du palais, et crois-moi, malgré tous ses problèmes de personnalité, c'est le seul magicien qui mérite un minimum sa place ici.
— Et les autres nouveaux ? demanda Akaashi d'un ton curieux.
— J'en sais rien. Deux de ceux qu'ils ont invités ont refusé de venir. Je crois qu'ils n'en attendent qu'une poignée. À les croire, c'est une année creuse. La nôtre n'était pas plus réjouissante, cela dit. Quand je pense que les adeptes sont quoi, seize ?
— Dix-huit, corrigea Akaashi.
Semi pointa vers lui un doigt accusateur.
— Toi, arrête de te la péter. Quoi qu'il en soit, ils en attendent quatre au maximum. Et s'ils sont tous comme Shirabu...
Il secoua la tête, frappé d'horreur.
— Mais je vais faire des efforts, comme toujours. Rester calme et souriant.
— N'en fais pas trop, conseilla Oikawa. Ils verraient tout de suite que tu simules.
— Ouais, t'as raison. Je vais m'entraîner un peu.
Il leur offrit un rictus tordu, et Oikawa vit Akaashi afficher un sourire narquois.
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Factice ou non, sa bonne humeur ne tint pas longtemps. Quelques jours plus tard, Semi serrait les dents au milieu du repas, les yeux fermement fixés sur son dîner.
— Ah, ça me rend malade, dit-il en relâchant sa cuillère.
Son expression oscillait entre désespoir et dégoût. Oikawa lui tapota gentiment le dos, compréhensif.
— C'est juste du ragoût, fit Akaashi.
— Très drôle. Je parle de tout à l'heure, au cas où.
— Je ne lis pas dans les pensées, rappela Akaashi.
Ses talents d'observateur l'en dispensaient bien. Oikawa ne put réprimer un sourire en coin. Visiblement, Akaashi ne s'en servait que lorsqu'il l'estimait nécessaire.
— L'absence du don te donne vraiment un sale caractère, l'accusa Semi. Pas vrai, Tooru ?
— Il a toujours un sale caractère. Tu t'es juste laissé avoir par ses joues de bébé. Regarde-le, ajouta-t-il en lui passant un bras autour des épaules. Absolument adorable.
— Je le serai encore après t'avoir étranglé dans ton sommeil, dit Akaashi d'une voix neutre.
— Tu vois ? Mignon comme tout. C'est quoi le problème avec tout à l'heure ? Ça fait trois jours que j'attends que ça revienne. J'en dors pas de la nuit.
Semi cilla, stupéfait.
— Tu m'as vu pendant le retour de don, pas vrai ? Cinq visions à l'aller, c'est cinq visions au retour. Probablement plus claires, mais pas plus agréables, crois-moi. Washijō me tient à l'œil, en plus, alors j'ai intérêt à les consigner au détail près.
— Tu veux qu'on reste avec toi ?
— Franchement, je serai mieux tout seul. Vous savez qu'il compte les utiliser pour votre entraînement ? Il m'a attrapé dans un couloir, j'ai rien pu faire. Apparemment, « il faut bien que je m'occupe à quelque chose d'utile » pendant mes trois semaines en solitaire.
— Ils ne peuvent pas utiliser les autres mages de visions ? dit Oikawa. T'es quand même pas tout seul.
— Les autres ont cours, eux. Et puis, personne d'autre ne s'en est pris cinq d'un coup.
— Et personne ne les maîtrise comme toi, dit Akaashi.
— Essaie de te rattraper, va. Mais t'as raison, c'est vrai.
Un initié du nom de Terada les appela pour s'occuper du nettoyage de la cuisine. Semi, épargné par son statut d'apprenti, les regarda partir avec un clin d'œil.
Quelques adeptes s'étaient déjà mis au travail quand Akaashi et Oikawa arrivèrent. Ils discutaient vivement mais gardaient la voix basse, de peur qu'on ne les entende au-dehors, là où quelques maîtres et novices rôdaient encore en dépit des congés. Ils n'étaient jamais vraiment tranquilles. Jamais seuls non plus.
— Komaki jure qu'il en a eu une hier, murmurait un garçon d'un ou deux ans de plus que lui — Hatake, s'il s'en souvenait correctement. Que le palais allait nous envoyer des gars pour vérifier que tout était en ordre ou je ne sais pas trop quoi. Je lui ai dit que c'était un rêve, mais il me soutient que...
— Rêve ou pas, l'interrompit un garçon du nom de Junta, qu'est-ce qu'on s'en fout. L'empereur ? Et puis quoi encore ? Franchement, qu'est-ce que tu veux qu'il fasse ?
— Plein de trucs. C'est l'empereur.
— Et alors ? N'importe lequel d'entre nous pourrait le réduire au silence en moins de deux.
— Hé, calme-toi. Ta mère t'a pas appris le respect ? On n'est pas dans ta province, ici, mon grand.
Junta haussa les épaules.
— De toute façon, reprit Hatake, intéressant ou pas, c'était un rêve, rien d'autre. On n'a pas de magie, on pourrait rien voir. Et puis, ce type me les brise, à toujours s'inventer des visions qui changeront la face du monde. Confondre les visions et les rêves, c'est un truc de gamin. Comment il a pu passer l'épreuve ? Ils sont cons, ou quoi ? Ça se voit à des kilomètres, qu'il mythonne, mais ils continuent de siroter ses conneries comme du petit lait, et qu'on les retranscrit dans le codex sans jamais rien vérifier, et qu'on les raconte dans les couloirs avec les derniers ragots, je te jure, ça me...
Quelqu'un attira son attention d'un claquement de langue et désigna Oikawa et Akaashi du menton. Hatake les toisa un instant, puis s'adossa contre le mur en croisant les bras.
— J'ai pas raison ? les prit-il à témoin. Les visions, c'est quand même la base de la magie. Pas de don sans elles, hein ? Après tout, on est là pour pimenter un peu le destin. Réécrire le grand livre. À quoi ressemblerait le monde, si les dieux savaient toujours à quoi s'attendre ?
Oikawa ne savait pas pourquoi il s'adressait à lui. Il l'avait toujours trouvé grande gueule, quand il n'était pas sérieusement désagréable. Il s'efforçait donc de limiter leurs échanges au maximum.
La façon dont il avait parlé ne lui plaisait pas beaucoup.
— Sur quoi tu te bases, exactement ? demanda-t-il sans pouvoir s'en empêcher. Des contes de bonne femme ?
Akaashi lui lança un regard d'avertissement qu'il décida d'ignorer.
— Un peu de respect, siffla Hatake.
— Ça t'obsède, dit donc. Pas la peine de t'énerver, c'est juste des histoires.
Il ne savait pas ce qui le rendait aussi agressif. L'approche inexorable du don n'arrangeait en rien son humeur.
Hatake darda sur lui un regard mauvais.
— Tiens, puisqu'on en parle, cracha-t-il, comment vont tes visions ? Vu que tu te prends pour l'élu des dieux, je suppose que t'as dû en recevoir une incroyable. Si t'en as eu une, bien sûr. D'après ce que j'ai entendu, c'est plutôt compliqué, avec toi, c'est ça ?
— J'en ai eu une, merci de t'en inquiéter.
— T'aurais pas envie de partager, par hasard ? J'ai juste envie de voir si elle était aussi inventive que celle de l'examen. Une merveille, celle-là, d'ailleurs. J'ai adoré le coup de la forêt maudite. Ça doit être un puits inépuisable, non ? Tant qu'on parle de contes de bonnes femmes, tu sais.
— Je ne l'ai pas inventée, rétorqua Oikawa.
— Hé, pas la peine d'en faire tout un plat. C'est pas ta faute si Nohebi ne veut pas de toi. Ça arrive. Mais s'il te plaît, évite de mettre les mots d'un autre dans sa bouche, c'est ridicule. À moins que tu veuilles finir comme Komaki, bien entendu — et crois-moi, il ne finira pas bien.
Oikawa s'apprêta à répliquer, mais Akaashi l'arrêta d'un geste.
— Laisse tomber, lui conseilla-t-il. Lave ça.
Il le poussa vers une marmite encore tiède.
— Ah, mais attends voir, reprit Hatake. Ma tante me disait toujours que la cécité était le propre des tueurs d'enfants. Tu crois qu'il y a un lien ? T'en aurais pas buté un, par hasard ? Parce que bon, les mages d'influence et leurs expériences foireuses...
— Ferme ta gueule, cracha Oikawa.
La voix de Kurosu qui résonnait dans une pièce feutrée.
Il semblerait que le ciel se soit assuré de ton innocence, mais les choses auraient pu très mal tourner. Sois reconnaissant.
Il n'est pas mort, songea-t-il en serrant les dents. Il va parfaitement bien.
— Calme-toi, l'aveugle. Ce ne sont que des histoires, après tout.
Patient, placide et réfléchi. Le don n'est même pas encore revenu. Tu ne voudrais quand même pas retourner en isolement dès le premier jour.
Il souffla longuement et regarda ailleurs. Par chance, Hatake devait s'estimer satisfait, car il repartit vaquer à ses occupations, l'air joyeux.
Akaashi attendit qu'ils soient de retour dans leur chambre pour lui adresser à nouveau la parole.
— Tu n'aurais pas dû l'encourager, dit-il. Ça va se retourner contre toi.
— Pourquoi t'as rien dit ? On est censés se soutenir. Je l'aurais fait pour toi.
— Personne ne me cherche, fit remarquer Akaashi. Tu n'en auras pas l'occasion.
— Il m'a insulté.
— Le fait qu'il soit un imbécile ne t'oblige pas à t'abaisser à sa hauteur. Et si je me souviens bien, c'est toi qui as lancé tout ce bordel. C'est ton problème, pas le mien. Je n'irai pas en isolement juste pour défendre quelqu'un qui est incapable de maîtriser ses coups de sang.
— T'es vraiment trop con.
— Insulte-moi, si ça te fait plaisir. Tu sais que j'ai raison.
Il disait vrai, mais il était hors de question pour Oikawa de l'admettre devant lui. Ce dernier attrapa une lettre d'Iwaizumi au hasard en espérant qu'elle l'aiderait à se débarrasser de sa colère ; il la lut tant de fois qu'il finit par la connaître par cœur, mais lorsqu'il l'abandonna à côté de son lit, son irritation était plus acide que jamais.
— Oikawa-san ?
Il grinça des dents.
— Quoi ? demanda-t-il sèchement.
— Est-ce qu'il avait raison ?
— Sur ?
— Les tueurs d'enfants. Tu n'as jamais...
— Merde, Kei-chan. Bien sûr que non, pour qui tu me prends ?
Il espéra qu'il ne répondrait pas.
— Je voulais juste en être sûr, s'excusa Akaashi. Et ta vision ?
Oikawa se redressa et le regarda dans les yeux.
— Tu doutes de moi ?
— Parce que tu me donnes de bonnes raisons de le faire. Je ne t'oblige pas à répondre.
Comme s'il lui laissait le choix. Ils passeraient l'année en binôme, et les suivantes également. Si Akaashi n'avait pas besoin de lui, la réciproque n'était pas vraie. Akaashi lui-même devait en être parfaitement conscient.
— C'était juste une vision du passé, lâcha-t-il. Un souvenir idiot. Qu'est-ce que tu veux que je fasse de ça ?
— Tu en as eu d'autres ?
Il n'avait jamais rien d'autre. Sa dernière véritable vision remontait à l'année précédente. C'était elle qui l'avait convaincu de partir, et puisqu'il ne l'avait plus revue depuis, il estimait que la démarche était un succès.
— Oikawa-san.
— C'est bientôt l'heure. Je vais prendre un bain.
Il sentit le regard d'Akaashi dans sa nuque jusque dans le couloir.
Ce soir-là, lorsque le don revint enfin à lui, il ne vit rien d'autre que la pluie et la rivière, et il la vit encore après s'être endormi.
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Semi surgit dans son dos, le faisant sursauter. Quelques adeptes lui jetèrent un regard en biais ; Akaashi, l'air ailleurs, ne fit même pas attention à lui.
— Ils arrivent ce soir, lui murmura-t-il à l'oreille. Je l'ai vu.
— Bonne nouvelle ?
— J'en doute. Je ne sais pas à quoi ils ressemblent, mais ils m'inspirent un drôle de sentiment. On verra bien.
Shishio, un troisième novice plutôt affable, entra dans la salle en les saluant d'un signe de la tête. Les élèves se turent. Oikawa se tourna vers Akaashi qui, la tête reposant sur une main, regardait Semi rejoindre leur professeur d'une démarche raide. La concentration qu'Oikawa lisait sur ses traits avait un petit quelque chose de comique. Akaashi n'avait jamais accordé d'importance aux visions et, aux dernières nouvelles, ce genre de séance ne l'intéressait pas.
— Bonjour à tous, fit Shishio. Comme annoncé, nous réaliserons aujourd'hui des exercices d'interprétation. Semi-kun ici présent a accepté de partager avec vous ses visions du retour de don. Elles ont déjà été étudiées, interprétées et consignées. À vous de voir si vos interprétations correspondent à celles des novices.
Il fit signe à Semi de s'approcher de lui. Ce dernier, l'air mal à l'aise, se mit à décrire ses visions sans grand enthousiasme.
Les visions de Semi avaient toujours fasciné Oikawa. Elles différaient de celles des autres mages tant par leur aspect que par leur sujet. Là où les magiciens recevaient en général des scènes concrètes, les visions de Semi les plongeaient dans un univers d'abstraction, de symboles et d'images qui n'avaient d'équivalent nulle part ailleurs. Oikawa l'avait souvent surpris les mains sur les yeux, ses lèvres formulant des mots inaudibles. Lorsqu'il l'avait interrogé à ce sujet, Semi avait répondu :
— J'essaie juste de visualiser.
— Et ça sert à quoi ?
— À fixer des symboles. Faire des associations, des trucs comme ça. Mon précepteur disait que l'esprit humain ne pouvait concevoir que ce qu'il connaissait déjà. Je ne peux pas voir un raz-de-marée si je ne sais pas à quoi ça ressemble. Mais je peux le relier à quelque chose d'autre, tu vois. Quelque chose de plus familier, de plus précis. J'ai associé des plantes avec chaque mois de l'année, par exemple, ou des régions avec leur emblème.
— Ça a quand même l'air de te compliquer la vie.
— Je suppose. Mais je ne veux pas limiter mon champ de vision. Je veux voir le plus loin possible, et sur tous les sujets.
Aujourd'hui, il était servi. Ses visions le concernaient rarement directement, et elles étaient déchiffrées par les novices avec le plus grand soin. Elles pouvaient aller de l'anecdote à l'annonce de catastrophe majeure. Certaines avaient tellement d'interprétations possibles que Semi y travaillait des heures durant.
Shishio leur accorda une heure. Quand ils sortirent enfin, Semi les attendait dehors, un sourire moqueur aux lèvres.
— T'aurais pu en choisir d'autres, l'accusa Oikawa. J'ai rien compris.
— Rien du tout ? Franchement, c'était pas si difficile. Qu'est-ce que t'as mis ?
Oikawa soupira.
— Pour celle avec le rat, j'en sais rien, une période de deuil. Et l'autre, ça ne me disait rien. La présence de Kei-chan doit avoir un rapport avec la manipulation, mais à part ça...
— C'est l'état du matériel, intervint celui-ci. Le lierre qui détruit les cubes, c'est juste pour dire qu'on en abuse trop. Capital.
— Pas de jugement sur ce qu'on me montre ou pas, signala Semi. Et puis, c'est vrai. Le matériel est dégueulasse, il serait grand temps qu'ils y fassent quelque chose.
— Le matériel ? répéta Oikawa. Vous vous fichez de moi ?
— Je prends ce qu'on me donne.
Oikawa balaya sa remarque de la main.
— De toute façon, ça n'a pas de sens, dit-il. Pourquoi on devrait interpréter les visions des autres ? Surtout si c'est déjà fait. Elles étaient toutes comme ça ?
— Quoi, mes visions ? Non. L'une d'entre elles n'avait aucun sens, elle est toujours en cours de réflexion. J'ai eu une vision du passé, pas très intéressante. La dernière était trop courte pour juger. Le mois de décembre, un crépuscule. Qu'est-ce que tu veux que je fasse avec ça ?
— Et la première ? Le rat ?
Semi haussa les épaules.
— Un début d'épidémie dans la vallée. Les mages d'influence ont pu l'arrêter à temps.
— C'est déjà passé ?
— La semaine dernière, oui. Les feuilles d'érable, c'est octobre. Trois feuilles, c'est la troisième semaine. Celle-là était plutôt claire, j'avais tout devi...
Il s'interrompit, soudain immobile, et s'appuya contre le mur. Akaashi et Oikawa échangèrent un regard.
— Semi-san ?
— Ils ne vont pas tarder, articula-t-il après un moment. Ah, je déteste ça. Pas la peine de me prévenir, je sais que ça va craindre.
— Ça se passera peut-être bien, fit Oikawa. Si tu pars comme ça...
— Les visions ne mentent pas. Nohebi doit vouloir m'éviter l'isolement. Je vais rester calme. Tranquille.
On les appela quelques heures plus tard dans le jardin intérieur.
Les trois nouveaux venus étaient encore vêtus de leurs tenues d'apprentis régionales. Celui du milieu, un garçon aux cheveux cendrés et à l'air enfantin, portait une tunique semblable à celles d'Hebison, quoiqu'un peu plus grossière. Une nostalgie douce-amère envahit Oikawa. Il se revit, sa tenue jaune entre les mains, à se demander si oui ou non il accepterait de quitter sa ville natale pour entrer au Sanctuaire. Il se revit sur le chariot qui l'emmenait au loin alors qu'il embrassait pour la dernière fois le paysage du regard.
— Souhaitons la bienvenue à nos nouveaux apprentis, dit Washijō d'une voix grave. Comme vous, ils ont fait leurs preuves devant un émissaire de notre sanctuaire. Je vous demanderai de bien vouloir les accueillir comme il se doit dans leur nouvelle demeure.
Il se tourna vers les arrivants. Le premier s'avança, les bras dans le dos, le menton fièrement relevé.
— Shirabu Kenjirō, se présenta-t-il. Je viens de l'école du palais d'Hishō. Je suis un mage d'illusion. Ravi de faire votre connaissance.
Ses yeux évitèrent ceux de Semi d'une façon si évidente qu'Oikawa ne put masquer son amusement. À côté de lui, ce dernier fulminait.
— Je m'appelle Yahaba Shigeru, de la région d'Hebison, déclara le garçon du milieu. Mage d'influence.
— Miya Atsumu, mage d'influence, dit le troisième d'un ton dégagé. Je viens de Nohebi. Enchanté.
Il leur offrit un sourire étrange qui mit Oikawa mal à l'aise. Si les magiciens de Nohebi étaient peu nombreux, on prétendait leur talent sans égal. La ville ne devait pas un nom pareil au hasard. Miya avait l'air sûr de lui. Il n'était certainement pas arrivé ici par erreur.
Et c'est un mage d'influence, songea sombrement Oikawa. Bien sûr.
Il essaya de ne pas revoir Kageyama, aux plantes qui grandissaient et grandissaient entre ses mains, aux sourires que lui adressait Anabara tandis qu'il lui disait, à lui : Encore un peu de patience. Ces choses-là prennent du temps. Ça viendra.
Arrête, firent ses pensées comme un écho glacial. Tu l'as vu. Tobio n'est plus une menace.
S'il en a jamais été une.
Un frisson lui parcourut l'échine. Il avait la bouche sèche.
Bien, bien, panique encore un peu. Ils t'enverront en isolement et tu n'en sortiras plus jamais. À quoi bon conserver un magicien inutile ?
Je ne suis pas inutile, tenta-t-il mollement de se convaincre, mais cette voix-là se perdait au milieu des ombres, chaque jour un peu plus étouffée. Je vaux quelque chose.
Quelques larmes et une prière. Ce sera vite oublié.
Quelques larmes, c'était toujours mieux que rien.
Alors que Washijō leur confiait la tâche de guider les nouveaux arrivants au sein du Sanctuaire, Miya lui sourit. Ses yeux se plissaient joyeusement, convaincus de leur réussite, de leur génie, peut-être, mais Oikawa, avait-il décidé, ne leur laisserait pas ce plaisir. Il rattrapait les adeptes de l'année supérieure à pas de géants. Et entre eux deux, il creuserait un ravin — libre à Miya de se jeter dedans.
Il lui sourit en retour.
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Les visions ne mentent pas.
C'est ce que leur avait dit Anabara, à Hebison, ce qu'on leur répétait sans cesse aujourd'hui. Semi attendait toujours qu'on lui prouve le contraire. Mais ce jour, découvrit Oikawa, n'était pas près d'arriver.
La venue des apprentis n'était pas une bonne nouvelle.
— Pas moyen, lâcha Yahaba en nettoyant férocement une table du réfectoire. Je vais l'étrangler avant la fin du mois.
— De la semaine, enchérit Shirabu d'un peu plus loin.
Semi étouffa un rire.
— Ça fait pas quatre jours et tu perds déjà ton sang froid ?
— Pas moi, corrigea Shirabu, lui. Je suppose qu'il a été formé à la maison. Il a la capacité émotionnelle d'un enfant de cinq ans.
— Ça, tu t'y connais, railla Semi.
Shirabu sembla sur le point de répondre. À la place, il claqua la langue avec agacement et se remit à nettoyer.
Akaashi entra dans la salle puis fit une pause, déconcerté.
— Qu'est-ce que vous faites encore là ? demanda-t-il.
— Miya s'est barré, lui apprit Yahaba. Il avait « rendez-vous » avec le deuxième novice ou je sais pas quoi. Probablement pour aller se plaindre des exercices.
— Des exercices ? Pourquoi ?
— Trop faciles pour monsieur. Il vient de Nohebi, hé. Là-bas, les magiciens sont traités comme des rois. Ils veulent en mettre plein la vue à tout le pays, alors nos exercices de merde, là...
— Les magiciens sont traités comme des rois partout, souleva Semi. Je n'ai entendu personne se plaindre.
— Pas partout, dit Akaashi.
— Évidemment, quand on s'enterre dans des trous perdus...
— De toute façon, intervint Oikawa, on a tous été appelés, alors qu'est-ce que ça change ?
— Ça ne veut pas dire qu'on est tous au même niveau, remarqua Shirabu.
— Facile à dire pour quelqu'un qui ne peut être comparé à personne, dit Semi.
Les mages d'illusion étaient une rareté, même au Sanctuaire. La présence de Shirabu suscitait la curiosité chez la plupart des étudiants qu'il évitait pourtant comme la peste. Drôle d'attitude. Oikawa aurait rêvé de se retrouver à sa place.
— Pourquoi vous discutez, de toute façon ? poursuivit Semi. La salle est encore crado.
Oikawa ne put résister.
— C'est vrai ça, Semi-chan. Qu'est-ce que t'attends ?
— Je ne suis pas un nouveau, répliqua ce dernier.
— Mais t'es toujours apprenti. Au travail, et qu'on ne vous voie plus lambiner.
Les lèvres de Shirabu s'étirèrent en un sourire en coin.
— Toi, fit Semi en le pointant du doigt, tu la fermes. Je vais vérifier la cuisine. Et vous deux, vous n'avez rien d'autre à faire ?
Akaashi et Oikawa échangèrent un regard.
— Non, répondirent-ils en chœur.
— Ah, allez vous faire foutre.
Ils finirent tout de même par sortir, laissant les apprentis à leurs corvées. Dans le couloir, ils croisèrent Miya, en pleine conversation avec un quatrième novice qui venait d'arriver au sanctuaire pour enseigner ils ne savaient quoi. Il les salua d'un sourire purement décoratif.
Ils se dirigèrent vers le jardin intérieur, un large espace vert qui, au printemps, se retrouvait ponctué de buissons colorés. Oikawa s'installa dans un coin, prêt à s'exercer. Il retira son gant unique, frotta ses mains l'une contre l'autre afin de les réchauffer. Son année passée au Sanctuaire avait vu son talent pour l'influence grimper en flèche. Les plantes s'étaient complexifiées, mais il n'échouait que rarement à les accompagner jusqu'à la maturité. Il avait même réussi, une fois, à faire pousser une minuscule fleur rouge assez vigoureuse pour former un nouveau plant.
Le don n'était pas suffisamment présent pour lui permettre de réitérer cet exploit, mais cela ne l'empêchait pas de chérir ses petites victoires. Il fallait dire que depuis qu'ils s'étaient attaqués au monde animal, elles s'étaient faites plus espacées, moins évidentes, et il se sentait toujours en équilibre sur une corde raide, l'échec menaçant à chacun de ses pas.
Mais il ne s'améliorerait jamais en ressassant ses inquiétudes sans rien faire pour les régler. Il se mit au travail en silence. Akaashi l'accompagna un moment, puis préféra jouer avec une balle de bois clair qu'il manipulait avec fluidité bien que l'an obscur eût à peine commencé. Oikawa l'enviait un peu. Si Akaashi n'était pas du genre à partager ses succès, son aise en la matière était plus qu'évidente. La magie d'influence, au contraire, ne l'intéressait pas. C'était peut-être préférable.
— Il avait raison, dit Akaashi au bout d'un long moment.
Il examinait l'objet d'un regard critique. Oikawa, concentré sur une fleur frileuse, releva la tête.
— Qui avait raison sur quoi ?
— Semi. À propos du matériel. Je l'ai emprunté l'année dernière, et il se fissure déjà.
— Tu y vas peut-être trop fort.
— Je le fais parfaitement bien.
Il le rangea dans sa poche.
— Yahaba avait l'air énervé, tout à l'heure, lâcha-t-il de but en blanc.
Oikawa s'essuya le front. Il s'assit en tailleur, un peu fatigué.
— C'est à cause de Miya, révéla-t-il. Ils ne s'entendent pas très bien.
— Parce que certains d'entre eux s'entendent ?
Oikawa lui accorda un sourire.
— Non, pas vraiment.
— Ça finira mal.
— Tu veux parier ? Semi-chan a misé sur Shirabu.
— Parier sur ?
— Le premier à se retrouver en isolement. Je penchais pour Miya, parce que sa tête ne me dit rien qui vaille, mais je commence à me poser la question. Il est un peu mielleux. Il sait sûrement garder son calme, du moins en apparence.
Et c'était tout ce qui comptait, au fond. Lui-même en était incapable.
— Ce n'est pas le mot que j'utiliserais, mais si tu le dis...
Un oiseau passa au-dessus d'eux, projetant son ombre sur le visage d'Akaashi.
— J'espère juste que Yahaba va se calmer un peu. Il est encore gentil, lui.
Akaashi ne répondit rien. À bien y réfléchir, Oikawa ne l'avait pas beaucoup vu interagir avec les apprentis. Eux non plus n'étaient pas restés longtemps en contact avec les élèves plus aguerris, l'année précédente, mais Semi connaissait un de ceux-là, et l'autre lui rappelait trop Hebison pour qu'il l'abandonne aux mains des novices.
Comme Akaashi ne relançait pas la conversation, il haussa les épaules et se remit au travail. Son partenaire le regarda faire un moment.
— Je vais me reposer, dit-il finalement. N'en fais pas trop.
— Je n'en fais jamais trop.
Akaashi sourcilla.
— C'est ça. À plus tard, Oikawa-san.
— À plus tard.
Lorsqu'il coupa court à son entraînement, le soleil était déjà couché. Il ne trouva pas Akaashi dans leur chambre et supposa qu'il attendait Bokuto quelque part dehors. Tant pis. Il le reverrait au dîner. Il profita de son absence pour se pencher sur une lettre à peine entamée, quelques mots banaux sur une feuille de papier. Il ne savait pas quoi raconter. Au bout d'un moment, la vie au Sanctuaire se faisait monotone. Ce qui ne l'était pas risquait d'inquiéter inutilement Iwaizumi. Il écrivit une ligne à propos de Yahaba, et sa plume, ce soir-là, n'en sortit aucune autre.
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Le pari fut résolu plus vite que prévu. Alors qu'Oikawa se rendait dans la salle de manipulations en compagnie d'Akaashi, Semi surgit depuis l'autre bout du couloir, poussant devant lui un Shirabu manifestement outré et prêt à en démordre.
— Dans ma chambre, jeta-t-il en passant. Magnez-vous, ça va pas tarder à craindre.
Oikawa n'était pas assez stupide pour ignorer l'urgence qui pointait dans sa voix. Il trottina vers la chambre de Semi — celle de Shirabu, depuis que les binômes avaient été fixés — et ouvrit la porte en s'assurant que personne ne les avait suivis. Semi poussa Shirabu dans la pièce malgré les protestations de ce dernier, puis il ferma la porte derrière eux.
Quelques secondes plus tard, des pas pressés se firent entendre dans le couloir. Oikawa ne relâcha sa respiration qu'une fois qu'ils se furent éloignés.
— Qu'est-ce que tu fous ? cracha Shirabu en repoussant Semi qui, par sécurité, l'empêchait de bouger d'un bras tendu.
— Je t'épargne, rétorqua Semi.
— Je sais me défendre.
— Je parle pas de ça, abruti. Crois-moi, je fais pas ça par bonté de cœur. Mais il y a un truc que tu dois apprendre, ici : quand quelqu'un t'insulte, tu souris et tu la fermes. T'auras qu'à le tabasser dans tes rêves, si t'y tiens. Mais ne la ramène pas devant les novices. Ça craint, tu comprends ?
— Tu t'es disputé ? demanda Akaashi. Avec qui ?
Semi répondit à sa place.
— Miya, qui d'autre ? Shigeru aussi, mais lui en est venu aux mains, et j'avais pas le temps. Et puis, ça me fait chier, mais ce type est mon partenaire. J'ai aucune envie de passer mon temps en isolement à cause de lui.
— En quoi ? répéta sèchement Shirabu.
— En isolement. Fais pas comme si t'en avais pas entendu parler. Komaki y est depuis quasiment une semaine.
— Qu'est-ce que j'en sais ? Je travaillais, au cas où.
— Oh, excuse-moi...
— Calmez-vous, intervint Oikawa. Vous voulez qu'ils nous entendent, ou quoi ? Et puis, sans vouloir vous vexer, votre disparition leur mettra la puce à l'oreille. Si ça continue, ils vous y jetteront tous les quatre.
Semi lâcha une injure.
— Qu'est-ce qu'on fait, alors ?
— Vous prenez une inspiration et vous vous calmez, dit Akaashi. Ensuite, vous retournez là-bas et vous faites semblant d'être partis chercher des novices. Ce n'est pas la mer à boire.
— Je préfère encore..., commença Shirabu, mais Oikawa l'interrompit :
— Non, écoute. L'isolement n'a rien d'une promenade de santé. T'as pas envie de t'y retrouver, crois-moi sur parole. Ils t'y gardent jusqu'à ce qu'ils t'estiment calmé pour quelques mois. Les novices ne rigolent pas. Ils te vident de tout ce qui pourrait t'ébranler de quelque façon que ce soit. Quand tu sors de là, il te faut un certain temps pour redevenir un être humain comme les autres. Et n'espère pas pouvoir te servir de ta magie après ça. Alors tu suis les bons conseils de Keiji, tu souffles un coup et tu fais semblant de rien. Et si tu ne me crois pas, prends patience. Tu verras très vite à quoi ça ressemble.
Shirabu ouvrit la bouche, sur le point de répliquer, mais finit par changer d'avis.
— Très bien, céda-t-il en partant s'asseoir sur son lit.
Semi leur lança un regard plein de gratitude.
— De quoi c'est parti ? demanda Oikawa.
— D'une bêtise, répondit Semi. Miya regardait Shigeru faire un exercice d'influence. Il lui a dit que, je cite, ce n'était « pas si mal pour un débutant », mais qu'il ne s'attendait pas à mieux de sa part. Apparemment, il a entendu dire que les critères d'entrée avaient été adaptés juste pour lui, et pas dans le bon sens. Une histoire comme quoi ils avaient besoin d'étudiants, vu les résultats décevants. Inutile de dire que Yahaba n'a pas beaucoup apprécié le sous-entendu. Ça a fait beaucoup rire Miya.
— Ce fils de pute, siffla Shirabu.
— T'as entendu quand on t'a demandé de rester calme ? Enfin, soit... Il faut qu'on y aille avant qu'ils commencent à poser des questions. Plus d'informations ce soir.
Oikawa échangea un regard avec Akaashi.
— T'avais parié sur qui ? demanda-t-il lorsqu'ils eurent quitté la pièce.
— Yahaba.
— Moi aussi. Pour quelqu'un qui est censé tout voir, Semi n'est vraiment pas très observateur.
Akaashi eut la bonne grâce d'esquisser un sourire.
Oikawa était penché sur un exercice de manipulation qu'ils avaient entamé quelques jours plus tôt quand Semi entra dans la classe, soulevant par là quelques sourcils interrogateurs. Sans s'excuser auprès du novice qui passait entre les étudiants et leur offrait quelques conseils, il fila vers Oikawa.
— Washijō-sensei te demande, dit-il.
— Moi ? s'étonna Oikawa.
Washijō n'avait jamais semblé lui accorder une importance particulière. À vrai dire, l'estime qu'il portait à Oikawa s'était considérablement réduite au fil du temps. Il aimait les étudiants comme Akaashi, impassibles et imperturbables. Les séjours d'Oikawa en isolement avaient terni son image dès les premières semaines. C'était peut-être préférable. Washijō n'était pas tendre avec ceux pour qui il nourrissait beaucoup d'ambitions.
Semi se pencha vers lui et baissa la voix.
— Yahaba fait un petit séjour dans la boîte à rêves.
— Et ?
— Tu sais comment il est. Il veut qu'un étudiant s'en charge.
— Il ne pouvait pas te prendre toi ?
Semi se passa la main dans la nuque d'un air embarrassé.
— Il veut la participation d'un spécialiste.
Rien de tel qu'un témoignage direct pour inspirer la terreur chez les jeunes pousses. Oikawa grimaça.
— Sans façon.
— Attends, je reformule : Washijō-sensei exige de te voir. Ça te parle ? Il est suffisamment énervé comme ça. Ne nous fais pas payer les pots cassés.
Oikawa émit un profond soupir. La perspective de servir d'exemple à des gamins qui finiraient quand même par vivre leur propre expérience de la chose ne l'enchantait pas du tout.
— Très bien.
Il se leva. Akaashi, qui suivait l'échange du coin de l'œil, claqua la langue pour attirer son attention.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Isolement, répondit Oikawa avec un sourire malicieux. Quel plaisir.
— Je viens avec toi.
— Washijō-sensei ne t'a pas demandé. Laisse-moi au moins profiter de cet honneur.
— Oikawa-san..., commença-t-il d'un ton réprobateur, mais Semi lui fit non de la tête.
— C'est lui qu'il veut, point. Laisse-le vivre. Tu n'as pas besoin de lui coller au cul toute la journée.
Un drôle d'éclat passa dans le regard d'Akaashi. Un instant, Oikawa s'attendit à le voir réagir, mais il se contenta de hausser les épaules, indifférent. Oikawa sentit qu'il était supposé dire quelque chose. Ses mots, toutefois, se défaisaient à l'instant où il croyait mettre le doigt dessus. Akaashi n'avait jamais été très accessible. Ça se ressentait particulièrement à des moments comme ceux-là.
Oikawa partit prévenir leur professeur et suivit Semi à travers les couloirs, perdant parfois son regard dans la luxuriante forêt qui les séparait de la vallée. L'automne habillait les cimes d'une couleur de crépuscule. Oikawa aurait pu passer des heures à les contempler. Il aimait bien les jardins du Sanctuaire, mais l'influence des magiciens s'y sentait sur chaque feuille, chaque carré de terre cultivée, chaque naissance et chaque mort, une brume transparente qui collait à la peau.
La forêt, elle, était sincère. Personne n'y avait touché.
— Te voilà, Tooru.
— À votre service, répondit Oikawa avec un sourire.
Washijō eut la bonne grâce de le lui rendre. Shirabu lui lança un regard nerveux. Sur le visage de Miya flottait un autre genre de sourire, tranquille, presque connaisseur. Irrité, Oikawa détourna les yeux.
— Shigeru-kun s'est frayé un chemin jusqu'aux cellules d'isolement. Je me suis dit que tu étais le mieux placé pour montrer aux nouveaux venus comment ça fonctionne. Le processus t'est familier, je crois.
Il préféra ignorer la pique. Il sortit, et les apprentis le suivirent sans un mot.
Le bâtiment utilisé pour l'isolement se trouvait à l'écart du domaine principal, au grenier d'une petite construction qui servait surtout de réserve de plantes et de matériaux divers. L'homme qui gardait les escaliers les regarda passer d'un air absent. Comme il ne comptait visiblement pas l'aider, Oikawa prit une coupelle ébréchée sur l'étagère.
Sur la table d'à côté étaient alignées une rangée de minuscules fioles de liquide transparent. Oikawa fit mine d'en attraper une, mais son bras resta suspendu dans les airs, paralysé.
— C'est quoi ? demanda Shirabu.
Semi lui fit signe de se taire et déposa un flacon dans la main d'Oikawa.
Il était si léger, là, sur sa paume. Un objet sans importance.
Reprends-toi, se sermonna-t-il.
Un goût amer persista sur sa langue alors qu'il conduisait les apprentis à l'étage supérieur. Il s'arrêta sur le palier, devant la porte noire et joliment décorée qui séparait les cellules du reste du bâtiment.
— Bon, dit-il d'un ton dégagé. Washijō m'a demandé de venir parce qu'il veut que je vous fasse peur et que vous soyez au courant de ce que vous aurez à faire au cas où vous ou votre partenaire se retrouverait là-dedans.
Il donna un bref coup sur la porte.
— Pour la première partie, cela dit, vous n'aurez pas besoin de mon aide. Donc, mh...
Il jeta un regard à Semi qui écoutait attentivement, les sourcils froncés.
— Vous avez été répartis en duos, dit Oikawa. C'est Washijō qui choisit, et quand c'est fait, il ne les change pas. Il fait ça pour assurer un certain contrôle mutuel. Quand il y a un problème, la responsabilité est partagée. Ça veut dire que si l'un de vous se retrouve en isolement, l'autre finira impliqué. On ne peut pas y échapper.
— Impliqué comment ? demanda Miya.
Il ne souriait plus. Appuyé contre le mur, il fixait la porte avec intensité.
— Apporter la bouffe, répondit Semi à sa place, des trucs comme ça. Et rendre visite.
— Rendre visite en isolement ? répéta Shirabu avec scepticisme.
— T'es tout seul le reste du temps.
— Et puis, enchérit Oikawa, c'est dur. Ça peut durer des jours. Certains le supportent mal. D'autres, pas du tout. Les novices autorisent une heure de visite par jour, le soir. Ils pensent que voir un visage amical peut aider à tenir le coup. De toute façon, tu ne te sens jamais plus seul qu'après ça.
— Et encore, c'est seulement si tu t'en souviens.
Oikawa pinça les lèvres. Miya détacha son regard de la porte et le laissa glisser vers sa main.
— Et ça, c'est quoi ?
Oikawa referma les doigts sur le flacon.
— Du nectar, répondit-il doucement.
Shirabu arqua les sourcils.
— Et en vrai ?
— J'en sais trop rien. Le distillat d'une décoction de plantes. C'est les initiés de haut niveau qui le préparent. Tout ce que je sais, c'est que ça prend plusieurs semaines à faire.
— J'ai entendu dire qu'ils y mettaient des fleurs de brume, lâcha Semi.
— C'est ça, dit Shirabu.
Oikawa en avait toujours douté. Les fleurs de brumes étaient difficilement manipulables. Les empoisonnements avaient été si nombreux que l'empire l'avait banni de toutes les herboristeries de son territoire. On avait brûlé les réserves des médecins et guérisseurs qui les utilisaient, et celui qui en possédait dans son jardin n'avait pas intérêt à recevoir une visite de la garde.
Le nectar était désagréable, mais pas destructeur. Et puis, les novices avaient beau être de bons magiciens, ils n'étaient pas tout-puissants pour autant.
— C'est juste une rumeur. Si c'est le cas, c'est en toute petite quantité. J'ose pas imaginer ce qui arriverait si un magicien exagérait la dose.
— Il tomberait mort, c'est tout, soupira Miya. Bon, on y va ? J'aimerais bien m'entraîner.
Oikawa ouvrit la porte.
Dans le couloir se trouvaient huit cellules réparties les unes en face des autres. Ils avancèrent en silence. Oikawa s'arrêta devant la dernière et prit une inspiration.
Il se baissa pour déverrouiller une petite lucarne creusée à hauteur de genoux. Le bruit fut absorbé par le mur d'en face, vite oublié.
— Yahaba, appela-t-il.
Il y eut du mouvement à l'intérieur. Le visage de Yahaba apparut, visiblement inconfortable.
— Ah, c'est vous. Ça fait des heures que je suis là, je commençais à me dire que...
— Tu ne sortiras pas aujourd'hui, l'interrompit Oikawa.
— Quoi ? Pourquoi ? Je me suis excusé. Je veux dire, si c'était à refaire, je me retiendrai pas, mais...
— Calme-toi, Shigeru-kun, dit Miya avec un sourire. T'es censé te détendre, tu sais ?
— Qu'est-ce qu'il fout là ? s'indigna Yahaba. Faites-le partir. Si je le vois une seule seconde, je vais le défoncer.
— Allez, le prends pas comme ça. Je suis désolé de t'avoir traité de bouseux. Je suis ton partenaire, j'aurais dû être plus diplomate. Mais regarde, je suis là pour toi.
— Partenaire mon cul, t'es juste un gros c...
— Yahaba, le reprit Oikawa. On n'est pas là pour se disputer.
Il donna brutalement la coupelle à Miya.
— Va chercher de l'eau. Il y en a dans le réservoir, là-bas.
Miya s'exécuta d'un pas tranquille. Il posa le récipient rempli d'eau au sol et en profita pour jeter un coup d'œil à l'intérieur de la cellule. Yahaba brandit son majeur pour toute réponse.
— Ah, ça suffit, s'impatienta Semi. Vous êtes graves, tous les trois.
— Laisse-moi en dehors de ça, dit froidement Shirabu.
Oikawa ouvrit le flacon.
— Deux gouttes, pas plus, expliqua-t-il sans s'intéresser à leur conversation. À donner une fois par jour, sauf si Washijō-sensei l'estime autrement.
— De quoi ? demanda Yahaba.
Oikawa l'ignora. Il s'éclaircit la gorge.
— N'espérez pas vous en sortir sans le donner. Le gardien vient vérifier, et à ce jeu-là, c'est le meilleur. S'il ne boit pas le nectar, vous serez deux à payer.
— Eh oh ? fit Yahaba.
Oikawa fit tourner le liquide dans la coupelle. Une fois qu'il prit une jolie teinte nacrée, il glissa le récipient à travers l'ouverture.
— Qu'est-ce que je dois faire avec ça ?
— Le boire, dit Oikawa.
— Et c'est ?
— Une aide.
— Pour ?
— Que le temps passe plus vite. Ils ne te laisseront pas sortir tant que tu ne l'auras pas avalé. C'est plutôt bon, tu sais ?
— C'est ce que me disaient mes parents quand ils voulaient me servir de leurs trucs infâmes.
— Yahaba.
Ce dernier resta un moment silencieux.
— Ils me laisseront sortir ?
— Promis.
Il porta la coupelle à sa bouche et la vida d'un trait.
— Ah, dit-il. C'est vrai que c'est pas mauvais.
Il se releva et partit s'asseoir au fond de sa cellule, le dos bien droit contre le mur.
— Quand est-ce qu'ils viendront me chercher ? Je dois travailler. J'étais en train de soigner un truc. Un truc, je ne sais plus trop quoi. Ouais.
Il se passa une main sur le visage, puis regarda autour de lui.
— Il fait chaud ici, non ?
Oikawa se redressa. Il n'avait aucune envie d'assister à ça. Rien qu'y penser le rendait nauséeux. La voix d'Akaashi résonna dans ses oreilles comme un vilain écho.
Allez, fais un effort. Je te jure que je te laisserai tranquille après ça. Fais-le pour moi, d'accord ? C'est la dernière.
Ce n'était jamais la dernière.
— C'est tout ? fit Miya.
Il lui fallut toute sa concentration pour se retenir de le gifler.
— Non, dit-il. Toi, tu restes ici et tu surveilles. S'il essaie de faire des trucs idiots, t'appelles le garde.
— J'ai autre chose à faire.
— Moi aussi. La prochaine fois que t'as envie de le provoquer, réfléchis-y.
Ils quittèrent le bâtiment sans échanger un mot. Dehors, un vent froid se glissait parmi les arbres, emportant avec lui des poignées de feuilles mortes. Oikawa pensait à Yahaba. Avec un peu de chance, il n'était pas aussi sensible que lui. Les souvenirs qu'il gardait de son premier isolement étaient flous, mais il lui arrivait encore d'en rêver la nuit.
Et puis, il avait eu Akaashi, plus rarement Semi. Yahaba n'avait que Miya. Oikawa doutait qu'il s'agisse là d'une bonne nouvelle.
Les adeptes sortaient de la salle de classe quand il y retourna. Hatake le bouscula en passant. C'était une de ses nouvelles habitudes. Le genre de gamineries qui commençait doucement à lui taper sur les nerfs. C'était précisément le but, d'ailleurs, Oikawa en était conscient, et il ne réagissait en général qu'avec une indifférence teintée de dédain. Cette fois, il ne retint pas un grognement d'irritation.
— Oh, excuse-moi, fit Hatake. Je suppose que tu ne m'avais pas vu.
Il repartit sans lui laisser le temps de répliquer.
— Ignore-le, conseilla Akaashi en arrivant à sa hauteur.
— Je ne fais que ça.
— Pas assez. Comment va Yahaba ?
Oikawa lui raconta brièvement les derniers événements.
— J'ai dit à Miya de rester derrière. C'est la première fois, de toute façon, il risque pas de partir en vrille.
Akaashi resta de marbre.
— Je vois, dit-il enfin.
— C'est tout ?
— Qu'est-ce que tu veux que je dise ? Je lui souhaite bonne chance.
Oikawa croisa les bras.
— Quoi encore ? Qu'est-ce que j'ai dit ?
— Rien de spécial.
— Arrête de te moquer de moi. Malgré tous les bons jeux de mots de Hatake, je ne suis pas aveugle. T'es fâché contre moi, alors parle.
— Je ne suis pas fâché.
— Et je sais reconnaître un mensonge quand j'en entends un, mais d'accord. D'accord, si tu y tiens.
Il ne lui adressa plus la parole après ça. Akaashi ne parut pas s'en émouvoir. Il passa le reste de la journée perdu dans ses pensées et, le soir venu, il ne prit pas la peine de lui souhaiter la bonne nuit.
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Yahaba sortit d'isolement après deux jours, ce qu'Oikawa estimait plutôt généreux, mais il ne prit pas la peine de se présenter à eux. Quand Oikawa lui posa la question, quoiqu'à contrecœur, Miya lui répondit :
— Il s'est bien calmé, c'est le moins qu'on puisse dire. Je ne l'ai pas entendu prononcer un mot depuis ma deuxième visite. Il a dû tout user en hurlant aux étoiles.
Pour une fois, il ne souriait pas.
Le mutisme de Yahaba n'étonnait pas Oikawa. Communiquer avec Miya relevait de la punition plus que du soulagement. Le retour d'isolement, aussi bref celui-ci fût-il, était un moment peu propice à l'ouverture aux autres. Il avait eu du mal à s'y faire. Yahaba n'était sans doute pas différent. Il finirait par s'en remettre, comme tout le monde.
Cinq jours après sa sortie, pourtant, il brillait toujours par son absence, et Oikawa commença à se sentir mal à l'aise.
— Je n'en sais rien, dit Shirabu après qu'il lui eut posé la question. Je l'ai vu aux bains, c'est tout, mais il a fait semblant de ne pas me voir.
— Tu n'as pas essayé de lui parler ?
— Pour lui dire quoi ? Il est pâle comme un cadavre, ça me fait peur. Qu'est-ce que je fais s'il se transforme en...
Il se tut en entendant venir deux novices en pleine conversation.
— Vous êtes amis, non ? s'impatienta Oikawa en baissant la voix.
— On se connaît à peine. Écoute, je ne suis pas venu ici pour me faire des amis. Semi-san est mon partenaire, c'est suffisamment difficile à gérer. Si tu veux de ses nouvelles, va le voir ou va voir Miya, mais laisse-moi en dehors de tout ça.
Oikawa se jura de ne plus jamais douter de Semi. Les mages d'illusion étaient désagréables, en fin de compte.
Celui-ci vint le trouver à l'heure du repas, empruntant la place habituelle d'Akaashi, juste à sa gauche.
— T'as parlé de Shigeru à Shirabu ? demanda-t-il.
Oikawa crut y lire un soupçon de reproches. Il leva les yeux au ciel.
— Vous me fatiguez, vous tous.
— De même. Putain, Tooru. Shirabu, il est pas comme nous. Il s'énerve vite, mais ce genre de trucs, il a du mal, d'accord ? Je l'ai vu aussi, Shigeru. Il a l'air au bord du gouffre — je suppose que Miya n'y est pas totalement étranger, d'ailleurs. Ils savent pas ce que c'est, l'isolement. Moi, je t'avais déjà vu. Et crois-moi, les premières fois, ça m'a fait un coup. Bah lui, c'est pareil. Il est sous le choc, même si ça se voit pas. Alors commence pas à remuer des trucs. J'ai pas envie que ce soit le prochain.
— Qu'est-ce que tu voulais que j'en sache ?
— Je te le dis, c'est tout. Et Keiji ?
— Quoi, Keiji ?
— Ça fait des jours qu'il ne me parle plus, mais il a l'air de vachement bien s'entendre avec les autres adeptes. Vous vous êtes disputés ?
Oikawa pinça les lèvres.
— Non, répondit-il.
— De vrais gosses. Faites la paix, c'est vraiment pas le moment.
— Pourquoi ? T'as eu une vision ?
— Non.
— Alors laisse-moi tranquille.
Semi lui administra une chiquenaude en plein dans le front.
— Toi, tu la fermes. Depuis que les autres sont arrivés, il y a une ambiance dégueulasse. J'en ai ma claque. Je suis sûr que tu lui as dit un truc qu'il fallait pas, alors dis-lui pardon, pleure un coup dans ton oreiller et voilà. J'ai aucune envie d'avoir à tous vous gérer.
— Personne ne t'a rien demandé, fit remarquer Oikawa. Et je ne lui ai rien dit, d'accord ? Il s'énerve tout seul, c'est pas ma faute. Tout ce que j'ai fait, c'est lui raconter notre visite en isolement.
— Ah.
Il mangea, apparemment en pleine réflexion.
— Tu sais quoi ? dit-il enfin. C'est peut-être pas ce que t'as dit, le problème, mais comment tu l'as dit. Chaque fois que tu parles de ce genre de truc, on dirait que t'en as rien à foutre. Même avec les deux autres, tu sais. Quand on t'entend, on croirait que c'est la routine. Mais c'est pas normal, Tooru, c'est de la merde. C'est des trucs qui restent, et tu le sais très bien. C'est peut-être bête pour toi, mais ça l'est sûrement pas pour lui. C'est lui qui doit passer une heure à te cajoler pour te faire boire ce crachin de sorcière, c'est lui qui doit te soutenir à la sortie comme un convalescent, et c'est lui qui t'écoute pleurer et hurler sur des trucs qui sont peut-être idiots à tes yeux, mais pas aux siens. Combien de fois il a dû y aller, l'année dernière ? Dix ? Quinze ?
— Pas autant, marmonna Oikawa.
Il avait préféré ne pas les compter.
— Peu importe. Pendant que tu jettes tout ça aux oubliettes, il doit vivre avec. Tu sais qu'il a toujours les yeux sur toi, parce qu'il veut être capable de comprendre avant les novices quand tu vas...
— C'est bon, c'est bon, j'ai compris. Je peux manger ?
— Excuse-toi.
— Ouais, ouais.
— Pour du vrai, s'il te plaît.
— Je m'excuserai. T'es content ?
— Et va voir Shigeru toi-même, s'il t'inquiète tant que ça.
Une demi-heure plus tard, Oikawa attendait devant la chambre de Yahaba, sans savoir ce qu'il comptait exactement lui dire. Il frappa doucement contre la porte.
Miya ouvrit, l'air sombre.
— Quoi ? fit-il alors qu'Oikawa jurait intérieurement.
— Je dois parler à Yahaba.
— Il est pas là.
— Et il est où, alors ?
— Parti en promenade, qu'est-ce que j'en sais ? Je suis pas sa mère.
— Il fait nuit, souleva Oikawa.
— Justement, j'aimerais bien être au calme.
Il referma la porte sans plus de cérémonie. Oikawa souffla longuement. Les exercices de méditation commençaient à lui manquer. Il se promit de s'y remettre le plus tôt possible.
Yahaba n'était pas aux bains, pas dans non plus dans la salle d'étude, encore moins à la bibliothèque. Oikawa décida de faire un tour dans le jardin intérieur, où il ne trouva que Hatake et Junta en train de rire sur un banc de pierre. Oikawa songea à les éviter. Il n'en fit rien.
— Hé, dit-il. Je cherche Yahaba. Vous l'avez vu ?
— Drôle de question pour un aveugle, commenta Hatake.
— On peut passer tout de suite à la réponse ?
— Qu'est-ce que tu lui veux ? Ah, attends. Il a passé quelques jours en isolement, c'est ça ? Tu veux partager ta propre expérience ?
Oikawa émit un profond soupir.
— Vous savez, rien ne vous oblige à agir comme si vous aviez cinq ans d'âge mental. Une information, c'est trop demander ?
Hatake se renfrogna.
— Sois poli, siffla-t-il.
— Il est dans les jardins extérieurs, répondit Junta.
Hatake lui donna un coup dans l'épaule.
— Quoi ? Il a pas tort.
— Ah, ferme-la.
Oikawa se détourna. Il était presque sorti du jardin quand Hatake lui cria :
— Ton attitude me plaît pas, alors arrête de la ramener ou ça va mal finir !
Il évita de lui faire remarquer qu'il n'avait rien dit de spécial. C'était un miracle qu'Hatake n'ait pas déjà fini en isolement. Sa paranoïa aurait dû l'y conduire dès les premiers jours.
Il ruminait encore leur échange quand il tomba par hasard sur Yahaba, lequel revenait des jardins extérieurs d'une démarche traînante. Il faillit passer à côté de lui sans le voir. Oikawa l'arrêta d'un bras.
— Yahaba, l'appela-t-il.
— Laisse-moi tranquille.
Ah, il parle.
— Je veux juste m'assurer que tout va bien. Les autres s'inquiètent pour toi.
Yahaba lui lança un regard apathique. Dans les couloirs mal éclairés, il ressemblait à un revenant errant dans la brume. Ses yeux étaient cerclés de noirs, et il flottait un peu trop dans sa tenue d'apprenti.
— Les autres. Mh.
— Shirabu, Semi. Moi. Écoute, j'ai pas mal été en isolement, d'accord ? Je sais ce que ça fait. J'aime pas trop en parler, mais j'aime pas non plus te voir comme ça, alors si tu en as besoin...
Yahaba considéra sérieusement la proposition.
— D'accord, dit-il.
Il n'y avait pas mis un grand enthousiasme, mais c'était déjà ça.
Oikawa l'emmena jusqu'à sa chambre. Par chance, Akaashi ne s'y trouvait pas. Ce n'était pas si rare, à vrai dire. Les derniers jours l'avaient vu rentrer seulement pour se coucher, parfois si tard qu'Oikawa somnolait déjà.
Il invita Yahaba à s'asseoir sur un coussin de sol. Il retira son gant qu'il plaça sur la commode, et tira de celle-ci des friandises qu'il cachait depuis sa dernière expédition dans le village voisin.
— J'ai essayé de m'entraîner, confessa Yahaba après un long silence. À l'influence.
— Ah, fit Oikawa.
Il savait déjà où le mènerait la conversation. L'un des effets du nectar était d'inhiber l'utilisation du don, ce qui devait leur permettre, en théorie, « d'extérioriser leurs émotions sans courir le risque d'une métamorphose ». Washijō avait dit ça sans lever les yeux de son livre. Il n'avait pas précisé que cet effet désagréable persistait des jours durant.
— C'est pire qu'avant. J'y ai jamais été excellent, juste bon. J'y croyais, quand j'étais au village. Miya avait raison. Ils ont baissé leurs exigences pour moi. Quand je vois ce qu'il est capable de faire, je...
Il s'interrompit, défait. Oikawa resta silencieux.
— J'ai l'impression que je ne m'améliorerai jamais, reprit Yahaba d'une voix tremblante. Et si ça ne revient pas ? Si le don est endommagé pour toujours ?
— Il ne l'est pas, le rassura Oikawa. C'est normal, tu sais. Le retour à la réalité est toujours difficile, mais tout redeviendra comme avant.
— Et s'ils me mettent dehors avant ça ?
— Personne ne te mettra dehors. Ils t'ont fait venir ici. Imagine de quoi ils auraient l'air s'ils te laissaient partir. Le pire qu'il puisse arriver, c'est qu'ils abandonnent. Mais ils n'en feront rien si tu fais le nécessaire. Tout ce que tu as à faire, c'est retrouver de l'intérêt à leurs yeux.
— De l'intérêt ? À côté de Miya ? dit-il avec une incrédulité un peu trop familière au goût d'Oikawa.
Mais Kageyama n'était pas Miya. Kageyama était complètement différent. Un être à part.
Son estomac se tordit douloureusement. Penser à ça n'avancerait à rien. Miya était un mage d'influence comme les autres. Il avait leur âge et un gros problème d'attitude. Oikawa était sans nul doute meilleur que lui. Quant à Yahaba, eh bien, il finirait bien par le rattraper. Lui trouver une faiblesse, quelle qu'elle soit.
— Tu n'iras nulle part si tu continues à te comparer à lui, conseilla-t-il. Yahaba, tu as encore le temps. Il atteindra peut-être ses limites avant toi. Et puis, c'est l'an obscur. Le don ne reviendra vraiment qu'à l'arrivée de l'an clair, tu le sais.
— L'an clair...
Il se frotta les yeux comme s'il avait pleuré, mais ses joues étaient parfaitement sèches.
— Oui, à ce moment-là, je me sentais mieux.
— Tu vois ?
— Mais Miya...
Oikawa l'arrêta d'un geste.
— Ne t'occupe pas de lui. Si..., commença-t-il, et il s'interrompit en voyant Akaashi entrer.
Ce dernier fit mine de ne pas les voir. Il partit se coucher sur son lit, un bras sur les yeux. Oikawa retint un soupir.
— Enfin, bref... si t'as besoin d'aide, je ferai mon possible. On peut s'entraîner ensemble, si ça te dit. Je connais les exercices.
Le visage de Yahaba s'illumina.
— D'accord. Merci.
— Pas de problème. Mais Yahaba, juste un conseil : la prochaine fois qu'il te provoque, ignore-le. Il finira par passer à autre chose. Tu as appris la méditation, chez toi ?
— Un peu, avec ma mère.
— Tu peux toujours tenter le coup. Ça aide, parfois.
Il acquiesça. Alors qu'il se relevait pour partir, ses yeux se posèrent sur les mains d'Oikawa. Il les observa longuement, l'air ailleurs. Oikawa s'éclaircit la gorge.
— Désolé, fit Yahaba. C'est juste... Pourquoi t'en as deux ?
Oikawa lui sourit en détaillant ses tatouages.
— Je n'en ai qu'un, il est juste séparé.
Il colla ses poignets l'un à l'autre pour lui faire une démonstration.
— Ha. Le mien est à l'arrière de ma cuisse, je ne le vois même pas. Je l'ai reçu un peu après la semaine du souvenir. La sorcière a dit qu'elle revenait du domaine des novices. Tu y as été ?
— Ce n'est pas une sorcière, lâcha Akaashi sans bouger de son lit. Parlez correctement.
— Akaashi-san ?
Akaashi releva la tête.
— Vous n'arrêtez pas. Sorcière ceci, sorcière cela. La femme qui vous a tatoué n'est rien d'autre que ça : une tatoueuse. Chamane, à la limite, si vous voulez vraiment lui trouver un nom.
— Comment tu peux le savoir ? demanda Oikawa d'un ton sec. Je croyais que tu t'avais été marqué à Hishō.
Akaashi sembla estimer une réponse superflue. Il se recoucha.
Oikawa leva les yeux au ciel puis revint à Yahaba.
— Bref, dit-il. Oui, j'y suis allé.
— Comment c'est ?
— Pas terrible.
Yahaba afficha une mine un peu déçue. Il désigna le gant d'un geste.
— C'est eux qui t'ont demandé de porter ça ?
— Les novices ? Non.
— Alors pourquoi...
Oikawa lui adressa un sourire.
— La prochaine fois, promit-il. Repose-toi, d'accord ?
Yahaba hocha la tête. Il quitta la pièce d'un pas hésitant.
Oikawa attendit qu'il soit parti pour se tourner vers Akaashi. Il s'approcha du lit et s'assit au bout.
— Kei-chan, l'appela-t-il.
Akaashi lui jeta un regard indéchiffrable.
— Quoi ?
— Ça suffit, non ? J'ai retenu la leçon. J'en parlerai plus, ça te va ?
Akaashi le dévisagea sans rien dire. Quand Oikawa tendit la main vers lui, cependant, il l'évita avec souplesse.
— Remets-le, dit-il.
— Kei-chan, arrête.
— Remets-le.
Oikawa soupira, se leva et enfila le gant.
— Content ? Je peux venir, maintenant ? Je suis désolé. Je m'excuse. Je n'ai pensé qu'à moi.
— C'est Semi qui t'a dit de dire ça ?
Oikawa prit un air outré.
— Voyons, ça vient du cœur. Allez, on fait la paix.
Il lui tendit la main gauche, cette fois, et Akaashi la serra avec circonspection.
— Je savais que je t'avais manqué, sourit Oikawa.
— Pas tant que ça.
Oikawa lui tira la langue. Le visage d'Akaashi s'adoucit.
— Où est-ce que t'étais, tout à l'heure ? lui demanda Oikawa en s'asseyant en tailleur sur ses couvertures. Je ne t'ai pas vu dans la salle d'étude.
— Dehors.
— Pour quoi faire, regarder les étoiles ?
— Bokuto est revenu.
Oikawa se sentit un peu coupable. Akaashi n'aimait pas garder ce genre de nouvelles pour lui.
— Blessé ?
— Non. Je suppose qu'il profitait de la forêt. Il a toujours été sauvage.
— Moi qui pensais que tous les gardiens étaient sociables.
— Il l'est. Il m'a rapporté une musaraigne, hier.
— Vivante ?
— Plus vraiment.
— Charmant, ce Bokuto.
Il s'étira.
— Je vais me laver. Tu viens ?
— Mh.
Il laissa Oikawa le tirer hors du lit.
— Tu vas vraiment l'aider ? demanda-t-il tandis qu'Oikawa se préparait en chantonnant un air de son invention.
— Qui ça ?
— Yahaba.
— Je n'ai qu'une parole.
Akaashi ne parut pas convaincu.
— C'est gentil de ta part. Tu n'es pas obligé de prendre soin de lui.
— Je suis toujours gentil, rit Oikawa. Et puis, j'ai eu un bon professeur. Je ne fais que suivre l'exemple.
Akaashi se passa un doigt sur la tempe. Pour un peu, Oikawa l'aurait cru embarrassé. Il lui glissa un bras autour des épaules et sortit de la pièce, inexplicablement joyeux.
Lorsqu'il revint dans leur chambre, il récupéra un vieux cube de bois qu'il avait rapporté d'Hebison et se mit à jouer avec, tentant de reproduire la forme du serpent du pendentif qu'il conservait autour de son cou. Cela faisait un moment qu'il ne brisait plus son matériel de manipulation. Les résultats n'en restaient pas moins décevants. Il pouvait créer l'animal sans trop de difficultés, mais ses écailles étaient trop différentes les unes des autres, et ses yeux jamais à la bonne place. Akaashi le regarda faire un moment.
— N'exagère pas, recommanda-t-il. On se lève tôt, demain.
En cela, il lui rappelait Iwaizumi. L'attitude dégagée de celui qui s'inquiétait sans en avoir l'air. Iwaizumi interrompait souvent ses entraînements, les mois précédant l'examen. Il ne l'avait jamais lâché des yeux.
Il remit le collier, soudain un peu mélancolique. Puis il s'installa sur la petite table qu'ils avaient déplacée contre le mur, récupéra la dernière lettre d'Iwaizumi et commença à écrire. Il avait suffisamment repoussé l'échéance.
Quand il eut terminé sa réponse, il rangea son matériel ainsi que le cube un peu cabossé. Il s'endormit satisfait et, au matin, ce sentiment ne l'avait pas quitté.
xxxxx
Oikawa n'avait jamais aimé le jour des visions. Il avait lieu une fois par mois, le premier samedi, et tous les étudiants du Sanctuaire, des apprentis aux initiés, étaient tenus d'y participer. La majorité d'entre eux s'y présentaient en traînant les pieds. Semi seul semblait les attendre avec impatience. C'était certainement sa meilleure occasion de briller.
Oikawa, lui, ne savait jamais quoi y faire. Les mains dans une bassine d'eau trop froide, il ferma les yeux et tenta en vain de faire le vide dans son esprit. Ses doigts s'engourdissaient trop vite, comme ils l'avaient fait lorsqu'il avait échappé à la fureur de la rivière. Il revoyait son courant infernal, la promesse de noyade dans ses remous sauvages. Il entendait Kageyama l'appeler par son nom. Cette vision-là n'avait aucun intérêt. Elle agissait comme un rappel, pas un avertissement. Elle ne lui apprenait rien qu'il ne sût déjà.
Quand il ouvrit les yeux, il inventa des images d'enfant épuisé et de forêt, prétendit leur description impossible, puis laissa sa place à d'autres, conscient que sa vision ne serait pas consignée. Les novices ne conservaient que les informations utiles, pas les délires d'un adolescent fatigué.
Hatake passa juste après lui, et si ses traits ne manifestaient aucune émotion, ses yeux, en revanche, en transmettaient assez pour que le sang d'Oikawa se mette à bouillir dans ses veines. Il fit semblant de ne rien remarquer. Semi n'avait pas tort ; Akaashi lui avait suffisamment rendu visite en cellule d'isolement. Il était capable de contenir sa colère. Moins de ravaler sa frustration.
— Alors ? demanda Akaashi une fois qu'il l'eut retrouvé un peu plus loin.
— J'ai inventé un truc. La forêt et les spectres, tu sais.
Il ne prit pas la peine de retourner la question.
Akaashi ne parlait pas beaucoup de son village d'origine. S'il n'en partageait aucun souvenir, il en gardait toutefois une série de croyances et de superstitions que d'aucuns qualifiaient d'enfantines, grotesques, même, mais Oikawa avait très vite appris à les respecter. Quand il avait aperçu son tatouage, le tout premier jour, son visage avait pâli. Il refusait de lui toucher la main droite, ce qui l'avait conduit à porter ce gant qui ne le lâchait plus. Akaashi possédait une vaste connaissance de folklores lointains, racontait des légendes qui ressemblaient aux leurs mais en différaient juste assez pour les mettre mal à l'aise. Si les visions étaient peu mentionnées à Hebison, chez lui, elles étaient passées complètement sous silence. Il répondait aux questions de Semi si celui-ci se montrait insistant, mais sa coopération s'arrêtait là. Leur contenu, disait-il, était une histoire entre lui et Nohebi. Personne d'autre.
Il ne les racontait probablement pas aux novices, même le temps d'une journée comme celle-là.
— Voilà les ennuis, dit Akaashi.
Oikawa jeta un coup d'œil par-dessus son épaule.
Hatake, flanqué de son partenaire, s'approchait d'eux d'un pas traînant. Ses joues avaient rougi, peut-être à cause de l'effort. Ses visions ne devaient pas l'avoir satisfait, à en juger par le tic nerveux qui agitait ses lèvres. Oikawa admira sa capacité à rester maître de lui-même. Il espéra en faire de même, si Hatake décidait pour une raison ou une autre de se défouler sur lui.
Et comme s'il l'avait entendu, celui-ci s'adossa au mur non loin de lui. Il balaya le couloir du regard, apathique, mais ses doigts tapotaient le bois sur un rythme irrégulier et irritant.
Il est en colère. Ça va dégénérer.
Enfin.
Quelque chose en lui rêvait de le voir péter les plombs.
— Belle histoire, lâcha Hatake d'une voix traînante, les yeux fixés sur le mur d'en face.
Oikawa savait pertinemment qu'il s'adressait à lui. Il se tourna dans sa direction, les bras croisés.
— Sans doute pas aussi bien que la tienne, rétorqua-t-il d'un ton sec.
— Oh, tu sais. Je n'ai pas une très bonne imagination. Il faut dire que j'ai toujours vu clair.
— T'en avais pas l'air aussi convaincu, il y a deux minutes.
Il vit Akaashi se tendre visiblement à ses côtés. À sa grande surprise, pourtant, il ne l'arrêta pas. Hatake devait lui taper sur les nerfs. Il ne se serait jamais abaissé à le provoquer, mais personne n'attendait autre chose de la part d'Oikawa.
Hatake suivit un novice du regard. Il ne reprit la parole que lorsque celui-ci fut hors de vue.
— Il paraît que Semi-san s'est encore fait remarquer. On dit qu'il en a eu une demi-douzaine, c'est vrai ?
Pour quelqu'un avec une telle obsession pour les visions, Oikawa trouvait le ton bien insultant. Si on respectait sa logique, il aurait dû l'aduler. Après tout, Semi était tout l'opposé d'un aveugle.
— J'ai une idée, si tu mêlais de ce qui te regarde ?
Hatake se rembrunit.
— Mh. Tu sais, j'y crois qu'à moitié, moi, à ses visions ridicules. S'il en a tellement, c'est qu'il compense quelque chose. Elles sont sûrement pleines de conneries et d'imprécisions. Enfin, on fait avec ce qu'on a. À moins qu'il fasse ça par amitié, comme un guide, tu vois ? Gentil de sa part.
Oikawa se fit violence pour afficher son plus beau sourire.
— Oh, Hatake. Tu sais, si t'es jaloux, il suffisait de le dire. Je peux lui demander de t'en prêter quelques-unes, si ça t'arrange.
L'intéressé se raidit. Il fronça brièvement les sourcils, puis, aussi vif que l'éclair, lui saisit le poignet.
— Ferme ta gueule, cracha-t-il d'une voix dangereusement basse. J'ai pas de commentaires à recevoir d'un miro dans ton genre.
Akaashi s'interposa, mais Hatake refusa de lâcher prise.
— En parlant de miro, ajouta-t-il d'un ton mauvais, paraît que ton pote apprenti, là, Yahaba — il a bien galéré, lui aussi. C'est l'isolement qui l'a rendu débile, ou c'est une spécialité régionale ? Si j'étais vous, je commencerais à m'inquiéter. Si Nohebi a mis les voiles, vous n'irez pas bien loin.
— On s'en sort très bien, merci pour ton inquiétude, dit Oikawa d'un ton léger. Pourquoi tu n'irais pas te reposer, tiens ? C'est pas facile de se faire nier. Mais je comprends. Si tu veux, la prochaine fois, je t'en inventerai une aussi.
Avant qu'Hatake ait pu réagir, son partenaire lui posa une main sur l'épaule et le tira en arrière.
— On s'en va, dit-il d'un ton prudent.
— Je suis calme.
Il ne résista pas. Il lança à Oikawa un regard chargé de mépris, puis s'éloigna. Akaashi ne le quitta pas un seul instant des yeux.
— Je sais ce que tu vas dire, soupira Oikawa. Oui, j'aurais dû la fermer, et oui, ça va me retomber dessus.
Akaashi haussa les épaules.
— Ça va te retomber dessus, mais je ne pense pas que tu aurais dû la fermer. Ce type commence à devenir un problème. Je trouve que tu as beaucoup de patience.
— Moins que toi, c'est sûr.
Akaashi ne confirma pas.
xxxxx
Hatake ne s'était pas calmé. À vrai dire, il bouillait d'une rage difficilement contenue. Elle s'échappait par vagues, tantôt imperceptible, tantôt presque palpable, et comme les oiseaux se taisaient juste avant une tempête, les adeptes en restaient désormais scrupuleusement éloignés. Oikawa ne faisait pas exception. Il se fichait bien de ce que pouvait ressentir Hatake. Qu'il soit frustré par ses échecs successifs sur l'exercice de la semaine ou simplement frappé par le mal du pays, cela lui importait peu. Une chose était sûre : il avait vu en Oikawa l'endroit idéal où diriger sa colère. La méditation n'était pas une technique très répandue, mais s'il en avait eu l'occasion, Oikawa la lui aurait fortement conseillée.
Akaashi aussi était sur le pied de guerre, la nuque raide, prêt à intervenir au moindre débordement. Ils étaient rentrés au Sanctuaire plus d'un an auparavant, et certaines choses relevaient maintenant de l'habitude. Les isolements le surprenaient rarement. Il pouvait savoir qui serait le prochain à craquer en un simple coup d'œil.
Pourtant, Hatake ne tenta rien. En classe, il s'asseyait le plus loin possible de lui, répondait aux questions d'une voix légère, calculée. Il ne regardait jamais Oikawa. Quand ce dernier le surprenait à se confier à son partenaire à voix basse, il se taisait soudain, mais ses yeux, eux, restaient bien fixés sur un objet quelconque, comme morts.
— C'est encore pire, avoua-t-il à Akaashi alors qu'il étudiait un livre d'anatomie horriblement ennuyeux. Je préférais quand il était honnête avec lui-même. On dirait juste qu'il va péter un plomb. L'ambiance était déjà pas terrible, alors là...
— Junta lui a parlé. Il sait ce qu'il risque, c'est tout.
— Ils ont déjà été isolés ?
— Junta, et seulement une fois. L'année dernière.
— Ah.
— Tu ne pourrais pas t'en souvenir.
Tu y étais aussi.
Akaashi se passa une main à l'arrière de la nuque. Iwaizumi faisait souvent ça, pensa-t-il distraitement. S'il était là, il calmerait Hatake vite fait. Je serais tranquille.
Il grimaça légèrement. Le moment était mal choisi. Iwaizumi était loin, et il ne le reverrait pas avant un long, long moment.
Ignorant son cœur serré, il déclara :
— De toute façon, s'il ne se défoule pas sur quelque chose, c'est terminé. Même s'il passait au-dessus, ça finira par ressortir. Je ne crois pas que l'isolement puisse l'aider, cela dit. Je suis la preuve vivante que ça ne sert à rien.
— Tu es toujours là, fit remarquer Akaashi.
— Et alors ? Je ne me serais pas transformé en spectre pour des conneries pareilles. Il en faut plus que ça, tu sais.
— C'est exactement ce genre d'assurance qui conduit aux catastrophes. Ne provoque pas le ciel.
Il leva les mains pour signifier son innocence.
— J'ai eu ma réprimande, dit-il. Je ne prends pas ça à la légère.
Le long discours de Kurosu était difficile à oublier.
— Tu ferais bien de t'en souvenir un peu plus souvent.
— Je fais ce que je peux, d'accord ?
Ce genre de conversation ne faisait rien pour aider. Il souffla un bon coup, puis reprit la lecture d'un texte écrit si petit qu'il parvenait à peine à en déchiffrer les mots.
Le sang pulsait douloureusement dans son crâne quand ils quittèrent la classe, et les schémas du système circulatoire dansèrent devant ses yeux de longues minutes durant. Il les avait mémorisés par cœur, plus par ennui que par passion, et répétait le nom des veines et artères principales du bout des lèvres. Akaashi claqua des doigts pour le ramener à la réalité.
— J'ai un nom, tu sais, fit remarquer Oikawa.
Akaashi fit mine de ne pas l'avoir entendu. Ils entrèrent dans la salle suivante, une classe spacieuse dans laquelle ils ne se retrouvaient que pour les séances d'entraînement libre.
— Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda Oikawa à Akaashi.
Celui-ci était déjà parti chercher un pot de terre sèche. Il le posa sur sa propre table et lança à Oikawa trois petites pommes. Ce dernier fit la moue.
— Non merci, dit-il.
— Je t'ai vu éviter l'exercice. Oomi-sensei va bientôt demander des résultats.
— C'est dégueulasse, se plaignit Oikawa. Et puis, ça pue. Je préfère encore les insectes.
— Je croyais que tu voulais surpasser tout le monde et passer initié dès l'année prochaine.
Il savait bien qu'il n'avait aucune chance d'y parvenir. Il rit doucement.
— C'est vrai. Mais la prochaine fois, je pratique ma manipulation.
— Si tu le dis.
Akaashi ne voyait pas grand intérêt à s'entraîner dans des domaines où atteindre l'excellence était impossible. Oikawa était un mage d'influence. Ses avancées en manipulation ne l'impressionnaient pas.
Oikawa croqua dans le fruit et le replaça sur la table. Il attendit que la chaleur se concentre au creux de ses paumes. La sensation avait beau être familière, elle continuait de lui donner des frissons dans le dos.
Faire mourir une plante était facile. Faire mourir une pomme l'était tout autant. Il ne cherchait pas à la tuer, toutefois — juste à l'avancer un peu, histoire d'entamer sa décomposition. La chair jaune de la pomme s'assombrit doucement. Ses contours commencèrent à se recroqueviller sur eux-mêmes. C'était amusant, d'une certaine façon, de voir le processus en accéléré. Oikawa se surprit à sourire. Une tache brune apparut et se mit à grandir, emportant bientôt le fruit avec elle.
Il souleva la pomme de la table et l'observa sous toutes ses coutures.
Elle était presque noire et plus ridée qu'un vieillard. Sa taille avait diminué de moitié. Il posa un doigt sur sa blessure, la chair à vif.
Sèche.
Il la mit de côté.
— Qu'est-ce que c'est supposé être ? demanda Hatake en passant devant lui.
Ta tête quand j'en aurai fini avec toi, répliqua Oikawa dans son esprit. Il n'en prononça pas un mot. À la place, il lui offrit un sourire tranquille.
— Bonne chance pour tes travaux, souhaita-t-il.
Hatake lui sourit en retour. Il s'installa sur la table juste à côté de lui. Oikawa lança un regard à Akaashi, qui se contenta de froncer les sourcils.
Hatake partit chercher un bloc de verre informe. De petites bulles bien visibles attestaient de ses récentes manipulations. C'était une matière compliquée à gérer ; Hatake voulait probablement impressionner le professeur qui les appelait un par un pour leur prodiguer quelques conseils.
Oikawa se détourna de lui et se concentra sur une deuxième pomme. Cette fois, il arrêta sa décomposition dès l'apparition de la tache brunâtre, plus molle que le reste du fruit. Il l'examina de près, à la recherche d'un indice, quelque chose qui lui prouverait qu'il était sur la bonne voie.
Et c'était là, un petit point vert et poilu comme des brins d'herbe minuscules. Il recentra son attention sur lui.
La moisissure s'étala, s'installant tranquillement sur le morceau de pomme. Alors que ses mains commençaient à trembler, pourtant, elle s'arrêta net. Il tenta de la relancer pendant une dizaine de minutes, puis laissa tomber.
Raté. Encore.
Il l'écarta. Hatake, qui avait transformé le verre en une grande plaque presque sans défauts, lui jeta un regard moqueur.
Continue de rire, tiens. Si ça te fait plaisir.
— Ça a l'air pas mal, commenta Akaashi.
— Mmh.
Il attrapa la troisième pomme. Il ne tarda pas à repérer un début de moisissure, souffla et reprit son travail.
Il fallut cinq minutes pour qu'une pellicule blanche fasse son apparition, une fine couche de neige dont l'odeur rance le saisit sans le faire tressaillir. Elle conquit toute la part déjà mordue, vite remplacée par des taches d'un vert noirâtre, puis se lança à l'assaut du reste, armée discrète et mortelle. La pomme se mit à se tasser sur elle-même. Quand Oikawa estima qu'il en avait fait assez, il la contempla d'un regard critique.
La moisissure était présente sur la majeure partie de la surface. Encore bien vivante, elle consommerait sans doute le fruit tout entier. Il esquissa un sourire satisfait.
— Alors ? s'enquit Akaashi.
— C'était pas si difficile.
Hatake le fusilla du regard. À l'autre bout de la salle, un professeur qui se chargeait principalement des initiés fit signe à quelques étudiants de le rejoindre. Akaashi prit la plante qu'il avait réussi à mener à maturation et s'en alla. Comme il passait devant Oikawa, il lui lança un regard lourd de sens.
Ne le pousse pas à bout.
— Balance ça loin de moi, cracha Hatake. Ça me donne la gerbe.
— Et ? dit Oikawa.
Il n'avait plus envie de faire le moindre effort.
— Et j'ai déjà assez de voir ta sale gueule. Alors bouge-la.
Visiblement, Hatake non plus. Les coudes sur la table, Oikawa posa son menton sur ses mains entremêlées. Hatake reprit son exercice, les joues rougies par la colère. Une fissure apparut sur le verre qu'il tentait en vain de modeler.
Il grinça des dents, recommença. Le verre se mit à se tortiller comme un simple morceau d'argile. Il forma quelque chose qui aurait pu ressembler à un arbre, si on faisait abstraction des étranges tumeurs qui avaient grossi çà et là.
Hatake y passa un doigt, sans doute à la recherche d'aspérités invisibles. Il plissa du nez.
— T'es bouché ou quoi ? Dégage-les !
— Pas la peine de t'énerver, Hatake-chan. C'est pas grave, si tu t'en sors pas. T'auras le temps de t'améliorer.
Hatake souffla comme un bœuf. Quelque chose disait à Oikawa qu'il atteignait ses limites. La solution raisonnable aurait été de le laisser tranquille.
Il n'avait jamais été raisonnable.
— Ne prends pas ton cas pour une généralité, dit Hatake.
Oikawa fit mine de retenir un sourire.
— Ne t'inquiète pas pour moi, je me porte à merveille.
Quelque chose lui disait qu'Hatake lui aurait craché à la figure, si seulement il en avait eu la possibilité.
— J'espère que ça continuera, lâcha celui-ci. Tu sais, à force de te voir en isolement, j'en suis venu à craindre que tu craques avant la fin. C'est pas une honte. La compétition, c'est pas facile pour tout le monde.
Oikawa fit de son mieux pour avoir l'air de ne pas comprendre.
— Je veux dire, t'as pas l'air de bien supporter la pression. Alors avec un mage d'influence comme Miya dans les parages, ça doit pas être facile.
— Miya ? rit Oikawa. Qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans ?
— T'as pas entendu ? Les profs en parlaient, ce matin, à croire qu'ils ont trouvé le futur premier novice. Il les a éblouis, la semaine dernière. Un gars qui s'est cassé un doigt. Il l'a ressoudé en un rien de temps. Enfin, c'est peut-être qu'une rumeur. Quoi qu'il en soit, tu dois pas te sentir bien. Je ne peux pas dire que je ne compatis pas, cela dit. C'est sûrement la première fois que tu rencontres un magicien meilleur que toi, pas vrai ? Ça doit faire un sacré choc, surtout quand on se prend pour un génie.
Il ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son n'en sortit. Un goût de bile remonta dans sa gorge, une panique ancestrale, bien trop connue de lui. Il serra les dents.
— Muet en plus d'être aveugle ? railla Hatake. Tu sais, ça m'étonne pas. Les gens comme toi sont vite perturbés, loin de chez eux. Les élèves d'Hebison sont rares dans le coin, ça doit pas aider. Pas étonnant que tu te sois cru vaguement talentueux. Vous avez un beau festival, là-bas, et des vergers prolifiques, mais c'est tout. Vos magiciens ont jamais rien valu. T'étais peut-être une espèce d'élu des dieux, par chez toi, mais rappelle-toi bien qu'ici, t'es rien du tout. Nohebi, par contre, c'est autre chose. Dans un an, Miya t'aura écrasé comme une fourmi sous ses bottes. Tu me fais de la peine. Pas facile, de tomber de son piédestal comme ça.
Un grondement lointain. Un cri strident dans l'herbe mouillée. Kageyama, accroupi, qui regardait ses mains comme si elles ne lui appartenaient pas.
J'ai entendu dire qu'ils avaient examiné Kageyama, hier. Une petite pause lui fera le plus grand bien. Je ne doute pas qu'il nous reviendra en pleine forme.
Vos magiciens n'ont jamais rien valu.
— Oikawa-san, l'appela Akaashi.
Il releva la tête.
— C'est ton tour.
Oikawa mit un moment à comprendre ce qu'il lui voulait.
— Ah. D'accord.
Il retira son gant et s'en servit pour récupérer la pomme moisie.
— Pas trop tôt, commenta Hatake. Et bonne chance.
Dans sa bouche, le souhait sonnait comme une malédiction. Oikawa sentit son pouls s'accélérer.
Vos magiciens n'ont jamais rien valu.
Il ferma les yeux pour chasser cette pensée. Hatake lui adressa un sourire. Oikawa le lui rendit ; puis, l'air de rien, il bouscula sa table en passant.
La sculpture bascula. Le son qu'elle produisit en éclatant sur le sol résonna dans la salle. Quelques étudiants se retournèrent, inquiets. Akaashi détacha son attention de l'exercice, prêt à se lever.
— Excuse-moi, dit Oikawa. Je ne l'avais pas vue.
Hatake resta parfaitement immobile. Il fixait Oikawa d'un regard vide, bien loin d'ici. L'atmosphère s'alourdit. Quelqu'un murmura derrière eux.
Hatake fit le tour de la table puis s'accroupit pour rassembler les débris. Oikawa l'imita, les faisant glisser vers lui en fredonnant une comptine populaire. Un éclair de fureur pure contracta les traits d'Hatake, disparut aussitôt. Il baissa les yeux vers le morceau qui se trouvait dans sa paume. Une branche, sans doute, à présent coupée en deux.
— Quoi ? fit Oikawa. Pas la peine de se mettre à pleurer. Il était raté, de toute façon.
Hatake cilla.
Il ne comprit qu'il avait bougé qu'au moment où une douleur aiguë lui transperça le visage. Quelqu'un poussa un cri. Il y eut un instant d'immobilité au cours duquel Hatake le regarda sans un mot. Sa main se resserra sur la branche de verre dont le bord était souillé d'un rouge brillant.
Oikawa posa les doigts sur sa joue brûlante. Il essaya d'ouvrir l'œil, qu'il maintenait apparemment étroitement fermé, mais un picotement douloureux l'en dissuada.
— Ah, fit Hatake.
Son visage se contracta de la plus laide des manières, exactement comme la pomme l'avait fait, quelques minutes plutôt, alors qu'elle se desséchait sous l'influence d'Oikawa. Cette fois, il le vit bander ses muscles d'une façon si nette que son cœur fut glacé d'effroi.
Il leva le bras pour se protéger, mais Akaashi était déjà devant lui. Il empoigna Hatake, l'arrêtant dans son mouvement, et l'obligea à lâcher l'arme tandis que le novice de surveillance se précipitait vers eux.
Oikawa, lui, baissa les yeux vers le sang qui s'écoulait dans sa main en coupe. Il était bien plus rouge qu'il ne l'aurait cru. Bien plus éclatant.
— Oikawa-san, l'appela Akaashi, l'arrachant dès lors à sa contemplation. Reste calme. Ils vont arranger ça.
Sa main vint trouver son épaule, et Oikawa se rendit compte qu'elle tremblait. Étrange, pensa-t-il. Akaashi n'était pas du genre à afficher ses émotions.
La voix d'Iwaizumi s'éleva dans sa tête, une apparition au milieu du brouillard. T'as vu à quoi ça ressemble ? Mais qu'est-ce que t'as fait ?
Qu'est-ce que t'as fait, bon sang ?
Son estomac se noua à lui en faire mal. Il n'avait plus tellement envie d'être ici. Il voulait retrouver Hebison et son odeur de fumée.
— Regarde-moi, ordonna un novice qui venait d'arriver. Ne bouge surtout pas. Ça va faire un peu mal.
Il ne mentait pas.
Les dernières gouttes de sang retombèrent dans sa main. Abandonnée, la pomme gisait non loin de lui, constellée de taches vermeilles. Akaashi l'aida à se relever. Hatake, maintenu un peu plus loin par des étudiants, le regardait droit dans les yeux tandis que Junta lui murmurait quelque chose à l'oreille. Il paraissait si serein. Détaché de lui-même.
— Viens, conseilla Akaashi. Il faut nettoyer ça.
Il le tira loin de la salle. Oikawa se laissa faire.
Dans leur chambre, Akaashi le fit asseoir avant de s'absenter pour revenir avec un baquet d'eau froide. Il y plongea un morceau de tissu, l'essora et fit signe à Oikawa de relever le menton. Il commença par nettoyer son cou, puis remonta vers sa mâchoire. Une goutte d'eau coula le long de sa gorge jusque dans ses vêtements. Il déglutit.
— Kei-chan, commença-t-il d'une voix faible, mais Akaashi lui fit signe de se taire.
Il trempa le morceau de tissu. L'eau prit une jolie couleur rosée.
— Je suis désolé, lâcha Oikawa sans pouvoir s'en empêcher.
Akaashi passa doucement le tissu sur sa joue. Quand il arriva vers son œil, il marqua une hésitation.
— Ils auraient dû désinfecter, marmonna-t-il moins pour Oikawa que pour lui-même. Ils vont toujours trop vite.
— Qu'est-ce que ça donne ?
— Ouvre l'œil. Tu sais l'ouvrir, non ?
Il s'exécuta. La moitié du monde était flou.
Akaashi fit glisser son pouce juste sous son œil et s'arrêta sur sa tempe.
— S'il l'avait touché, murmura-t-il, personne n'aurait pu t'aider.
— Un coup de chance, alors.
— Si c'est comme ça que tu veux l'appeler.
Oikawa détailla son visage. Ses traits tendus lui donnaient l'air fatigué.
— Il est vraiment meilleur que moi ?
— Je ne sais pas de qui tu parles.
— Miya.
Akaashi sourcilla.
— Quelle importance ?
Aucune, sans doute. Akaashi écarta le baquet.
— Oikawa-san.
— J'aurais pas dû, je sais.
Un million de mots s'entrechoquaient derrière les yeux d'Akaashi, mais il n'en prononça que quatre.
— Je ne sais pas.
Il tendit à Oikawa de quoi se sécher le visage.
— Tu es intelligent, dit-il doucement. Doué. Ambitieux. Persévérant. Ce sont des qualités que j'apprécie beaucoup chez quelqu'un. Quand on s'est rencontré, je me suis dit que j'avais trouvé... je ne sais pas. Une perle rare. Si j'avais su, j'aurais peut-être pensé différemment.
Il replia la serviette et la mit de côté.
— Je ne suis pas en colère, continua-t-il. Juste un peu déçu. J'aurais voulu pouvoir compter sur toi.
Tu peux compter sur moi, voulut-il répondre. La voix lui manqua.
— Mais tu sais, au fond, je comprends. Lui aussi t'a poussé à bout. S'il t'a attaqué, c'est qu'il l'avait en lui. Alors je ne sais pas. Ça aurait fini par dégénérer à un moment ou à un autre.
— Je suis désolé.
— Si tu le dis.
— Kei-chan, s'il te plaît, je...
La porte s'ouvrit sur Semi.
— Vous êtes là, dit-il. Merde, qu'est-ce qui s'est passé ?
Akaashi le jaugea un instant du regard.
— Tu nous interromps, fit-il remarquer. Tu pourrais au moins frapper.
— Excuse-moi ? J'étais inquiet, je te signale.
— Je vais bien, assura Oikawa avant qu'Akaashi ait le temps de répondre. Kei-chan, écoute-moi. Ça n'arrivera plus. Ça n'arrivera plus, je...
— Ne fais pas de promesse que tu ne pourras pas tenir.
Semi s'éclaircit la gorge.
— Ça n'arrivera pas tout de suite, en tout cas. Hatake est en isolement pour la semaine, et c'est le minimum.
— Mh. J'espère que ça le calmera.
— Et ton œil ? fit Semi en se tournant vers Oikawa. Je peux voir ?
L'intéressé haussa les épaules. Prenant ça pour un oui, Semi se pencha vers lui.
— Ça ne se voit presque pas, dit-il d'un ton impressionné. Les autres avaient l'air de dire que c'était super profond. Junta est encore en train de nettoyer le sang. Il est pas bien, ce type.
Oikawa regarda ailleurs.
— T'en fais pas ! le rassura Semi. Une fois qu'il sera revenu, Hatake sera calmé.
— Tu l'as vu dans une vision ? jeta Akaashi.
— C'est juste logique. Il a pas l'habitude, en plus. Et puis, je ne vois pas tout, au cas où.
— J'avais remarqué.
Semi croisa les bras, interdit.
— Tu te fiches de moi ? Tu ne vas quand même pas me tenir pour responsable. Je ne vois que ce que Nohebi me montre, d'accord ? C'est pas comme si j'avais mon mot à dire sur le sujet. Pourquoi t'es toujours comme ça ?
— Arrêtez, soupira Oikawa. C'est moi qui l'ai cherché, et je vais bien. Il n'y a rien d'autre à retenir.
— D'accord, céda Semi. Mieux vaut que j'y retourne.
Il quitta la pièce. Akaashi prit le baquet et se releva.
— Reste ici, conseilla-t-il. Je leur dirai que tu te reposes. Et, Oikawa-san...
Oikawa leva les yeux vers lui.
— Je suis content que tu ne sois pas blessé.
Puis il s'en alla, le laissant seul dans le silence.
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Yahaba ne s'en sortait pas si mal. Oikawa avait toutefois des difficultés à évaluer le niveau qu'il était supposé atteindre. Ses uniques points de comparaison étaient Kageyama, Miya et lui-même, ce qui ne l'aidait pas vraiment. Yahaba s'améliorait vite, pourtant, et Oikawa soupçonnait qu'il avait simplement manqué d'éducation en la matière lors de son cinquième noviciat.
Il fut rapidement conforté dans ses idées quand, un soir de décembre, Yahaba se confia à lui.
— On n'était que quatre magiciens, dans le village, tu vois. La plupart de ceux qui se découvrent ce genre de talent déménagent à Hebison ou partent pour la grande ville, mais ma mère a pas voulu. Le maître qui m'enseignait la magie s'est aussi chargé de mon cinquième noviciat, et il était persuadé que j'étais un mage de manipulation un peu médiocre. Il en était un aussi. Enfin, pas médiocre, mais voilà.
— Quand est-ce qu'il a changé d'avis ? demanda Oikawa.
— Oh, jamais. Mais c'est lui qui a appelé l'émissaire du Sanctuaire. Il se berçait d'illusions, si tu veux mon avis. J'ai cru qu'ils ne me prendraient pas, mais le type a dit que j'étais juste à côté de la plaque et qu'on aurait dû me traiter comme un mage d'influence depuis le départ. Tout ce qu'il a fait, c'est me choisir au potentiel.
— S'il l'a vu, c'est qu'il existe.
— On verra bien.
Il s'étira.
— J'ai vu Hatake, tout à l'heure, lâcha-t-il sur le ton de la conversation. Il a l'air de s'être remis.
Oikawa le savait. Il l'évitait comme la peste, mais rien ne l'empêchait de garder les yeux sur lui. Il lui avait fallu presque trois semaines pour recouvrir complètement sa magie. Il s'en servait désormais avec une étrange prudence, comme s'il craignait de la voir échapper à son contrôle.
— Tu te sens pas mal, des fois ?
— Mal ?
— De l'avoir envoyé là-bas. Enfin, je sais qu'il s'y est envoyé tout seul, mais bon...
— Ah. Non, pas vraiment.
Il avait passé la semaine qui avait suivi l'incident à chercher des indices de pardon sur le visage d'Akaashi. Le sort d'Hatake ne le concernait pas. Il ne s'y était pas attardé plus que ça.
— D'accord. Je vois.
— Yahaba, je sais ce que tu penses, mais c'était lui ou moi, et je ne peux pas faire ça à Keiji. Quand t'y retournes, ce n'est pas plus facile à supporter. En fait, c'est même de pire en pire. Alors voilà. J'ai autre chose à faire que me sentir coupable.
— Je comprends, répondit Yahaba.
Oikawa en doutait, mais il lui tapota gentiment l'épaule.
— Tu veux reprendre ?
— Juste un petit peu.
— Ça marche.
La porte de la salle d'étude s'ouvrit à la volée. Dès qu'il l'aperçut, Shirabu accourut vers lui, visiblement à bout de souffle.
— Oikawa-san, haleta-t-il, visiblement paniqué. Semi a eu une vision, il...
— Où est-il ?
— Dans votre chambre. Il te cherchait, mais ça n'arrêtait pas, et...
Oikawa n'attendit pas qu'il termine sa phrase. Il se précipita dans le couloir, le cœur battant à tout rompre, et évita les quelques étudiants qui se promenaient encore à cette heure pour se rendre dans l'aile concernée.
La porte de la chambre était entrouverte. À l'intérieur, Akaashi offrait à Semi un peu d'eau fraîche. Assis sur le lit, celui-ci semblait attendre, l'air apathique.
— Semi-chan, dit-il, qu'est-ce qui...
Semi se figea. Il bascula la tête en arrière, les yeux révulsés, et un long râle s'échappa de ses lèvres.
— Qu'est-ce qu'il a ? s'exclama Oikawa en venant lui prendre la main. Kei-chan, qu'est-ce qui s'est passé ?
— Je n'en sais rien, dit Akaashi en épongeant le front de Semi. Je crois qu'il a une vision.
— Une vision ? Ça ne ressemble pas à une vision, ça ! C'est...
— C'est simultané, précisa Akaashi. C'est pour ça qu'elle a l'air pire que les autres. Mais on ne peut rien faire. Il faut qu'on attende. Il revient à lui de temps en temps.
Shirabu et Yahaba les rejoignirent enfin. Shirabu écarta Oikawa du chemin et posa les mains sur le visage de Semi.
— Arrête, le somma-t-il. C'est trop tard, c'est trop loin, tu ne peux rien faire de plus. Reviens.
Semi ouvrit et referma la bouche comme un poisson en manque d'air.
— Il faut qu'on le réveille, déclara Shirabu. Bougez-vous.
Et comme Akaashi s'écartait, il le gifla. Semi s'effondra sur le lit. Il resta couché pendant ce qui sembla être une éternité. Quand il se releva, son regard se posa directement sur Oikawa et ne le lâcha plus.
Le sang d'Oikawa se glaça dans ses veines. Il devina les mots avant même qu'il ne les prononce.
— Un enfant d'Hebison est mort.
Ses yeux se révulsèrent à nouveau.
NB : Hatake et Junta c'est juste des OC que j'avais déjà tapés dans un OS iwaoi mdr je récupère. Ils sont nommés à partir de persos de Oofuri car grosse flemme ! C'est ça quand aucun perso de HQ est assez fdp pour les AU
Merci d'avoir lu i hope you enjoyed... reviews are good and free don't forget ! gros bisous
NEXT : Back to Hebison ! quand même j'fais pas des cheap cliffhangers pour rien
