Dans les épisodes précédents : Hinata s'est installé à Hebison cuz il a envie de pouvoir parler à des gens et qu'Hebison est pleine de magiciens. Il revient toutefois à son attention qu'il est parfaitement sourd et muet pendant la semaine qui suit le retour de don ! Not very cool. Par chance, Kageyama aussi a une VDM en ce moment, car non seulement il n'a jamais de magie, mais en plus Iwaizumi a décidé de partir en vadrouille ad vitam aeternam. Malgré la surdité d'Hinata et le manifeste handicap social de Kageyama, parviendront-ils à devenirs...amis? Also Kenma is there il est enfin un vrai magicien hay enfin non là il est dans le domaine des novices mais franchement who cares ( i care i love him my precious baby son )

Merci à Thalilitwen pour le soutien et la lecture as always, gros bisous


Un cri arracha brusquement Kageyama au sommeil. Il regarda autour de lui, paniqué, mais ne vit rien d'autre que sa porte entrebâillée, une lanterne fraîchement éteinte, ses vêtements sagement repliés sur une malle de bois — rien d'inhabituel, en somme. À travers la vitre, les étoiles pâlissaient déjà. Il ferma les yeux. Son cœur battait à tout rompre, possible reliquat d'une menace intangible, mais la pièce était immobile et froide comme elle l'était tous les matins.

Il porta les deux mains à sa gorge. Le geste le fit tousser. Le cri qui s'en était échappé rebondissait sur les murs autour de lui, et il le libéra en ouvrant grand la fenêtre. Ce genre de choses devait se perdre parmi les astres. Se faire oublier.

Il expira longuement, quoique par à-coups, attendit que les tremblements résiduels qui parcouraient encore ses membres s'atténuent, puis il retourna près de son lit. Il remonta l'édredon pour recouvrir la large tache humide qui s'y étalait, unique témoignage du cauchemar qui hantait toujours l'atmosphère de la chambre. L'envie de pleurer, légère comme une plume, s'effaça alors qu'il se débarrassait de sa chemise de nuit. Un parfum de début d'automne remplaça l'odeur âcre de la peur. Il le laissa tapisser ses narines, glisser dans son corps tout entier. La chair de poule qui lui piquetait les bras ne l'empêcha pas de s'accouder au rebord de la fenêtre, les yeux plongés dans le jardin d'ombres et de formes dansantes qui s'étendaient sous elle. Il resta là un moment, l'esprit vide. Il oublia qu'il avait rêvé.

Son nez coulait un peu. Frappé par le froid du dehors, il éternua puis partit s'enrouler dans un vieux drap qui traînait dans un coin. Au loin, il entendit le chuchotement des gouttes qui éclataient l'une après l'autre dans la rue. Il se sentit pris de vertiges, assommé d'images et de sensations et de sons inextricables, et soudain il n'était plus dans sa chambre, mais accroché à un rocher glissant, de la mousse gluante qui rampait sous ses doigts.

L'envie urgente de refermer la fenêtre ne tolérait aucune résistance, aussi lui obéit-il, l'estomac noué et le cœur défait. Il ignora la nausée, ignora ses jambes en coton. La pluie ne lui faisait rien. Elle ne l'atteignait pas. Il ramena le drap autour de lui, inspira et expira trois fois, très vite, puis sortit dans le couloir.

Il n'avait pas peur.

Il retourna en arrière, cependant, juste pour attraper la statuette qui trônait fièrement sur son étagère, un petit corbeau tourné vers le ciel. Il la posa contre sa poitrine et la serra contre lui. Seule une étrange protubérance trahissait sa présence sous le drap rêche. Il se sentait stupide, honteux, en fait, mais c'était un cadeau d'Iwaizumi — il l'avait fait pour lui, peint pour lui, et cette pensée avait le pouvoir de chasser les cauchemars les plus terrifiants.

Ses parents dormaient. Il entendait son père ronfler dans tout l'étage. Il descendit les escaliers sur la pointe des pieds, persuadé qu'ils se réveilleraient et le traîneraient jusque dans son lit sans écouter ses explications. Par chance, il n'en fut rien. Il sortit dans le jardin, s'installa sur le perron, le corbeau de bois à côté de lui, et regarda tomber la pluie.

Ses paupières s'alourdirent après une éternité. Le soleil ne s'était pas encore levé ; le ciel d'un gris de moins en moins sombre annonçait l'aurore, mais il doutait que celle-ci arrive jamais. L'averse l'avait vaincue, peut-être pour toujours. Elle illuminerait d'autres villes, d'autres cultures, d'autres jardins. Les leurs resteraient à jamais coincés dans un entre-deux de grisaille et de boue et de pluies éternelles. Hebison appartenait à l'an obscur — c'était le cas depuis longtemps déjà.

Il remonta le drap sur ses cheveux trempés, éternua à nouveau. Il avait les yeux bouffis, exactement comme s'il avait pleuré, mais Kageyama Tobio n'était plus un petit enfant. Personne ne venait plus le border le soir, personne ne le consolait le matin. Il ne pleurait plus. Il gardait la tête haute, et il n'avait pas peur.

Il aurait treize ans dans trois mois à peine, le même âge qu'Oikawa lorsqu'il avait vu l'Œil du serpent, et Oikawa n'était pas un enfant, alors. Il ne craignait rien. Ni le retour de don, ni la forêt, ni les spectres ou ce qui se cachait au plus profond du domaine des novices. Il répondait aux questions d'Anabara avec une assurance que Kageyama n'aurait jamais trouvée en lui. Oikawa n'avait pas besoin de jouets pour le réconforter, d'avoir sans cesse quelqu'un derrière lui pour lui promettre que tout irait bien. Il savait ce qu'il voulait. Il ne comprenait pas toujours tout, mais il était des choses que nul ne pouvait comprendre. À treize ans, Oikawa attendait la venue du don avec hâte, pas avec la crainte de ne jamais le retrouver. Il ne faisait pas de cauchemars paralysants à son retour. Kageyama se rappelait leur premier jour, juste après la semaine du souvenir. Lui ne tenait pas en place, mais Oikawa patientait devant l'école, l'air serein, comme s'il l'avait déjà fait mille fois.

Kageyama avait perçu que quelque chose commençait ce jour-là. Il avait senti la magie encore timide se glisser dans ses veines, sous le bandage qui entourait la peau sensible de son cou. Aujourd'hui, le tatouage ne signifiait plus rien. Et son don, revenu ou non, était si chétif qu'il était incapable de discerner sa présence.

Il s'imagina planter des graines de coquelicot, juste à ses pieds, et la chaleur de ses mains comme un lever de soleil.

La pluie s'était tue. Les nuages se fracturèrent pour dévoiler un mince rayon rosé. Celui-ci ne disparut qu'après avoir emporté avec lui tous les soucis de la nuit. Kageyama se sentit léger. Il oublia que le don l'avait peut-être définitivement abandonné, cette fois-ci, oublia son réveil au milieu de la nuit, oublia Iwaizumi et son départ dans quelques jours à peine.

Lorsqu'il rentra, sa mère l'attendait, les bras croisés.

— Je t'ai cherché, dit-elle.

À les croire, ils le cherchaient tous. Il s'agita, mal à l'aise. Elle ment. Comme eux.

— Qu'est-ce que tu faisais ?

Il ne répondit pas. Il attendait qu'elle hausse le ton. Elle n'en fit rien.

— Tu n'es même pas habillé, soupira-t-elle en lui lissant les cheveux. Tobio, il faut que ça s'arrête. Tu dois faire attention à toi. Tu ne peux pas sortir comme ça, au milieu de la nuit, et tout nu qui plus est. Tu vas tomber malade. Ton père ne peut pas tout soigner.

Il acquiesça par habitude plus que par réel intérêt. Sa mère se passa une main sur le visage.

— Je ne sais vraiment pas..., commença-t-elle, mais elle n'ajouta rien.

Elle lui fit signe de se rendre à l'étage.

— Je t'ai préparé des vêtements propres. Tu dois aller à l'école, aujourd'hui ?

Il secoua la tête. Anabara lui avait fait grâce des premières séances — Kageyama n'y apprendrait rien qu'il ne savait déjà, et Kozume serait sans doute mieux sans lui pendant quelques jours.

— Tu es sûr ? Enfin, si tu le dis. Va te débarbouiller et habille-toi. Je dois aller au marché.

Le ton laissait entendre qu'elle comptait sur sa compagnie. Il détestait ça, mais resta de marbre. Elle haussa des sourcils impatients, et il comprit enfin qu'elle souhaitait qu'il s'en aille.

Il se lava dans une bassine d'eau tiède qu'elle avait préparée pour lui et s'habilla en vitesse. En bas, Kageyama avala une galette servie pour le petit-déjeuner dans un silence nerveux. Son père ne tarda pas à le rejoindre, l'air harassé.

— Une vision ? demanda sa mère.

Elle ne lui avait pas posé la question, à lui. Elle l'avait fait l'année précédente, mais pas cette fois. Certaines personnes abandonnaient tôt. Il ne pouvait pas lui en vouloir. Lui non plus ne s'était attendu à rien.

— Rien de précis. Je dois aller voir les novices, aujourd'hui, mais je crains de n'avoir rien à raconter. Tout de même, j'ai un mauvais pressentiment. J'espère qu'ils en sauront plus que moi.

Kageyama se leva et fit mine de préparer sa collation pour la journée.

— Ce n'est rien de grave, j'espère...

— C'est difficile à dire. Je regardais tout de si loin. Ça paraissait important, c'est tout ce que je peux dire.

— À quoi bon avoir ce genre de visions si elles ne servent à rien ?

Il haussa les épaules.

— Il y a des événements qu'on ne peut pas prévenir. Des destins scellés. C'est sans doute quelque chose comme ça. On n'en a pas constaté beaucoup, ces dernières années, alors je ne sais pas, mais c'est possible. Il arrive que la main des dieux soit trop lourde pour qu'on puisse voir au travers. Ce qui est sûr, c'est que quoi que ce soit, ce n'est pas bon du tout. Enfin, avec un peu de chance, les novices en sauront plus.

Il émit un profond soupir.

— J'espère que c'est moi qui me fais des idées.

— Tobio ?

Il sursauta. Son paquet ne contenait rien de plus qu'une poire à peine mûre.

— Je prépare ma collation, expliqua-t-il sans se soucier de savoir si elle lui avait ou non posé une question.

— On prendra quelque chose au marché, s'impatienta sa mère. Ce n'est vraiment pas la peine.

Il attrapa un petit pain tiède.

— Je ne peux pas, dit-il.

— Tu ne peux pas quoi ?

— J'ai dit à quelqu'un...

Il noua le tissu et soupesa le paquet. Il n'avait pas besoin de plus. Il rentrerait sans doute au cours de l'après-midi. De toute façon il n'avait pas envie de transporter trop avec lui.

— Tu vas voir Hajime ? demanda son père.

Sa mère plissa les yeux alors que Kageyama évitait soigneusement de les regarder.

— Ah, fit-elle. Hinata.

Elle avait prononcé son nom d'une étrange façon.

— Je lui ai dit de m'attendre à la fontaine, marmonna Kageyama.

— Qui ça ? s'étonna son père.

— Hinata Shōyō, soupira sa mère. Tu sais, le gamin de la pièce de théâtre. Un petit rouquin. Tu m'as déjà parlé de lui.

Son père se tourna vers lui.

— Et vous êtes amis ? Je croyais qu'il devait s'en aller.

La troupe d'Hinata avait quitté la ville trois jours plus tôt. Kageyama haussa les épaules.

— Il est resté chez Kozume, expliqua sa mère. J'aurais quand même aimé que tu me préviennes, Tobio. Enfin, ce serait impoli de le faire attendre. Amusez-vous bien, et sois rentré pour le dîner.

Il ne se fit pas prier. Quelques instants plus tard, il était dehors, trottinant vers la place de la fontaine, sa collation battant contre ses cuisses au rythme de ses pas.

Depuis qu'il était tombé sur Hinata près de la rivière, ce dernier ne l'avait pas lâché d'un pouce. Cela aurait dû gêner Kageyama, sans doute — après tout, il ne le connaissait pas, et Hinata avait un petit quelque chose de bizarre, une pomme rouge au milieu des pommes vertes, ce qui le plongeait dans un état de constante perplexité. Hinata n'était pas un magicien, pourtant il ne communiquait efficacement qu'avec eux. Un jour, il entendait tout le monde tandis que l'autre le trouvait complètement sourd. Il traitait Kageyama comme s'ils s'étaient toujours connus ; il l'avait retrouvé dès le lendemain, directement devant chez lui, et l'avait traîné dehors sans lui demander son avis. Kageyama avait l'impression d'avoir passé un pacte avec une entité invisible. Il craignait parfois qu'elle fût bien plus puissante que lui.

Enfin, il ne pouvait pas regretter une décision qu'il n'avait pas prise.

Quand il s'approcha de la place, néanmoins, son estomac se tordit d'une drôle de façon. Une angoisse qu'il n'avait pas vue venir lui donna la nausée. Il n'en comprit pas tout de suite l'origine ; en fait, elle se solidifia seulement lorsqu'il aperçut Hinata à l'entrée de la place, les yeux déjà fixés sur lui.

Le don est revenu. Le sien aussi. Il parlera, et je n'entendrai...

Le regard d'Hinata passa de Kageyama à la fontaine, puis de nouveau à Kageyama. Il y eut un instant de flottement. Enfin, Hinata s'élança ; il le fit si vite que Kageyama n'eut d'autre choix que de courir à son tour.

Hinata sauta sur le bord de la fontaine et le regarda arriver d'un air narquois.

— J'ai gagné, déclara-t-il.

Le soulagement l'étourdit presque.

Toujours un magicien. Quelle chance.

— Et tu ne peux pas le nier, cette fois. Tu as remarqué ? Je parle à nouveau. Et si je parle, je peux crier, et si je peux crier, je le ferai toute la journée jusqu'à ce que tu assumes ta cuisante, mais ô combien satisfaisante défaite. Je ne te laisserai jamais tranquille.

Il affichait un sourire suffisant, un peu trop confiant à son goût. Il profita de sa hauteur nouvelle pour tapoter la tête de Kageyama, lequel chassa sa main d'un geste.

— T'as rien gagné du tout, affirma-t-il.

— Alors tu veux m'entendre crier toute la journée. Pas de problème, ça me fait plaisir, laisse-moi prendre une insp...

— T'as commencé plus tôt, et t'étais plus près. Les tricheurs...

— ... ne gagnent rien, c'est vrai, termina Hinata, mais je n'en suis pas un, puisque tu as choisi de te lancer malgré tout dans la compétition. Il va falloir abandonner. Désolé.

Il n'en avait pas l'air. Kageyama l'ignora.

— Qu'est-ce qu'on fait ? demanda-t-il.

— Admets ta défaite, et on verra bien.

Il se vengerait une autre fois. Il s'entraînerait à la course sur le chemin de l'école, et au retour. Hinata avait des années d'exercice derrière lui. Il passait son temps à courir dans tous les sens, infatigable, quand lui s'était contenté de s'asseoir pour méditer.

Il croisa les bras.

— J'ai perdu, céda-t-il, puis, les joues rosies par l'embarras, il s'empressa d'ajouter : pour cette fois. Qu'est-ce qu'on fait ?

Hinata sauta de son piédestal et atterrit souplement devant lui. L'espace d'un instant, il lui sembla minuscule, comme un petit enfant. Il fit signe à Kageyama de se pencher vers lui ; ce dernier obtempéra.

— On va dehors, lui confia-t-il comme s'il refusait de voir cette information tomber dans des oreilles indiscrètes. Tu vas me guider.

— On est dehors, remarqua Kageyama en fronçant les sourcils.

Hinata le dévisagea un court moment. Ses yeux persistèrent une seconde de trop.

J'ai dit quelque chose de stupide, se morigéna-t-il. Réfléchis un peu.

Hinata, cependant, ne s'en formalisa pas. Il laissa échapper un gloussement, peut-être moqueur, peut-être pas.

— Plus loin dehors. Hors de la ville. J'ai vu du paysage, en arrivant, mais depuis qu'on est là, on n'est jamais sortis. Et puis la plupart des gens ont levé le camp, non ? J'aimerais bien aller voir.

— Il n'y a rien, dehors.

Rien d'intéressant, en tout cas. Des collines verdoyantes et quelques bosquets clairsemés. Les fermes, les cultures défendues, des chemins qui menaient les dieux savaient où. La rivière, aussi, en route vers le fleuve. Il se demanda si elle était différente, une fois hors d'Hebison. Moins hostile.

— Oh, allez. Je vis ici, maintenant. Il faut bien que je...

Une femme qui passait près d'eux leur lança un drôle de regard. Hinata attrapa Kageyama par l'épaule pour l'éloigner un peu.

— On sera revenus avant la nuit, jura-t-il à voix basse. T'as pas envie d'explorer ? Le prends pas mal, mais vu ta tête, je suis sûr que tu ne sors jamais.

Kageyama se redressa, piqué dans son orgueil.

— Je sors quand je veux, affirma-t-il.

— Aujourd'hui, tu veux dire.

Hinata ne paraissait pas près de lâcher l'affaire. Un sourire malicieux flottait sur ses lèvres.

— Pourquoi tu ne demandes pas à Kozume ?

Il balaya sa proposition d'un geste détaché.

— Il vient de rentrer, je n'allais quand même pas le réveiller. Et puis, il dort tout le temps. Toi, en revanche...

— Je dors, protesta Kageyama.

— Ah ! La voilà !

Hinata appuya vivement un doigt entre ses deux yeux.

— L'expression « je raconte n'importe quoi sans m'en rendre compte ». Tu dors peut-être, mais sûrement pas assez. Et tu ne dormiras pas plus aujourd'hui, parce qu'on s'en va. Mais tu devrais peut-être te coucher plus tôt, tu sais, puisque tu ne te réveilleras sûrement pas plus tard. Ainsi sont faits les enfants de l'aurore...

Il avait prononcé cette dernière phrase avec une emphase théâtrale. Kageyama se dégagea en claquant la langue, mais Hinata ne s'en offusqua guère. Au contraire, il hocha la tête, la mine empreinte d'une sagesse feinte. Kageyama ne comprenait rien. Il estima l'effort inutile.

— D'accord, dit-il.

— Je savais que tu accepterais, répondit Hinata d'un ton plein d'assurance. Allons-y, Kageyama-kun ! Par delà les murs, et jusqu'au bout du monde, l'aventure nous attend !

xxxxx

Rien d'aventureux ne les attendait en dehors des murs. Ils sortirent sans problèmes, les vacances étant en vigueur pour la plupart des enfants d'Hebison. Ils n'aperçurent les campements que de loin ; déjà bien vidés, ils promettaient plus de boue que de trésors, et Hinata n'y jeta qu'un bref regard distrait. Il empruntait à rebours le chemin de la ville en déblatérant sur mille et un sujets, des plats les plus bizarres qu'il avait dû goûter aux blagues les plus stupides qu'il avait entendues, tant et si bien que Kageyama commençait à avoir du mal à suivre. Sa semaine de silence forcé ne devait pas lui avoir beaucoup plu.

Sa surdité non plus, par ailleurs, car il ne cessait de réclamer son avis. Kageyama, le plus souvent, n'avait rien à dire, ni rien à raconter, mais Hinata n'abandonnait pas pour autant. Kageyama n'avait jamais rencontré quelqu'un d'à ce point têtu ; c'était épuisant, nouveau, aussi. Plus que ça, c'était captivant.

Ils s'étaient arrêtés près d'un panneau de bois indiquant la proximité d'Hebison quand Hinata se décida à parler de l'école.

— Kozume-san dit que je suis obligé d'y aller, râla-t-il en tentant tant bien que mal de tenir en équilibre sur une pierre rendue glissante par l'humidité automnale. « Tous les enfants de la ville, sans exception », c'est ce qu'elle a dit. Elle m'a obligé à faire des exercices pour voir mon niveau, j'ai cru que j'allais tomber mort. Ça a bien fait rigoler Kenma, cela d— ah !

Il dérapa, mais Kageyama parvint à le rattraper de justesse.

— Réflexe, rit Hinata.

Il se moquait de lui. La prochaine fois, il le laisserait tomber, histoire qu'il traverse la ville couvert de boue.

— Heureusement que l'école n'est que le matin. J'aimerais pas y passer la journée comme vous.

— Je n'aime pas ça non plus, précisa Kageyama.

L'école de l'après-midi n'avait plus grand intérêt. Ils passeraient encore des mois à étudier des bases dont il ne pouvait que rêver. Anabara s'adressait à lui par habitude, pas dans l'espoir de constater une éventuelle progression. Ils savaient en leur for intérieur que l'exercice était vain.

Il songea à Kenma et son dos se couvrit de sueur. Tous deux avaient été camarades de classe, dans la maison des maîtres, une poignée d'années plus tôt. Kenma l'avait vu récolter les félicitations et les exclamations ravies, puis conserver une robe de novice usée jusqu'à la corde après deux examens ratés. Hinata et lui vivaient ensemble. Ils avaient l'air amis.

Il lui avait peut-être tout raconté.

Il lui aura dit de ne rien attendre de toi, siffla sa conscience aux crocs acérés. Hinata sait déjà que tu es un bon à rien. Il le sait, il le sait, il le sait !

Il a pitié, c'est tout ! Comme tout le monde. Il apprend vite !

Le regard de Kageyama glissa jusqu'à lui. Il ignorait comment interpréter les expressions de son visage, mais ça ne ressemblait pas à de la pitié.

Qu'est-ce que tu en sais ?

Mais la pitié, c'était déjà quelque chose. Au fond, ce n'était pas si mal. Au moins il n'a pas peur, se dit-il d'un ton plus assuré.

Il devrait peut-être, ou il finira par danser avec les spectres, lui aussi.

— C'est difficile ? demanda Hinata, puis, comme Kageyama lui jetait un regard perplexe, il précisa : l'école. Kenma avait l'air d'apprendre des choses compliquées. Je ne sais même pas lire correctement.

Kageyama haussa les épaules.

— Moi non plus, dit-il.

— Parfait ! Au moins, je serai pas tout seul. Mes parents ont essayé de m'apprendre, vu qu'ils étaient persuadés que j'étais un magicien, mais ils ne parvenaient pas à me coincer à la maison.

— Un magicien ?

— Ils prenaient le retour de don très au sérieux. Je suis resté avec les magiciens pendant deux ans, avec un précepteur. Je ne me souviens même plus de ce qu'il racontait. Ce qui est sûr, c'est que les autres élèves savaient que c'était n'importe quoi. J'étais bien content de partir.

— Ils étaient nombreux ? demanda Kageyama.

— Pas trop, répondit-il d'un ton évasif. Hé, tu te souviens de la cabane qu'on a croisée, en passant ? Elle avait l'air abandonnée, non ?

Kageyama n'y avait pas prêté attention. Il n'avait même pas vu Hinata s'y intéresser.

— Le dernier arrivé a un gage !

Cette fois, Kageyama était préparé. Il fonça à travers la colline, hors du chemin, et atteignit la cabane située un peu plus loin, à bout de souffle. Il ne remarqua pas tout de suite que Hinata ne le suivait pas. Ses yeux s'égaraient dans les remous de la rivière qui s'écoulait tranquillement devant lui.

— Ça ne compte pas, déclara Hinata en le rattrapant.

Ses genoux, ses jambes et ses mains étaient couverts de boue.

— J'ai gagné, dit Kageyama.

Hinata s'accroupit près de l'eau pour se débarbouiller.

— J'imagine que je peux te l'accorder pour cette fois. Alors, qu'est-ce que je dois faire ? Me promener dans la forêt après minuit ?

Kageyama cilla.

— Je ne demanderais jamais ça, balbutia-t-il.

L'idée lui retournait l'estomac.

— Vraiment ? Je le ferais, tu sais. Une forêt, c'est une forêt. Ça ne fait sûrement pas si peur que ça.

Son regard ne tremblait pas. Il se passa une main sur le menton, l'air de réfléchir.

— Mais il y a les spectres, poursuivit-il. Et puis, j'aime pas me promener la nuit. Alors ?

— Je..., commença Kageyama, je ne...

Il déglutit difficilement, horrifié. Alors qu'il cherchait une façon de réagir, cependant, Hinata éclata de rire.

— Je te fais marcher. Tu crois vraiment tout ce qu'on te dit !

Il croisa les bras derrière la tête et fit quelques pas en se balançant de gauche à droite, comme en équilibre sur une branche.

— Tu dois quand même trouver un gage, rappela-t-il tandis que Kageyama le suivait avec lenteur.

Seul le silence lui répondit. Il soupira.

— Hé ho ! Kageyama-kun ?

Ce dernier pinça les lèvres. Hinata leva les yeux au ciel.

— Pourquoi tu fais cette tête ?

— Tu ne peux pas y aller, dit Kageyama. C'est interdit.

— Je sais, c'est bon. C'était une blague ! Arrête de râler et donne-moi un gage.

Pas tout à fait rassuré, Kageyama fouilla dans son esprit pour en revenir bredouille. Que pouvait-on bien demander, dans ces cas-là ? Les souvenirs des heures perdues à jouer avec Kunimi et Kindaichi semblaient appartenir à une autre vie. Il n'avait rien à proposer.

— Je le garde pour plus tard, inventa-t-il pour ne pas passer pour un idiot.

Il espéra qu'Hinata n'en devine rien.

— Comme tu veux.

Il agita ses mains dans les airs pour les sécher et se tourna vers le cabanon. Il n'était pas très grand. On avait dû l'utiliser comme lieu de stockage ou cabine de pêche. Aujourd'hui, il ne restait rien que des murs de bois vermoulu et quelques petites poutres à moitié effondrées. Les planches étaient recouvertes d'une épaisse mousse verte ; nul doute que la rivière lui rendait visite lorsque l'automne la nourrissait de ses averses interminables.

Hinata frappa à la porte.

— Il y a quelqu'un ? cria-t-il.

Il fit mine de regarder par la fenêtre, laquelle ne consistait qu'en un trou carré à peine assez large pour y passer la tête.

— C'est vide, remarqua Kageyama.

Ils n'avaient pas besoin d'entrer pour le savoir. L'absence de toit était un bon indice de sa qualité en tant qu'abri.

— Vide ! s'exclama Hinata, puis il ajouta d'une voix grave : Le gredin s'est donc échappé. Quelqu'un a dû le prévenir. Il s'attendait à notre visite.

— Qui ?

Hinata lui tapota l'épaule.

— Vous n'êtes décidément pas une lumière, Kageyama-san, soupira-t-il. Le sorcier, voyons. Celui qui a empoisonné les vieilles dames du quartier. Nous sommes venus l'interroger, mais il semblerait qu'il s'en soit allé. Mmh...

Il se caressa lentement le menton, visiblement en pleine réflexion.

— Kageyama-san ?

Kageyama haussa les sourcils. Puis il comprit qu'Hinata voulait une réaction de sa part, et il s'éclaircit la gorge.

— On devrait peut-être regarder à l'intérieur, proposa-t-il.

Hinata se plaqua une main sur le cœur, stupéfait.

— Vous proposez d'entrer par effraction ?

— Euh...

Hinata n'attendit pas qu'il se décide à formuler une réponse. Il acquiesça, l'air grave.

— Je suppose que nous n'avons pas le choix. Restez ici, au cas où il reviendrait. Je vais voir à l'intérieur. Mais faites attention : il parait qu'il est très dangereux, et sournois avec ça !

Hinata entra dans le cabanon. La porte ne lui résista pas ; elle s'ouvrit lentement, et après un regard en arrière, Hinata la referma derrière lui.

Kageyama se retrouva seul avec la rivière, un peu confus. Il ne savait pas si Hinata attendait une quelconque réaction de sa part. Peut-être aurait-il dû le suivre ? Mais il lui avait demandé de rester en arrière et, jeu ou pas, Hinata ne voulait probablement pas qu'il n'en fasse qu'à sa tête.

Il s'accroupit. Au-dessus de lui, les nuages commençaient à se faire menaçants. Un frisson lui parcourut l'échine.

Il releva brusquement le menton en entendant un hurlement. Sans plus tergiverser, il entra dans la cabane.

Il n'y trouva personne.

— Hinata ? appela-t-il.

Personne ne lui répondit. Il perçut un frottement léger, juste derrière lui, puis quelqu'un se jeta sur son dos avec un cri de guerre. Surpris, Kageyama bascula en avant. Il se retourna pour faire face à son adversaire. Hinata brandissait un vieux bâton, probablement un manche de brosse, qu'il lui planta sur la poitrine.

— Ton compagnon est mort, dit-il d'une voix nasillarde. Tu vas subir le même sort.

— Laisse-moi tranquille, répliqua Kageyama en essayant d'écarter l'arme.

— Qu'est-ce que vous me voulez ? Je n'ai jamais blessé personne.

Kageyama se releva sur les coudes.

— Je croyais que tu avais tué, euh...

— Je ne l'ai pas tuée, elle est morte. C'est différent. Je ne suis qu'un humble guérisseur, mais il ne faut pas goûter à n'importe quoi. Ah, les gens de la ville ! Incapables de reconnaître un entolome livide d'un clitocybe nébuleux ! Et ça s'étonne, en plus de ça !

— Tu ne peux pas être un guérisseur, dit Kageyama.

— Pourquoi pas ?

— Parce que tu n'es pas un magicien.

Hinata éclata de rire.

— Les plantes n'ont rien de magique, ou tous les fermiers seraient magiciens. Vous êtes jaloux, voilà tout. C'est pour ça que vous voulez m'envoyer dans un village sans nom, mais je n'irai pas, jamais, non, je n'irai pas !

— Tu as empoisonné les vieilles du quartier, se souvint brutalement Kageyama.

Il ravala le sourire de fierté qui commençait à étirer ses lèvres.

— Empoisonné ! Elles sont un peu malades, c'est tout ! C'était une blague. Je ne leur donnerai plus rien, c'est promis.

Il riait doucement. Il tapota gaiement la poitrine de sa victime avec le bout de bois, le regard brillant.

— Tu mens, comprit Kageyama.

— Ah ! Moi ? Jamais. Mais je ne te laisserai pas m'emmener, gredin ! Essaye donc de m'attraper !

Il jeta le bâton sur le côté et fila hors de la cabane.

Hinata était plus rapide que lui, mais il s'arrêtait de temps à autre pour le saluer de loin, un rictus goguenard aux lèvres. Plus d'une fois, Kageyama fut sur le point de lui mettre la main dessus ; Hinata, cependant, l'évitait avec souplesse, et il riait si bien que Kageyama se sentit sourire, lui aussi, ce qui ne l'empêcha pas de cracher de temps en temps quelques discrets jurons.

Il saisit enfin le bras d'Hinata non loin des vergers qui bordaient la ville. Celui-ci se débattit férocement, mais Kageyama était plus grand, et il tint bon ; après une lutte acharnée, il le plaqua au sol, sourd à ses cris de protestation.

— Rends-toi, dit-il.

— Laisse-moi partir ! s'écria Hinata. Laisse-moi partir, espèce de...

— Hé là ! intervint une femme occupée à ramasser des pommes sur un arbre. Allez jouer ailleurs !

Hinata gloussa. Comme Kageyama l'aidait à se relever, il en profita pour s'enfuir à nouveau. Kageyama le laissa partir, l'esprit ailleurs. Puis la femme lui jeta un regard noir, et il reprit sa course en redoublant d'attention.

La nuit était tombée quand il rentra chez lui. Son ventre gargouillait férocement malgré leur déjeuner partagé avec le frère de Saeko, Ryūnosuke, et Kinoshita, deux garçons du quartier est à qui il n'avait jamais adressé la parole. Il ne se souvenait pas avoir déjà été aussi affamé, pas même lors de ses entraînements, deux ans plus tôt, ceux qui le laissaient les genoux dans la boue et des étoiles dans les yeux.

Il n'écouta pas vraiment les remontrances de sa mère. Au repas, il se resservit deux fois, et il s'endormit plus tard sans penser à la rentrée, la tête pleine de collines, de nuages gris et d'herbe humide.

xxxxx

C'était étrange, d'entrer dans la classe sans y voir Suga. Ça l'avait été aussi, juste après Oikawa, mais à sa propre surprise, il avait fini par s'y faire. Il ne savait pas s'il s'y ferait, cette fois-ci. Suga n'était pas toujours à l'aise avec lui, mais il était gentil, agréable, disons, et essayait au moins de lui faire la conversation.

Kenma était différent. Il communiquait déjà peu à la maison des maîtres ; il ne se mettrait pas à lui parler maintenant.

En le voyant assis, le dos courbé sur son siège, Kageyama se demanda distraitement comment lui et Hinata avaient pu se lier d'amitié si facilement. Puis il se rappela qu'Hinata était ami avec à peu près tout le monde, ce qui ne l'étonnait qu'à moitié, et que Kenma n'avait pas toujours été seul.

Sans surprise, ce dernier ne lui adressa rien d'autre que quelques regards à la dérobée. Kageyama l'imita.

À la fin de l'après-midi, il rassembla rapidement ses affaires et rejoignit la porte à grandes enjambées.

— Un instant, Kageyama-kun, l'arrêta Anabara.

Kageyama se retourna à contrecœur. Il n'avait aucune envie de subir un de ses discours qui, s'ils se voulaient encourageants, avaient la fermeté de la neige fondante.

Anabara le jaugea du regard, puis lui fit signe de tendre les bras.

— Tu grandis vite, constata-t-il. Il va falloir arranger ta tenue. Je demanderai à quelqu'un de venir prendre tes mesures demain. Si ça continue comme ça, ton pantalon va s'arrêter aux genoux.

À l'école du matin, il était l'un des plus grands de sa classe. Il opina du chef et s'enfuit. Dans le vestiaire, il se changea rapidement avec les autres élèves — Suga, fièrement vêtu du jaune des apprentis, prit de ses nouvelles, et Saeko le secoua comme un prunier, visiblement extatique à l'idée de commencer les cours. Elle avait raté son examen, elle aussi, mais ne paraissait pas s'en inquiéter outre mesure. C'était courant, dans les niveaux supérieurs. Ils passaient les épreuves chaque année, au cas où, mais il était de notoriété publique qu'on restait apprenti au moins deux ans, et adepte plus longtemps encore.

— Ah, fit-elle en ouvrant la porte qui donnait sur la rue. Il pleut comme vache qui pisse. J'en ai marre de ce temps de merde, c'est toujours la même chose.

Elle se couvrit la tête et partit. Kageyama la suivit distraitement des yeux. Il ne remarqua pas que c'était à lui que la petite silhouette abritée sous le porche de la demeure du deuxième novice adressait de grands signes de la main.

— Hé ho ! fit Hinata.

Il ne fit pas un mouvement. Il revit Kuroo, assis devant la maison des maîtres, des années auparavant. Il attendait Kenma, alors, pas lui ; et Hinata, comme Kuroo, n'avait aucune raison de l'attendre. Ils s'étaient bien amusés, au cours de la semaine précédente, malgré leur évident problème de communication. Ils s'étaient bien amusés la veille également, mais dans les deux cas, Kenma était absent, et Hinata s'était sans aucun doute retrouvé frappé de solitude ou d'un mortel ennui.

Pourtant, quand Kenma le rejoignit, il ne disparut pas.

Kageyama traversa la rue en courant pour se mettre à l'abri. Quand il arriva à leur hauteur, Kenma lui jeta un regard méfiant.

— T'en as mis du temps, se plaignit Hinata. Enfin, bref.

Il ramassa un paquet de tissu posé sur le muret qui ceignait la propriété et en sortit deux brioches rondes de la taille d'une pomme, encore tièdes. Il les distribua, l'air solennel.

— Ce sont des pains fourrés à la châtaigne. Les gens de la troupe disaient que ça portait chance, alors on en a préparé quelques-uns, Yachi et moi. J'aurais préféré vous les donner ce matin, mais on voulait que ce soit une surprise.

Il parut soudain un peu gêné.

— C'est... pour la rentrée, vous savez. Elle était supposée venir avec moi, mais elle voulait aider à l'auberge... Je me suis dit que ça ne servait à rien d'attendre plus longtemps.

Il fit une pause pour regarder la pluie. Le clapotis des gouttes sembla augmenter de volume, et il grimaça. La brioche était tiède entre les paumes de Kageyama.

Il eut la sensation de devoir le remercier, mais il ne savait pas quoi dire. Hinata agita la main comme pour éloigner un insecte agaçant, puis il se couvrit la tête tandis que Kenma récupérait le morceau de tissu et cachait la brioche sous sa tunique sans un mot.

— À plus tard, Kageyama-kun, dit Hinata.

Il partit après un sourire, puis disparut avec Kenma à travers l'averse de plus en plus drue. Kageyama ne bougea pas. Il s'assit devant la maison du deuxième novice et mangea la brioche. Le goût de la levure masquait presque celui de la farce. Il lui resta sur la langue jusqu'à ce que la pluie se taise enfin.

xxxxx

— S'il te plaît, signa Hinata en jetant à Yachi un regard implorant.

Elle ne lui répondit que par un soupir navré. Ils venaient de terminer leur déjeuner, repas qu'ils avaient partagé dans un coin de l'auberge où Yachi vivait à présent. La mère de Kenma avait consenti à accueillir Hinata pour le reste de l'année, mais Yachi et elle ne pouvaient décemment pas se partager un lit à plein temps. Elle l'avait présentée à la propriétaire de l'auberge de la porte sud, une femme du nom d'Oikawa, qui possédait une petite chambre libre depuis le départ de son fils l'année précédente.

— J'ai promis à Kiyoko-san de l'aider, dit Yachi.

— Elle ne peut pas demander à d'autres magiciens ?

Yachi secoua la tête.

— Le retour de don est encore trop proche. Apparemment, ça lui demande beaucoup d'énergie, alors elle a besoin de sujets faciles.

La magie d'illusion avait la réputation d'être particulièrement efficace sur les plus jeunes. Yachi avait treize ans, un peu âgée pour faire partie du public idéal, mais les illusions de Kiyoko avaient toujours bien fonctionné sur elle. Ils étaient nombreux à s'être prêtés au jeu, lors de leur voyage jusqu'à Hebison.

— Tu peux venir avec moi, si tu veux, proposa-t-elle en voyant qu'il ne répondait pas. Ça ne la dérangera pas.

Il laissa échapper une plainte désespérée.

— Non merci.

Être le sujet d'expériences de ce genre de magie signifiait en général se tenir debout dans une pièce sans faire trop de bruit et sans bouger pour ne pas déconcentrer le magicien. Kiyoko était assez douée pour s'en sortir malgré tout, bien sûr, mais il restait que l'activité n'était guère passionnante.

— Kenma est en cours, je suppose ?

Il acquiesça. Kenma s'était éclipsé en un instant, et Kageyama n'avait pas tardé à le suivre. Apparemment, Kenma devait découvrir son affinité, et l'impatience, qu'il tentait pourtant de contenir, le faisait quasiment vibrer depuis deux jours entiers.

— Tu pourrais faire un tour dans le quartier est. Tanaka n'est peut-être pas rentré chez lui.

Il en doutait. Le ciel maussade avait rapidement poussé les élèves du quartier sud à prendre la route de la maison. Ceux du quartier est n'étaient pas différents. Il lâcha un soupir, puis quitta Yachi dans l'espoir de trouver quelque chose à faire.

Hinata se rendit vite compte qu'il avait été optimiste. Un mois s'était écoulé depuis la fête du don, et les rues s'étaient progressivement vidées de leurs visiteurs curieux. Certaines d'entre elles bourdonnaient d'un étrange silence, bien éloigné de l'activité qui avait secoué la ville pendant près de huit semaines. Les jeunes magiciens étaient retournés à l'école, et on ne croisait plus dans les rues que des maîtres et novices affairés.

Les après-midis n'avaient pas tardé à être synonymes de solitude et d'ennui. Quand il avait de la chance, Hinata passait du temps avec Yachi, mais celle-ci vaquait le plus souvent à ses propres occupations. Elle aussi découvrait les lieux, après tout.

La communication avec les élèves de l'école ne lui posait pas de problèmes, contrairement à Hinata. Il s'en était douté, bien sûr. Le professeur ne l'entendait pas, pas plus que le reste de la classe, et ils étaient si nombreux que s'avancer au milieu d'eux lui donnait le tournis. Kageyama ne se trouvait pas dans son groupe, ce qui le privait d'oreilles amicales, et lui, Kenma, Suga et tous les autres ne restaient pas longtemps dans les parages quand venait la fin des cours. Les autres enfants l'avaient accueilli sans malveillance, et le traitaient avec une certaine sympathie, surtout s'ils avaient assisté au spectacle d'Ennoshita. Ils conservaient cependant leurs distances. Hinata ne pouvait pas leur en vouloir. Yachi lui jurait que ça s'améliorerait avec le temps, et il était tenté de la croire, mais pour l'instant, au milieu d'une après-midi grisâtre, il avait tout le mal du monde à ne pas se sentir abattu.

Perdu dans ses réflexions maussades, il laissa ses pas le conduire au petit bonheur la chance, et il ne s'immobilisa qu'en apercevant l'ombre de la forêt, ses feuilles noires bercées par les grondements de la rivière à ses pieds. Ce n'était pas la première fois qu'il se retrouvait là. Il enjambait le muret d'une manière machinale, s'arrêtait dans l'herbe et regardait devant lui. Comme toujours, les arbres l'observaient. Il les salua en retour.

Un bruit attira son attention. Il baissa les yeux pour découvrir un long serpent brun rampant non loin de lui. Le reptile s'approcha de sa chaussure ; il recula précipitamment.

— Elle est inoffensive.

Hinata sursauta. Le garçon qui avait parlé s'accroupit à côté du serpent. Il avait les cheveux sombres, des taches de rousseur, et le ton posé de sa voix lui parut familier.

— C'est juste une couleuvre, l'informa Yamaguchi. Celle-ci doit chercher un nid douillet pour l'hiver.

Il s'en souvenait, désormais. Il l'avait rencontré pendant la semaine du don, un soir, alors qu'il s'était égaré. Yamaguchi l'avait raccompagné en ville. Il ne l'avait plus croisé depuis.

— Elle m'a surpris, expliqua Hinata.

— Elles sont relativement courantes, par ici. On va la remettre sur le droit chemin.

Il l'attrapa avec délicatesse et se dirigea vers la rivière.

— Aïe ! s'exclama-t-il en se figeant soudain.

Par réflexe, il laissa tomber le serpent, lequel s'éloigna sans demander son reste. Hinata le rejoignit derechef.

— Ça va ? demanda-t-il.

Yamaguchi regardait son doigt avec dépit.

— Bah... elle m'a mordu.

— Quoi ? fit Hinata.

Un sourire embarrassé étira les lèvres de Yamaguchi.

— C'est pas grave. Je lui ai sûrement fait peur.

— Elle n'est pas venimeuse ?

Yamaguchi lui montra sa main. Hinata n'y distingua qu'une petite égratignure.

— Inoffensives, répéta-t-il. En général, elles ne sont pas vraiment agressives, à moins de se sentir menacées.

Hinata chercha le reptile des yeux. Dans l'herbe, on ne discernait plus aucune trace de son passage. Y songer le mit mal à l'aise. Inoffensifs ou pas, il n'avait jamais beaucoup aimé les serpents.

Celui-là devait venir de la forêt. Il y retournerait peut-être.

— Est-ce qu'elles savent nager ? demanda-t-il avec une inquiétude à peine dissimulée, les oreilles pleines du grondement de la rivière.

Elle l'emporterait jusqu'au bout du monde, loin de lui. Tant mieux. Tant mieux.

Yamaguchi, qui nettoyait sa blessure avec un peu de salive, eut un mouvement incertain des épaules.

— Aucune idée. Viens, on ne devrait pas rester aussi près. C'est traître, avec toute cette boue. On ne serait pas les premiers à tomber dedans.

Se l'imaginer lui nouait l'estomac. Il frissonna.

Ils remontèrent la berge et rejoignirent la route. Hinata racla ses chaussures crottées sur le muret, toujours trop conscient de la présence de la forêt au-delà.

— Qu'est-ce que tu faisais par là ? s'enquit Yamaguchi d'un ton curieux.

— Je ne sais pas trop, répondit Hinata sans réfléchir. Je cherchais quelque chose à faire.

Yamaguchi eut un sourire hésitant.

— Je ne crois pas que ce soit le meilleur endroit pour...

Hinata lui sourit en retour.

— Je sais. Et toi ?

— Je t'ai vu de loin. Je me suis dit...

Il ne termina pas sa phrase, soudain plongé dans ses pensées. Hinata attendit un moment, puis comprit qu'il n'obtiendrait rien de plus.

— Tu n'es pas à l'école ? demanda Hinata.

Yamaguchi arqua un sourcil. Après un instant, il secoua la tête.

— Mes parents n'aiment pas trop ça. Mon père m'apprend tout à la maison.

— Je croyais que c'était obligatoire.

— Il m'enseigne ce qu'il faut.

Il ne semblait pas s'en porter plus mal. Hinata l'envia un peu.

— Moi aussi, j'apprenais à la maison, avant, confessa-t-il. Enfin, pendant un moment. Ma mère a vite lâché l'affaire.

Il fallait dire qu'il n'était pas vraiment un élève modèle. Le désir impérieux de courir dans les rues du village était souvent plus fort que le besoin de tracer ses lettres sur du mauvais papier. Et puis, c'était différent, alors. Ce n'était pas lui qu'ils tentaient d'instruire.

— J'espère qu'elle n'était pas aussi embêtante que la mienne, plaisanta gentiment Yamaguchi.

Hinata haussa les épaules.

— Elle était fatiguée, je crois.

Yamaguchi eut un hochement de tête compréhensif. Puis il regarda autour de lui, plissa du nez lorsque ses yeux passèrent sur la forêt, et se tourna à nouveau vers Hinata.

— On devrait s'en aller, dit-il. (Il sembla réfléchir un instant, puis ajouta :) Ma mère a besoin de quelque chose dans le quartier sud. On peut y aller ensemble, si tu veux.

Rassuré, Hinata acquiesça vivement, puis ils quittèrent les lieux sans un regard en arrière.

xxxxx

Kenma trouva Hinata assis à même le sol de la chambre, si concentré qu'il ne le vit même pas entrer. Il ne manifesta son attention que lorsque Kenma s'agenouilla non loin de lui. Kuroo, qui dormait près de la fenêtre, se dépêcha de sauter sur ses jambes en ronronnant bruyamment.

— Il n'est même pas venu me voir, se plaignit Hinata.

Il essaya de lui caresser la tête, mais l'animal l'évita d'un mouvement souple.

— Il doit sûrement t'en vouloir, commenta Kenma.

— Pourquoi ? J'ai rien fait du tout. Je ne l'ai même pas vu, aujourd'hui. Je croyais qu'il viendrait me chercher. Comme d'habitude, tu sais.

— Où est-ce que t'étais ?

— Dans le quartier sud.

— Ah. Il ne va pas par là.

Il pencha un peu la tête. Hinata ne le regardait plus ; à la place, il rassemblait des petites pièces rondes identiques à celles qu'il avait distribuées avant la représentation. Après les avoir soigneusement empilées, il en examina une, grimaça, en choisit une autre et, enfin satisfait, reporta son attention sur Kenma.

— Kenma, déclara-t-il d'un ton solennel. J'ai quelque chose à t'annoncer.

Kenma arqua un sourcil. Sans attendre une réponse de sa part, Hinata poursuivit :

— J'ai rencontré un vieux sage, près des bois. Il avait besoin de tirer l'eau au puits, mais il était trop vieux, tu vois. Je l'ai aidé, et pour me remercier, il m'a raconté tous ses secrets.

— Quels secrets ?

— Ce sont des secrets, Kenma. Je ne suis pas censé le dire.

Il ne semblait pas disposé à s'expliquer. Curieux malgré lui, Kenma chercha des arguments pour tenter de le convaincre, mais Hinata prit les devants.

— Je ne peux rien te dire, mais je peux te montrer. Regarde.

Il posa la pièce dans la paume de sa main, ferma le poing, le tapota du doigt puis souffla longuement. Quand il l'ouvrit, la pièce avait disparu.

— T'as vu ? Pas mal, hein ?

Kenma cilla.

— C'est juste un tour, dit-il, pas le moins du monde impressionné.

Hinata gonfla les joues.

— Ce n'est pas un tour. C'est de la magie. Illusion, ça te dit quelque chose ?

Sans vraiment le vouloir, le visage de Kenma se fendit d'un léger sourire.

— Ah, fit-il. Félicitations.

— Tu pourrais le dire avec un peu plus d'entrain !

Kenma prit une des pièces et la fit sauter dans sa main.

— Qu'est-ce que ton vieux maître t'a appris d'autre ?

Hinata eut un gloussement.

— Oh, plein de trucs. Mais je suis encore en formation, tu vois. Laisse-moi un peu de temps.

Il rangea ses pièces en chantonnant un air que Kenma ne connaissait pas. Ce dernier le suivit des yeux alors qu'il traversait la chambre pour les cacher au fond d'un tiroir.

— Et toi ? demanda finalement Hinata. Vous avez fait les tests ?

Kenma confirma sans conviction.

— Qu'est-ce que ça donne ?

En se rasseyant près de lui, il caressa la tête du chat endormi. Kenma soupira.

— Manipulation, annonça-t-il platement.

— Ça n'a pas l'air de t'enchanter.

Il ne répondit rien. Il n'était pas exactement déçu — après tout, c'était tout aussi bien qu'autre chose —, mais quelque chose au fond de lui, un désir inavouable, se disait qu'il aurait pu faire mieux. Sa tentative d'influence avait été parfaitement médiocre. Il n'en avait ressenti qu'une gêne passagère, mais Kageyama lui avait jeté un regard inexpressif, presque mort, et Kenma avait regretté ne pas lui avoir tiré au moins un peu d'envie.

Hinata ramena ses genoux contre lui.

— Tu sais, j'en étais sûr. Là où j'habitais avant, les mages de manipulation étaient vraiment respectés. Ils ont quelque chose de différent, tu vois. Ma... enfin, on m'a dit que c'était sur eux qu'il fallait vraiment compter.

Il lui sourit. Son histoire avait des airs de pieux mensonge, mais Kenma ne posa pas de question. Après tout, il ne savait rien de sa vie d'avant. Il n'était pas du genre à creuser les sujets sensibles, et, de toute façon, Hinata ne lui avait encore jamais donné de raison de ne pas lui faire confiance.

Il décida de le croire et lui rendit timidement son sourire.

— Et Kageyama ?

Son sourire s'évanouit aussitôt.

— Influence, je crois.

— Tu crois ? répéta Hinata d'un ton décontenancé.

À vrai dire, il n'en savait pas plus que ce que racontait la rumeur. Kageyama n'avait repassé le test que pour la forme. Anabara lui avait murmuré quelque chose, une main solidement plantée sur son épaule, mais ses mots n'avaient pas semblé l'atteindre. Le cube de bois n'avait pas bougé d'un pouce. Quant à la plante, elle n'avait frémi que sous l'effet de sa respiration.

— C'est ce qu'on disait avant, se justifia Kenma.

— Avant quoi ?

Il hésita. Qu'Hinata n'en ait pas encore entendu parler relevait du miracle.

— Avant qu'il perde le don, répondit-il à voix basse.

Hinata fronça les sourcils.

— Enfin, rajouta Kenma dans un marmonnement, c'est ce que j'ai entendu dire.

Il y eut un silence pesant. Kenma aurait voulu pouvoir l'éloigner, mais il avait la nette sensation d'en avoir trop dit. Cette histoire ne lui appartenait pas. Elle n'avait rien à voir avec lui. Il n'avait eu écho que des bruits de couloir, à l'école, de la bouche de sa mère, parfois, des novices aussi. Il ne comptait pas apporter sa pierre à un édifice qui tremblait déjà sur ses fondations.

Il fallut un long moment à Hinata pour émerger de ses pensées. Lorsqu'il parla enfin, sa voix était plus douce, calme, pleine de précautions. Kenma connaissait ce ton — il ne l'avait que trop entendu. Il regretta d'avoir ouvert la bouche.

— Qu'est-ce qui lui est arrivé ? demanda Hinata.

— Il a eu un accident, c'est tout, répondit-il précipitamment. Je ne sais pas. J'en sais rien.

Hinata hocha lentement la tête, les yeux rivés sur la fenêtre et la nuit tombée.

— Vous étiez à l'école ensemble, non ? s'enquit-il.

Kenma confirma en silence.

— Comment il était ?

— Je ne lui parlais pas.

Il n'avait eu aucune raison de le faire, et n'en avait toujours aucune. Lui et Kageyama ne s'étaient pas adressés plus d'une vingtaine de mots depuis son retour du domaine des novices. Sans savoir pourquoi, Kenma s'en méfiait — à vrai dire, il ne s'était jamais senti à l'aise, avec lui dans les parages, même lorsqu'ils étaient encore tous deux à la maison des maîtres. Il avait toujours eu un petit quelque chose de bizarre. Il était trop loin pour eux, comme si son esprit ne s'était jamais tout à fait ancré à l'intérieur de son corps.

— Il était doué ? demanda Hinata.

Kenma haussa les épaules. Comprenant sans doute qu'il n'obtiendrait rien de plus de sa part, Hinata émit un léger soupir, tellement discret que Kenma n'était pas certain de l'avoir entendu.

— Je ne savais pas que ça pouvait arriver, dit-il sans tout à fait s'adresser à Kenma. C'est vraiment cruel.

Il préférait ne pas se l'imaginer.

— Mais tu sais, il est toujours novice. Même si le don a changé, il ne peut pas l'avoir tout à fait perdu.

Qu'est-ce que tu en sais ? pensa Kenma, mais il n'en prononça pas un mot ; Hinata, de toute façon, se contentait de réfléchir à voix haute. Il n'attendait rien de sa part.

— J'ai pas mal joué avec lui, pendant que tu étais parti, ajouta-t-il. On est amis, tous les deux, même s'il est souvent à côté de la plaque. Je lui dois encore un gage. Mh...

Kenma se leva. Immédiatement, Hinata l'imita.

— Dis, fit-il d'une voix sérieuse, j'ai une question pour toi.

Kenma l'invita à poursuivre d'un geste fatigué.

— Je... enfin, le vieux sage que j'ai rencontré sur le chemin m'a raconté des trucs, sur la forêt. Tu l'as traversée, pas vrai ?

— Oui, dit mollement Kenma.

Une promenade de nuit tout ce qu'il y avait de plus désagréable. Il faisait froid, et, concentré sur ses pieds gelés, il n'avait jamais tourné les yeux vers les arbres autour de lui.

— Pour aller dans le domaine des novices, continua Hinata.

Il acquiesça en silence.

— Qu'est-ce qu'il y a, là-bas ?

— Je croyais que le « vieux sage » savait tout.

— Il a beaucoup à dire. Il faut lui laisser le temps. Et puis, tu le sais, alors pourquoi j'irais demander ailleurs ?

Kenma lissa nerveusement une mèche de ses cheveux.

— C'est juste quelques bâtiments dans la montagne. Rien de spécial.

— Rien de spécial... c'est vrai que t'as rencontré une sorcière ?

Kenma grimaça. Il n'avait vu qu'une vieille femme un peu bizarre, pas méchante, même si le tatouage qu'elle lui avait tracé sur la peau avait fait un mal de chien. Les yeux d'Hinata se baissèrent vers sa main marquée.

— C'était juste une tatoueuse, dit-il.

— Qui vient d'un village sans nom.

— Comment tu sais ça ?

— C'est ce que la sœur de Tanaka lui a raconté. Tu crois qu'elle y est née ?

— Je ne sais pas.

Il n'avait pas posé de questions. Elle lui avait juste dit au revoir, puis elle avait disparu. Il ne l'avait pas vue rentrer avec eux.

— Quand j'étais petit, les vieux du village menaçaient toujours de nous envoyer là-bas, sourit Hinata. Ils disaient que leurs habitants avaient tellement faim qu'ils dévoraient les enfants sans y regarder à deux fois. Ça parait idiot, dit comme ça. J'aimerais bien lui parler, juste pour savoir si c'est vrai. Demande-le-lui, si tu la vois encore.

Kenma opina du chef.

— Bon, fit Hinata. C'est pas tout ça, mais il faut que je m'entraîne.

— T'entraîner à quoi ?

— La magie, évidemment. De quoi j'aurai l'air, sinon, quand je le reverrai ?

Il plongea la main dans sa poche et en tira une pièce solitaire qu'il fit rebondir sur sa paume. Puis il lui adressa un clin d'œil et sortit de la chambre, laissant le silence reprendre la place qu'il ne quittait jamais vraiment.

Hinata ne mentionna plus la magie, ce soir-là, mais il parla de la forêt, et quand Kenma s'endormit, ce fut pour rêver de grands arbres dansant sans bruit contre un ciel d'orage.

xxxxx

Octobre touchait à sa fin, et Kageyama, la gorge serrée, tentait de ne rien afficher de sa détresse alors qu'Iwaizumi lui faisait ses adieux. Ce dernier souriait, mais Kageyama ne voyait aucune raison de sourire. La sensation qu'il ne le reverrait peut-être plus jamais s'était cramponnée à son être telle la toile d'une araignée mortelle, et quelque chose lui disait que, même s'ils finissaient par se revoir, rien ne serait plus jamais comme avant.

— Je t'écrirai, promit Iwaizumi pour la dixième fois au moins. Me laisse pas en plan, toi, hein ?

Il acquiesça en silence. Iwaizumi lui ébouriffa vivement les cheveux, puis désigna Hinata d'un mouvement nonchalant.

— T'as intérêt à le surveiller, celui-là, dit-il à Kageyama alors qu'Hinata ouvrait la bouche, prêt à protester. Le laisse pas faire de bêtises.

— Qu– c'est moi qui devrais le surveiller ! s'insurgea Hinata. Il a failli détruire tout un stock au marché parce qu'il...

Kageyama l'interrompit sans prendre la peine de traduire ses objections.

— Tu m'avais poussé dessus, répliqua-t-il.

— Excuse-moi, mais tu m'avais poussé en premier ! Tu voulais juste pas admettre que j'avais gagné la course, et...

— T'avais triché —

— Pas du tout ! s'offusqua Hinata. Je n'oserais jamais...

Iwaizumi eut un rire.

— D'accord, d'accord. Je demanderai à Suga de s'en charger, je suppose.

Hinata croisa les bras.

— On sait se surveiller tout seuls, merci. Dis-le-lui.

Kageyama s'exécuta docilement.

— J'ai cru comprendre, fit Iwaizumi d'un ton railleur.

Il jeta un coup d'œil derrière lui. Le chariot l'attendait, et il adressa un signe à l'homme qui y était assis.

— Il faut que j'y aille, déclara-t-il.

— Bon voyage ! souhaita Hinata. Et bonne chance pour ton apprentissage.

Comprenant le message, Iwaizumi hocha la tête.

— Merci. Kageyama ?

Il fallut une force colossale à celui-ci pour lever les yeux vers lui. Lorsqu'il y parvint enfin, les mots lui manquèrent. Il se revit face à Oikawa, la dernière fois où il avait vu son visage, les émotions conflictuelles qui s'entrechoquaient dans sa poitrine, sa silhouette qui disparaissait au loin. Il ne lui avait pas dit au revoir. Pas même « bon voyage » ou « bonne chance ». Il avait juste laissé faire les choses sans réagir. Il avait pleuré, mais ça n'avait servi à rien.

Iwaizumi posa les mains sur ses épaules.

— Tu penseras à moi, pas vrai ?

Il hocha la tête, la gorge nouée. Malgré tous ses efforts, des larmes rebelles commencèrent à lui monter aux yeux. Il se détourna d'Hinata qui, à sa gauche, lui jetait un regard curieux.

— T'en fais pas, assura Iwaizumi. Je reviendrai dire bonjour. Avec un peu de chance, je serai même là pour la prochaine semaine du don. Et si je croise Oikawa d'ici là, je te promets de lui mettre un bon coup de pied au cul. Deux, même, pour toi et moi.

Il eut un sourire. Kageyama fit de son mieux pour le lui rendre, mais il n'avait pas besoin de se voir pour deviner que le résultat laissait cruellement à désirer.

— Allez, j'y vais. N'oublie pas d'aller à l'école, hein ? Anabara-sensei t'attend.

— D'accord, répondit-il en détournant les yeux.

— Super. À la prochaine, alors. Portez-vous bien, tous les deux.

Il recula d'un pas, exhala, puis s'avança vers Kageyama pour le serrer contre lui.

— Fais pas l'idiot, conseilla-t-il. Et prends soin de toi.

Kageyama fut incapable de répondre. La boule dans sa gorge commençait à se faire si douloureuse qu'il doutât qu'elle disparaisse jamais. Quant à ses lèvres, il lui sembla qu'elles s'étaient scellées pour de bon. Anabara-sensei l'attendait peut-être, mais il ne tirerait rien de lui aujourd'hui.

Iwaizumi leur tourna le dos après un dernier signe de la main pour se diriger vers ses parents. Hinata donna un léger coup de coude à Kageyama pour attirer son attention.

— Viens, dit-il.

Il repartit vers la ville. Après un ultime regard en arrière, Kageyama le suivit.

xxxxx

— Tobio ! s'exclama Saeko en le voyant entrer à l'école quelques jours plus tard.

Elle n'avait pas encore passé sa tenue d'adepte, et ses yeux étaient cernés d'un noir violacé inhabituel. Kageyama se demanda si elle couvait quelque chose — l'humidité aidant, c'était plutôt courant, à cette époque de l'année.

Elle le traîna vivement jusqu'au réfectoire, le fit asseoir et envoya un grand adolescent mécontent lui chercher un repas.

— Où t'étais passé ? demanda-t-elle la bouche pleine. (Elle avala difficilement, puis continua :) Ça fait des jours qu'on ne t'a plus vu. T'as oublié que t'avais cours, ou quoi ?

— J'étais malade, prétexta-t-il.

Il ne mentait pas tout à fait. C'était le genre de maladie que son père ne pouvait guère soigner.

— Ah. Tu vas mieux ?

Il baissa les yeux vers ses mains inutiles. Elles ne lui répondraient pas plus aujourd'hui que n'importe quel autre jour.

— Oui.

Encore une après-midi où il n'arriverait à rien.

— Tant mieux. Anabara-sensei m'a demandé de tes nouvelles, comme si j'en savais quelque chose. Préviens-le, la prochaine fois, d'accord ? Enfin, bon...

Elle porta son bol à sa bouche puis le reposa sur la table en soupirant. Kageyama la trouva moins souriante que d'habitude. Ses épaules affaissées ne lui inspiraient rien de bon. Il dut la dévisager un peu trop longtemps, car Saeko balaya ses préoccupations d'un geste.

— Je sais, je sais, je ressemble à rien. Mais c'est pas ma faute, d'accord ? C'est juste ces visions de m...

Elle s'interrompit en apercevant un novice passer de l'autre côté de la salle.

— Je suis pas ingrate, poursuivit-elle en baissant prudemment la voix, mais c'est chaque soir, maintenant. Trop bizarre.

— De quoi elles parlent ? demanda Kageyama.

Saeko afficha une mine étonnée.

— Quoi, ça t'intéresse ?

Il avait juste essayé de faire la conversation. Il continua de manger en silence.

— Hé, le prends pas mal. Je sais qu'ils disent que ça se raconte pas, mais je m'en fous, moi. Alors, tu veux savoir ?

Il opina du chef, curieux. Les seules visions dont il avait récemment eu vent étaient celles de son père, qui ne les évoquait que de façon évasive, et toujours prudente. Lui aussi semblait inquiet, ces derniers temps.

— Alors voilà : Je suis aux abords de la ville. Le soleil se couche et il neige. Je n'entends rien du tout, mais dans la forêt, quelque chose bouge entre les arbres. On dirait que ça attend, mais je ne sais pas quoi. Je lève les yeux vers le ciel, mais tout a l'air éteint. C'est la nuit. Il n'y a personne nulle part. Puis je regarde à nouveau vers la forêt, et là...

Elle laissa sa phrase en suspens. Pendu à ses lèvres, Kageyama attendit.

— Plus rien, finit-elle simplement. C'est tout.

— Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda Kageyama.

— Pas grand-chose. C'est trop vague. Les novices m'ont dit que je n'étais pas la seule à percevoir ce genre d'échos, mais qu'ils ne peuvent rien y faire. Keishin a eu une vision du même genre lors du retour de don. Ça devrait se préciser avec le temps, ou pas du tout. On verra aux premières neiges.

Elle tapota la table du bout des doigts, en pleine réflexion.

— Si tu veux mon avis, ça craint. Ça doit être un coup des spectres.

Kageyama reposa sa cuillère.

— Pourquoi ? demanda-t-il.

— Ils sont déjà morts, non ? Et le livre des dieux a été écrit pour les vivants. On n'a aucune raison de les voir.

Elle émit un soupir.

— Quoi qu'il en soit, il va se passer une merde, c'est clair. Et franchement, je ne suis pas certaine qu'on puisse l'empêcher d'arriver.

Kageyama détourna les yeux dès qu'elle le regarda. Il porta une cuillère pleine à sa bouche, mais celle-ci s'arrêta à quelques centimètres de ses lèvres, comme douée d'une conscience propre.

Il se rendit soudain compte que son estomac était trop noué pour avaler quoi que ce soit. Il essaya de se concentrer, mais ses pensées lui échappèrent. Elles se rassemblèrent sous la forme d'un Kuroo informe, sa silhouette sombre plantée derrière le pont, immobile et patiente.

Ça suffit, songea-t-il d'un ton autoritaire.

Kuroo disparut.

— Bon, je te laisse. Je vais voir quelle intéressante sculpture Tenma a encore laissée en classe. (Elle sourit face à son regard interrogateur.) Désolée, je ne peux pas t'en dire plus. Tu verras quand tu seras plus grand.

Il fronça les sourcils pour toute réponse et retourna à son repas sans un mot.

xxxxx

Kenma entra dans la salle de classe quelques minutes après lui. Il le salua du bout des lèvres, comme à son habitude, son regard fuyant déjà concentré sur un point invisible de la table devant laquelle il était assis.

Anabara les mit au travail sans traîner. Maintenant qu'il avait identifié les affinités de son nouvel élève, les exercices de manipulation se suivaient sans discontinuer. C'était la première fois que Kageyama assistait à un tel début d'année ; d'ordinaire, à cette période, ils seraient en train d'analyser un germe de haricot fragile jusqu'à la nausée, un bâillement perpétuellement caché au coin des lèvres. Il fallait dire que c'était également la première fois qu'il se retrouvait en classe avec un mage de manipulation. Sa propre affinité pour l'influence n'avait plus grande importance aux yeux de son professeur, pas plus qu'aux siens.

La manipulation ne le dérangeait pas. Il n'espérait rien de ce genre de séances. Et puis, elles lui permettaient au moins de plonger dans ses pensées sans qu'on le presse d'en sortir. Il savait, bien sûr, qu'il n'en retirerait rien, mais un optimisme flottant, léger comme une plume, le poussait à s'y enfoncer de plus en plus loin. Le sentiment distant qu'il y avait quelque chose à trouver ne cessait de le tarauder.

Il cherchait, assis dans le jardin de son père, lequel tournait et retournait un cube de bois bossu dans le creux de sa main. Il regardait partout sans découvrir aucun indice. Son père ne parlait pas, mais un oiseau croissait sur une branche et se moquait de lui. Un grondement continu, en arrière-plan, rappelait la présence invisible de la rivière.

Il cherchait en vain.

Il n'y avait aucune magie dans ce monde-là. Juste de vieux souvenirs et des espoirs déçus. Il pouvait en récupérer ce qu'il voulait, mais jamais ce qui comptait vraiment. Du don, il ne persistait pas une trace. Pas même une poussière déposée dans le creux de sa main.

Il sentit plus qu'il ne vit le regard de Kenma sur sa nuque.

Anabara s'était absenté. Il ne l'avait pas entendu partir. Quand il se tourna vers Kenma, celui-ci détourna précipitamment les yeux. Ça n'avait rien d'inhabituel, mais Kageyama éprouva un certain malaise.

— À quoi ça sert ? lâcha Kenma après quelques minutes, sa voix discrète teintée d'une pointe d'exaspération.

Il posa précautionneusement la boule qu'il tenait en main. Kageyama y distingua quelques irrégularités grossières, mais c'était davantage que tout ce qu'il était déjà parvenu à réaliser en la matière. De toute façon, Kenma ne semblait pas être un mauvais magicien. Il s'en sortait mieux que Suga, l'année précédente, même s'il restait bien en dessous d'Oikawa.

Sentant à nouveau le regard de Kenma sur lui, Kageyama haussa les épaules. Cela ne parut pas le satisfaire. Il pinça les lèvres.

— Pourquoi tu fais tant d'efforts ? lança-t-il sèchement.

Kageyama avait du mal à voir où était le problème.

— Anabara-sensei me l'a demandé, répondit-il.

Kenma leva discrètement les yeux au ciel, et Kageyama se sentit un peu bête.

— Mais il sait que tu n'arriveras à rien. Il n'a plus parlé d'influence depuis au moins deux semaines.

Kageyama ne trouva rien à répondre. Lui-même n'attendait rien d'Anabara ; il n'était pas étonnant qu'Anabara n'attende rien de lui.

Kenma reprit la boule en main et l'examina avec colère.

— Tu devrais pouvoir le faire, dit-il au bout d'un moment. Ce n'est pas difficile. Tu étais meilleur que moi, là-bas. Qu'est-ce qui t'empêche de t'y mettre ?

Kageyama cilla.

— Je sais que c'est facile, rétorqua-t-il.

— Alors quoi ? Le don ne disparaît pas comme ça. Même si c'était le cas, tu l'aurais récupéré après la semaine du souvenir. Ce n'est pas la magie, le problème. Si tu l'appelles suffisamment, elle finira par revenir.

— J'ai essayé.

Mais sa voix se désagrégeait dans le vide. Il n'en restait rien.

— Peut-être que tu t'y prends mal. Ou que tu ne fais pas d'efforts. Si c'est à cause de l'accident, tu n'as qu'à passer à autre chose. Personne n'est mort, quand même.

C'était la première fois qu'on l'évoquait aussi directement devant lui. Pris de court, Kageyama ouvrit la bouche, mais ne dit rien. Il pensa à la rivière. Il pensa à ses bras désespérément accrochés à un rocher. Sa magie était toujours là, alors. Ce n'était pas le courant qui l'avait emportée.

On n'est pas amis, Tobio. Je te déteste. Laisse-moi tranquille.

Laisse-moi tranquille. Laisse-moi tranquille.

— Oikawa-san n'a rien à voir avec ça, marmonna-t-il comme pour lui-même.

Kenma laissa échapper un soupir agacé.

— Je n'ai même pas parlé de lui. Tu devrais...

Anabara, bras croisés dans l'encadrement de la porte, s'éclaircit la gorge. Kenma s'empourpra légèrement et retourna à sa boule de bois sans rien ajouter.

À la fin du cours, quelques heures plus tard, Anabara lui fit signe de rester en arrière. Kageyama se dépêcha de se changer et de quitter le bâtiment. Il n'avait aucune envie de connaître le sujet de la conversation.

Lorsqu'il sortit, il fut un peu déçu de ne pas apercevoir Hinata, mais le sentiment s'évapora bien vite pour laisser place à un malaise diffus à la vue d'un novice qui avançait vers lui d'une démarche assurée.

Il attendit patiemment que Kurosu arrive à sa hauteur.

— Kageyama-kun, dit celui-ci en le saluant d'un sourire avenant. Je te cherchais.

Il n'avait pas dû chercher bien loin. La porte du bâtiment s'ouvrit pour laisser partir un Kenma impassible. Ce dernier jeta un œil autour de lui, s'arrêta sur eux, puis il s'éloigna.

— Je dois me rendre dans le domaine des novices le mois prochain. Tu m'y accompagneras, si cela ne pose pas de problème à ton professeur. J'aimerais m'assurer que tu fais des progrès. On travaillera un peu ensemble, comme d'habitude.

Kageyama sentit un nœud désagréable se former au creux de son estomac. Il acquiesça.

— Bien. Je suis très occupé, pour l'instant, raison pour laquelle je te préviens si tôt, mais ne t'en fais pas, c'est moi qui viendrai te chercher.

Il ne s'en faisait pas. Jamais un autre novice ne l'avait accompagné jusqu'au domaine, pour les quelques fois où il s'y était rendu.

Lorsqu'il rentra chez lui, ce ne fut pas à Kenma qu'il songea, pas à ses échecs ou à sa magie perdue. Il marchait comme sur ce sentier de forêt, aux aguets et les sens en éveil, d'abord une pensée, puis un rêve au bout duquel il ne trouvait qu'une porte close, et derrière une invitation murmurée.

xxxxx

Il y avait un léger sourire sur les lèvres de Yamaguchi tandis qu'il observait Hinata nouer deux branches de bois soigneusement sélectionnées parmi toutes celles qui jonchaient le sol du verger voisin. Hinata, concentré sur sa tâche, ne le remarqua que lorsqu'il leva la tête pour lâcher un soupir satisfait. Il lui sourit à son tour, et les yeux de Yamaguchi se plissèrent un court instant. Il avait l'air plus heureux qu'à l'ordinaire. Il était toujours de bonne composition, mais Hinata avait parfois le sentiment que derrière son tempérament joyeux se terrait quelque chose d'autre, quelque chose de silencieux, impénétrable et froid, une vague tristesse, peut-être, ou une fatigue invisible.

Il souffla longuement pour se débarrasser de ses pensées. Il se croyait assez bon juge de l'humeur d'autrui, ce qu'il devait probablement à ses années passées à observer les échanges plutôt qu'à y prendre part, mais il n'était pas infaillible pour autant. Yamaguchi était d'un naturel enjoué, s'impliquait dans les activités qu'il proposait avec plaisir, et partageait ses trouvailles comme ses histoires tout en écoutant les siennes avec la plus grande attention. S'il cachait quelque chose, il n'en montrait rien. Essayer d'imaginer ce qui pouvait bien se tramer dans sa tête, dès lors, avait quelque chose de déplacé.

Hinata n'était pas difficile. Il se contentait de ce qu'on voulait bien lui donner.

Il relâcha les branches et examina la croix qu'il avait formée en fronçant les sourcils. Elle n'était pas aussi droite et solide que celles que créaient Daichi et les autres. L'envie de courir vers lui pour lui demander conseil le frappa de plein fouet. Il la ravala à grand-peine. L'heure n'était pas aux regrets.

— Tu n'as pas l'air content, constata Yamaguchi.

— C'est un peu tordu, soupira Hinata.

Il replaça les branches et resserra le nœud. Le souvenir de ses compagnons s'estompa.

— Enfin, conclut-il avec un sourire, ça fera l'affaire.

Il invita Yamaguchi à s'approcher.

— Qu'est-ce que je dois faire ? demanda celui-ci.

Hinata fit tomber dans ses mains un long morceau de ficelle.

— Pour le tenir. Tu l'attaches à la structure, puis on mettra une poignée.

Yamaguchi se mit au travail sous l'œil appréciateur d'Hinata. Après lui avoir expliqué comment nouer la corde, ce dernier s'allongea dans l'herbe humide, le nez dans les nuages, et sifflota une chanson que Yachi lui avait apprise quelques semaines plus tôt. L'éclaircie dont ils profitaient pour le moment ne durerait plus longtemps. On sentait déjà dans l'air une légère odeur de pluie.

— Je crois que c'est bon, signala Yamaguchi.

Ils attachèrent la poignée ensemble, et Hinata tira plusieurs fois sur le lien pour s'assurer de sa solidité. Il hocha gravement la tête, sur le visage la satisfaction d'un expert en la matière.

— Il ne manque plus que la voile, dit-il.

— Tu sais où en trouver ?

— Bah, ça ne doit pas être si difficile. On n'aura qu'à en tester plusieurs. De toute façon, ajouta-t-il en plissant du nez, on ne fera rien voler aujourd'hui.

Le ciel s'obscurcissait déjà. Yamaguchi gloussa.

— Si tu veux rester ici, il faudra apprendre à aimer la pluie.

— Pfff, personne n'aime la pluie. Vous faites juste bien semblant.

— Peut-être. Enfin, ce n'est pas si terrible.

Ils ramassèrent leur cerf-volant en devenir et descendirent le coteau où ils s'étaient installés en courant. Personne ne gardait plus l'entrée de la ville, à cette période de l'année, et personne ne remarqua leur retour.

Hinata partit déposer la structure chez Kenma, puis suivit Yamaguchi à travers des rues étroites du quartier sud qu'il connaissait à peine. Ils s'abritèrent d'une averse aussi violente que soudaine sous une arche de pierre finement décorée. De l'eau ruisselait sur les pavés depuis le sommet de la colline, et Hinata fit barrage avec son pied jusqu'à ce que la petite rivière se mette à déborder.

— Dis-moi que c'est pas comme ça toute l'année, gémit Hinata en la libérant. Je vais mourir, si ça continue. Mourir, tu m'entends ?

— Oh, non. Ça s'arrêtera un peu avant l'an clair, si on a de la chance.

Hinata laissa échapper une exclamation.

— Mais c'est dans au moins trois mois ! s'insurgea-t-il. Et puis, c'est l'hiver, non ? Il devrait pas commencer à neiger ?

— Il ne fait pas assez froid, nota Yamaguchi.

— Tu parles !

— Je suppose qu'il faisait meilleur là d'où tu viens.

Hinata réfléchit sérieusement à la question.

— Oh, je ne sais pas. Il n'y pleuvait pas autant.

Il y avait juste ce vent perpétuel, de ceux qui se glissent entre chaque pierre et sous chaque porte jusqu'à vous réveiller la nuit. Il chantait souvent, hurlait aussi. Le jour du départ d'Hinata, il s'était levé si vite que celui-ci avait cru la tempête apparue en son honneur. Le vacarme était abominable. Personne ne l'avait entendu disparaître.

Yamaguchi eut un hochement de tête compréhensif. Ses yeux se posèrent sur une flaque non loin d'eux, tout récemment formée par les gouttes qui s'écoulaient du bord de l'arche. Hinata ne savait pas ce qu'il y voyait, mais ce n'était pas simplement de l'eau de pluie.

— Je me demande... commença-t-il d'une voix à peine audible, puis il se tut, l'air absent.

Hinata s'approcha un peu de lui, curieux. Un léger coup d'épaule de sa part ramena Yamaguchi à la réalité.

— Ah, fit-il avec un sourire d'excuse. Je me demandais juste comment c'était, à Hishō. S'ils devaient supporter tout ça, là-bas aussi.

Hinata passa une main au-dehors, la secoua et renifla.

— Ça m'étonnerait. C'est assez loin d'ici. Tu y es déjà allé ?

— Non, répondit Yamaguchi.

Son visage s'assombrit un court instant, mais il souriait quand il ajouta d'un ton dégagé :

— Tu y es passé, non ? Avec ta troupe. Comment c'était ?

Hinata tenta de se remémorer son voyage.

— On y était allés un peu avant l'an clair, pour la fête des floraisons, expliqua-t-il. On y est restés jusqu'en été. Je n'ai pas eu à me plaindre du temps, c'est sûr.

— J'ai entendu dire que la ville était très différente d'ici.

Hinata haussa les épaules.

— Bah, c'est plus grand. Et les rues sont plus larges, et les bâtiments plus hauts. Quand on est arrivés, il y avait des fleurs partout. La place centrale est aussi en forme de fleur, c'est vraiment leur obsession. Pas pire que votre obsession pour les serpents, mais tout de même. C'est toujours très animé, même après le Nouvel An, mais, comment dire, c'est tellement vaste...

Il lorgna dans la direction de Yamaguchi. Celui-ci buvait ses paroles, les yeux brillants. Hinata s'éclaircit la gorge.

— Il y a plein de trucs marrants, là-bas. Sur la place, justement, il y a des gens qui vendent toutes sortes d'amulettes bizarres qui peuvent rendre riche ou je ne sais pas quoi. Il y a pas mal de magiciens, mais ils ont tendance à vite se fondre dans la masse. Ah, et il y a une sorte de temple, aussi, super grand.

— Pour Nohebi ? s'étonna Yamaguchi.

Hinata secoua la tête en signe de dénégation. Il se rappelait l'entrée si large qu'elle aurait pu accueillir une armée. Les fresques, à l'intérieur, à moitié effacées. Le temple était vide. Il ne l'était pas.

Ça lui évoquait un rêve, longtemps avant ça.

— Et le palais ? demanda Yamaguchi.

— Oh, fit Hinata en s'extirpant de ses pensées. Il a l'air très grand, mais ce n'est pas comme si on pouvait entrer.

— Tu as vu des gens en sortir ? De quoi ils avaient l'air ?

Hinata sourcilla.

— De rien de spécial. Il y a beaucoup de gens qui y travaillent, je crois.

Yamaguchi afficha une moue un peu déçue. Il jeta un coup d'œil vers le ciel. La pluie s'était calmée.

— Je connais quelqu'un qui travaille là-bas, déclara-t-il soudain.

Hinata lui lança un regard interrogateur.

— Un ami à moi, précisa-t-il. Je me demande comment il va. Il a dit qu'il me donnerait des nouvelles.

Il fronça les sourcils. Hinata supposa qu'il n'en avait jamais reçu. Il demanda :

— Depuis quand est-il parti ?

— Deux ans, je crois. Son frère a été engagé au palais, alors il a suivi.

Il se leva.

— Je ne crois pas qu'il aimait beaucoup la vie ici, dit-il.

— Pourquoi ?

Yamaguchi y réfléchit un instant.

— Il avait un problème avec le ciel, répondit-il d'un ton étrange.

Puis il sourit, mais son regard, lui, restait soucieux.

— Il reviendra sûrement te dire bonjour, assura Hinata. Ou tu pourrais aller le voir. Je te servirai de guide, si tu veux.

Il avait cessé de pleuvoir. Yamaguchi fit un pas vers la rue.

— Je ne crois pas que ce soit possible, dit-il finalement.

— Pourquoi pas ?

— C'est un peu trop loin d'ici.

Hinata ne chercha pas à le convaincre du contraire.

xxxxx

La neige succéda rapidement à la pluie. Elle ne tombait que pour fondre aussitôt, la rendant presque aussi irritante que les averses interminables de l'automne. Hinata éternua plusieurs fois en sortant de l'école. Il retrouva Yamaguchi emmitouflé sous un nombre invraisemblable de couches de vêtements dans le quartier est, les pieds bien au chaud dans des bottes d'hiver.

— Il ne fait pas si froid, commenta Hinata en s'approchant de lui.

— Ma mère ne me laisserait pas sortir sans, se plaignit-il. J'ai déjà essayé, vu que ça faisait rire Tsukki.

Depuis qu'il avait évoqué son mystérieux ami d'Hishō, quelques jours plus tôt, Yamaguchi en parlait sans arrêt. Cela ne dérangeait pas Hinata, qui commençait à s'en faire un portrait plutôt précis. Le garçon se nommait Tsukishima Kei ; il avait les meilleurs résultats de leur classe, à l'école du matin, et semblait beaucoup plus intelligent que la moyenne, mais avait une mauvaise vue. Yamaguchi le tenait visiblement en haute estime. Lorsqu'ils passaient près d'un endroit qui lui rappelait leurs années d'enfance, il ne manquait jamais de le faire remarquer. Tsukishima s'était cassé la jambe en sautant du muret, tout petit. Tsukishima mangeait de tout, sauf ce qui était acide. Tsukishima n'aimait pas trop les animaux, mais il avait un chien avec lequel tous deux jouaient tout l'après-midi. Tsukishima racontait des histoires de grandes villes et de bibliothèques interdites. Il ne supportait pas le soleil, les odeurs trop fortes ou les choses qui n'avaient pas d'explications. Il lisait beaucoup. Yamaguchi lui avait emprunté plus d'un livre qu'il avait omis de rendre, et Tsukishima ne les lui avait jamais réclamés.

Hinata écoutait ces anecdotes avec attention. Il ne connaissait pas Tsukishima — il ne le rencontrerait peut-être jamais —, mais l'admiration manifeste qui brillait dans le regard de Yamaguchi lorsqu'il en parlait était fascinante à observer. Hinata avait déjà vu cette expression sur d'autres visages. C'était la même qui illuminait celui des enfants qui découvraient pour la première fois les illusions de Kiyoko.

Yamaguchi entraîna Hinata jusqu'à un coin isolé et à l'abri de la neige pour lui apprendre de nouveaux tours. La facilité avec laquelle il manipulait les pièces était déconcertante. Hinata se savait habile de ses mains, mais la pièce, le plus souvent, tombait par terre avant qu'il puisse la récupérer.

— Ce n'est pas si mal, l'encouragea Yamaguchi.

— J'ai besoin d'entraînement, soupira Hinata.

Yamaguchi détailla l'objet en silence.

— Tsukki disait que c'était la seule magie qui en valait la peine, souffla-t-il en fronçant les sourcils.

— C'est pas très sympa, commenta Hinata.

Yamaguchi rangea les pièces dans sa poche.

— Je ne sais pas, dit-il. Je peux te poser une question ?

Hinata fit oui de la tête.

— Est-ce que tu rêves beaucoup ?

— Pas vraiment.

La plupart du temps, il ne s'en souvenait même pas. Quelque chose lui disait que ce n'était pas forcément une mauvaise chose. Kenma rêvait, et ses nuits n'avaient pas l'air de tout repos.

— Ah, fit Yamaguchi.

— Pourquoi ?

— Je n'en sais rien. J'avais l'impression que... (Il secoua la tête.) C'est juste que j'en ai fait pas mal, ces dernières semaines. Je voulais savoir si j'étais le seul. C'est la première fois que ça m'arrive.

Hinata lui fit signe de continuer. Yamaguchi hésita.

— Enfin, je sais que c'est normal. Mais c'est toujours le même genre de rêve.

— Le même genre ?

— C'est Tsukki.

Il regarda autour de lui, comme pour s'assurer que celui-ci n'était pas dans les parages. Hinata jugea son comportement très curieux. Il ne l'avait jamais vu si agité.

— Je rêvais qu'on était encore enfants. Ce n'étaient pas des mauvais rêves, assura-t-il en voyant le regard inquiet de son compagnon. Pas ceux-là, en tout cas.

— Et maintenant ?

Yamaguchi scrutait un ailleurs hors d'atteinte.

— Je rêve qu'il s'en va. Parfois, je le vois revenir. Il vient chez moi et on mange ensemble, comme avant. Mais il parle beaucoup, ajouta-t-il d'une voix sombre. Beaucoup trop. Il ne s'arrête jamais.

— Qu'est-ce qu'il dit ?

— Tout et n'importe quoi. Il me dit qu'il est fier de moi ou qu'il a honte, il dit qu'il déteste sa vie au palais ou que rien ne le ferait jamais la quitter. Il dit qu'il a changé d'avis. Il dit que je dois le rejoindre, ou qu'il viendra, ou qu'il ne viendra pas, ou j'y vais, mais il n'est pas là, ou il est là, mais avec des gens que je ne connais pas. La dernière fois, j'ai rêvé qu'il était mort. Je ne savais pas quoi faire.

Il tourna vers Hinata un visage exsangue. Ce dernier remarqua des lignes sombres creusées sous ses yeux. Il lui prit les mains.

— Yamaguchi, ce ne sont que des rêves. Il va bien.

— Je sais, soupira Yamaguchi.

Il eut un sourire d'excuse.

— C'est stupide. Je devrais penser à autre chose.

— Tout le monde a l'air nerveux, ces temps-ci, commenta Hinata.

Les magiciens en particulier. Kageyama aussi était tendu, depuis quelques jours. Hinata le trouvait particulièrement taciturne. Il sursautait pour un rien, toujours sur le qui-vive, et quand Hinata tentait de détendre l'atmosphère, il se heurtait à un mur de glace.

Il s'en ouvrit à Yamaguchi. Celui-ci plaça son visage entre ses mains en coupe, l'air ailleurs.

— Je ne le connais pas bien, dit-il finalement, mais je l'ai déjà vu passer dans le coin avec les novices. Il a toujours eu l'air un peu... triste.

Hinata n'avait jamais entendu parler de ça.

— Avec les novices ? Et qu'est-ce qu'ils font ?

— Je ne sais pas.

Hinata jeta un coup d'œil à la route. Celle-ci menait directement au pont précédant la forêt.

— Tu crois qu'ils vont au domaine des novices ?

— Peut-être. Ce serait bizarre ?

Kageyama, après tout, en était encore un. Les magiciens plus âgés devaient sans doute l'autoriser à les accompagner de temps en temps. Un lieu comme celui-là devait disposer des outils pour étudier son cas de plus près.

— Peut-être pas, concéda Hinata. Dans tous les cas, je ne pense pas que ça le motive beaucoup.

Yamaguchi réfléchit.

— Je me demande ce qu'il y a, là-bas.

Hinata se redressa brusquement.

— Pas vrai ? J'ai essayé de tirer des informations à Kenma, mais il ne lâche rien.

— Et Kageyama ?

— On n'en a pas vraiment parlé. Si j'avais su qu'il y allait si souvent, je l'aurais cuisiné jusqu'à ce qu'il me raconte tout.

— Ce n'est peut-être pas si intéressant, tempéra Yamaguchi.

— Tu penses ? Ils disent à qui veut l'entendre que c'est interdit et dangereux, mais Kenma y est allé. Kageyama aussi, et c'est pareil pour tous les jeunes novices. Si c'était si nul, ils s'en plaindraient plus que ça. Mais ils ne disent rien. Et puis, qu'est-ce qui empêche les autres magiciens de s'y rendre ? Qu'est-ce qu'il y a, à l'intérieur ?

— Tu penses qu'ils cachent quelque chose ?

Hinata lui jeta un regard entendu. Il croisa les bras.

— Les vieux adorent faire ce genre de trucs. Ils doivent certainement avoir un secret. Garder quelque chose, un truc précieux ou défendu. Ce genre d'endroit en cache toujours plus qu'on ne le pense.

— On dirait que tu parles d'expérience, commenta Yamaguchi avec un sourire.

— Ben...

Il préférait ne pas y penser. Sa ville natale avait caché beaucoup de choses. Ses parents aussi.

Mais il était parti. Tout allait bien.

— On devrait aller voir, lâcha-t-il après un moment de silence.

Yamaguchi afficha une mine interrogatrice.

— Aller voir quoi ?

— Là-bas. Dans le domaine.

Yamaguchi manqua de s'étouffer.

— On ne peut pas, dit-il.

— Et alors ?

— Si les novices nous attrapaient, ils nous puniraient comme jamais. On serait bannis. Ils nous enverraient dans un village sans...

Hinata l'arrêta d'un geste de la main.

S'ils nous attrapent, corrigea-t-il avec un sourire malicieux.

— Hinata.

— Quoi ? Je cours vite. Et je sais me montrer très discret.

— Le domaine des novices est dans la forêt, rappela Yamaguchi.

— Je sais bien.

— Et la forêt est pleine de spectres, au cas où.

Ça lui était sorti de la tête. Il haussa les épaules.

— Si les novices y vont, c'est qu'il y a une astuce.

— Je ne sais pas, dit Yamaguchi d'un ton hésitant. Peut-être... je sais qu'ils ont protégé l'orée du bois, alors...

— Je demanderai à Kageyama, affirma Hinata.

— Tu comptes vraiment y aller ? demanda Yamaguchi.

Hinata opina du chef.

— T'es pas curieux ?

— Si, fit Yamaguchi.

Il n'avait pas l'air si sûr de lui. Hinata lui posa les mains sur les épaules.

— Si tu veux, je te raconterai tout, promit-il.

Yamaguchi ouvrit de grands yeux surpris.

— Tu vas y aller tout seul ?

Il acquiesça.

— Et si tu ne reviens pas ?

— Tu n'auras qu'à envoyer quelqu'un me chercher.

Il se releva et se tourna vers la route.

— Je vais attendre qu'il fasse un peu meilleur, assura Hinata. Et puis, il faut que je parle à Kageyama.

— Attends, fit Yamaguchi en lui attrapant le poignet.

Hinata lui jeta un regard interrogateur.

— Tu ne partiras pas sans me prévenir, hein ?

— Bien sûr que non. Et t'en parleras à personne, hein ?

— Promis.

Hinata hocha la tête avec satisfaction.

Quand ils se séparèrent, cet après-midi-là, Yamaguchi avait récupéré son sourire.

xxxxx

Kageyama fut harponné dès la fin des cours par un Hinata bouillonnant d'énergie. Il regarda derrière lui. Kenma les observait, impassible, puis quitta les lieux quand Hinata lui fit signe de partir en avant.

— T'as changé de tenue, remarqua Hinata en le détaillant de haut en bas.

Kageyama tira légèrement sur le tissu. Anabara lui avait offert de nouveaux vêtements de novices le matin même. Il se sentait un peu mieux, désormais. Moins à l'étroit.

Hinata l'emmena à travers la ville et le fit asseoir sur un banc de pierre non loin de la maison des maîtres. Il croisa les bras, et Kageyama se demanda un court instant s'il avait quelque chose à lui reprocher. L'inquiétude lui tordit l'estomac, mais il n'en montra rien.

— Le domaine des novices, lâcha Hinata sans transition. Tu connais bien, non ?

C'était pire que des reproches. Il n'avait aucune envie de penser à ça. Kurosu avait promis qu'il viendrait le chercher au début de l'hiver, mais il ne l'avait plus rencontré depuis. Cela l'arrangeait bien.

Il avait dû rester silencieux trop longtemps, car Hinata s'approcha de lui, si bien qu'il fut obligé de se pencher en arrière.

— On m'a dit que tu y allais de temps en temps, ajouta Hinata. Alors tu dois savoir. Qu'est-ce qu'il y a, là-bas ?

Kageyama le repoussa des deux bras. Hinata ne sembla pas s'en formaliser ; au contraire, il souriait à pleines dents.

— Rien, répondit-il.

Hinata haussa un sourcil circonspect.

— Ça, ça m'étonnerait.

— Il y a des bâtiments et des chambres.

— Et ?

— Des arbres et des rochers.

— Et ?

— Et rien.

Hinata s'assit à côté de lui.

— Donc, les novices partent se cacher dans un endroit perdu au milieu des bois juste pour dormir ?

— On ne dort pas, rétorqua Kageyama.

— Qu'est-ce que vous faites, alors ?

— On médite.

Hinata grimaça.

— Super. Vous savez vraiment comment vous amuser. C'est pas ennuyeux à mourir, à force ?

Kageyama le regarda.

— Un peu, admit-il.

— Tu m'étonnes. Et la première fois, vous avez fait quoi ?

Kageyama se replongea dans ses souvenirs. Il ne se rappelait plus grand-chose. Oikawa qui le guidait à travers la forêt, la main dans la sienne. Un orage qui les avait frappés la nuit. Il avait eu peur.

Oikawa l'avait rassuré. Il lui avait promis que le don reviendrait rapidement.

Il avait menti.

— J'y suis allé avec Oikawa-san, dit-il.

— Oikawa ?

— Et les novices. Le deuxième novice était là.

— Et ton Oikawa, c'était un magicien ?

Kageyama ne l'entendait plus. Il pensait au deuxième novice. Il l'avait fait asseoir sur un tabouret et lui avait posé des questions. Il n'avait répondu qu'à moitié, alors, parce que son esprit était ailleurs. Il avait la nausée ; il écoutait quelque chose d'autre, plus loin dans la maison.

— Hé ho ?

Il sursauta.

— Il faudrait apprendre à suivre les conversations, le réprimanda Hinata. Alors, c'est qui, Oikawa ?

— On a vu l'étoile ensemble. C'est le meilleur ami d'Iwaizumi-san.

Son cœur se serra à cette pensée. Tous deux étaient partis, à présent.

Hinata fit une drôle de tête.

— Et il est où, maintenant ?

— Au Sanctuaire, répondit Kageyama.

— Ah, fit Hinata, visiblement soulagé. Quelle chance.

Il envoya valser un petit caillou plus loin sur la rue.

— Donc, résuma-t-il, les novices vont dans leur domaine pour méditer ou que sais-je. Comment vous y allez ?

— À pied, dit Kageyama.

— Dans la forêt ?

— Ben, oui.

— Et les spectres, alors ? Vous ne vous faites pas attaquer ?

Kageyama repensa à ceux qui les avaient suivis, Oikawa et lui, alors que les adultes les avaient laissés sur la route sans les attendre.

— Il y a un chemin, expliqua-t-il. Les spectres ne peuvent pas passer.

— Tu en as déjà vu ?

Kageyama hésita.

— Parfois, dit-il.

Cette information ne parut pas plaire à Hinata. Il se frotta vivement le bout du nez, puis secoua la tête.

— Mais ils n'attaquent pas, insista-t-il, hein ?

— Ben, non.

Hinata opina du chef.

— Et c'est loin ?

— Quoi ?

— Le domaine des novices.

— C'est haut.

— D'accord. Tu prends combien de temps, pour y aller ?

— Quelques heures.

— D'accord, mais combien ?

— Je sais pas, répliqua Kageyama, troublé. Deux ou trois.

Hinata siffla.

— Ça fait une trotte.

Kageyama n'y avait jamais réfléchi. Le temps n'avait pas d'emprise dans la forêt.

Hinata se releva.

— Merci pour cette agréable conversation, dit Hinata avec emphase. Malheureusement, je dois me retirer. La nuit tombe vite, à cette période de l'année. Mieux vaut rentrer avec qu'elle n'arrive.

Kageyama fronça les sourcils.

— Tu m'as juste appelé pour ça ?

— C'était important pour moi. Il fallait que j'étanche ma curiosité, tu comprends.

Il ne comprenait pas du tout.

— Tu t'en vas ? demanda-t-il.

Il sentait un drôle de nœud se former au creux de son estomac.

— Je rentre, oui.

— Tu peux venir chez moi, hasarda Kageyama.

Sa propre proposition l'étonna. Hinata n'était jamais venu dans sa maison ; il n'était même pas sûr que sa mère apprécierait la visite. Mais il y avait quelque chose de différent, aujourd'hui. Quelque chose de désagréable, une fausse note dans une mélodie bien travaillée.

Laisser Hinata s'en aller seul après cette conversation ne lui disait rien qui vaille.

— Ah, Kageyama-kun...

Hinata posa les mains sur les deux côtés de son visage et appuya jusqu'à ce que sa bouche forme un « o » ébahi. Ses gants rêches lui grattaient les joues.

— Je viendrai une autre fois. Tu n'as qu'à réfléchir à mon gage, en attendant.

Puis il le relâcha, lui tourna le dos et s'enfuit. D'ordinaire, Kageyama l'aurait poursuivi, mais lorsqu'il en chercha en lui la force, il fut stupéfait de ne rien trouver.

Il se releva après quelques minutes. Ses jambes tremblotaient, mais c'était peut-être à cause de la neige ; peut-être à cause de la fatigue, de ses souvenirs qu'il noyait à nouveau, d'Hinata et de ses questions étranges.

Il rentra chez lui, mangea en silence, puis partit se coucher dans son lit. Il rêva encore, cette nuit-là. Il rêva d'Hinata qui, sur la scène au milieu de la place, se transformait en spectre avant de se jeter sur lui avec un cri enragé.

xxxxx

Hinata aussi rêvait.

Il regardait les vagues se briser contre les rochers en contrebas de la falaise. Il y avait une petite plage, plus loin, à peine visible d'ici. Quelqu'un s'y trouvait, mais il ne distinguait pas son visage. Il lui faisait signe. Hinata y répondait d'un geste hésitant.

On l'attrapait brusquement par le bras, et soudain il était dans sa salle de classe, celle où on avait tenté de lui enseigner la magie, une éternité plus tôt.

Pas la peine d'en faire des tonnes. T'as qu'à hocher la tête quand il faut. C'est ce qu'on fait, nous.

Il faisait si sombre qu'il ne discernait pas grand-chose. Il voulut réagir, mais la voix lui manqua. Le don n'était toujours pas revenu. Il n'avait rien à faire là.

Franchement, rit l'autre, ça nous fait des vacances.

Qu'est-ce qu'on fait encore ici ? Le prof ne viendra pas. Il est trop occupé à discuter avec les autres vieux.

Et qu'est-ce qu'ils racontent, cette fois ?

Y a qu'une seule façon de le savoir.

La porte pivotait, et derrière, il n'y avait que la mer ; la mer et la plage ; la plage et...

— Shōyō.

Il ouvrit les yeux. Kenma, accroupi non loin de lui, retira la main qu'il avait posée sur son épaule.

— Tu t'agitais dans tous les sens...

Hinata se redressa. Dehors, il faisait encore noir, mais quelque chose lui disait que l'aube ne tarderait pas.

— Je rêvais, s'excusa-t-il.

— De quoi ?

Il ne répondit rien. Lui-même n'en était pas certain.

— Il est encore tôt. Recouche-toi.

Kenma demeura impassible. Après un instant d'immobilité, il se remit dans son lit.

Hinata ne rêva plus. Lorsqu'il se réveilla, le lendemain matin, il était plus déterminé que jamais.

— Deux heures, dit-il à Yamaguchi alors qu'ils cherchaient parmi les chutes de tissu de ses parents pour dégoter une voile convenable. Enfin, dans ces eaux-là.

Yamaguchi étira un morceau de tissu pour tester son élasticité.

— Ça fait long, murmura Yamaguchi.

— Pas tant que ça. Et puis, il fait meilleur, aujourd'hui. Ce sera plus facile sans toute cette neige...

— Et la boue ? Si on revient tout sales, ma mère va s'en rendre compte.

— T'as qu'à relever ton pantalon.

Yamaguchi n'était pas convaincu. Il s'essuya le front.

— On n'a rien préparé, avança-t-il.

— Justement !

— Justement ?

Hinata mit ses trouvailles de côté et posa les mains sur les épaules de Yamaguchi.

— Si on prépare quelque chose, expliqua-t-il en baissant la voix, quelqu'un le remarquera sûrement. Kenma peut presque lire dans mes pensées, c'est pas une blague. Et je sais que Kageyama n'est pas une lumière, mais il n'est pas stupide non plus. Il a bien vu que je posais des questions. Imagine s'il va raconter ça à ses parents, ou pire, à un novice...

— C'est bien ce qui m'inquiète, dit Yamaguchi.

— Alors il faut qu'on agisse avant qu'ils le fassent. Allez, c'est pas si long, deux heures. Quatre, si on revient vivants.

Il gloussa. Yamaguchi se détendit.

— Alors on ne devrait pas partir trop tard. Je n'ai pas envie de revenir de nuit.

Hinata sauta sur ses jambes.

— Je suis prêt.

Il aida Yamaguchi à se relever.

— Pas moi, fit Yamaguchi. Mais j'ai envie de savoir.

— On trouvera sûrement un truc incroyable.

Il en était intimement convaincu. La forêt l'avait toujours intrigué, mais elle exerçait désormais sur lui une attraction si forte qu'il ne pouvait plus l'ignorer. Il y avait quelque chose, là-bas. Peut-être rien d'important, mais quelque chose quand même.

Kenma le savait. Kageyama le savait aussi. Et il en saurait bientôt autant qu'eux, si pas plus.

xxxxx

Personne ne surveillait le pont. Personne ne le surveillait jamais. Hinata l'avait remarqué dès son arrivée. D'aucuns auraient pu penser qu'un endroit si dangereux serait mieux gardé, pourtant il n'y avait personne.

À bien y réfléchir, Hinata n'y avait pas croisé grand monde. Les enfants n'approchaient pas, de crainte d'être emportés par les ténèbres des bois. Les adultes l'évitaient du regard comme quelque chose qui n'existait que dans leurs cauchemars. Seuls les magiciens semblaient capables d'affronter les limites de la ville, mais jamais l'un d'entre eux ne s'y était aventuré devant lui ; jamais, sauf le jour du Don, et ils restaient groupés, sur leurs gardes, prêts à s'enfuir au moindre bruit suspect.

Il retint un rire en s'imaginant leurs robes rouges frapper dans l'air alors qu'ils se dispersaient dans les rues, un hurlement dans la gorge, les bras agités par la terreur. Les adultes n'agissaient jamais comme ça. Les novices encore moins.

Il se demanda s'ils s'inquiétaient de la présence des spectres, ou s'ils l'oubliaient, le temps passant.

— Il n'y a personne, dit Yamaguchi en regardant autour de lui.

— Kageyama vient ici, parfois, l'informa Hinata sans y réfléchir.

Il s'arrêtait près de l'arbre aux fleurs changeantes et le fixait comme s'il espérait y percer un trou par la seule force de ses pensées. Il ne l'aimait pas beaucoup.

— Mais il est encore à l'école, poursuivit-il en le chassant de son esprit. C'est le moment ou jamais. Tu viens ?

Il s'attendait à voir Yamaguchi hésiter, mais celui-ci le dépassait déjà, traversant le pont avec assurance.
Il fit une halte au centre de celui-ci, juste au-dessus de la rivière grondante, et lui lança un regard interrogateur. Ses mains étaient enfoncées dans ses poches ; elles s'agitaient à travers ses vêtements.

Pas si assuré que ça, songea Hinata. Il remarqua qu'il avait retenu sa respiration. Soulagé, il trottina jusqu'à lui. Yamaguchi lui offrit un sourire léger, presque timide. Hinata le lui rendit, les dents en plus.

Ils avancèrent. La forêt se referma et, bientôt, ce fut comme s'ils n'étaient jamais venus.

xxxxx

Le soleil brillait encore quand ils étaient partis, mais à présent les nuages se rassemblaient au-dessus d'eux, les plongeant dans une pénombre inquiétante.

Kageyama n'avait pas menti. Le chemin était tout tracé, suffisamment large pour que cinq ou six personnes puissent confortablement voyager côte à côte. Bien au milieu de la route, Hinata et Yamaguchi restaient proches l'un de l'autre, prêts à attraper leur compagnon pour prendre leurs jambes à leur cou. Ils n'avaient échangé qu'une poignée de mots depuis leur départ. Les arbres, autour d'eux, les avaient avalés comme une terre aride absorbait l'eau.

Hinata n'avait aucun souvenir de ce qu'il avait bien pu dire. Il lui semblait n'avoir pensé à rien depuis. Il avait trop pensé.

Le temps s'écoulait sans qu'il soit capable de le mesurer. Il se demanda si Yamaguchi en savait plus que lui. Il avait essayé de compter, au début, mais quelque chose avait craqué dans le bois à quelques pas d'eux, et il avait perdu le fil.

Il avait fini par s'habituer aux bruits de la nature, mais cela ne l'empêchait pas de sursauter de temps en temps.

— Il fait sombre, constata Yamaguchi en regardant le ciel.

Hinata acquiesça vivement, heureux de l'entendre prendre la parole.

— Je me demande s'il va pleuvoir, dit-il.

Yamaguchi plissa du nez.

— J'espère que non.

La route était suffisamment boueuse. Ils avaient dû contourner des flaques si larges qu'elles avaient des airs de petits étangs.

— J'ai un peu faim, lâcha Hinata.

Yamaguchi eut un sourire. Qu'il y parvienne dans ce genre d'endroit impressionna Hinata jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il lui souriait en retour.

Yamaguchi sortit une poignée de noix de sa poche et les lui tendit.

— J'ai pensé à rien, s'excusa Hinata. Désolé.

— Ça m'est venu juste avant de partir, c'est tout.

Hinata laissa tomber quelques noix dans sa bouche. Au sol, constata-t-il soudain, il n'y avait rien d'autre que de la boue et des feuilles mortes. Aucun fruit pourri, pas même la cosse vide d'une châtaigne désossée.

À bien y réfléchir, il n'avait pas aperçu un seul animal non plus. Les oiseaux, s'ils s'étaient jamais installés si loin dans la forêt, s'étaient tus depuis longtemps déjà. Il n'entendait que le vent, à présent ; la respiration de Yamaguchi à ses côtés, la sienne, aussi, accentuée par l'effort et la côte qui n'en finissait pas.

Ça lui rappelait la maison. Ses mains sur le sol, douloureusement agrippées à l'herbe verte rendue humide par l'air marin. Il était essoufflé au point de ne plus pouvoir parler ; mais c'était peut-être le choc, seulement, le ridicule de la situation, son cœur qui battait trop vite et trop fort.

Il s'immobilisa. Yamaguchi le prit par la main.

— Il faut avancer, dit-il.

— Je pensais à autre chose.

Yamaguchi retint la question cachée au coin de ses lèvres. Il serra sa main.

— Ne réfléchis pas trop, conseilla-t-il.

Hinata opina du chef. Ils repartirent.

Le silence ne dura pas. Yamaguchi l'avait relâché, et marchait désormais avec quelques pas d'avance, plongé dans ses pensées. Il ne devait pas suivre ses propres suggestions.

— Ne réfléchis pas trop ! lui lança Hinata.

Yamaguchi se retourna. Il attendit qu'Hinata parvienne à sa hauteur, puis haussa les épaules. Il ne souriait plus.

— Ça t'arrive, demanda-t-il, de penser à quelque chose et de ne pas pouvoir te changer les idées ?

Ça n'arrivait jamais longtemps. Hinata acquiesça tout de même.

— Quand je pense à quelque chose de triste, je ne parviens pas à me concentrer sur quoi que ce soit d'autre, poursuivit Yamaguchi.

— De triste ? répéta Hinata.

Yamaguchi hocha la tête.

— Je n'arrive pas à penser à autre chose, dit-il.

— Autre chose que quoi ?

— Tsukki.

Il aurait pu le deviner lui-même. Il se morigéna intérieurement.

— Il te manque ?

Yamaguchi ne répondit pas immédiatement. Il jeta un coup d'œil inquiet vers le bois presque avalé par l'obscurité, puis continua :

— Il est parti parce que son frère s'en allait. Il se sent sûrement mieux à Hishō. Il n'aimait pas beaucoup Hebison, tu vois.

— J'avais cru comprendre.

— Mais parfois — parfois, c'est comme si...

Il s'interrompit et souffla doucement. Sa voix s'était posée lorsqu'il poursuivit :

— Je me dis juste que c'était peut-être ma faute. On s'entendait bien, mais on s'est déjà disputés. Il est très intelligent, pas comme moi. Il avait peut-être compris...

— Quoi ?

— Rien. Je ne sais pas si j'étais à la hauteur. Je me demande s'il pense à moi, là-bas.

Hinata voulut répondre quelque chose, mais les mots lui manquaient. Il ne savait pas comment réagir. Yamaguchi n'était pas du genre à se montrer si vulnérable, pas avec lui.

— Avant lui, je n'avais pas vraiment d'amis. On n'était même pas du même quartier, lui et moi.

— Comment tu l'as rencontré ? demanda Hinata d'un ton qu'il conservait le plus léger possible.

— J'étais au marché, avec ma mère. Je me suis perdu, mais son frère m'a trouvé et m'a ramené chez moi. Ils sont restés un peu — Tsukki m'a à peine adressé la parole. Je pensais qu'il était plus vieux que moi, parce qu'il était déjà très grand.

« On s'est recroisés plusieurs fois, après ça. Un jour, des gamins du quartier ont voulu m'obliger à jouer avec eux à... je ne sais même plus. J'osais pas vraiment leur répondre. Ils commençaient à m'embêter, mais il est arrivé et leur a fait comprendre qu'il valait mieux me laisser tranquille. On est partis ensemble, puis... je ne sais pas trop. On s'est revus souvent. Je n'habitais pas si loin de chez lui, alors...

Il se tut. Un silence surnaturel s'abattit sur eux, et Hinata fut parcouru d'un frisson irrépressible. Autour d'eux, la forêt semblait s'épaissir de minute en minute, resserrant son étreinte sur le chemin jusqu'à ce qu'ils soient à peine capables de s'y tenir côte à côte.

— Il n'a jamais dit au revoir, murmura Yamaguchi — mais ce n'était peut-être pas lui.

C'était peut-être simplement le murmure du vent sifflant entre les arbres.

Hinata se passa une main sur le front. Son cœur battait fort, si fort qu'il l'entendait tout autour de lui. Il transpirait malgré la fraîcheur du bois. Il voulait s'arrêter, prendre un peu de repos, mais quelque chose en lui s'y opposait de toutes ses forces, et il continuait à marcher droit devant lui, les yeux obstinément baissés sur la terre et la boue.

— Il m'a abandonné, dit Yamaguchi.

Il parlait sans faire attention à Hinata.

— Je ne comprends pas. Il devait le savoir, mais il n'a rien dit du tout. Je ne sais pas. Je n'ai peut-être pas assez bien écouté.

Hinata s'éclaircit la gorge.

— Il ne voulait sans doute pas te faire de la peine.

Yamaguchi sourit faiblement.

— Peut-être qu'il ne voulait plus me voir et qu'il en avait assez.

— Mais non...

Yamaguchi haussa les épaules.

— J'exagère. Je ne sais pas comment je suis censé réagir. On était amis, et il est parti comme ça. Ça arrive à tout le monde, ça arrive, oui, je sais. Je sais.

Hinata n'avait rien à répondre à ça. C'était lui qui s'en était allé, lui qui avait abandonné ses amis derrière lui. Lui non plus ne leur en avait pas touché un mot. Il n'avait pas prévu de claquer la porte. Il était parti parce qu'il n'avait pas eu d'autre choix.

Celui qu'il avait laissé derrière lui ne devait pas l'avoir regretté longtemps.

Yamaguchi ne disait plus rien. Il observait les arbres en passant, sa main repliée contre lui.

Les talismans de protection cloués aux troncs s'étaient démultipliés le long de la route. Ils étaient en meilleur état qu'Hinata ne l'aurait imaginé, étant donné l'alternance infernale de la pluie et de la neige ces dernières semaines. La cime des arbres devait les avoir préservés des affres de la météo.

Ils avaient marché des heures. Le domaine des novices aurait dû apparaître, quelque part au loin, mais il ne voyait rien d'autre que des arbres, des arbres partout, tous identiques, immobiles et silencieux.

— J'ai menti, confessa soudain Yamaguchi.

Hinata cilla.

— Je suis déjà venu ici. Avec Tsukki.

— Oh, fit Hinata.

Il ne savait pas comment le prendre. Il serra les bras contre sa poitrine, nerveux.

— C'est pas grave, assura-t-il gentiment.

Yamaguchi soupira, l'air contrit.

— C'était il y a longtemps. Il croyait que nos parents mentaient, qu'il n'y avait rien ici. C'étaient juste des histoires pour nous effrayer. Les spectres n'existaient pas. Il disait que Kuroo était mort. Il était mort.

— Tu l'as cru ?

— C'était avant qu'il revienne.

Il prit ça pour un oui.

— Et ensuite ?

— On a passé le pont et on est entrés. Pas très loin.

Son visage se tordit en une drôle d'expression. Hinata déglutit.

— Vous en avez vu ?

— Juste un. J'ai eu peur. On a fait demi-tour, mais Tsukki...

Il s'interrompit. Quelque chose tomba dans la forêt.

— Quoi ? demanda Hinata.

— Rien... Quand on est sortis, il a dit que c'était... que ça n'arrivait pas à n'importe qui. Il a dit que Kuroo... que c'était mérité, parce que... parce que la magie... la magie rendait...

Un craquement sonore résonna derrière eux, les faisant sursauter.

— Je suis désolé, dit-il. J'ai fait un cauchemar, ce soir. J'y suis encore, c'est tout.

Hinata lui tapota l'épaule avec douceur.

— On peut repartir, si tu veux.

Il savait que c'était faux. Ils avaient trop marché pour faire demi-tour.

— Non, répondit Yamaguchi.

Il n'avait pas hésité. Il porta son regard vers la route.

— Il faut qu'on aille jusqu'au bout. Je lui raconterai tout.

— Tu penses que c'est encore loin ? s'inquiéta Hinata.

— On y est presque. On...

Il se tut brusquement et fit signe à Hinata de s'arrêter. Ce dernier tendit l'oreille.

Un rire lointain résonna derrière eux en un écho transporté par la brise. Ils retinrent leur souffle, figé. Le silence les enveloppa un moment, puis :

— ... te détendre un peu. Regarde autour de toi. Je ne vois rien de bien méchant.

La voix était trop nette pour être le fait de leur imagination. Paniqué, Hinata chercha frénétiquement une issue des yeux. Le bois était sombre et fermé, la route étroite, trop dégagée. Le troisième novice leur tomberait dessus d'une minute à l'autre. Ils ne pourraient pas se cacher.

Il sursauta quand Yamaguchi le saisit subitement par le bras.

— Viens, souffla-t-il si bas que sa voix se confondait avec le vent.

Sans lui laisser le temps de répondre, il l'entraîna vers les arbres. Hinata manqua de trébucher sur les fines cordes pâles qui délimitaient le chemin du reste de la forêt. La plupart d'entre elles rasaient le sol, à peine visibles dans la pénombre.

Des bruits de pas leur parvinrent depuis la route. Yamaguchi se glissa derrière un tronc plus épais que les autres et fit signe à Hinata de l'y rejoindre. Il fallut quelques secondes à ce dernier pour le suivre. L'angoisse insidieuse qui s'était instillée dans ses veines depuis le pont se faisait de plus en plus tangible. Il la sentait ramper en lui comme un serpent, pesante et dangereuse, s'enroulant lentement autour de lui jusqu'à l'étouffement. Les talismans ne les aideraient pas ici.

Il regarda par-dessus son épaule, nerveux, mais rien parmi les ombres mobiles ne dissimulait un spectre enragé.

Yamaguchi lui fit signe de se baisser. Les visiteurs étaient presque à leur niveau, à présent.

— Tu es bien silencieux, dit la voix grave du troisième novice.

Elle semblait venir de partout à la fois. Hinata s'attendait presque à le voir surgir derrière lui.

L'homme était bien là, pourtant, sur la route, la semelle de ses chaussures frôlant doucement la terre humide et les petits cailloux cachés dedans.

Kurosu s'immobilisa non loin d'eux. Le cœur d'Hinata s'arrêta net ; par chance, il leur tournait le dos.

Yamaguchi posa une main sur son genou pour attirer son attention. Ils échangèrent un bref regard, puis se figèrent comme des statues en espérant se confondre avec l'obscurité.

— Songeur ? fit Kurosu.

Il n'obtint pas de réponse à sa question. La silhouette élancée de Kageyama émergea de derrière un arbre. Il avançait avec lenteur, comme hésitant. Son visage — du moins, c'était ce qu'Hinata imaginait — était tourné vers eux. Il ne pouvait pas les voir. Il ne disait rien.

— Tout ça ne me plaît pas plus qu'à toi, reprit Kurosu d'une voix dont l'impatience commençait à percer. Mais tu sais comme moi que c'est nécessaire. Ce genre de méditation doit se faire loin de l'agitation de la ville. Ce n'est pas là-bas que tu atteindras la sérénité.

Kageyama fit rouler une pierre sous sa chaussure.

— Je sais, répondit-il.

Sa voix était basse, mais parfaitement audible.

— Quelque chose te tracasse pourtant.

Il se retourna, sans doute pour contempler le chemin parcouru et, au-delà, le souvenir d'Hebison.

— Ton père m'a dit que tu dormais mal, ces temps-ci.

— ... Oui, répondit Kageyama.

— Tu n'es pas le seul. Nous pourrons en parler plus tard, si tu le souhaites. Allez. Je préférerais arriver avant la tombée de la nuit.

Kageyama acquiesça. Il jeta un dernier regard vers la forêt, puis s'éloigna.

Yamaguchi et Hinata attendirent que l'écho de leurs pas disparaisse avant de relâcher leur respiration.

— On l'a échappé belle, murmura Yamaguchi.

— Je ne pensais pas qu'il viendrait aujourd'hui ! lâcha Hinata à voix basse, le cœur battant. Il ne m'a rien dit du tout !

— C'est pas grave, le rassura Yamaguchi. Au moins, on sait qu'on est sur la bonne route.

Il se releva et épousseta ses vêtements.

— Sortons d'ici, dit-il.

Hinata cilla. Yamaguchi l'aida à se redresser, puis il se dirigea vers la route.

Hinata le suivit sans un mot. Sa peur ne s'était pas apaisée. Elle était toujours présente, rampante et visqueuse, lovée au fond de sa gorge comme pour y contenir ses cris.

Les branches craquaient autour d'eux. Alors que Yamaguchi enjambait la corde avec précaution, Hinata jeta un coup d'œil par-dessus son épaule.

Le spectre se tenait là, accroupi, et le fixait de ses grands yeux noirs. Sa petite taille surprit Hinata. Il resta sidéré, juste un instant — juste assez pour que le spectre ouvre la bouche, dévoilant ses dents jaunies, un trou bien visible en lieu et place d'une de ses incisives, et laisse échapper un rire aigrelet, moqueur, sans doute, ou victorieux.

Hinata eut un haut-le-cœur épouvanté. Il se mit à courir, mais pas assez vite. Une autre des créatures s'élança vers lui et lui fit perdre l'équilibre ; un croche-pied finit de le projeter au sol. Il n'eut pas le temps de se relever. Quelque chose agrippa ses chevilles avec force, des ongles transpercèrent sa peau, puis il fut traîné en arrière, sans merci, dans la profondeur des bois.


RIP Hinata you were loved

NEXT : Les spectres font un show incroyable. Stay tuned