Cette fic va finir un jour, soyez pas triste que ça prenne 15 ans
Dans l'épisode précédent : Hinata et Kageyama découvrent qu'ils s'entendent bien, et Hinata décide d'entraîner Kageyama à être un enfant normal malgré ses multiples PTSD. Ca l'arrange bien, parce qu'Iwaizumi a décidé de se faire la malle pour partir en apprentissage in woodworking, et que son nouveau camarade de classe, Kenma, n'est pas des plus sociables :/. Pendant que ses deux copains sont à l'école de l'après-midi, cependant, Hinata s'ennuie un max. Il fait par hasard (or is it) la rencontre de Yamaguchi, un charmant garçon homeschooled avec qui il fabrique des cerfs-volants, parle de Tsukki et de la forêt hantée. Cette forêt rend Hinata bien curieux. Après avoir cuisiné Kageyama et Kenma, il décide d'aller la visiter, Yamaguchi sur les talons. Mais, malheur ! alors qu'ils se cachent en dehors des sentiers balisés, quelque chose attrape Hinata par la cheville et le traîne dans la forêt ! Va-t-il décéder ? Est-il en grand danger ? Stay tuned pour la suite immédiate, juste après ces remerciements :
Merci à Jeymay pour la relecture et les bonnes remarques, et à Thalilitwen pour les encouragements et les nombreuses lectures passées. Anyway let's go:
Hinata avait chaud. Il frissonnait. Quelque chose d'humide et froid glissait sous ses vêtements, le long de son ventre, et s'infiltrait lentement dans ses chaussures. Lorsqu'il tenta de se relever, ce fut pour trouver ses membres étrangement engourdis de la même façon que ses mains quand il les laissait trop longtemps dans la neige, à la fois douloureuses et inexistantes.
Il inspira. Une odeur de boue s'engouffra dans ses narines. Il la sentit jusque dans sa bouche, sur sa langue, accompagnée d'un haut-le-cœur immédiat. Ses paupières papillonnèrent. Il discernait des formes indistinctes devant lui, les racines d'un arbre abattu, des buissons, des feuilles noires, des yeux curieux, éteints, enragés, rieurs, tous fixés sur lui.
Les spectres l'avaient lâché, mais pas abandonné.
Comme frappé par la foudre, il se redressa sur les genoux et tâtonna à la recherche d'une arme de fortune, en vain. Un des spectres fit un mouvement vers lui ; il recula précipitamment, mais la créature poussa un cri strident au contact de l'eau et se retrancha sur la rive, fulminante.
La rivière, songea Hinata. L'un d'eux devait l'y avoir relâché sans le vouloir, et l'eau glacée l'avait tiré des sombres recoins de sa brève inconscience. Profitant de l'hésitation des spectres, Hinata se traîna vers l'autre rive. Certains grondaient, d'autres crachaient, d'autres encore piaillaient autour d'eux, peut-être pour appeler du renfort. Lorsque l'un d'eux prit son élan pour sauter par-dessus la rivière, Hinata battit en retraite et s'enfonça dans l'eau, paralysé par la peur.
Ses yeux s'étaient fait à l'obscurité, à présent, mais il ne distinguait guère plus que les arbres et les ombres entre leurs troncs. Il n'avait aucune idée de la distance qu'il avait pu parcourir, depuis qu'il s'était fait attraper et entraîner vers le cœur de la forêt, mais une chose était sûre : personne ne viendrait le chercher ici.
— Yamaguchi, appela-t-il d'une voix tremblante.
Lui aussi avait disparu. Un gloussement sinistre lui arracha un sursaut engourdi. Où qu'il soit, Hinata ne pouvait pas se permettre la catalepsie. Les spectres gesticulaient frénétiquement sur la rive gauche, tandis que l'autre se peuplait peu à peu des plus agiles d'entre eux. S'ils n'avaient pas raison de lui, la rivière s'en chargerait.
Lentement, la mâchoire serrée, il remonta le courant.
L'eau, bien que peu profonde, offrait une résistance à chaque effort de sa part. Il l'imaginait gélatineuse, pareille à ces confitures qu'on préparait à la fin de l'été. Chaque pierre qui glissait sous ses pieds semblait déterminée à lui faire perdre l'équilibre, alors que les fonds mouvants s'acharnaient à absorber ses chevilles. Il se battait contre le courant impardonnable, ses membres dangereusement insensibles, les mains qui, depuis la berge, déchiraient la ripisylve pour saisir les miettes de lui qui n'étaient pas encore submergées. Du chœur de frustration et de furie qui se mêlait au roulement de la rivière émergeaient parfois de vifs glapissements qu'Hinata assimila à d'étranges éclats de rire. Les railleries se propageaient à travers les arbres, une grimace incongrue sur les spectres de plus en plus brutaux et impatients, sémillant avec le clapotis exalté de l'eau. Certains tendaient le bras pour lui faire peur, et le moindre écart d'Hinata recueillait moqueries et exclamations de joies ; d'autres se cachaient entre d'épais buissons pour surgir en poussant un hurlement strident à sa hauteur ; lorsque Hinata s'effondra une fois de trop, une poignée d'ombres s'écroulèrent à leur tour en singeant ce qu'il identifia bien vite comme des gémissements de douleur, récoltant aussitôt les ricaneries et applaudissements de leurs congénères. Trop faible pour en éprouver tout l'effroi, Hinata poursuivait alors son chemin à quatre pattes, l'eau glaciale caressant son menton redressé. Ses pensées avaient ralenti, couvrant son environnement immédiat d'un flou dans lequel se mouvaient des formes grotesques. Il n'existait plus rien dans le lit de la rivière, ni algues, ni vase, ni pierres dures et couteaux tranchants. Il n'existerait bientôt plus rien autour. Indépendamment de sa volonté, sa jambe s'essaya à l'escalade d'un monceau gluant et, comme la seconde s'enfonçait inexorablement dans une crevasse fangeuse, il bascula sur le côté, pantin désarticulé.
Les spectres n'avaient rien perdu du spectacle. Le plus grand d'entre eux, accroupi sur un rocher couvert de verdure, jeta sa main en avant. Hinata avait le visage à moitié immergé quand on le saisit par les cheveux ; avec un sursaut d'énergie, il se débattit et entreprit d'arracher les doigts qui s'y étaient emmêlés. L'enfant ne résista guère. Il le laissa retomber, le regarda se relever, et, avant qu'Hinata ne comprenne où il était, banda ses muscles pour préparer sa deuxième tentative.
— Arrête !
Une lourde pierre s'écrasa contre sa face. Avec un feulement enragé, il sauta en arrière et se planqua derrière un arbre.
Le rire s'éteignit. Hinata profita du transfert d'attention pour attraper la roche émergée. Autour de lui, les spectres qui ne s'étaient pas mis à l'abri émirent des grondements menaçants. Un nouveau projectile fusa vers la berge, suivi d'un troisième qui, cette fois, toucha l'un des spectres à la tête. Peu à peu, les bois furent piquetés de hurlements sinistres ; un hurlement autrement plus forcé et accompagné de grands gestes ridicules finit d'éparpiller les créatures vers une obscurité rassurante.
— Allez-vous-en ! s'époumona Yamaguchi en courant vers la rivière. Hinata !
Ce dernier fut presque surpris de reconnaître son prénom. Malgré l'absence de réponse, Yamaguchi fut sur lui en quelques secondes.
— Ils se sont enfuis, le rassura-t-il en piétinant les plantes accrochées à la berge.
Il passa les bras sous les aisselles d'Hinata et le tira vers les arbres.
— Hinata ? demanda-t-il. Tu m'entends ?
Celui-ci articula un « oui » entre deux violentes quintes de toux.
— Ils sont partis, répéta Yamaguchi, mais son regard inquiet démentait l'assurance de sa voix. Allez, viens.
Il l'aida à se relever. Hinata s'appuya de tout son poids contre lui, incapable de tenir sur ses jambes.
— Ils m'ont attrapé, bredouilla-t-il.
C'était du moins son intention, toutefois les claquements répétés de ses dents transformaient ses mots en une bouillie opaque.
— Il faut qu'on avance.
Hinata tâcha de s'aligner au rythme de ses pas. Contrairement à ce qu'il aurait cru, Yamaguchi ne s'éloigna pas de la rivière ; au contraire, il remonta le courant, lui aussi, profitant d'un ersatz de sentier modelé par le passage de créatures assoiffées.
— Mai-on, articula difficilement Hinata.
Yamaguchi raffermit sa prise.
— La nuit est presque tombée, répondit-il. Je trouverai un abri.
Les tentatives de protestations d'Hinata restèrent vaines. Ils sursautèrent au son d'un craquement non loin, mais poursuivirent leur route. Le temps s'embrouilla, une fois de plus. Il lui semblait qu'il s'était écoulé des heures, mais une faible luminosité leur parvenait encore depuis la cime des arbres.
— Le domaine, haleta Yamaguchi malgré l'effort. Le ruisseau. J'ai suivi, j'ai suivi... jusqu'à toi, il faut qu'on y...
Hinata hocha vaguement la tête. Une vive secousse le ramena à lui.
— Debout.
— Je suis réveillé, crut dire Hinata.
Yamaguchi parcourut la forêt des yeux. Comme il ne bougeait plus, Hinata lui planta mollement son index dans la joue.
— Désolé, s'excusa Yamaguchi. Allez, on...
Hinata trébucha sur une racine.
Quelqu'un claqua des doigts devant son visage.
— Tu t'endors, nota Yamaguchi.
Il ne le soutenait plus. Adossé contre de la pierre humide, Hinata revint à lui.
— Où ? demanda-t-il doucement.
Yamaguchi réchauffait une de ses mains en frottant vivement ses paumes l'une contre l'autre. Ses doigts, transpercés par des milliers d'aiguilles, se rappelaient lentement à sa conscience embrumée.
— Ils ne viendront pas ici, assura Yamaguchi. C'est trop proche du domaine. Vas-y, donne-moi l'autre.
Sans attendre, il prit sa deuxième main et répéta l'opération.
— Le domaine ? répéta Hinata.
— Il doit être juste derrière. Regarde.
Il désigna quelque chose d'un mouvement du menton. Hinata comprit soudain qu'ils avaient quitté la forêt. Il ne trouva autour de lui qu'une roche lisse et, plus loin au fond, une grille aux barreaux drôlement enchevêtrés. Le cours d'eau, petit ruisseau, s'en échappait avec un doux chuintement.
Hinata baissa les yeux vers leur source de lumière, une lanterne à bougie dont la flamme vacillait dangereusement.
— Je l'ai trouvée plus loin, dit Yamaguchi en réponse à sa question muette.
Il n'expliqua pas comment il l'avait allumée. À la place, il la rapprocha d'eux et la souleva pour éclairer Hinata.
— Tu es blessé, lui apprit Yamaguchi. Il ne faut pas qu'on s'endorme, où tu ne passeras pas la nuit.
Transi, Hinata ne put que trembler sous les violents frissons qui lui parcouraient le corps. Il crut apercevoir un mouvement, vers l'entrée de la grotte, auquel Yamaguchi répondit par un jet de pierre aléatoire. Un hoquet amusé parvint jusqu'à eux.
— Ne t'en fais pas, je crois qu'il est seul. Les autres ont arrêté de nous suivre dès qu'ils ont...
Frappé d'une somnolence irrésistible, Hinata sentit la conscience lui échapper une fois de plus. Yamaguchi lui tapota la joue et le recouvrit de son lourd manteau d'hiver.
— Hé, dit-il. Reste avec moi.
Il prit sa température du dos de la main, puis s'assit tout contre lui.
— Je croyais qu'ils n'étaient pas organisés, remarqua Yamaguchi. Les spectres.
Hinata lutta contre la fatigue pour répondre :
— Ils ont j-j-joué. Avec moi. D-dans...
— Ils étaient si nombreux.
— Mmh-mh.
Il jeta un regard vers les barreaux.
— L'eau, murmura-t-il.
— Ils n'ont pas l'air d'aimer ça, confirma Yamaguchi.
— M-moi non p-p-p-p...
Yamaguchi sourit. Quelque chose murmura dans la roche. Quelque chose, dans la grille. Un galet roula jusqu'au ruisseau. Quelque chose se tortillait juste devant lui. Quelque chose glissait sur sa paume, s'enroulait autour de son bras, un sifflement toujours plus proche de son oreille —
Hinata s'éveilla en sursaut. Quelque chose le lorgnait. Quelque chose l'attendait, ramassé sur lui-même, au plus profond de l'obscurité.
— Derrière nous, chuchota-t-il. Le domaine, c'est comme... comme si... j'ai v-v-vu...
— Hinata ? s'alarma Yamaguchi. Tu es gelé.
Lui-même claquait des dents. Hinata se serra contre lui. L'étrange sensation l'avait quitté ; il l'oubliait déjà.
— Il me manque, lâcha Yamaguchi. Tsukki.
Hinata ferma les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, Yamaguchi se tenait debout à l'entrée de la caverne, dos à lui.
— Ils jouent à cache-cache, murmura Yamaguchi.
Il vint s'asseoir face à lui.
— Tu t'es assoupi, l'informa-t-il.
Hinata n'en savait plus rien.
— C'était mon meilleur ami, tu sais.
— Tsukishima Kei, comprit Hinata en opinant du chef sans en avoir l'intention. À Hishō.
— C'était le seul.
— Mmh-mh. Je suis là, maintenant.
Yamaguchi eut un sourire triste.
— Je suis là, maintenant, répéta-t-il. J'aurais aimé qu'on se rencontre plus tôt.
— T'en fais pas, dit Hinata. On a encore du t... temps.
Yamaguchi hocha la tête.
— C'est bientôt le matin. Je crois qu'ils s'en iront. Certains sont déjà partis.
Hinata ramena ses jambes contre son torse. Il frissonnait toujours, mais la brume qui envahissait son esprit s'était levée.
— Pourquoi crois-tu qu'ils se cachent ici ? demanda Yamaguchi. La forêt ne doit pas leur faire de cadeaux.
Il n'avait aucune envie d'y penser. Il aurait préféré ne jamais faire leur rencontre. Yamaguchi le dévisagea sans mot dire. Si Hinata ne l'avait pas entraîné ici, il sommeillerait au chaud dans son lit. Yamaguchi l'avait prévenu du danger, pourtant il l'avait accompagné, suivi puis sauvé sans jamais s'en plaindre. Les mots s'échappèrent de sa bouche sans qu'il y réfléchisse.
— Je suis désolé.
Yamaguchi haussa les épaules.
— Ce n'est pas ta faute. On a été surpris, c'est tout.
Hinata soupira.
— J'ai froid, dit-il.
— Je vais voir si la voie est libre.
Yamaguchi ramassa la lanterne et avança vers la forêt. Soudain enveloppé par l'obscurité, Hinata crut entendre quelqu'un respirer de l'autre côté de la caverne. Il déglutit.
— Ya...
— On dirait qu'ils sont partis, fit Yamaguchi en revenant vers lui. Viens, on s'en va.
Il l'aida à se relever, puis partit en avant.
— Attends-moi, demanda Hinata.
— On n'a peut-être pas beaucoup de temps. On doit pouvoir rejoindre la route d'ici. Suis-moi.
Chancelant, Hinata le suivit.
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Les nuages avaient blanchi, au-dessus d'eux, mais ils ne bougeaient pas. Hinata perdit l'espoir d'apercevoir le soleil. Ils avaient rejoint la route depuis un moment déjà, et plus elle descendait, plus Hinata se sentait anxieux.
— Tu crois qu'on y est bientôt ? demanda-t-il en enfonçant la tête dans ses vêtements glacés.
Yamaguchi ne répondit pas. Il marchait tout droit, l'air absent.
— Kenma va me tuer, reprit Hinata.
Le visage de Yamaguchi fut traversé d'un sourire fugace.
— Quoi ?
— Kageyama. Kozume. Tu sais comment te faire des amis.
— Je fais de mon mieux, répondit Hinata. Et, mh, Tsukishima ? Il avait beaucoup...
Yamaguchi ralentit la cadence.
— Ne parlons pas de ça. C'était il y a longtemps.
Pris de court, Hinata se tut.
Par miracle, l'orée du bois était déserte lorsqu'ils l'atteignirent enfin. La chape de brume recouvrant les abords de la ville leur permit de retrouver Hebison sans être aperçus. Hinata s'appuya sur le muret pour reprendre son souffle. Yamaguchi y laissa la lanterne.
— Il faut qu'on rentre, décida-t-il.
Hinata s'agita, mal à l'aise.
— Yamaguchi, l'appela-t-il. Je ne... Je veux dire, merci, pour...
Yamaguchi posa un doigt sur ses propres lèvres.
— Ce n'est rien, dit-il. Tu aurais fait la même chose, à ma place.
Hinata n'en savait plus rien. Il était exténué, perclus de douleurs sur tout le corps et glacé jusqu'aux os.
— On se retrouve demain, d'accord ?
Il n'eut pas le temps de répondre. Yamaguchi s'éloigna avec un signe d'au revoir, puis, silhouette anonyme dans la brume, disparut tout à fait.
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Quelqu'un lui posa une main sur l'épaule, le tirant d'un sommeil lourd, mais sans rêve. Hinata cilla plusieurs fois. Devant lui, le pan bleu sombre d'une robe de médecin l'hypnotisait.
— Il est très tôt, fit remarquer le magicien.
Hinata baissa la tête avec raideur. Il ne savait pas l'heure qu'il était, pas plus que le jour. Il ignorait comment il avait atterri chez Kageyama, encore moins pourquoi c'était son père qui l'avait accueilli.
— Kageyama-san, dit Hinata. Je suis...
L'homme ne lui laissa pas le loisir de terminer sa phrase. Il ouvrit la porte de son cabinet et l'invita à entrer.
La pièce était aussi chaleureuse que dans son souvenir. L'espace d'une seconde, il en oublia les bois, les spectres et tout le reste. Un feu de cheminée récemment allumé happa son attention, et il n'émergea de sa contemplation que lorsque Kageyama se baissa vers lui pour l'examiner.
— Rappelle-moi ton nom, demanda Kageyama.
— Hinata Shōyō.
— Hinata Shōyō, répéta l'homme.
Il lui fit signe de lui montrer ses mains. Hinata retira ses gants épais et les lui tendit. Sa peau lui parut blême, cireuse, même, trop pâle pour lui appartenir. Son estomac se retourna dans son ventre.
— Que s'est-il passé ? demanda Kageyama d'une voix calme en pliant et dépliant ses jointures.
— J'ai froid, dit Hinata.
— Je l'ai constaté. Par chance, ça a l'air superficiel, mais ça ne m'explique pas ce qui t'est arrivé.
Hinata frissonna.
— Je suis tombé, inventa-t-il. Dans la rivière.
Kageyama interrompit son geste et fronça les sourcils.
— Vous savez pourtant qu'il vous est défendu d'en approcher.
— Je suis désolé.
— Déshabille-toi.
Hinata s'exécuta tant bien que mal. Comme ses vêtements étaient toujours humides, Kageyama les mit de côté avec une grimace.
— Tombé dans la rivière, dit-il à nouveau.
Son corps rougi par la chaleur de la pièce était couvert de blessures et de bleus. Hinata les découvrit avec stupeur. Il se passa une main sur le visage pour constater que lui non plus n'en était pas sorti indemne.
— Cela disparaîtra, avec un peu d'aide, commenta Kageyama. Tu n'as pas à t'inquiéter. Mais je ne tiens pas à risquer une cicatrisation incomplète dès le matin. Comme tu es tombé dans la rivière, j'imagine que tu y as également passé la nuit ?
Hinata se mordit l'intérieur de la joue.
— Tu sais, dit Kageyama, tous les enfants mentent. Certains adultes aussi. Tu n'es pas le premier à refuser de me dire la vérité, Shōyō-kun, mais je vais te dire ce que je dis à chacun de mes patients : sans en identifier la cause, il m'est difficile de prodiguer les soins adéquats. Sache que tout ce qui se dit ici ne quitte jamais ces murs.
— Kag... Tobio vient ici.
— C'est exact. Je ne lui interdis pas.
Hinata sentit son cœur se serrer.
— Où est-il ? demanda-t-il.
— Il s'est rendu au domaine des novices. Ne t'a-t-il pas prévenu ?
Hinata secoua la tête.
— Il est parfois maladroit, quand il s'agit des autres. Ne le prends pas trop à cœur. Il lui reste beaucoup de choses à apprendre, j'imagine.
Kageyama récupéra les vêtements et les sécha d'un simple geste de la main.
— Rhabille-toi et réchauffe-toi auprès du feu, mais ne t'en approche pas trop. Rien n'exige d'agir trop vite.
Hinata s'exécuta docilement.
— Kageyama est toujours novice, dit Hinata sans y penser.
Le visage du médecin s'assombrit légèrement.
— En effet. C'est ainsi.
— La magie ne peut pas l'avoir abandonné.
Kageyama s'installa sur une chaise, les yeux rivés sur Hinata.
— On ne peut pas tout comprendre, déplora-t-il. Il est des troubles dont on ne peut guérir.
— Je ne crois pas qu'il ait besoin d'être guéri, répondit Hinata.
Kageyama sourcilla.
— Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
Hinata lui jeta un regard en biais. Il ne savait pas pourquoi il continuait à parler. La prudence lui dictait de couper court à la conversation, de rentrer chez Kenma et d'oublier cette nuit pour toujours.
Mais ce n'était pas la prudence qui l'avait poussé à explorer la forêt.
— La magie ne disparaît pas comme ça. Je l'entends encore. Je l'ai toujours entendu.
— Ah... J'avais oublié cette étrange anomalie.
— Mes par... enfin, ils disaient...
Kageyama l'encouragea d'un geste. S'il avait raison, en parler ne pouvait pas faire de mal. Kageyama n'en répéterait rien.
— Ils disaient que rien n'arrivait sans raison. Que c'était écrit comme ça. Que tout est fait pour plaire au ciel, mais ils n'y comprenaient rien, vous voyez ?
— Je ne te suis pas très bien, dit Kageyama d'une voix lente.
— C'est ça. Ils n'y ont jamais rien compris. Personne n'y comprend rien. Mais je pense que certaines choses... certaines... je pense que ça ne leur plaît pas toujours, aux dieux. Que parfois, ça leur tombe dessus. Parce que, dans tous les cas, le troisième roi commence. Et quand ça ne leur plaît pas, ils font tout ce qui est possible pour corriger ce qui...
Il fut pris d'une nausée aussi vive que douloureuse. Kageyama lui tendit un seau pour le laisser vomir, puis se releva et ouvrit son armoire.
— Tu n'es pas cohérent, dit-il.
— Ce n'est pas une anomalie, marmonna Hinata.
— J'ai mal choisi mes mots et j'en suis désolé. Je vais t'emmener en salle d'observation, le temps que tu reprennes des forces. Comme je te l'ai déjà dit, je ne peux pas user de l'influence sur toi dans cet état. Tu manques d'énergie.
Hinata sentit les larmes lui monter aux yeux.
— J'ai menti, avoua-t-il d'une voix chevrotante. Je savais où il était. Je l'ai suivi. J'ai attendu toute la nuit, parce que...
Il se vit dans la caverne, son attention fixée sur la grille.
— Parce que j'avais peur.
— Peur ? s'inquiéta Kageyama. De quoi ?
— Des premières neiges...
Les traits du médecin s'adoucirent.
— Tu parles des visions ?
Hinata releva les yeux vers lui. Il n'avait entendu parler des visions que par le biais de Tanaka, mais c'était visiblement suffisant.
— Écoute, Shōyō-kun. Quoi que présagent ces visions, tu ne pourras rien y faire. Pourquoi penses-tu que ça le concernera ?
— Il passe son temps à s'attirer des ennuis.
Kageyama eut un rire étouffé.
— Voilà quelque chose que je n'entends pas souvent à son sujet. Allez, tu t'inquiètes trop. Ne te préoccupe pas des visions, mon garçon, ce sont les affaires de magiciens bien mieux placés que nous. Et puis, Tobio est bien accompagné. Il n'y a pas de raison d'avoir peur.
Il le conduisit dans la pièce annexe, où l'attendait un lit de fortune.
— Cela ne justifie en rien ta petite expédition, toutefois, laquelle aurait pu causer bien plus de dommages qu'un coup de froid et des égratignures. Mais je te remercie de m'en avoir informé. Repose-toi, maintenant. Je viendrai te soigner dans quelques heures.
— Ne lui en parlez pas, supplia Hinata.
— Je ne partage pas les histoires de mes patients avec lui, si ça peut te rassurer. Mais n'oublie pas que la confiance est, en amitié, aussi importante que l'amusement. Être malhonnête ne pourra que te porter préjudice, crois-en mon expérience.
Hinata n'y connaissait rien. L'honnêteté ne lui avait jamais rien apporté, elle non plus.
— Lui aussi te cherchait, commenta soudain Kageyama. Avant de partir.
Hinata ne répondit rien. Il se coucha, ferma les yeux et s'endormit.
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Il descendit les escaliers sur la pointe des pieds, un bâillement au bord des lèvres. Il ne se rappelait pas être rentré chez lui, pas non plus s'être changé ou s'être mis au lit. Les rêves envolés de sa longue nuit lui laissaient un goût amer dans la bouche et un pouls bien trop vif. Quand Kozume-san surgit devant lui, il manqua de s'écrouler en arrière, le souffle court.
— Enfin debout, commenta-t-elle en lui tapotant le crâne dans ce qu'il supposait être un geste de réconfort.
Hinata afficha un visage contrit. Il fut heureux de ne pas pouvoir lui parler, cette fois seulement.
Elle posa une main sur son front.
— Tu t'en tires bien, dit-elle. Tu avais l'air si fatigué, hier.
Il lui adressa un sourire embarrassé.
Quelques minutes plus tard, après avoir englouti le repas qu'elle avait conservé pour lui, Hinata se releva. Il fit mine d'attraper ses chaussures, mais Kozume-san l'arrêta.
— Tu as pris un coup de froid, lui rappela-t-elle. Pas d'expédition aujourd'hui. Et pas la peine de se plaindre. J'ai promis à Kenma de garder l'œil sur toi, et crois-moi, c'était bien le minimum pour le convaincre de s'arracher à ton chevet.
Hinata retint un soupir. Il savait, au fond de lui, qu'elle avait raison. Il se sentait bien, quoique toujours faible, mais la neige qui fondait au contact des fenêtres lui procurait des frissons désagréables.
L'après-midi venue, alors qu'il s'entraînait, auprès du feu, aux tours que lui avait appris Yamaguchi, il se demanda si ce dernier l'avait attendu, comme il l'avait promis, ou si lui aussi profitait du repos que son corps réclamait. Son absence devait avoir été remarquée. Comment l'avait-il expliquée ? Lui en voulait-il, maintenant qu'ils avaient retrouvé la sécurité de leur maison ?
La pièce lui échappa des mains. Il secoua la tête. Yamaguchi lui en parlerait, lorsqu'il le reverrait.
Il raconterait ses cauchemars, lui pardonnerait, et tout irait bien.
Ils oublieraient tout ça.
Kenma ne lui posa pas de questions, ce soir-là. Sans pitié, il l'écrasa au jeu des trois rois, encore et encore, jusqu'à ce qu'ils ne soient plus capables de garder les yeux ouverts. Le lendemain, après les cours, Hinata l'accompagna à l'école de l'après-midi. Il ne quitta les lieux que lorsque Kenma fut complètement hors de vue.
Il se rendit au point de rendez-vous. Le ciel d'un blanc éblouissant lui blessait la rétine, mais il le regardait quand même, à la recherche d'un flocon isolé. Une goutte de pluie éclata sur son front. Il était seul.
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— Kenma.
Il attendit. Les volets battaient sous le vent, et il n'entendait qu'eux.
— Kenma, tu dors ?
Il y eut du mouvement, dans le lit de Kenma, mais personne ne répondit. Il se recoucha et s'essuya les joues quand Kuroo se lova à ses pieds. Enfin, il s'endormit.
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Il hésita un moment avant de frapper à la porte. Elle ne s'ouvrit qu'après une minute dont chaque seconde fut plus pénible que la précédente, son cœur transpercé d'une angoisse grandissante, et ce ne fut que pour se retrouver face à un visage manifestement agacé par sa présence.
— Tadashi, dit-elle par-dessus son épaule. Qui est-ce ?
Yamaguchi apparut derrière elle.
— Un copain, dit-il d'un ton dont la prudence surprit Hinata.
— Qui sort de... ?
Yamaguchi s'éclaircit doucement la gorge.
— Je l'ai rencontré à la fête du Don, expliqua-t-il. Il jouait dans... tu sais, dans la pièce de théâtre, avec les autres enfants...
La femme jeta un bref coup d'œil à Hinata.
— Ah bon, dit-elle.
Yamaguchi dut l'interpréter comme un signe positif. Il ajouta, plus assuré :
— Il s'appelle Hinata. Lui aussi fait l'école à la maison. On joue parfois ensemble, l'après-midi. Je t'en avais un peu parlé...
Ses lèvres pincées s'étirèrent en un sourire fugace.
— Je m'en souviens, confirma-t-elle.
— Il peut entrer ? J'avais promis qu'on se verrait aujourd'hui. J'ai dû oublier de te prévenir...
Lentement, elle s'écarta.
— Ne faites pas trop de bruit. C'est mon jour de repos.
Hinata acquiesça. Il baissa la tête en pénétrant dans la maison, retira ses chaussures à l'entrée, puis suivit Yamaguchi en haut d'escaliers grinçants. Ce dernier referma la porte de sa chambre derrière eux en prenant soin de ne pas la claquer. Son bref soupir n'échappa pas à Hinata.
— Excuse-la. Elle est un peu à cran, avec son travail de nuit.
Hinata secoua la tête.
— C'est ma faute. J'aurais dû demander.
Yamaguchi se gratta la tempe, embarrassé.
— Désolé de ne pas être venu. J'étais un peu fatigué.
Le soulagement fit sourire Hinata.
— Moi aussi, avoua-t-il. Je crois que j'ai dormi toute la journée d'avant-hier.
— Qui aurait cru que quelque chose pourrait avoir raison de ton énergie ? gloussa Yamaguchi.
— Tu te moques de moi ? C'était ça ou perdre dix ans d'espérance de vie. J'ai eu une de ces frousses !
— À te voir, on ne dirait pas. C'est comme s'il ne s'était rien passé.
Hinata regarda ses avant-bras. Les écorchures et autres ecchymoses avaient tout à fait disparu, là et partout ailleurs.
— Kageyama-sensei m'a remis sur pieds. La magie d'influence est vraiment la meilleure.
Yamaguchi eut un sourire.
— J'imagine.
— Et toi ?
— Ça va mieux. J'ai juste un peu mal à la tête.
— Tu devrais sans doute aller...
— Ça passera, l'interrompit Yamaguchi. Je me sens bien. J'avais juste besoin de quelques jours, tu sais.
Il se mit accroupi et tira une boîte de bois de sous le lit. Divers tissus y étaient entreposés.
— Je les ai récupérées un peu partout, confia-t-il en tirant une magnifique étoffe d'un rouge translucide. Il y en a bien un qui conviendra, hein ?
Hinata n'y prêtait pas attention. Curieux, il examinait la chambre. Une lucarne tenait lieu de fenêtre, plongeant la pièce déjà étroite dans une pénombre un peu inquiétante. À la mode d'Hebison, la décoration restait sobre ; seule une couverture de laine épaisse y apportait une touche de chaleur. Le lit et la table de chevet portaient bien quelques gravures, mais l'obscurité les rendait difficiles à discerner. Sur une étagère de chêne massif trônaient cependant divers objets, signes de vie bienvenus dans cet environnement austère. Quelques jeux solitaires et casse-têtes multicolores accompagnaient des dessins d'enfant et une poignée de figurines abîmées par des années d'aventures. Trois marionnettes à main avaient été soigneusement installées contre le mur. L'une d'elles représentait un magicien de pacotille, de ceux qui pullulaient lors des grandes fêtes pour divertir le chaland. Un cinquième novice dont les vêtements avaient été gribouillés de noir souriait, le visage couvert de petits points rouges. La dernière, un garçon chauve paré d'une robe richement décorée, regardait le sol, la tête trop lourde pour sa nuque crochetée. Un soleil de perles fêlées était cousu sur chacune de ses mains. Le style était bien différent de celui des deux autres, plus détaillé et plus vivant, et l'objet ne semblait guère avoir servi.
Yamaguchi se leva précipitamment et la retourna.
— Elle n'est pas terminée, balbutia-t-il. C'est, euh... juste un passe-temps que...
Ses joues avaient tant rougi qu'Hinata sentit les siennes chauffer à leur tour.
— C'est toi qui l'as...?
— Non ! Je veux dire, oui, mais... enfin, j'ai juste modifié celle que j'avais déjà. Elle n'est pas terminée, en fait... je dois encore lui trouver des cheveux, et d'autres choses...
Hinata n'investigua pas plus loin. Il montra les casse-têtes du doigt.
— Tu sais les résoudre ?
Reconnaissant du changement de sujet, Yamaguchi opina du chef.
— Enfin, la plupart. C'est à Tsukki. Je n'ai jamais compris comment il faisait le plus petit, donc...
Il passa sa main le long de l'étagère.
— On a beaucoup joué avec ceux-là, déclara-t-il en approchant les figurines. Avec les marionnettes aussi. Il en avait une à lui, que sa mère avait fait faire sur mesure. Je me demande où elle est.
Hinata fronça les sourcils.
— Il l'a sans doute emportée.
— Ça m'étonnerait, dit Yamaguchi avec un rire qui ne lui ressemblait pas.
Il quitta l'étagère pour chercher le tissu que tous deux pourraient transformer en voile de cerf-volant parmi ceux de la boîte. Hinata l'imita. Bientôt, ils plaisantaient ensemble comme si de rien n'était ; l'après-midi suivit son cours sans qu'ils le voient passer, et ils ne s'arrêtèrent de couper et coudre ce qu'il leur fallait que lorsque la lumière leur fit tout à fait défaut.
— On avait presque fini, se plaignit Hinata alors qu'ils rangeaient le matériel dans la boîte.
— Tu n'as qu'à revenir demain. On pourra le tester, si le vent n'est pas trop fort...
Hinata approuva avec enthousiasme.
— J'aurais préféré rester, mais je dois me faire pardonner auprès de Kenma. Je ne sais pas quoi lui dire. Si je mentionne la forêt, il ne me parlera plus jamais.
— Bonne chance.
— Merci. Qu'est-ce que tu as dit à ta mère ?
Yamaguchi pencha la tête.
— Rien. Elle n'était pas là.
— Et elle n'a rien deviné ? s'étonna Hinata.
— Elle m'aurait empêché de voir qui que ce soit. Elle est un peu étouffante, parfois...
Il tourna les yeux vers la lucarne. Hinata avait du mal à cerner son expression, mais sa voix était grave, lorsqu'il déclara :
— J'ai beaucoup pensé, ces derniers jours. (Il marqua une pause, comme pour organiser ses pensées, puis reprit :) Ces dernières nuits. Je pensais à eux. À la forêt. Je ne crois pas qu'ils aiment se terrer là, tu sais. Je crois qu'ils veulent juste ne pas être vus.
Il plissa les yeux. Hinata regarda par la vitre. La constellation du serpent luisait entre deux nuages, bien visible dans le ciel nocturne.
— Pourquoi ? demanda Hinata.
— Je ne sais pas. C'est peut-être de la peur, ou de la honte. Ou peut-être qu'ils sont en colère et attendent le bon moment pour sortir.
Hinata déglutit. Cette idée lui donnait la nausée.
— Je n'espère pas.
— Je me demande s'ils se sentent seuls, dit Yamaguchi. Si leurs familles, leurs amis, leur première vie leur manquent.
— Je ne pense pas qu'ils réfléchissent à ça, répondit prudemment Hinata.
— Sans doute pas.
Il se tourna vers lui.
— Tu t'es déjà senti seul ?
Il regardait par la fenêtre, dans sa chambre, dans l'espoir d'apercevoir la mer. Ses amis, dehors, échangeaient des messes basses sans se préoccuper de lui. Ils parlaient des étoiles, ils parlaient des vagues. Ils parlaient d'un départ, heureux et libre. L'un d'eux n'était jamais parti.
Son cœur se serra.
— Bien sûr, répondit-il avec douceur. Souvent. Et toi ?
Yamaguchi sourit.
— Plus maintenant.
Son sourire s'effaça lentement.
— Hinata, j'ai fait une erreur.
— Une erreur ? demanda ce dernier d'un ton inquiet.
Il pensa à la forêt et aux spectres en dedans.
— Dernièrement, j'ai l'impression... que je n'ai pas compris ce que je devais comprendre. Je crois que j'ai tout vu de travers.
— De quoi tu parles ?
— De Tsukki. De tout le reste. Je ne l'aurais jamais su sans t'avoir rencontré. Mais c'est peut-être mieux, dans un sens. Je ne veux trahir personne.
Hinata posa une main sur son épaule.
— Tu le reverras, j'en suis sûr.
— Et tout s'arrangera. Merci d'être venu me voir, Shōyō.
Hinata hésita.
— Est-ce que tout va bien ?
— Oui.
Il ne savait pas quoi ajouter. Yamaguchi semblait ailleurs, à nouveau perdu dans ses pensées. Il ne connaissait pas les chemins qu'elles lui faisaient parcourir, mais celui-ci n'était sans doute pas de tout repos.
Il était passé par là, lui aussi. Il avait cherché des réponses. Il les cherchait encore.
— J'y vais, alors, dit-il.
Yamaguchi s'assit sur le lit.
— À plus tard, dit Hinata.
Sans y penser, il l'embrassa sur la joue. Yamaguchi lui sourit.
— À plus tard.
Il sortit. Dans les escaliers, il crut entendre, comme une chanson :
... voir ce que tu vois, sentir ce que tu sens, toucher ce que tu touches... attends-moi, mon cher enfant, mon complice, mon...
Il n'entendit rien.
xxxxx
... dans une immense forêt, dit-il, maudite depuis la nuit des temps. C'est ce qu'on raconte. On les compte par centaines. Par milliers. Ils grouillent dans le noir, sans savoir ce qui leur est arrivé. Des milliers, mais toujours seuls.
Un bruit sourd dans les bois. Hinata arrêta de respirer.
— C'est juste la nature. Quoi, t'as la frousse ?
Les feuilles tombaient sur la tente. Hinata ramena ses jambes vers lui. Il préférait ne pas répondre.
— Alors ? C'est tout ? Je pensais que tu connaissais les meilleures histoires d'horreur.
Ce n'est pas une histoire. C'est la vérité. Mais ne t'inquiète pas, Shō-kun. Tout ça se produit très, très loin d'ici. Dans une autre ville, une autre forêt.
— Ne t'inquiète pas, Shōyō. Ils ne s'attaquent qu'aux gens vraiment, vraiment stupides. Assez stupides pour oublier de prendre leur couverture et leur dîner.
Pas ma faute. Hé, qu'est-ce qu'ils en font, vous pensez ? De tous ces spectres ?
— Que veux-tu qu'ils fassent, crétin ?
J'en sais rien. Ils pourraient les envoyer ailleurs, ou s'en débarrasser.
— Voilà ce qui arrive quand on dort en classe. On ne raconte plus que des conneries.
Ferme-la. Je dis juste que l'ampleur du problème vaut bien quelques sacrifices.
— Ah oui ? Et qui s'en chargerait ? Personne n'a envie de mourir juste pour le bien des autres.
Et de tuer pour les autres ?
— T'es bête. En parlant des spectres, vous savez pourquoi ils sont intouchables ?
Parce que ce sont des enfants, blablabla…
Sourire.
— Pour la même raison qu'on ne tue pas les serpents. Parce qu'on ne détruit pas ce qui a été créé à l'image de dieu.
Un rire. Un rire auquel il manquait des dents. Hinata transpirait. Il avait froid.
— Et que font les enfants ? Ils s'amusent. Ils désobéissent. Ils détruisent. Hurlent. Rient.
L'obscurité se refermait sur lui.
Ils ont besoin d'une bonne leçon.
L'hilarité l'encerclait de toutes parts. Il voulut appeler à l'aide, mais aucun son ne s'échappa de ses lèvres.
— Tu penses qu'ils rêvent, eux aussi ?
Hinata releva le visage vers son interlocuteur. Le spectre le fixait de son grand œil rouge, puis il ouvrit la bouche et poussa un hurlement.
Il se réveilla en sursaut. Dans les ténèbres de la chambre, il se redressa brusquement.
Kenma non plus ne dormait pas. Il était assis, lui aussi, le teint livide, la bouche légèrement entrouverte et le souffle court. Il fit signe à Hinata de se taire dès qu'il l'entendit bouger. Quelques secondes plus tard, sa mère se précipitait dans la pièce.
Hinata passa une main sur son front en sueur. Son dos était trempé, comme ses jambes, mais tout son corps fut parcouru d'un frisson glacé.
Quelque chose était arrivé. Quelque chose se produisait encore, là, dans le noir, loin du confort et de la sécurité de la chambre de Kenma. Hinata sentit son estomac se révulser.
J'aurais aimé qu'on se rencontre plus tôt. Je ne veux trahir personne.
Le vent et la plage. Désolé, Shōyō. On savait pas quoi faire. J'aurais dû venir plus tôt. Dis-lui que je suis désolé.
Je suis désolé. Je suis désolé.
Il se releva en vacillant sur ses jambes. Quelqu'un tendit la main pour l'attraper, mais il courait trop vite, était trop loin déjà. Un bruit sourd résonna dans la nuit. Il courut à travers les rues, malgré la fine couche de neige fraîche qui lissait les pavés. Il courut dans les escaliers, s'écorcha les genoux et les paumes, courut encore.
Il courut, et là, aux limites de la ville, il vit.
Un cortège rouge sang progressait dans le plus profond silence. Personne ne le regarda lorsqu'il arriva à leur hauteur. Personne ne l'empêcha d'avancer, personne ne le retint, personne ne fit le moindre geste.
Personne ne le corrigea lorsqu'il balbutia :
— Attendez. Attendez.
Le cortège fut immobile. Hinata s'approcha de la lourde civière, rouge, elle aussi, et souleva le voile placé sur le visage de Yamaguchi.
Ce n'était plus Yamaguchi. Ça l'était encore. Il lui prit la main et la serra si fort que ses jointures blanchirent. Son cœur battait contre sa poitrine, son pouls trop rapide qui le laissait à bout de souffle ; il le sentait dans chacune de ses veines, dans la pulpe de ses doigts, au fond de sa gorge, dans sa voix.
— Pourquoi tu ne m'as rien dit ? Pourquoi tu n'as...
La chose que devenait Yamaguchi ouvrit la bouche.
— Shō... m'aimeras... encore ?
Un gémissement de douleur, guttural, s'échappa de ses lèvres.
Puis, vif comme l'éclair, il saisit le bras d'Hinata et y enfonça les ongles. Son regard était fixé vers le ciel.
— Il nous regarde, dit-il dans un souffle. Tu ne le vois pas ?
Il le relâcha comme il l'avait attrapé. Un magicien écarta Hinata. Il le laissa faire.
— ... se revoir..., murmura le spectre.
Il disparut sous un voile rouge, et le cortège prit la direction des bois.
Je me demande s'ils se sentent seuls.
Hinata leva le visage vers le ciel. Les étoiles s'étaient éteintes. Ne restait que la neige qui, doucement, se déposait sur sa peau.
xxxxx
Seul le ronronnement de la rivière habillait le silence. C'était comme si le quartier avait oublié de respirer. De petits enfants dormaient dans les bras d'un parent. Des corbeaux fouillaient la terre, mais aucun ne se permettait de croailler.
La peau d'Hinata tirait à cause du froid. Les gerçures de ses lèvres s'étaient ouvertes sous l'assaut continu de ses dents. À l'intérieur de ses gants, ses doigts transis étaient parfois parcourus de soubresauts involontaires, comme ses jambes palpitant au rythme de contractions hasardeuses. Il avait la gorge sèche. Des flocons figés dans les sourcils.
— Paix et pardon, dit le deuxième novice en ouvrant les bras.
Il regardait le ciel. Il n'y avait rien, au-dessus.
— Paix et pardon, répéta-t-il à voix basse.
La mère du défunt s'agenouilla devant sa dépouille de toile et de feuilles mortes. Au charbon, elle traça une croix sur ses yeux, sa bouche, ses oreilles.
— Pas de larmes, articula-t-elle d'une voix rocailleuse. Pas de cris. Pas de tombe. Pas de retour.
— Paix, assura l'officiant.
— J'aurais dû le protéger, dit la femme d'un ton éteint.
Elle prit la couverture de laine colorée et en recouvrit le corps.
— Pardon, accorda le deuxième novice.
Elle s'écarta, le pas traînant, s'éloigna de la foule jusqu'à n'être plus qu'une tache dans le lointain.
Un homme s'avança, attrapa un casse-tête sans le regarder, et le déposa sur l'icône.
— Paix, dit-il, puis il recula.
Un autre le suivit, ramassa un vêtement et le jeta sur le mannequin.
— Paix, demanda-t-il.
Ils se présentèrent par dizaines, et Hinata ne connaissait aucun d'entre eux. Pas un ne portait le deuil familial, pas un sa peine et sa douleur. Des enfants de divers quartiers se recueillirent avec curiosité et effroi. Certains pleuraient, sympathiques, d'autres murmuraient ou faisaient la moue. Kenma n'était pas venu. Il avait passé les trois derniers jours à penser, à se souvenir, à parler dans le vide.
— Si les derniers voulaient bien s'avancer, dit le deuxième novice.
Son expression était imperméable. Rien ne pouvait l'atteindre, là où il était.
Hinata lâcha la main de Yachi et se présenta devant lui. Le deuxième novice hocha la tête pour l'encourager à prendre l'un des objets qui restaient. Les ultimes vêtements sales du défunt gisaient dans la neige boueuse, écrasés par les passages successifs des témoins.
Le squelette de cerf-volant était fendu par endroit, sa voile multicolore réduite à l'état de chiffon usé. Il rassembla précautionneusement les pièces et les déposa aux pieds de son ami. Hitaki le regardait sans ciller. Il ne pleura pas.
— Tu dois le dire, lui rappela Hitaki.
Hinata se releva.
— Pardon, murmura-t-il.
Dans la forêt, nul ne connaissait la paix.
Le deuxième novice le congédia d'un geste. Quelques minutes plus tard, le substitut de toile, de feuilles et de souvenirs s'enflamma.
xxxxx
Armé d'une craie, Hinata s'affairait sur un mur, dans un coin de sa chambre, et Kenma n'avait pas le courage de lui demander d'arrêter. À la place, il le regardait faire, une main serrée sur un pion qu'il manipulait par habitude. Dans sa tête, les pensées qui l'avaient torturé trois jours durant s'étaient assourdies. Elles ne prodiguaient ni confort ni conseil. Il cherchait en lui quelque chose à dire, ou quelque chose à taire. Il regardait Hinata faire, et il voyait des jouets, des flammes, un pont, mais pas de larmes, pas de cris, pas de tombe.
Aucun pardon. Aucun avenir.
Kuroo s'était assis à côté d'Hinata, et lui aussi l'observait.
Hinata déposa, sous le croquis, des noix et une galette qu'il avait dû conserver du matin. Kenma comprit soudain qu'il s'agissait d'un autel de fortune adressé à un dieu anonyme, en témoignait l'absence de serpents, de lierre et de constellations. Un frisson désagréable parcourut son échine. Les démonstrations de ce genre n'étaient pas prohibées, mais elles demeuraient mal perçues, d'autant plus qu'elles ne s'adressaient pas à Nohebi. Kenma n'en avait jamais vu ailleurs que dans les livres, surgissant dans les régions reculées comme une ultime supplique avant d'être anéanties par la guerre ou les épidémies. On les trouvait là où la magie ne pouvait sauver personne. On les trouvait là où on trouvait la mort.
Hinata s'était accroupi. Une flamme, dessinée à la craie, finissait de confirmer ses soupçons. Pourtant, Kenma ne lui en parla pas. À la place, il demanda :
— Tu le connaissais bien ?
Hinata tourna vers lui un regard intense, blessé, furieux, peut-être. Il regretta d'avoir ouvert la bouche. Le décès de l'enfant était encore frais, et aujourd'hui, on en avait effacé toutes les traces. Hinata avait porté le deuil familial, s'enfermant dans un silence douloureux, un silence qui avait terrifié Kenma sans qu'il en affiche rien.
Il ne l'avait pas porté pour Kuroo. Seul le tabou sur son nom lui avait été imposé, et il l'avait tenu plus longtemps qu'il ne l'avait fallu. Hinata pleurait un inconnu avec la même intensité qu'il aurait pleuré un frère.
Comme il le pleurerait, peut-être, le moment venu.
Puis Hinata renifla, et Kenma sut que ce n'était pas à lui que ce regard avait été adressé.
— Oui, répondit enfin le garçon. C'est mon ami.
Kuroo miaula. Kenma le caressa d'un geste machinal. Kuro passait un bras autour de ses épaules, dans une autre vie ; Kuro dormait, la tête sous l'oreiller ; Kuro riait à gorge déployée, dans les collines, Kuro transpirait au cœur de l'automne, Kuro regardait le ciel, il disait : Ne t'en fais pas, Kenma, il murmurait : Quelque chose ne va pas avec moi, il murmurait : Je n'ai rien vu, je le jure ; Ne t'en fais pas, Kenma ; Ne t'en fais pas ; À demain, à demain
Il avait brûlé si vite.
Il avait hurlé si fort.
— J'ai été stupide, souffla Hinata. J'aurais dû écouter ce qu'il me disait.
Il posa une main sur la flamme.
— La seule magie qui en valait la peine. C'est ce qu'il a dit. Je n'ai pas écouté. J'aurais voulu...
Kenma resta silencieux alors qu'il reprenait sa respiration. Trop nombreux étaient ceux qui, en voulant apaiser sa conscience, avaient accru sa peine. Il ne souffre pas, Kenma. C'est le ciel qui l'a choisi. Il était trop faible pour le comprendre. Certains enfants sont plus fragiles que d'autres. Ne parle pas de lui. Paix et pardon.
C'était un accident, Kozume-kun. Tu n'as rien à te reprocher. Tu as fait ce qu'il fallait — quelqu'un devait protéger les autres enfants. Les dieux peuvent te sembler cruels, mais ils font toujours le bon choix. Tu l'as fait parce que c'était écrit. Tu les as mieux servis que le meilleur des novices. Ne t'en fais pas, Kozume. Tout ira bien.
Je ramènerai ton ami, si cela peut aider à panser toutes ces blessures que l'on ne voit pas. Il te préservera des tourments de l'âme, comme tu l'as préservé de celui du destin.
Les mots aiguisaient sa peine pour en faire une arme mortelle. Il commençait seulement à renaître de ses cendres, nourrisson si frêle qu'il disparaîtrait au moindre souffle de vent. Rien n'avait pu apaiser sa douleur, et rien ne l'apaiserait jamais.
— Ce n'est pas juste.
Kenma se leva et s'assit derrière Hinata, quoique toujours en retrait.
— De quoi as-tu besoin ? demanda Kenma.
Hinata baissa la tête.
— Je n'en sais rien. Je ne sais pas quoi faire. Il ne m'a jamais écouté.
Hinata se détourna de l'autel. Il chercha le regard de Kenma, et ce dernier ne sut pas ce qu'il trouva dedans.
— Je peux dormir avec toi ?
Kenma acquiesça en silence. Ils se mirent au lit ; la chaleur du dos d'Hinata contre le sien lui rappela un sentiment depuis longtemps oublié, doux et confortable, un souvenir d'enfant.
Dans son rêve, deux enfants dessinés à la craie hurlaient dans les flammes.
Dans son rêve, il suivait un chat noir, descendait jusqu'à la rivière, et croisait, sur le pont, le visage maniaque d'un spectre qui avait été Kuro.
Dans son rêve, Hinata agonisait sur la place, hoquetait alors qu'il étouffait dans son sang sombre et opaque, des os sales et trop pointus surgissant de sa cage thoracique pour se rompre sous les étoiles.
Dans son rêve, Kenma s'éloignait en titubant, et personne ne le trouvait plus.
xxxxx
Lorsqu'il ouvrit les yeux, au milieu de la nuit, Hinata n'avait pas bougé d'un poil. Alors il chercha son poignet pour y poser la main, serra doucement, et doucement, Hinata la laissa glisser dans la sienne.
xxxxx
Il neigeait, dehors. Enveloppé dans son manteau de novice, Kageyama contemplait les flocons se déposer sur les rochers. Ils s'y agglutinaient jusqu'à former de petits monceaux cotonneux, dans lesquels un autre lui aurait rêvé de plonger la main. Pourtant, il n'en faisait rien. Ses mains étaient déjà glacées ; l'hiver les magnifiait, les teintait de rouge et bleu, y laissant parfois de tendres saillies filiformes. Elles gisaient comme des pantins au bout de ses longs bras endormis. Il les oubliait de plus en plus souvent, désormais, étonné qu'elles lui appartiennent toujours, elles qui n'avaient produit d'utile que des ongles blafards et bons à ronger. Mais son corps n'avait plus d'importance. Le domaine l'en avait libéré.
Les flocons les plus chanceux s'unissaient au ruisseau partiellement gelé. Plus loin, ils rejoindraient la rivière, le fleuve, et plus loin encore, la mer. Il ne pensait pas à la mer ni au fleuve. Il ramassa la neige pour la presser en une boule presque solide, puis la jeta dans le cours d'eau.
Il neigeait depuis trois jours sans discontinuer.
Je suis aux abords de la ville ; le soleil se couche, et il neige...
Il n'y pensait pas. Il expirait lentement, très lentement, pour ne pas y penser mieux.
Super. Vous savez vraiment comment vous amuser. C'est pas ennuyeux à mourir, à force ?
Son visage se contracta en une expression soucieuse. Mais il avait écouté le troisième novice avec toute son attention. Il l'avait écouté une semaine durant. Il n'y pensait pas.
Il formait des boules de neige et les lançait sur ses amis, sur la place, s'en protégeait avec les bras.
Il y a des événements qu'on ne peut pas prévenir. Il arrive que la main des dieux soit trop lourde pour qu'on puisse voir au travers.
Il n'y pensait pas. Il ne pensait à rien. Aux flocons dans un ciel éblouissant.
... un coup des spectres. Le livre des dieux a été écrit pour les vivants.
Il ferma les paupières, les serra fort, mais il était trop tard — il n'y pensait pas, mais il voyait toujours, il entendait toujours, et son cœur, dans sa poitrine, se débattait sans repos.
Qu'est-ce qu'il y a, là-bas ? Ils n'attaquent pas, hein ? C'est loin ? Tu prends combien de temps, pour y aller ? Il fallait que j'étanche ma curiosité, Kageyama-kun ; je viendrai une autre fois ; la nuit tombe vite, à cette période de l'a-
... aux abords de la ville. Le soleil se couche. Il neige. Le soleil se couche. Il neige. Il neige.
Il...
— Tobio-kun.
13 minutes, avait chuchoté Kurosu.
Kunimi... Kindaichi... Kenma... Hinata...
Tu entends, Tobio ? Ça signifie qu'il s'est produit quelque chose de très grave.
Kindaichi... Kunimi... Hinata... Kenma
Tu te souviens de ce qu'on t'a appris, n'est-ce pas ?
Hinata... Kenma...
C'est forcément un coup des spectres. Aucun nom, Tobio, tant qu'on ne saura pas de qui il s'agit.
Ah, Kageyama-kun. Je viendrai une autre fois.
Je viendrai une autre fois.
Kunim... Ken... Hinata...
Tu n'es décidément pas une lumière, Kageyama-kun. Reste-ci, au cas où il reviendrait. Mais fais attention.
Il parait qu'il est très dangereux, et sournois, avec ça !
Hinata... Hinata... Hinata...
Ton compagnon est mort. Tu vas subir le même sort.
— Tobio-kun. Il est temps.
Kageyama se releva. Ses yeux étaient étrangement humides. Il frissonna.
— N'y pense pas, mon garçon, conseilla Kurosu une fois encore. Allons-y, avant que la nuit nous surprenne.
Il le suivit.
Il ne fit pas attention à la forêt, cette fois, ni aux arbres, ni au ciel, ni à Kurosu qui l'accompagnait sur le chemin. Lorsque ce dernier prit la parole, il lui sembla ne plus avoir entendu sa voix des heures durant.
— C'est très calme, commentait Kurosu. Qu'en penses-tu ?
Il pensait à Hinata.
Kurosu soupira.
— Très calme. Ça ne présage rien de bon. Reste sur tes gardes.
Il aurait tout aussi bien pu utiliser une langue étrangère. Kageyama pensait à Hinata à s'en rendre malade. Rien n'avait de sens en dehors. Il n'existait plus rien sinon son souvenir.
Ils marchaient, et il neigeait toujours.
— Que se passe-t-il, Tobio-kun ?
Il s'était arrêté. Il ne l'avait pas remarqué. Il était à bout de souffle, pour une raison ou une autre ; déglutir lui fut difficile, et il sentit ses cheveux se dresser sur sa nuque.
Il se retourna. Personne ne se trouvait sur le sentier, derrière lui. Personne ne le regardait.
Mais il y avait un bruissement, entre les arbres, comme des rires étouffés.
Il courut rattraper Kurosu, et dans sa tête, les rires s'amplifièrent cruellement, juste assez pour recouvrir chacune de ses pensées.
Une novice d'âge mûr les attendait à l'orée du bois. Elle salua Kurosu, l'air grave.
— Rentre chez toi, Tobio-kun, le somma Kurosu.
Kageyama inspira, mais avant qu'il puisse ouvrir la bouche, le troisième novice le fit taire.
— Ta curiosité est déplacée. Tu sais qu'on ne prononce pas le nom des morts.
Il n'avait rien dit. Kurosu lui fit signe de partir, alors il partit.
Il ne s'était pas préparé à l'angoisse de la rivière, du pont, de chaque pas qui le rapprochait de la ville. Il voyait trouble, si trouble qu'il n'identifia qu'à peine l'enfant qui était assis sur le muret, ses yeux cernés fixés sur lui comme ceux d'un animal, une proie, un prédateur, une plaie ouverte au fond des pupilles.
Hinata ne fit pas un mouvement. Quant à Kageyama, il ne pensait plus. Il respirait trop fort. Hinata le regardait, mais il ne le voyait pas. Avec son allure fantomatique, il tenait plus de l'hallucination que de l'étrange garçon qui l'avait entraîné à travers les collines. Kageyama détesta son regard. Il anéantissait tout espoir de le retrouver tel il l'avait quitté.
Il le connaissait déjà. Il l'avait rencontré ailleurs, sans savoir ni où ni quand. Hinata ne le portait pas bien. Il le rendait autre, si éloigné de lui qu'il ne pouvait parler ou lui adresser un signe. Kageyama n'avait d'autre choix que de soutenir son regard.
Puis Hinata lui tourna le dos et s'en alla.
xxxxx
Hinata, si c'était toujours lui, avait changé. Kageyama n'était pas comme Oikawa ; il ne pouvait pas deviner, d'un simple coup d'œil, les humeurs et pensées d'autrui, ne pouvait pas y réagir avec finesse, encore moins retourner la situation en sa faveur. Il avait souvent envié ses talents en la matière, mais il n'en avait pas besoin, cette fois, pour savoir que quelque chose n'allait pas.
Hinata était muet, au cours de la semaine du souvenir, mais Kageyama n'avait eu aucun mal à échanger avec lui. Aujourd'hui, le garçon ne communiquait rien, rien sinon un sentiment de malaise diffus, quelque chose qui soufflait : Viens. Pars. Meurs. Reste.
Il parlait, cependant. Il disait des choses comme : D'accord. Allons-y. Non. Ça ira. À plus tard. Je suis fatigué. Il parlait sans rien raconter. C'était vide, froid, un automatisme plus qu'un témoignage de volonté. Quand Hinata prononçait son nom, il sonnait creux. Kageyama détesta les inflexions nouvelles de sa voix autant qu'il détestait ses yeux sombres, tantôt las, tantôt prudents, hantés par il-ne-savait-quoi. Kageyama n'était pas Oikawa, mais il avait rencontré des personnes endeuillées. Hinata n'était pas en deuil — pas seulement. Il était ailleurs, séquestré à l'intérieur de lui-même, dans un lieu si noir qu'il s'échappait de ses yeux, mais il y était bien. Parfois, Hinata le fixait si intensément que c'était au tour de Kageyama de perdre la parole. Il n'était pas seulement triste ; pas seulement coupable ; pas seulement désespéré. Il restait dans son regard une lueur mouvante, dérangeante, qui lui inspirait un mauvais pressentiment.
Kageyama la détestait. Il la haïssait. Il voulait l'éteindre et ne plus jamais la revoir, jamais.
Loin d'eux, Hinata réfléchissait.
— Cette session est terminée.
Kageyama ouvrit les paupières. Dans la salle, les élèves s'étiraient, bâillaient, analysaient le décor comme s'il avait changé. Nombre d'entre eux se plaignirent de douleurs aux articulations. Kageyama, lui, n'avait pas mal. Il n'était pas fatigué. Il aurait préféré rester là plutôt que devoir s'aventurer dehors, où Hinata l'attendait — ou, pire, où il ne l'attendait pas.
Un pouce vint se planter entre ses deux yeux.
— Tu vas rester coincé comme ça, si tu te dérides pas, le prévint Saeko.
Il se leva.
— Si quelque chose te contrarie, ajouta-t-elle, tu devrais en parler à quelqu'un. Anabara-sensei ne t'en voudras pas. Je suis sûre qu'il serait ravi de t'aider.
Le conseil ne l'intéressait pas. Anabara avait plus d'une fois prouvé qu'il ne pouvait rien pour lui.
— Tu l'as vu ? demanda-t-il soudain.
Saeko lui jeta un regard interrogateur.
— Quoi ?
— Le mort.
Ce fut au tour de Saeko d'avoir l'air contrariée.
— Ah, j'en ai marre. Si je l'avais vu, tu ne crois pas que je l'aurais empêché ? Tout le monde l'avait vu, Tobio. Mais voir ne veut pas dire comprendre. On ne peut pas tout prédire.
Elle soupira.
— Bon. Tu le connaissais ?
— Non, répondit Kageyama.
Il l'avait vu, plus petit, traîner avec Tsukishima. Ce n'était pas le genre de personne à qui on prêtait attention. Kageyama avait d'autres choses à faire, d'autres choses à penser.
— Il parait que le minus qui vient chercher Kenma le connaissait un peu.
Kageyama haussa les épaules.
— Celui-là, tu le connais, pas vrai ? On m'a dit que vous étiez amis.
Amis ? Avec Hinata ?
— Kenma le connaît aussi, souleva-t-il.
Elle ignora la remarque.
— Ne le prends pas mal, Tobio. Je sais que ça va sonner un peu dur, mais tu es sûr que ce garçon n'est pas un magicien ? Je veux dire, vu la situation, il risque de...
— Hinata n'est pas un magicien.
Elle lui jeta un regard sceptique.
— Tu devrais le garder à l'œil, c'est tout ce que je dis. C'est le genre d'accident qui en appelle d'autres.
— Ce n'est pas un magicien.
Il ne va rien lui arriver.
Elle balaya leur échange d'un geste de la main.
— D'accord, d'accord, fais comme si je n'avais rien dit. Viens, on va manger.
Les nouvelles séances de méditation obligatoire aidant, ils trouvèrent le réfectoire plein à craquer. Saeko le poussa vers le bout d'une longue table où conversaient des adolescents vêtus du vert des adeptes et le fit asseoir entre deux d'entre eux. Les élèves ne firent pas mention de la méditation. Ils ne parlèrent pas du mort. Ils discutaient de la neige et des collines de plus en plus prometteuses pour leurs glissades habituelles. Ils riaient ensemble, échangeaient des anecdotes sur leurs familles, leurs amis, des garçons et des filles, le temps, la nuit. Kageyama les entendait, pourtant il n'écoutait rien. Il sentait bien la nourriture parvenir à sa bouche, mais elle lui était insipide.
Ton compagnon est mort.
La méditation avait échoué.
— Kozume Kenma, appela un novice d'une voix forte.
Tous les magiciens relevèrent la tête.
Hinata, que le novice tenait fermement par l'épaule, balayait le réfectoire des yeux. Kenma se leva de son banc.
— Ce garçon vous accompagnera lors du dîner, à présent, annonça le novice sans baisser la voix. J'ai cru comprendre qu'il ne t'était pas inconnu. Tu te chargeras de lui enseigner les règles de bienséance. Je veux le voir ici tous les jours, méditation supplémentaire comprise. Si l'un de vous s'aperçoit qu'il ne s'est pas présenté, veuillez en informer immédiatement Kurosu-san ou, à défaut, l'un de vos professeurs.
Il attendit l'assentiment marmonné de la salle.
— Va manger, commanda-t-il à Hinata d'un ton sec. Nous nous occuperons de toi plus tard.
— Je n'ai rien fait, répliqua Hinata.
— C'est bien le problème. Va.
L'apprentie assise à côté de Kenma se leva pour lui faire de la place. Hinata s'installa, le dos droit. Il n'était pas difficile de deviner qu'il était en colère.
Le Hinata que Kageyama connaissait aurait été furieux.
Après un silence embarrassant, les conversations reprirent.
— Dur, commenta Tenma, un adepte accompli, lorsque le brouhaha revint. Qu'est-ce qu'il a fait ?
— Rien, répondit Kageyama.
Les autres étudiants échangèrent des regards surpris. Il fronça les sourcils.
— Ce n'est pas un magicien, ajouta-t-il pour préciser sa pensée. Il ne devrait même pas être ici.
— Je suppose que les novices veulent le garder à l'œil, dit Saeko.
— Pour quoi faire ? Ça ne servira à rien.
Elle haussa les épaules et ne chercha pas à poursuivre la discussion.
La salle se vida petit à petit. Les adeptes, Saeko comprise, la quittèrent pour les extérieurs, mais Kageyama, lui, se dirigea vers la tablée où Hinata se trouvait encore, Kenma assis à ses côtés.
— Qu'est-ce que tu fais ici ? demanda Kageyama d'un ton brusque.
Kenma lui jeta un regard désapprobateur. Quant à l'expression d'Hinata, elle n'avait pas changé. Il le scruta longuement. Kageyama vit la chair de poule se former sur ses bras.
— Ils m'ont dit de venir, répondit enfin Hinata.
Ce n'était pas une explication.
— Pourquoi ? insista Kageyama.
— Qu'est-ce que j'en sais ?
— Tu ne leur as rien demandé ?
— Non.
Il porta son bol à ses lèvres et le reposa sur la table.
— Qui t'a demandé de venir ? poursuivit Kageyama.
Il sentait monter en lui une irritation dont il ne pouvait identifier l'origine. Elle grondait dans sa poitrine comme une bête affamée.
— Je ne sais pas, répondit Hinata. Un novice.
— Qu'est-ce qu'il a dit ?
— Je n'écoutais pas.
— Qu'est-ce qu'il veut que tu fasses ici ?
— Je ne sais pas, Kageyama.
— Tu l'as suivi sans poser de questions ?
— Oui. C'est tout ?
— Tu...
— Kageyama. Je m'en fiche.
— Il suffisait de leur demander, imbécile.
L'insulte lui avait échappé. Hinata ne sembla même pas s'en apercevoir. Il ne réagissait à rien. Comme la rivière, il s'écoulait sans but et sans pitié.
— Tu n'es pas un magicien, lui dit Kageyama.
Hinata haussa les épaules.
— Viens, dit Kenma. On s'en va.
— Imbécile, répéta Kageyama.
Hinata ne bougea pas. Son regard ne le quittait pas non plus. Il le détestait de plus en plus. Il avait envie de le secouer jusqu'à ce qu'il réplique par la force.
— Pars, crétin. Espèce de demeuré. T'es sourd, ou quoi ?
— Qu'est-ce qui est arrivé à ta magie ?
Kageyama manqua de perdre l'équilibre. Son cœur se mit à battre la chamade, et il sentit ses joues s'échauffer dangereusement.
— Pourquoi je devrais te le dire ?
— Qu'est-ce que tu faisais au domaine des novices ?
— Arrêtez, intervint Kenma. Viens, Shōyō.
Il emmena Hinata quelque part où son regard ne le perforait plus.
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La méditation avait échoué. Elle continuait d'échouer.
Il ne partagea pas un mot avec Hinata de la semaine. Il échangea des regards furtifs, inquisiteurs contre son gré. Ignorer Hinata lui était apparu comme la solution idéale ; elle était simple, en théorie, ne demandait aucun effort particulier de sa part, pourtant il se prenait à le traquer sans cesse, entre les classes, durant les séances collectives, au réfectoire. Son visage, indépendamment de sa volonté, se tournait irrésistiblement vers lui. Il y était attiré, un phare dans la nuit, le recherchait même, à son corps défendant, parmi les autres enfants, outrageusement rassuré d'apercevoir ses cheveux roux esquissés entre deux silhouettes anonymes, d'entendre sa voix émerger du chahut, de sentir, sur sa nuque, l'intérêt déconcertant qu'il lui portait toujours. Kageyama voulait s'y soustraire sans pouvoir s'y résoudre. Rencontrer Hinata avait été un coup de tonnerre dans son ciel placide. Il était la trouée qui laissait échapper les rayons du soleil, l'éclaircie après les longues heures d'orage. Kageyama avait fini par s'y habituer.
Il l'avait approché, après le retour de don, alors qu'il était seul et vulnérable, et il l'avait trouvé vulnérable et seul. Pendant un instant, un centième de seconde, il avait tout compris. Pendant des jours, il avait espéré. Quelque chose en lui s'était transformé sans qu'il s'en aperçoive, la première fois qu'Hinata lui avait parlé, lorsqu'il l'avait emmené dans les collines. À présent, cette transformation lui tordait les entrailles et envahissait ses pensées, semblable à une infection mortelle. Hinata l'ignorait aussi bien que Kageyama l'ignorait. Violent, seul et vulnérable. Parti, mais toujours là. Inexplicable. Clair comme du cristal.
— Hé, Tobio !
Saeko lui adressait de grands signes de la main. Hinata l'avait attrapée après l'école du matin, l'air affamé, et la noyait sous un interrogatoire sans qu'aucune réponse puisse le rassasier. En entendant son nom, Hinata le guigna avant de disparaître sans demander son reste.
— Nohebi soit remercié, dit-elle alors que Kageyama arrivait à sa hauteur. Ce gosse est vraiment tenace, j'en ai des sueurs froides.
— Qu'est-ce qu'il voulait ?
La question en elle-même était la preuve de son échec.
— J'en sais rien. Il voulait en savoir plus sur les visions, je suppose ? Comme tout le monde. Quoi qu'il en soit, je suis enfin libre. Merci, mon héros.
Elle lui ébouriffa les cheveux et le fuit à son tour.
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Il regardait par la fenêtre. Il neigeait toujours. Si Hinata avait été lui-même, ils auraient pu glisser sur le flanc des collines, comme les autres. Il n'y pensait pas, il ne devait pas y penser. Hinata avait choisi le silence, et Kageyama l'isolation. Il ne pouvait pas faire marche arrière — encore moins faire le deuil d'une relation sans fondement.
Un rire dans son dos. Il revint à la réalité.
— Je suppose donc que tu n'as rien à répondre, soupira son professeur en haussant les sourcils. Une habitude qui te colle à la peau. Que va-t-on bien pouvoir faire de toi ?
Kageyama détourna les yeux. Le professeur récupéra la tablette sur laquelle il avait écrit, puis il secoua la tête.
— Illisible. Médiocre. Irrécupérable. Je ne me suis jamais attendu à grand-chose de ta part, Kageyama, mais là, tu t'es surpassé. J'espère qu'Anabara-sensei trouvera quelque chose à sauver.
Hinata avait trouvé quelque chose.
Kageyama ne sortit de la classe que lorsque son enseignant en eut assez de lui et de son silence. Les élèves s'en étaient allés, là-bas, hors des murs. Lui manquerait la méditation commune, mais elle n'était à ce stade qu'un autre moment de réflexions infructueuses.
Dehors, il ne neigeait plus.
— Kageyama, l'appela Hinata.
Hinata, pensa Kageyama. Figé, il ne réagit pas.
Hinata fit volte-face, jeta un œil par-dessus son épaule, puis s'en fut. Plus loin, il s'arrêta. Il regarda Kageyama, mécontent de le trouver toujours immobile. Ce dernier fit un pas en avant. Hinata partit, et il le suivit.
Là où ils auraient dû tourner à gauche pour retrouver le chemin des classes de l'après-midi, Hinata poursuivit son parcours à travers les ruelles descendantes, celles qui se déversaient sur le périmètre de la ville, d'une allure de plus en plus pressée. Kageyama se moquait de son absence à l'école. La méditation ne lui apportait rien. Les séances collectives avaient produit un climat qui prenait à la gorge, des échanges trop nombreux, englués dans une ambiance pesante, pleine de pensées inquiétantes et de peurs tues. Hinata, toutefois, demeurait sous surveillance, et nul n'échappait impunément à celle des novices.
— Hé, fit-il à l'attention de celui-ci.
Hinata ralentit.
— Et l'école ? demanda Kageyama.
— Quoi ?
— T'es censé y aller.
— Toi aussi, fit remarquer Hinata d'un ton égal.
— Les novices le remarqueront, idiot. Ils viendront nous chercher.
Hinata stoppa net.
— Et ? lâcha-t-il.
Kageyama fronça les sourcils.
— Kurosu-san va...
— Tu peux rentrer, si tu as peur de te faire attraper, l'interrompit sèchement Hinata.
— Je n'ai pas peur, s'offusqua Kageyama.
— Bien sûr. Kageyama Tobio n'a peur de rien.
Son sarcasme ne lui échappa pas. Il s'apprêtait à répliquer quand Hinata demanda :
— Alors, tu viens ou pas ?
— Ferme-la, grommela Kageyama.
Ils reprirent leur chemin.
Kageyama aperçut l'ombre glaciale des bois avant d'entendre les ricanements de la rivière. La route se mêlait au pont, étouffée par une couche de neige vierge de toute trace de passage. L'hiver avait adouci les angles du muret maintenant à peine visible. L'estomac noué, il ralentit la cadence. Hinata, lui, ne s'en souciait pas.
— On ne peut pas aller par là, rappela-t-il à ce dernier.
Le deuxième novice avait déclaré les abords de la forêt trop risqués. Il leur était défendu de s'y rendre, au moins jusqu'à la fin de la période de deuil officielle, quelques jours avant le printemps et le début de l'an clair. Treize semaines durant lesquelles le mort resterait juste un mort et son nom tabou. Treize semaines de méditations et de répressions.
Hinata n'en avait cure. Il faisait la sourde oreille et continuait à marcher. Il s'approchait dangereusement du pont, si bien que Kageyama fut obligé d'accélérer le pas, soudain frappé de terreur. Hinata se fichait des règles et des interdits ; il était sur le point de commettre une terrible erreur, mais, cette fois, Kageyama l'en empêcherait.
La rivière coulait sous ses pieds. Il agrippa brusquement le bras d'Hinata, le cœur battant douloureusement contre sa poitrine et, malgré les cris d'Oikawa sur la berge, malgré sa prise qui glissait inexorablement, malgré l'eau qui entrait dans sa gorge et promettait de prendre ses poumons d'assaut, il dit :
— Stop.
Hinata se tourna vers lui. Son visage n'affichait aucune expression, mais son regard était animé d'une flamme dévorante, indéfinissable, qui menaçait de les consumer tous les deux.
— T'as peur ? demanda-t-il.
La poigne de Kageyama tremblait.
— Non, dit-il entre ses dents.
Hinata souffla du nez. Sa bouche s'était amincie, et ses traits de plus en plus tendus paraissaient contenir une grimace horrible.
Il se dégagea de l'emprise de Kageyama et avança vers la forêt.
Il était allongé sur le dos, dans la cabane abandonnée hors de la ville, et Hinata, un bâton dans les mains, le tenait à sa merci. Tu n'y comprends rien, abruti. Mon compagnon est mort. Je dois subir le même sort.
Essaye donc de m'attraper.
Il écoutait, sur le sentier, le rire évanescent des ombres. Il observait un spectre se balancer sur une branche, des années plus tôt. Son père qui disait : Il y a des événements qu'on ne peut pas prévenir.
Si je l'avais vu, tu ne crois pas que je l'aurais empêché ?
Hinata allait entrer dans la forêt, puis il allait disparaître. L'évidence le frappa avec la force d'un ouragan. Il bougea avant même de prendre une décision ; à nouveau, il saisit son poignet et le tira vers lui d'un geste dénué de douceur, sentit le sang d'Hinata pulser dans ses veines à un rythme effréné, et se plaça entre lui et l'orée du bois.
— Arrête, crétin ! s'écria-t-il d'un ton abrupt.
Hinata leva les yeux vers lui. Il serrait les dents, à présent, sa colère de plus en plus manifeste.
— Lâche-moi, ordonna-t-il.
— T'es bête, ou quoi ? C'est la forêt !
— Et alors ?
Kageyama eut la soudaine envie de lui faire ravaler ses paroles d'une gifle.
— Et alors ? C'est là qu'ils vivent, abruti !
Hinata tenta de retirer sa main, mais Kageyama ne céda pas. Il tenait autant qu'il le pouvait. Il finirait peut-être par lui faire mal, mais la douleur n'était rien à côté de ce que promettaient les bois.
— Peut-être que je suis un abruti, t'y as pensé ? Peut-être que je suis un abruti fini, un idiot, un crétin, ou peut-être que je suis au courant et que je m'en contrefiche !
Il avait haussé la voix. Surpris, Kageyama réduisit la pression sur son poignet, et Hinata en profita pour se libérer.
— Qu'est-ce qui est arrivé à ta magie, Kageyama ? asséna Hinata avec rudesse.
— La ferme ! s'écria Kageyama.
Il voulut le repousser, mais Hinata vit le coup venir. Ils s'empoignèrent ; Hinata, incapable de se débarrasser de Kageyama, finit par le charger comme un bélier. Il était plus fort que ne le suggérait son allure enfantine. Kageyama manqua de perdre l'équilibre, mais il ne se démonta pas. Il le poussa en arrière, et Hinata battit en retraite.
— Qu'est-ce que tu faisais dans le domaine des novices ? gronda Hinata.
— T'es bouché, ou quoi ? Je t'ai dit que je méditais !
Hinata se jeta sur lui. Il eut à peine le temps d'esquiver le coup.
— Menteur ! hurla Hinata. T'es comme tous les autres, comme tout le monde !
— Je ne suis pas un menteur, rétorqua Kageyama.
— Ah non ? T'as dit n'avoir peur de rien !
Kageyama le saisit par le col. Hinata se débattit vigoureusement, mais il tint bon.
— Je n'ai pas peur, affirma-t-il.
En dépit de la neige, des gouttes de sueur coulaient sur son front. Hinata avait le visage rouge brique. À bout de souffle, il cessa de lutter.
— Je voulais juste que tu me dises la vérité ! s'exclama Hinata. T'as perdu ta magie, ou t'as juste trop peur de la voir revenir ?
Kageyama le jeta en arrière. Le dos d'Hinata frappa durement contre le garde-fou. Kageyama ne voyait rien. Il le voyait basculer de l'autre côté et être emporté par les flots, loin, trop loin d'ici.
Donne-moi la main, murmurait Oikawa. Fais-moi confiance.
Hinata le poussa à son tour, et, cette fois, le sang lui montant à la tête, il n'hésita pas. Le reste ne fut qu'un chaos confus de pieds, de poings et de cris. Quand ils se séparèrent enfin, Kageyama le dominait de toute sa hauteur, et il conclut, hors d'haleine :
— J'ai gagné.
Hinata se releva tant bien que mal. Il appuya les mains sur ses genoux pour reprendre son souffle.
— Pourquoi tu ne m'as pas arrêté, la dernière fois ? demanda Hinata d'une voix rauque.
— Quelle « dernière fois » ? grogna-t-il.
Hinata l'avait attendu, après l'école, et l'avait traîné à travers la ville pour le faire asseoir sur un banc. L'air sentait la pluie, mais le ciel était d'un blanc uni. Il y avait un peu de neige, sur le banc, mais il s'était installé quand même. Hinata l'interrogeait. Il refusait son invitation. Il s'en allait, seul, et Kageyama n'avait rien pu faire.
Il n'avait rien osé faire.
Il observait le plafond, dans sa petite chambre de novice au domaine, ses fissures et ses aspérités, la lumière qui lui parvenait du dehors. Il songeait à la neige, au crépuscule. Il faisait des cauchemars. La question l'avait frappé cent fois déjà. Il ne lui trouvait aucune réponse.
Pourquoi ne l'avait-il pas arrêté, alors ? Pourquoi avait-il pris tant de soin à dissimuler son malaise ? Pourquoi n'en avait-il pas parlé avec son père, avec Saeko, Kenma, Anabara ? Pourquoi ne pouvait-il pas simplement l'oublier, comme il oubliait tout le reste ?
— Je suis allé dans la forêt, avoua Hinata.
Le sang de Kageyama se glaça dans ses veines.
— Qu...
— Je lui ai demandé de venir avec moi. On est partis sans rien dire à personne.
Il n'eut pas besoin de l'interroger sur l'identité de son compagnon.
— Tu... T'es malade, ou juste stupide ? Je t'avais dit de ne pas y aller !
Hinata releva le visage vers lui. Ses yeux avaient rougi.
— Oui, confirma-t-il. J'y suis allé quand même. Tu m'avais prévenu, mais j'y suis allé. Malgré les histoires, malgré les avertissements.
Il prit une inspiration.
— Il a essayé de m'en empêcher, lui aussi, mais j'ai fini par le convaincre. Je lui ai dit de venir avec moi, Kageyama. J'aurais pu le demander à n'importe qui. J'aurais pu en discuter avec Kenma, avec Kozume-san, Yachi-san, ou avec toi. Je t'ai posé des questions parce que je savais que tu me répondrais. Je t'ai pris pour un idiot, j'étais certain que tu ne le remarquerais même pas. T'avais aucun ami, alors je savais que tu me ferais confiance et que tu ne dirais rien à personne. Et tu m'as quand même demandé de rester.
Il renifla. Une tache de sang séchait sous l'une de ses narines. Il devait encore avoir mal, mais il n'en montrait rien.
Kageyama non plus ne s'en occupait pas. Il était incapable de lâcher son regard, la flamme vive qui le dévorait. Il ne voulait pas l'éviter, cette fois ; elle était tout ce qu'il avait besoin de voir. S'il rompait le contact, tout s'effondrerait, fragile château de cartes enseveli sous la neige. La rivière n'existait pas. La forêt n'existait pas. Seul Hinata existait.
— Je t'ai vu, dans la forêt, révéla Hinata d'une voix douloureuse. Je me suis caché entre les arbres, et les enfants... les spectres m'ont attaqué. Ils m'ont traîné loin dans les bois. Je n'ai pas pu me défendre. Il a dû le faire à ma place. Il m'a sauvé, il a veillé sur moi malgré tout. Je suis allé voir ton père, parce que j'avais tellement froid — je lui ai demandé de ne rien te dire, parce qu'alors tu aurais su que je t'avais menti, moi aussi, que je...
Ses yeux se remplirent de larmes. Il les laissa rouler sur ses joues rougies par le froid.
— Mais c'était pas... ce n'est pas la forêt qui l'a transformé, tu sais. Je le savais, quelque part, parce qu'il m'avait déjà tout dit. Il m'a parlé de Tsukishima, de sa vision de la magie, de ses regrets. Il m'en a parlé tous les jours. Tous les jours. Et moi, je n'ai rien écouté, comme je ne t'avais pas écouté, je ne pensais qu'à moi, et je n'ai rien compris. Tout le monde l'a vu, tous les magiciens, mais personne n'a su l'arrêter. Personne. J'aurais... j'aurais pu...
— Mon père..., tenta prudemment Kageyama, mon père a dit que certaines choses étaient gravées dans la pierre. Que c'était le destin.
Hinata resta interdit.
— Le destin ? répéta-t-il. Les magiciens sont censés pouvoir combattre le destin, non ? C'est à cause du destin que je n'ai pas parlé de lui à Kenma, à toi ou à d'autres magiciens ? C'est le destin qui m'a poussé à ignorer tous les signaux de détresse, les indices, c'est pour ça qu'il s'est tu ? À cause du destin ?
Hinata se frotta les yeux.
— Kageyama, est-ce que c'était ma faute ?
Ce dernier ne disposait d'aucune réponse. Il se mordit les lèvres. S'il laissait la conversation se terminer ici, Hinata disparaîtrait pour toujours. Il ne savait pas comment, encore moins pourquoi, mais c'était une certitude absolue. Alors, il raconta :
— Je m'entraînais à l'influence, là-bas, avec Oikawa-san. On s'est disputés. Il m'a demandé de partir, et je suis resté. Il m'a poussé. J'ai glissé, à cause de toute la boue, puis je suis tombé.
Il y eut un long silence. Hinata le regardait comme s'il le découvrait à nouveau.
— Dans la rivière ? demanda-t-il doucement.
Kageyama acquiesça.
— Il a essayé de me sauver. Il me tenait la main. J'ai vu son visage.
Son visage effaré, puis pâle et effrayé. Il ne savait pas si Oikawa avait craint de le lâcher ou de quelque chose d'autre. Il écarquillait les yeux comme s'il avait déjà tout vu. C'était sans doute le cas.
— Et ensuite ? demanda Hinata.
— Je ne me rappelle pas bien. Ils ont dit qu'Ukai m'avait sorti de l'eau, parce qu'il l'avait vu dans une vision.
— Pourquoi il ne l'a pas vu plus tôt ?
Il se posait la question, parfois, juste après le réveil, alors que son esprit naviguait dans le brouillard. Ukai aurait pu le sauver avant qu'il ne tombe. Quelqu'un aurait pu venir et lui éviter ça.
Hinata lui jeta un regard interrogateur.
— Quoi ? demanda Kageyama, soudain nerveux.
— Et l'arbre ? l'interrogea Hinata.
— Quel arbre ?
Hinata désigna un point dans son dos. Kageyama aurait pu se retourner, mais il avait compris. Il ne voulait pas y penser, encore moins le voir.
— Je t'ai vu lui arracher des branches, pendant la semaine du don. Je ne l'ai pas reconnu. Qu'est-ce qu'il t'a fait ?
Kageyama baissa les yeux.
— Je le déteste.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il me fait penser... ressentir des choses que je n'ai pas envie de sentir.
— Pourquoi tu n'en as pas envie ?
Hinata s'était définitivement tiré de la spirale qui l'avait frappé quelques minutes plus tôt. Kageyama s'éclaircit la gorge.
— Parce que j'ai peur, marmonna-t-il à voix basse.
Mais Hinata l'avait parfaitement entendu.
— Tu as peur des arbres ?
— Non, imbécile.
— Et de la rivière ?
Il hésita.
— Non...
— Et du destin ? Des dieux ?
Il n'appréciait pas la question. Il déglutit.
— Non.
Hinata regarda la rivière.
— Tu devrais, dit-il d'un ton étrange.
Avant que Kageyama ne puisse réagir, Kuroo apparut à quelques mètres d'eux et s'étira. Hinata fixa longuement l'animal. Après une bonne minute, il le suivit.
Kageyama sentit sa gorge se nouer. Il n'aimait pas la façon dont la conversation s'était terminée. Elle n'était pas terminée. Elle ne pouvait pas, ou elle serait la dernière.
— On fait de la méditation, dit-il d'une voix assez forte pour qu'il l'entende. Dans le domaine des novices.
Les yeux d'Hinata se posèrent sur lui. Il réfléchissait, comme il avait réfléchi chaque seconde depuis que Kageyama était rentré à Hebison.
— C'est la vérité, insista Kageyama. Mais...
Les jours s'emmêlaient en une purée insipide. Il méditait matin, midi et soir. Il méditait, mais parfois, ses souvenirs — son cou — la lumière, dans sa chambre de novice —
L'expression d'Hinata s'adoucit si subtilement que Kageyama supposa l'avoir imaginé. Il regarda la rivière, pensif, puis il dit :
— Tombé... Tu as dû avoir froid.
Kageyama ouvrit la bouche, stupéfait.
— Abruti, murmura-t-il pour lui-même.
Hinata partit.
xxxxx
— Vous savez pourquoi ils sont intouchables ?
L'ombre approchait la lanterne près de son visage invisible.
— Ce sont toujours des enfants, répondit Hinata.
— Pour la même raison qu'on ne tue pas les serpents, Shōyō. Parce qu'on ne détruit pas ce qui a été créé à l'image de dieu. C'est comme ça, là-haut. Comme ici.
— L'écoute pas. Il vient de l'inventer.
— Alors ce n'est pas ce que raconte la légende ?
— Pas du tout.
— Shōyō, dis-moi que toi, au moins, t'as compris.
Hinata n'en savait rien. Il connaissait bien le conte des origines : sa mère et son père le lui avaient raconté tour à tour des dizaines de fois. Il ne mentionnait rien de semblable.
L'ombre soupira.
— Vous êtes aussi bêtes que vous en avez l'air. Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi il suivait Shō- l'autre Shōyō ?
— Parce qu'il s'ennuyait, demeuré. Ōmi-sensei nous l'a redit il y a une semaine. Et les adultes aussi s'ennuient, je te signale.
— C'est ça, ton problème. Tu retiens par cœur, mais tu comprends rien.
— Eh bah vas-y, éclaire-nous.
— Pourquoi, alors ? demanda Hinata.
L'ombre se tourna vers lui et baissa la voix comme pour le mettre dans la confidence.
— Eh bien, l'autre imbécile a raison sur un point : Nohebi s'ennuyait. Et que fait un enfant seul qui s'ennuie ?
— Il fout la merde ? Oh, tu te souviens quand on a essayé de...
— Il essaye de s'amuser, le corrigea l'ombre en levant les yeux au ciel, d'accord, mais surtout, il cherche...
— Des amis, termina Hinata. Comme dans toutes les histoires.
L'ombre afficha un sourire triomphant.
— Comme dans toutes les histoires ! répéta-t-il.
— Si c'est un enfant.
— Bien sûr que c'en est un. Il obéit à l'Autre au doigt et à l'œil, puis s'empresse de n'en faire qu'à sa tête. Un dieu n'obéit à personne, à moins que...
— Ooh, je vois. Il lui obéit parce que c'est son frère.
— Parce que c'est son petit frère, précisa l'ombre.
— Mh. Intéressant.
— N'y pense même pas. J'étais sorti le premier.
— Et je suis entré le premier.
Hinata ne comprenait plus rien à la conversation.
— Arrête, tu vas le perturber.
— Personne ne t'a parlé des fleurs et des épines ?
Ils se gondolèrent en un rire identique.
— S'il cherchait un ami, demanda Hinata, pourquoi a-t-il laissé l'autre Shōyō mourir ?
— Facile. Un gosse, ça fait des bêtises. C'est bien pour ça qu'il s'est fait engueuler.
— N'importe quoi...
— Et pas juste un gosse, en plus. Un gosse-dieu. Un gosse immortel et tout puissant qui ne grandit jamais. Il s'amuse avec ses jouets, et quand il en a marre, il les jette et les oublie. Imagine avoir tous les jouets de tout l'univers et personne pour jouer avec toi.
— Le pauvre, murmura Hinata.
— Pourquoi ? C'est un dieu, quand même. Il a pas à se plaindre.
— Mais il doit se sentir si...
SEUL.
KAGEYAMA. KOZUME. TU SAIS COMMENT TE FAIRE DES A-
TU T'ES DEJA SENTI S-
PLUS MAINTENANT.
J'AI FAIT UNE ERREUR.
J'ai fait une erreur.
J'ai fait une erreur.
Kageyama, Kenma, Yachi, si s-
Je me sens - si s- si s-eul
Si seul.
Kageyama, est-ce que c'est ma faute ? Le destin, est-ce qu'il... pourqu-
J-j-j'ai, je dois p-p-p-parti-r
Je me sens si seul.
— Hinata Shōyō-kun, gronda le troisième novice en claquant des mains devant lui.
Hinata se remit à respirer. Il avait le tournis. L'Oeil du serpent, tracé sur le mur, le fixait sans relâche. Il ferma les yeux. Il ne pouvait pas le voir plus longtemps. S'il continuait, il l'emporterait si loin qu'il ne pourrait plus jamais en revenir.
— Le test est réussi. Nul besoin de te cacher. Ouvre les yeux.
Il obéit à contrecœur. L'Oeil avait disparu ; à la place, le troisième novice attendait, les bras croisés. Hinata ne parvenait pas à lire quoi que ce soit sur son visage inflexible. Il ne compatissait pas à sa détresse, ses joues humides et sa respiration haletante. Il ne s'en félicitait pas non plus.
— Je ne comprends pas, murmura Hinata.
Kurosu plissa les yeux, juste un peu, un tic plus qu'un aveu d'émotion.
— Hitaki-san, deuxième novice d'Hebison, a demandé que tu sois soumis au test de résilience. C'est la raison pour laquelle tu te trouves en sa demeure avec moi. Le test a déjà eu lieu. Tu t'en es sorti indemne : il est donc réussi.
Indemne ? Hinata leva les bras. Ils tremblaient.
— Ce genre de réaction bénigne était à prévoir. Pour tout dire, tu t'en sors anormalement bien. D'autres que toi — sans compter ceux qui y ont cédé — en sont ressortis avec d'importants traumatismes. Certains n'en ont jamais guéri. Quant à ceux qui ont échoué, tu les as probablement croisés lors de ton expédition.
Il prit place sur un tabouret de bois et de velours rouge sang.
— Vois-tu, Hinata Shōyō, ce genre de procédure implique un pari très risqué. L'enfant qui y est soumis a toutes les chances d'en sortir changé. Une métamorphose, comme tu le sais sans doute, peut advenir dans le cas d'un choc profond et intense. Nous pouvons la prévenir lorsque nous en apercevons les signes. Nous pouvons offrir les outils nécessaires à tous les enfants, magiciens ou non. Nous entraînons nos propres élèves à identifier les dangers, les risques, les situations préoccupantes. Cela fait près d'un siècle que nous nous enorgueillissons de ce système longtemps éprouvé. Aucun de nos magiciens accomplis — j'entends par-là, ceux ayant poussé les portes du noviciat inférieur — n'a subi de métamorphose complète depuis son application. La prévention et la vigilance peuvent réaliser des miracles.
« Mais ici, Hinata-kun, tu n'es pas seulement un enfant — tu es un étranger. Un risque, d'autant plus que tu quittes à peine l'âge tendre, ce qui, par ailleurs, en a surpris plus d'un. Tu as manqué de prévention et de vigilance, alors même que tu disposais de l'outil qui aurait pu épargner ton ami, sa famille, et toute la ville. Il m'est très difficile de concevoir que son statut de magicien t'ait été clair pendant tout ce temps, et que tu te sois, en dépit de tout bon sens, gardé de le mentionner aux personnes qui auraient pu sonner l'alerte.
Hinata baissa les yeux.
— Je ne savais pas, dit-il.
— Tu aurais dû. Un enfant est mort, mon garçon, et un nouveau spectre hante cette forêt qui te plaît tant. Ses dégâts seront les tiens, tout comme ses victimes. L'as-tu compris ?
Il pinça les lèvres pour ne pas se mettre à pleurer à nouveau. Il acquiesça.
— Estime-toi heureux que le ciel ne considère pas le silence comme un crime. Ce pauvre garçon en souffrait suffisamment sans ta présence.
Il darda sur Hinata un regard sévère.
— Cela ne se reproduira plus, poursuivit Kurosu d'un ton impérieux. Dès demain, tu viendras ici avant l'aube, et tu verras tous les enfants de cette ville, sans exception, un par un, afin d'identifier les potentiels magiques qui nous seraient encore irrévélés. Chacun d'entre eux, aussi longtemps que cela s'avérera nécessaire. Tu passeras ensuite tes après-midi ici même, de manière à te mettre à disposition des magiciens de troisième cycle et de racheter ce qui peut encore l'être. C'est ton premier et ton dernier avertissement. Oublie-le, et toute ta maison en subira les conséquences. Une famille qui, rappelons-le, t'héberge gratuitement. J'ose espérer que tu t'es déjà excusé auprès d'eux. Les Kozume ont suffisamment souffert de la honte et de la culpabilité. Ils n'avaient certainement pas besoin d'y replonger si vite. Maintenant, va.
Hinata tituba jusqu'à la porte. Une fois hors de la maison du deuxième novice, il s'accroupit et s'essuya les yeux jusqu'à ce que le froid vienne lui mordre les mains. Quant aux souvenirs qui remontaient à la surface de son cœur meurtri, il n'était plus question de les ignorer. Il ne pleurait pas seulement son ami disparu ; il pleurait sa vie d'avant, toutes ses joies et son enfance emportées par la tempête, tout ce qui, malgré tout, lui manquait encore. Les batailles de boules de neige, la plage, leurs rires et leurs cris assourdis par ceux de la nature. Les jeux, les histoires. Les disputes et les réconciliations.
Hinata qui, bouche bée, regardait les jumeaux le défendre face à un détracteur de ses parents, alors que lui-même endurait les insultes sans rien y comprendre. L'un d'eux s'était moqué de son atonie. Il avait dit : C'est sûrement la première fois qu'on lui parle comme ça. Et à ce moment, ça l'était — pour le reste, c'était conservé derrière des murs si solidement bâtis qu'il n'en avait conscience qu'un bref instant, juste avant de s'endormir, quand tous ses organes se tordaient de terreur aux portes du sommeil.
Osamu lui tapait dans le dos. Il écrivait dans le sable. Les vagues caressaient la côte, mais Hinata ne les entendait pas.
T'en fais pas, Shōyō. T'es juste né sous une mauvaise étoile.
Mais je t'envie, tu sais, ajoutaient ses yeux. Moi aussi, parfois, je préférerais être sourd.
Hinata se releva.
De l'autre côté de la rue, quelques maisons plus loin, Kageyama patientait, attentif, près de la sortie de l'école, comme il l'avait fait chaque soir depuis son retour du domaine des novices. La nuit était tombée depuis un moment déjà. Qu'attendait-il, cette fois, sinon le lever du jour ?
Comme tous les enfants seuls ; comme dans toutes les histoires.
Kageyama et lui n'étaient pas si différents, après tout. Et peut-être, peut-être (pensa-t-il avec un sursaut d'espoir) finirait-il par le comprendre. Peut-être Hinata pouvait-il encore réparer ses erreurs, et se protéger de celles à venir.
Il frissonna.
Il devait avoir si froid.
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— Mange, Tobio.
Il baissa les yeux vers le bol devant lui. Il en avait avalé deux bouchées, trois peut-être, puis, suivant le courant de ses pensées, l'avait laissé refroidir. Il porta une cuillère à sa bouche sans enthousiasme. De l'autre côté de la table, ses parents le regardaient faire, songeurs, eux aussi.
— Tu vas bien ? lui demanda son père. Je peux peut-être y regarder de plus près.
— Ça va, dit Kageyama.
Ses parents échangèrent un regard éloquent.
— Tu n'es pas beaucoup sorti, dernièrement, fit remarquer sa mère.
Il haussa les épaules. Il n'avait plus rien à faire, en dehors de l'école.
— Et je ne vois plus Shōyō-kun. Je vous pensais bons amis. Vous vous êtes disputés ?
Sa cuillère se figea dans les airs. Il ne pouvait imaginer sa propre expression, mais ses parents s'en contentèrent.
— Tobio, soupira sa mère. Je sais que les conflits ne sont pas rares, à votre âge, mais tu devrais peut-être essayer d'arranger les choses. C'est important, d'avoir des amis. Il faut savoir en prendre soin.
— Ce n'est pas ma faute, grommela Kageyama.
— Tout de même. Demande-lui pardon, faites la paix. C'est sûrement un malentendu.
Kageyama reposa sa cuillère. Il leva les yeux vers ses parents.
— Je n'ai rien fait, se défendit-il. C'est un crétin, c'est tout.
— Voyons, le gronda sa mère.
Son père, lui, réfléchit.
— Tu sais, dit-il, il arrive qu'on fasse mal aux autres sans le vouloir. Il y a des blessures que même la magie ne peut pas guérir. Les gens qui souffrent font parfois souffrir les autres sans s'en rendre compte, parce que, dans leur cœur, ils ne connaissent plus que ça. Quand c'est comme ça, même les mots peuvent blesser. Leur absence aussi. La vie ne doit pas être facile pour Shōyō-kun, en ce moment. Tu as peut-être dit quelque chose qui l'a rendu triste. Ta mère a raison, Tobio. Un mot d'excuse suffit parfois.
Mais il n'avait rien dit de particulier à Hinata. C'était Hinata qui s'était montré agressif, lui qui posait les questions qui faisaient mal, lui arrachait des vérités qu'il n'avait pas prévu d'offrir. Dans toute cette histoire, il était innocent. Il attendait nerveusement que se calme la tempête, sans se figurer ce qu'elle lui réserverait à l'avenir.
Il avait attendu qu'Oikawa revienne vers lui, après l'accident, et à ce jour, il attendait encore. Là non plus, il n'avait rien fait. Il demeurait planté sur place, comme l'arbre au bord de la rivière, à subir le vent, la neige, les orages. Il était resté immobile jusqu'à se rendre invisible. Hors de son champ de vision, Oikawa l'avait oublié. Il s'était éloigné, puis il était parti sans regret.
Il avait disparu, et il ne reviendrait pas.
Si Hinata s'en allait, lui aussi, qu'adviendrait-il de lui ?
Cette pensée lui retourna l'estomac, mais, sans savoir pourquoi, il se sentait en colère — il avait existé sans Hinata, il pouvait exister sans lui. Il pouvait dire adieu à leurs jeux, leurs courses, leurs petites querelles, leurs découvertes. Il pouvait cesser de vivre — il l'avait déjà fait.
Il existerait dans un monde calme, monotone et sans lumière. Il ne distinguerait plus la couleur de l'herbe de celle du ciel, plus non plus le rouge de sa tenue de novice avec celui de la honte grandissante de ses années d'échecs successifs. Tout serait gris et harmonieux, ennuyeux, intolérable. Il le supporterait jusqu'à en vomir, et même ça ne le dérangerait pas.
Quelqu'un frappa à la porte. Quand son père partit ouvrir, Kageyama retint son souffle.
— Quand on parle du loup ! s'exclama son père. Il est tard, mon garçon, tu devrais être chez toi.
— Excusez-moi, dit Hinata. Est-ce que Kageyama est là ?
Il jeta un coup d'œil à l'intérieur. Kageyama fut incapable de détourner le regard. Un instant, il crut qu'Hinata avait perçu ses pensées et s'était empressé de venir jusqu'à lui.
— Kozume-san risque de s'inquiéter, dit sa mère.
Hinata n'eut pas le temps de répondre. Kageyama s'était levé sans le vouloir, et il demanda :
— Il peut entrer ?
Sa mère lui offrit un regard brillant.
— A-t-on vraiment le choix ? Je préfère qu'il passe par la porte plutôt que par la fenêtre.
Elle s'écarta pour le laisser passer. Hinata la salua, ainsi que son père, ôta ses chaussures et suivit Kageyama qui, soudain impatient, le conduisait vers l'étage.
— Ne veillez pas trop tard ! leur cria sa mère. Et pas de disputes !
— Pas de disputes, confirma Hinata, hein, Kageyama-kun ?
Ce dernier hocha vivement la tête. Sa mère échangea un regard éloquent avec son mari, mais il ne fut bientôt plus là pour s'en préoccuper.
Kageyama ouvrit la porte de sa chambre sans réfléchir. Hinata resta en retrait.
— Qu'est-ce que t'attends ? demanda Kageyama.
Hinata avança. C'était la première fois que quelqu'un d'autre que les habituels invités de la semaine du don entrait dans sa chambre — la première fois qu'un autre enfant venait le voir lui, chez lui, dans son intimité. Dans son imagination, c'était précurseur de désastre, plus terrifiant que ses pires cauchemars.
Mais il n'avait pas peur, cette fois. Pire, il se sentait fébrile, un peu gêné, mais heureux. Il ne connaissait Hinata que depuis quelques mois. À quel moment avait-il pris tant de contrôle sur lui ?
Hinata le regardait. Comme il ne savait pas quoi lui dire, Kageyama s'assit sur le lit.
— C'est très soigné, commenta Hinata après avoir analysé la chambre. J'arrive même pas à faire mon lit correctement.
Son regard glissa le long des murs. Il s'arrêta sur l'alcôve à sa droite et, comme par miracle, Hinata eut ce qui ressemblait, de loin, à un sourire.
— Iwaizumi-san, dit-il en désignant le corbeau de bois d'un geste. Kenma en a un, lui aussi. Pour Kuroo. Je ne sais même pas s'il sait d'où il vient.
Il s'approcha de Kageyama, la démarche hésitante.
— J'ai quelque chose pour toi. Pour ton anniversaire. Je n'ai pas oublié, je n'oublie jamais rien.
Il sortit quelque chose de sa poche, mais garda le poing bien fermé. Il fronça les sourcils, soudain troublé.
— En fait, corrigea-t-il, je voulais faire quelque chose comme... enfin, j'ai essayé de faire des gâteaux, mais... bref, c'est plus compliqué que ça en a l'air, d'accord ? Alors j'ai pensé...
Il s'éclaircit la gorge.
— Je l'ai reçue à Hishō, expliqua-t-il en déposant dans la main de Kageyama une broche finement travaillée et incrustée d'une pierre couleur de miel. C'était après une représentation — la femme qui me l'a donnée m'a dit qu'elle en avait trop, que personne n'en voulait plus, mais je pense que c'était juste pour ne pas que je me sente gêné. Elle a raconté qu'elle venait d'une province de l'Est, et que l'ambre y était plus facile à trouver qu'ici. Ça porte bonheur, je crois. J'avais encore le mal du pays, à ce moment-là. Elle l'avait sûrement remarqué.
Kageyama soupesa l'objet. Il était si lourd, pour si petit bijou, si réel. Il referma les doigts sur la broche, mais n'en fit rien. Du bout du pied, Hinata traça un arc de cercle sur le parquet.
— J'ai fait n'importe quoi, déclara-t-il. Je voulais venir m'excuser. Tu m'en veux ?
— Pourquoi est-ce que je t'en voudrais, abruti ? marmonna Kageyama sans oser lever les yeux.
Hinata haussa les épaules.
— Kageyama, dit-il, est-ce qu'on est amis ?
Ce dernier ouvrit la bouche sans qu'aucun son ne s'en échappe. L'étaient-ils ?
Hinata grimpa sur son lit et s'agenouilla.
— Moi, fit-il, je pense que oui. Mais je veux savoir ce que toi, tu dis. Kageyama, on est amis ?
J'aurais dû venir te parler plus tôt, lui disait Kuroo, le garçon, l'inconnu, le magicien. On serait devenus amis, toi et moi.
Son cœur se serra. Kuroo avait admiré le ciel, ce soir là, et avait dit tant de choses, mais il ne se souvenait de rien, de rien du tout.
Il ne savait pas ce qu'était Hinata. Il ne savait pas qui il était. Il ne savait pas grand-chose, pour un enfant de treize ans, le même âge qu'Oikawa quand il avait vu l'étoile, oui, le même qu'il avait lorsqu'il avait rayé ce terme de la liste de ses espoirs, lorsqu'il avait condamné les ponts branlants que les années avaient construits entre eux.
Il ne savait pas qui il était lui-même. Il savait ce qu'il voulait sans oser le dire. Alors il fit bouger sa tête de haut en bas, lentement, un mouvement idiot, impossible, sans doute, et pourtant si facile.
Hinata ne sourit pas, mais son regard s'illumina d'une lueur secrète, invisible pour qui ne pouvait la comprendre, mais Kageyama, inexplicablement, terriblement, la comprenait. Car en son propre cœur — à l'arrière de sa nuque — entre ses deux yeux — il la découvrait à l'identique.
C'était si simple. Irrésistible.
— Kageyama, reprit Hinata, et chaque fois qu'il le prononçait, son nom était complètement différent. Kageyama, il faut que je te dise quelque chose.
— Quoi ? demanda Kageyama, étonné d'être encore capable de trouver sa voix au milieu des ruines de toutes ses années de solitude.
— C'est un secret, d'accord ? Je ne l'ai jamais dit à personne. Tu ne peux le raconter à personne.
Il acquiesça.
— Tu dois promettre, insista Hinata.
Il avait tant de promesses à donner.
— Je promets, soupira-t-il.
— Promets-le encore. Croise les mains.
Il les croisa. Hinata les serra toutes les deux et les réunit l'une au-dessus de l'autre.
— C'est promis, s'impatienta Kageyama. Je ne dirai rien.
— À personne.
— Rien à personne.
Hinata le relâcha, et le contact lui manqua. Il se sentait perdu. Il se détestait d'être si désespéré. La méditation avait tant de fois échoué, et il en rêvait, à présent. Chaque mouvement d'Hinata, même infime, s'imprimait dans sa mémoire au fer blanc. Il entendait chacune de ses respirations, de ses hésitations, il pouvait percevoir la chaleur de ses paumes, déjà si loin, comme il avait senti les siennes une éternité plus tôt, devant Anabara, devant Oikawa, devant son père, devant le ciel lui-même.
— Je préférerais être triste, tu sais. Même être en colère. Avoir honte. Je devrais me sentir coupable, et tellement que je préférerais ne même plus exister. J'ai essayé, mais je n'y arrive pas. J'ai peur, c'est tout. J'ai peur tout le temps. Je ne peux pas m'arrêter.
Kageyama fronça les sourcils.
— D'accord, dit-il sans l'être.
Hinata soupira.
— C'est pas normal, Kageyama. Tu peux te moquer de moi, je ne dirai rien. Mais tu ne comprends pas.
— Je ne suis pas stupide, rappela Kageyama.
Ce soir, il ne pouvait plus rire de rien.
Hinata secoua la tête, visiblement frustré.
— J'ai pas seulement peur, d'accord ? Je suis terrifié, voilà. C'était comme ça, avant. C'était comme ça tout le temps, mais je n'ai jamais rien dit à personne.
— Pourquoi ?
— Parce que... là-bas, mes amis, tu sais... c'était pas pareil. J'étais trop petit, je ne comprenais rien. J'avais mal au ventre, chez moi, je vomissais tout le temps.
— T'étais peut-être malade, suggéra Kageyama.
— Oui. Non. Non, non. Je ne pouvais rien dire à personne. Personne ne m'aurait entendu, personne ne m'aurait écouté. Personne ne m'aurait cru. Je n'y croyais même pas. Mes parents, ils disaient... ils racontaient des trucs, et je n'y croyais pas, personne ne les croyait, parce que c'était ridicule et faux et écrasant, c'était horrible — mais j'étais tout seul, alors je ne pouvais rien dire à personne. Mes amis, ce qu'ils voyaient, c'était juste des éclaboussures, c'était des traces et c'était des histoires. Des histoires. Je ne pouvais plus respirer. Je n'étais plus moi-même. Je suis parti — je me suis enfui, et je n'y retournerai jamais.
Kageyama cilla. Hinata avait raison. Il ne comprenait rien.
— De quoi tu parles ?
Hinata le scruta intensément. Il se sentait mis à l'épreuve, mis à nu, même. Il ne détourna pas le regard. Un pas de travers, et il serait dévoré jusqu'à l'os.
— C'était comme ici. Mais il ne s'est pas transformé, lui. Il n'y a pas de spectres, à Nohebi, il n'y en a plus eu depuis très, très longtemps. Mais il y a des enfants, et il y a des magiciens, et il y a des enfants qui n'y arrivent pas, d'autres qui refusent, d'autres qui perdent les pédales, comme partout ailleurs, comme ici. C'est en bord de falaise, tu vois, et la mer est loin, loin en bas. Aucun enfant ne se cache. Certains préfèrent la plage, ou la mer, ou... et ça change tout, il parait, parce qu'il n'y a pas de deuxième vie, ni de troisième. Et mes parents, leurs amis racontaient que la faute était trop grande, et qu'aucun de nous — qu'aucun de nous ne rejoindrait jamais l'Éternel. Ils mentaient souvent. Ils inventaient des choses. Mais ils avaient raison, parfois, et j'en vomissais le soir.
Il frissonna. Kageyama lui tendit une couverture sans y réfléchir. Hinata la considéra un moment, puis il l'enroula autour de ses épaules.
— Je ne savais pas, pour lui non plus. C'était comme ici, exactement pareil. Il ne m'avait rien dit, il n'en a même pas parlé à son frère. Ils voulaient entrer au Sanctuaire, tous les deux. C'était ce que je croyais. Mes parents m'ont raconté tant de mensonges. Toujours des histoires. Je me suis enfui parce que j'avais trop peur pour survivre, et personne ne m'a entendu partir. Je pensais que tout s'arrêterait. Que la malédiction s'en irait si je partais pour toujours. Mais j'ai beaucoup réfléchi, je n'avais plus que ça à faire. Mes parents avaient raison. Je ne rejoindrai jamais l'Éternel. Tout continuera à aller de travers, même ici.
Il fit signe à Kageyama de se rapprocher de lui, entoura son oreille de sa main, et murmura pour lui seul :
— Quelque chose ne va pas avec moi.
Kageyama frissonna.
— Qu'est-ce que tu racontes ? balbutia-t-il.
— Ça ne partira pas. Ça empirera, j'en suis sûr. Alors, alors, je...
Sa phrase resta suspendue dans les airs. Kageyama voulait le secouer à nouveau, il voulait qu'il ne parle plus jamais. Kuroo était parti. Oikawa était parti. Iwaizumi était parti. Il s'enfuirait à son tour. Il le laisserait ici tout seul.
Hinata planta ses yeux dans les siens.
— Mais demande-moi de rester, dit-il, et je resterai.
Kageyama sentait son visage s'échauffer. Il transpirait dans ses vêtements, une sueur collante et froide rappelant celle qui accompagnait souvent son réveil.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas. On s'entend bien, malgré tout. On est amis, et on se comprend. Tu sais ce que c'est de tout perdre. Tu as été trahi, comme moi, mais personne ne s'en occupera jamais. Si tu veux que je reste, je le ferai, je te le jure.
Kageyama déglutit.
— Alors..., tenta-t-il, on pourra faire nos devoirs ensemble. Je pourrai t'aider.
Hinata opina du chef.
— D'accord, dit-il.
Le cerveau de Kageyama tournait à plein régime. Il voyait se tracer devant lui des voies inexplorées, des futurs moins gris et inutiles. Il ajouta :
— On pourra... je pourrai t'apprendre ce qu'on a vu à la maison des maîtres, et on pourra sortir dans les collines, et, et on...
Hinata posa les mains sur ses épaules. Les paumes de Kageyama étaient couvertes de sueur, les pulsations de son cœur si rapides qu'il se demandait comment il fonctionnait encore.
— Je t'aiderai à retrouver ta magie, déclara Hinata.
Kageyama resta bouche bée.
— Il n'y en a plus, de toute façon, finit-il par dire.
La tension dans sa voix n'avait pas échappé à Hinata. Rien ne lui échappait. Kageyama le savait, parce que ce dernier avait pressé ses épaules, juste un peu, comme pour lui assurer qu'il était toujours là.
— S'il y a une chose dont je suis sûr, c'est que tant que tu m'entends, tu es un magicien. On le prouvera. Et ensuite...
— Je l'utiliserai pour t'aider.
Son visage le brûlait tout entier. Il se sentait terriblement vulnérable, ouvert à tous les coups et toutes les blessures, à toutes les malédictions.
Hinata ne répondit pas, mais l'espoir irradiait de lui comme la lumière du soleil, violent, et Kageyama s'en imprégna jusqu'à la nausée. Il lui sembla, une fraction de seconde, ne rien connaître d'autre, rien d'autre que le soleil, l'espoir, Hinata Shōyō.
— Alors ? demanda Hinata.
La porte de la chambre pivota sur ses gonds. Hinata le relâcha, comme frappé par la foudre, et Kageyama, pris de vertiges, ne comprit pas ce qui lui arrivait.
— Il est tard, les garçons, les informa sa mère.
Elle restait de marbre, mais son visage était si doux que Kageyama ne la reconnaissait presque plus.
Hinata et lui échangèrent un regard.
— Il peut rester ici ce soir ? demanda-t-il.
Surprise, sa mère eut du mal à trouver ses mots.
— Eh bien, c'est que ça ne se fait pas comme ça, Tobio.
— J'ai déjà prévenu Kozume-san, annonça Hinata.
— Tu ne tournes pas autour du pot, commenta la mère de Kageyama. Tu es sûr de toi, Tobio ?
Elle semblait inquiète. Elle n'avait aucune raison de l'être. Il n'était plus le même ; il n'avait peur de rien.
— J'imagine que vous êtes capables de partager la place sans vous chamailler, dit-elle en leur jetant un regard éloquent.
Kageyama leva les yeux au ciel. Elle eut un rire.
— Très bien, si c'est ce que vous voulez. Mais ce n'est pas une raison pour partir en retard demain.
— Je le réveillerai, assura Hinata.
Kageyama sourcilla.
— Je me lève plus tôt que toi.
— Ça, ça m'étonnerait.
— Tu paries ?
— Je mangerai ton petit-déjeuner. Le prends pas mal, Kageyama.
— Tu peux l'avoir. T'en as plus besoin que moi.
— J'ai encore des années pour grandir ! Des années !
Sa mère quitta discrètement la pièce.
Hinata tira l'oreille de Kageyama et lui sourit. Il rayonnait.
Ils se mirent au lit un peu plus tard malgré les rouspétances d'Hinata et Kageyama souffla les bougies.
— Tes jambes sont trop grandes, se plaignit Hinata en les poussant des pieds. Pourquoi elles sont si longues, hein ? Ça sert à quoi ?
— Pourquoi tu ressembles à un enfant de 8 ans ?
— Tu as peut-être affûté tes armes, Kageyama, mais elles sont inutiles contre moi.
— Arrête de parler.
— Tu vois ? C'est ce que je disais.
Kageyama jeta un coup d'œil vers lui. Quelque chose voulait s'échapper de sa bouche, quelque chose de si profondément enfoui qu'il doutait d'en sortir vivant. Il ne dit rien. Il poussa Hinata du pied à son tour, répliqua à chacune de ses vicieuses attaques et, le cœur rempli d'émotions inconnues, sa peau de sensations nouvelles, il finit par s'endormir, fort, victorieux, insouciant.
Les cauchemars se tinrent à distance, et il sommeilla sans honte.
Cette nuit-là, pour la première fois, il avait un ami.
xxxxx
Il marchait entre les arbres sans jamais s'arrêter. Il marchait et marchait encore. Parfois, il tombait, et c'était pas grave. Parfois aussi, il voyait rien, et parfois il dormait, et parfois encore, il hurlait et hurlait et hurlait.
Il hurlait pas la plupart du reste du temps. Il courait, il riait, il hurlait aussi un peu, il pleurait beaucoup, il avait mal partout en dedans, en-dehors aussi, mais ça, ça, c'était pas grave. Quand il voyait plus rien, il avait aussi froid et aussi chaud à l'intérieur, partout dans ses bras et surtout dans ses mains. Il y avait une créature qui mangeait tout partout dedans. Des fois elle mangeait un peu, des fois beaucoup, et alors il hurlait. Il pleurait aussi, mais c'était pas grave.
Il marchait sans s'arrêter, et puis il s'arrêta.
Il ne savait pas pourquoi il ne marchait plus. Il avançait et il avait mal (mal mal mal mal) et il brûlait trop fort. Alors il avançait sa main toute crasseuse et noire et laide et seulement elle. Elle brûlait aussi, elle brûlait trop fort, dehors et dedans. Il voyait un peu et s'il avançait son pied, il allait finir par toucher le chemin, les cailloux, la maison, le lit, le feu, encore encore encore encore. Le feu il le voyait pas. Il était au-dessus et en dessous et surtout devant comme une barrière, mais il la voyait pas. Il pleurait. C'était pas grave.
Il entendait rien. Tous les bruits envolés. Il pleurait encore. Un autre comme lui arrivait derrière et marchait vers devant. L'autre comme lui avait les pieds trop lourds pour la terre. Lui, il avait peur de partout, mais c'était un comme lui alors il devait hurler.
L'autre comme lui voyait mieux sûrement, parce qu'il regardait fixement tout droit. Il regardait un arbre. Il regardait un champignon. Il regardait le champignon grandir et grandir et d'autres champignons grandir dessus et ailleurs partout sur l'arbre. Le champignon il grandissait tellement qu'il aspirait avalait dévorait le petit rectangle rouge de l'arbre. Puis l'autre comme lui marchait vers devant, mais il hurlait pas. Il marchait vers devant jusqu'au chemin qui brûle, mais il brûlait pas. Il tendait son bras jusqu'à la terre du chemin et il brûlait pas.
Il brûlait pas !
Il avait quelque chose dans sa main qui brillait, brillait comme les étoiles qui brillent trop. Il faisait bouger le quelque chose qui brillait dans ses doigts, et après ça, il avait plus rien.
Alors l'autre comme lui marcha encore et se mit à l'abri derrière les arbres de la barrière qui brûle. L'autre comme lui marcha vers lui, et il tendit le bras, et il attrapa le quelque chose qui brillait juste derrière son oreille à lui.
Lui, il hurla pas. Il rit.
L'autre comme lui partit, donc il le suivit et il riait. Il trouva d'autres comme eux et d'autres et d'autres, et tous ils riaient, et tous ils avaient plus si mal en dedans et en dehors.
Alors il hurla plus. Il pleura plus. Il était un autre comme eux et eux d'autres comme lui. L'autre comme lui qui brillait riait jamais, mais toujours il faisait rire.
Il riait riait riait riait. Riait ! Riait !
Il était plus jamais tout seul.
My dead child playing magic tricks and unionizing in the background.
I'm Kingdom Heartsing this fic and making it all about having friends stop me
Merci pour votre lecture c'est cadeau
NEXT : Des retrouvailles, Akaashi being himself, certaines personnes se retrouvent avec un gay awakening dans les mains et c'est pas la folie, des jalousies à tout va, et Atsumu Miya ayant plus de 3 lignes de dialogues ! Gros bisous
