Chapitre 9

La proue déchire les nuages dans un silence de velours, doux et chaud. L'Afrique se dessine à l'horizon tandis que claquent paresseusement les voiles du bateau. Le ciel est d'un bleu étincelant d'étoiles d'argent, je respire profondément cet air vivifiant bienvenu.

« Je crois que je pourrais m'habituer à ça.

-Hum ? »

Anak allongée sur le dos sur le ponton a les yeux rivées sur la voie lactée.

« A voyager comme ça. A profiter des choses.

-Au frais de l'école, m'amusé-je.

-Ben si c'est tout payé, c'est encore mieux, sourit-elle.

-Tu n'avais jamais voyagé ?

-Pas trop, un peu le Canada, l'Australie, beaucoup les Etats-Unis quand j'étais ado, mais mes parents n'ont jamais eu les moyens de nous payer des vacances sous les tropiques ou en Europe, et toi ?

-Pas trop... Mes parents sont plutôt sédentaires et j'ai passé toute mon adolescence enfermée dans ma chambre. »

Le ton léger dissimule la véritable adolescence que j'ai eu, isolée, perdue dans mes livres à fuir les autres, leurs histoires de cœur, de cul, de festivals, de soirées et d'alcool. Mes plus beaux voyages ont été imaginaires, initiés par Pierre Bordage, Frank Herbert et tout le florilège d'auteurs de SF que j'ai dévoré à seize ans. Quand d'autres découvraient l'ivresse de la vodka je me shootais à coup de romans d'anticipations.

« Pourtant tu viens d'Irlande, non ?

-Qu'est-ce qui m'a trahi ? L'accent ?

-J'dois dire que le prénom sent bon le terroir irlandais, se moque-t-elle.

-Très vieux nom, fierté familiale ! »

Elle me passe la bouteille de Cid'ragon, je bois une gorgée avant de le lui rendre. Passant mes jambes par dessus le bastingage pour laisser mes pieds pendre dans le vide.

« Et toi ? D'où est-ce que vient ta famille ? Je veux dire, avant San Francisco ?

-D'une réserve indienne du nord, mais je n'ai jamais vécu là-bas, mes grands-parents y sont partis quand mes parents étaient jeunes. Ya une communauté à San Franscisco, c'est là que mon père a rencontré ma mère. »

Je préfère ne pas relever la mention de sa mère, c'est la première fois qu'elle en parle. Je suppose qu'elle est décédée parce qu'Anak ne parle que de son père et de son boulot de garagiste.

« C'était le coup de foudre ?

-J'aurais pas vraiment dit ça ! C'était plutôt le bordel ! S'esclaffe-t-elle, on est pas doué pour les histoires traditionnelles dans la famille ! »

Je tourne mon regard vers elle tandis que, son regard toujours porté sur le ciel elle me raconte les aventures rocambolesques de son père dans la quête de la femme de sa vie. Un sourire amusé ne tarde pas de me dévorer le visage. Effectivement, très peu traditionnel tout ça !

OoOo

« Bienvenue à Uagadou ! »

La directrice, Mrs Rania porte un imposant boubou coloré et un bandana en wax dans ses cheveux savamment tressés. Le soleil luit sur sa peau noire tandis que d'un sourire chaleureux elle accueille l'équipe des accompagnateurs. Murdock lui en tape dans l'épaule, la bousculant autant qu'il la surprend. Elle semble bien prendre sa bonhommie et nous invite à monter les marches menant à l'école. Celle-ci, accrochée au flan de la Montagne de la Lune est difficile à discerner, même depuis le bateau tant une brume épaisse l'enveloppe. Quand enfin elle s'offre à nous, une exclamation collective jaillit de ma masse d'élèves. Au lieu d'être un bâtiment ordinaire posé sur la montagne, c'est dans la roche elle-même que l'école s'est installée, creusant tunnels et ouvertures de façon à faire corps avec la montagne elle-même.

« Wow ! C'est dingue ! S'exclame Anak.

Ouais, je sais, ça me fait le même effet à chaque fois, approuve Kenneth. »

Une élève pousse un cri de surprise lorsqu'un guépard bondit d'une plateforme au-dessus de nous pour atterrir devant nous, se métamorphosant en une plantureuse femme à la peau d'ébène et aux cheveux longs et soyeux. Oriag, professeur d'Astronomie.

« Murdock, Sibéal ! Quel plaisir de vous revoir !

-Comment ça va ma beauté ? »

Elle se penche sur lui pour l'enlacer avec effusion tandis qu'il lui pose un baiser bien plus près des lèvres que des joues. Gênée, je détourne les yeux. Il y a toujours eu cette tension charnelle entre eux, mais là de l'entrevoir me donne soudain l'impression de danser sur le mauvais pied. Elle éclate de rire avant de venir vers moi.

« Sibéal, tu es magnifique ! »

Elle m'enlace gentiment, je lui souris. Uagadou reste l'une de mes écoles de magie préférée. Plus décomplexée, plus en lien avec le mystique et l'émotion portée par une équipe de professeurs avec qui Murdock et moi sommes en contact régulier pour organiser les voyages scolaires.

« Le banquet est-il prêt ? Demande la directrice.

-Je venais vous annoncer que nous n'attendions que vous ! Apprend Oriag.

-Un banquet ? Vraiment il ne fallait pas, s'empresse poliment Valérian.

-C'est toujours un plaisir de recevoir Ilvermony, le coupe Rania, vous êtes ici chez vous. Venez. »

Les élèves, trop excitée pour rester calmes s'empressent de lui suivre le pas. Ne se doutant pas qu'ils vont goûter au spécialité culinaire africaine. A leurs risques et périls.

« Un conseil, évite le Bogad, souffle Kenneth à Anak.

-C'est quoi ? fait-elle avec curiosité.

-Crois-moi, vaut mieux pas le savoir... »

OoOo

« Ben alors Kevin, il passe pas ce ragoût de vers ? s'esclaffe Murdock. »

Il lui balance son énorme paluche dans le dos, le pauvre gamin vomit tripes et boyaux sur le bord de la route où le bus s'est arrêté. En plein safari le petit Smith a verdit étrangement forçant le chauffeur s'immobiliser en plein milieu de la brousse sous un soleil de plomb. J'abaisse le rebord de mon chapeau de pailles pour protéger mes visages tandis qu'Anal s'évente. Valérian et Kenneth restés dans le bus profitent d'une ventilation magique qui a dû mal à concurrencer la chaleur étouffante.

« Mr Murdock !

-Pourquoi tu piailles Rachel ? Beugle-t-il sans se retourner. »

Anak tend gentiment son mouchoir à Kevin tandis que je nous tends ma bouteille d'eau.

« Ya un truc tout jaune là bas !

-Quoi ?

-Un truc tout jaune là !

-C'est rien Rachel, un p'tit arbuste.

-Un arbuste qui court vite alors ! S'écrit Valérian.

-Remontez tout de suite dans le bus ! S'écrit Kenneth.

Je relève la tête, Kevin pousse un hurlement et détalle vers eux. Anak fascinée regarde la créature d'un jaune presque doré courrier avec grâce dans notre direction. Un léopod, un véritable léopod à l'état sauve. Majestueux et terrifiant. J'écarquille les yeux d'admiration alors que Kenneth nous crie :

« REMONTEZ DANS LE BUS ! »

Sa voix met en branle mon corps. Oh merlin ! Le bruit mate des pattes du léopod sur la terre cuite résonne avec puissance et férocité. Il va nous attaquer ! Je me précipite vers le bus, monte dedans à la vitesse de la lumière, Anak n'a pas le temps de véritablement grimper les marches : Kenneth s'empare de son bras et la propulse à l'intérieur. Murdock s'engouffre à l'intérieur alors que les portes se referme sur la tête furieuse du léopod. Piégé il pousse des cris atroces, ses dents claquent dans l'air tandis qu'il darde ses yeux bleus sur nous. Les élèves terrorisés se sont massés au fond du bus.

« On va tous mourir ! »

Kenneth et Valérian ont sortis leurs baguettes. Mais Murdock les double et balançant un puissant coup de pied dans la gueule du félin. Celui-ci pousse un feulement de rage, sa tête de dégage tandis qu'il emporte avec lui la botte du demi-nain. Pendant un instant seul le souffle court d'Anak et moi se fait entendre. Je m'assois lentement, secouée, tandis que Kenneth se précipite pour rassurer Sun qui pleure à chaude larmes.

« J'veux rentrer à la maisoooon !

-Ca va aller, se ressaisit Anak avant de se redresser avec force devant le reste des élèves. C'était rien du tout ! On se calme ! Tout est sous contrôle !

-Tout le monde reprend sa place, ordonne Valérian. »

Murdock vient s'assoir à côté de moi. Les bras croisés derrière la tête. Je darde un œil sur son sourire ravi et m'étouffe de surprise. Il a adoré ça ! L'adrénaline, l'action, et le fait d'avoir faillit finir dans la gueule d'un des prédateurs les plus redoutable du bestiaires fantastiques ! Il croise mon regard éberlué.

« Un problème Sib ? »

Je le dévisage, sidérée. Il passe un bras autour de mes épaules en partant dans un rire caverneux.

« Ca nous fera un truc à raconter ! Charly en route ! »

Le chauffeur acquiesce, jetant un dernier regard à la bête qui tourne autour du bus. Murdock suit du regard le félin, nullement impressionné.

« On a dû s'approcher trop près de sa tanière, elle a encore les tâches de la maternité. Elle protège juste ses petits. »

Je retire mon chapeau, le posant sur mes genoux. Essuie la sueur de mon front. Le sang cesse peu à peu de bourdonner dans ma tête, Murdock se marre en me tapotant le sommet du crâne. Finalement, je lâche avec moquerie en regardant Anak assise à côté de Kenneth.

« Ya pas comme une odeur de pied ?

-Une odeur de mâle tu veux dire ? Réplique le demi-nain.

Se faisant il pose ostensiblement son pied sans chaussure sur le siège de devant.

« Bon on est pas venu pour enfiler des perles, mets les gaz Charly ! »

OoOo

« C'est quand même magnifique ! s'exclame Anak dans l'autre pièce. »

Je sors de la douche, ma vision trouble me porte à chercher avant toute chose mes lunettes. Une fois posées sur mon nez, je vois enfin Anak. Dressée, les mains sur les hanches, elle contemple depuis le balcon de notre chambre la vue imprenable que nous avons sur la savane. Dorée et chaude sous l'embrasement d'un horizon vierge. Le vent chaud qui s'engouffre dans la pièce fait s'évaporer en un instant l'eau sur ma peau.

« Faut mettre quelque chose de particulier pour ce dîner ?

-Je n'ai pas quelque chose en particulier à mettre alors... »

Ma valise est un capharnaüm sans nom, j'en sors un livre, puis un autre avant de tomber enfin sur mes sous-vêtements et une robe longue. Un goût de baguette fait sécher mes cheveux en un instant. Anak, déjà préparée, a remonté ses cheveux sur son crâne.

« Tu crois qu'on va encore avoir le droit à des plats typiques ?

-Je crains que l'on ai pas trop le choix, l'année dernière c'était déjà le cas, fis-je. »

Alors que je referme sans plus de cérémonie ma valise – avec difficulté – on frappe à la porte. Elle s'ouvre sur Kenneth dans un chemise et un pantalon en lin. Tout sourire il nous complimente avant de demander avec plus d'intérêt et cet accent concerné qui fait de mon collègue une personne tournée résolument vers le bien-être de son entourage :

« Ca va, remises de vos émotions ?

-Ca va, assuré-je avant de mimiquer la voix caverneuse de Murdock, c'était qu'un p'tit léopod !

-Un p'tit arbuste somme tout ! Renchérit Anak.

-Aaaah ben j'vois qu'on a repris du poil de la bête ! »

Claquant la porte, nous rejoignons la terrasse sur le toit de l'école. Ombragée par des parasols et des palmes qui brassent de l'air pour nous rafraichir, elle offre un spectacle exotique. Mon regard tombe sur Valérian, éblouissant dans tout le flegme avec lequel il s'est habillé, cette vision porte un coup à mes sens. Et je ne suis pas la seule, plusieurs des professeurs de tous sexes tournent des yeux ébahis et avides sur lui. Mrs Peters qui discute avec lui et la directrice, un verre à la main. Murdock accapare tout l'intention du reste de l'assemblée à grand renforts de gestes et de bruyante exclamations. J'esquisse un sourire à sa vue tandis qu'il adresse un clin d'oeil séducteur à Oriag nonchalamment adossée contre une chaise.

« Tu veux un verre, Sibby ? »

Je sursaute à la mention de ce diminutif, répond par automatisme en la regardant s'éloigner avec Kenneth.

Personne ne m'a jamais appelé comme cela.