Bonjour à tous !
Nous sommes jeudi soir, ça se fête ! Oui, oui ! Vous ne le saviez pas ? Demain, ce sera vendredi, et le surlendemain, ce sera le week-end ! Ah, alors ? Je vous avais bien dit que ça se fêtait !
Bonne lecture ;)
Chapitre 3
L'horizon rougit, la forêt s'embrase et pendant un court instant on pourrait croire que les feuilles sont d'or. Allongé sur le rebord de la fenêtre, le dos contre le mur encore froid de la nuit j'observe les dernières étoiles s'éteindre. Je porte ma pipe achetée dans la Comté. La saveur épicée de la feuille de Longoulet me monte à la tête. Je lâche un rond de fumée, on peut entendre s'endormir les chants délicats des elfes dans la forêt. Dans la chambre il n'y a que la lente respiration de Neaffa qui berce le silence. Roulée en boule, enfouie sous les draps de mon lit elle semble fragile et jeune. Elle a pourtant le double de mon âge. Un rayon de soleil lui chatouille les paupières, elle fronce les sourcils avant d'ouvrir les yeux.
« Tu dors pas ? demande-t-elle d'une voix ensommeillée.
- Non, je secoue la tête, viens voir le levé de soleil. »
Son pas léger est imperceptible, elfique. Elle s'accoude à la fenêtre, j'ébouriffe ses cheveux argentés, elle sourit. La lune disparait dans le ciel d'aurore, elle tend son doigt et dessine les deux dernières étoiles qui scintillent encore.
« C'est Altir et Mérédice, m'apprend-t-elle, maman me racontait leur histoire.
- Et quelle est-elle ? j'arque un sourcil curieux.
- Ils s'aimaient en secret, un jour ils ont fuit ensemble et Ingitur le père de Mérédice les a maudit. Ils n'ont jamais pu trouver la paix. Il les a maudits et ils n'ont jamais pu avoir aucun enfant. Les Valars les ont pris en pitié, ils ont offert un fils à Altir. Mais la malédiction trop puissante n'a pu être arrêté, Mérédice est morte en couche. Léothin leur fils a été répudié par Ingitur, condamné à vivre sans mère et sans terre. Altir l'a mené aux confins de la terre du milieu, sur les terres des anciens elfes pour l'arracher à l'ombre de son grand-père. Il est mort pour le protéger de la colère d'Ingitur. Les Valars émus ont érigé leurs deux âmes dans les cieux, l'obscurité de la nuit les protège. Ils sont au repos et ensemble pour l'éternité. »
Elle se tait, savourant les mots comme s'ils avaient la valeur du mithril.
« Maman me la racontait souvent. Elle disait que les hommes jalousent l'éternité aux elfes pour cela. Ils ne peuvent aimer éternellement. »
Elle sa voix grave et sérieuse. Sa voix d'elfe. Ses yeux se voilent. Je passe un bras autour de ses épaules. Je sais ce que c'est le manque d'une mère. La mienne est enserrée par des voiles noires, dans un boudoir trop sombre à s'abimer les yeux sur des tapisseries à la gloire de mon père. Elle envoie en cachette des lettres à son fils vagabond en le suppliant de rentrer. De prendre la place qui me revient de droit à la table des seigneurs des chevaux.
« Elle me manque. »
Elle a sa petite voix, celle qui lui donne l'air d'une enfant. D'une humaine. Je lui tends ma pipe de Hobbit, elle fronce les sourcils.
« Tire un coup, ordonné-je, ça détend. »
Dubitative elle porte ses lèvres sur l'objet et aspire un grand coup. Avant de se mettre à tousser et à pleurer. Entre deux hoquets elle réussit à articuler.
« C'EST HORRIBLE !
- P'tite nature va, la taquiné-je.
- Drogué ! »
Elle tire la langue et me bouscule pour se coller contre moi et regarder le ciel se teindre de bleu.
OoOoo
Les livres sont une richesse précieuse que les elfes cultivent avec l'amour d'une mère pour son enfant. Le seigneur Orawin ne fait pas exception, sa bibliothèque est dans l'endroit le plus discret de sa demeure, loin de la lumière du soleil qui abime les pages fragiles. Les ouvrages grimpent jusqu'au plafond, dévorant les murs et les meubles en bois tendre finement sculpté.
Neaffa est dans son fauteuil préféré, celui que sa mère utilisait. Dans la partie de récit de voyages et d'aventures d'un autre temps, celui où les Valars parcouraient la terre du milieu et où les hommes n'étaient encore que des êtres à demi-civilisés. Elle a son petit nez qui pointe de derrière les pages jaunies et ses sourcils sont froncés de concentration. Je m'approche silencieusement et lui ébouriffe les cheveux.
« Eh ! s'exclame-t-elle, c'est un super passage !
- Pas aussi super que moi, je me targue en me vautrant dans le fauteuil d'à côté.
- J'ai toujours su que la modestie était ta plus belle qualité, raille-t-elle. »
J'éclate de rire. Ce ton arrogant et moqueur est si peu elfique. Elle referme son livre non sans avoir soigneusement mémorisé sa page et désigne la lettre que je tiens.
« Qu'est-ce que c'est ? demande-t-elle.
- Un mot doux…, je blague, partout ou je passe, ne reste que des cœurs brisés tu le sais bien.
- Qu'est-ce que je disais déjà à propos de la modestie ? Bon alors c'est quoi ? s'impatiente-t-elle en s'approchant.
- Ah ah, t'aimerais bien savoir ! »
Elle lève les yeux au ciel avant de se jeter sur moi pour s'emparer de la lettre. Surpris, je n'ai que le temps de l'esquiver. Le choc nous expédie, la chaise et moi, à terre et elle me tombe dessus en un cri. Mes poumons crachent l'air d'un coup. Elle profite de la situation pour m'arracher la lettre et avec un air triomphant qui me fait sourire, elle brandit le papier froissé. Je la laisse lire l'écriture serré et brouillonne tandis que je relève le fauteuil et m'y rassois. Lorsque son regard se porte à nouveau sur moi, elle a perdu son sourire.
« Tu… tu vas t'en aller ?
- Eh, je souris, c'est pas comme si c'était la première fois.
- Mais… sa voix semble trembler, si tôt ?
- Ça fait déjà une semaine, et il a besoin de moi.
- Et moi alors ? souffle-t-elle doucement.
- Tu sais bien que tu peux m'écrire. »
Son visage se renfrogne un peu plus, elle est toujours aussi belle même désappointée. On dirait une sorte de lutin.
« C'est pas pareil… »
Je me lève et lui embrasse le front gentiment. Elle me murmure dans combien de temps je pars.
« Demain à l'aube. »
Alors vivement elle me serre contre elle. Elle sent bon le sous-bois et la pluie d'été.
OoOo
OoOo
« Alors mon beau… »
Je flatte affectueusement l'encolure de Murmure. Il tourne sa tête vers moi, je gratte derrière ses oreilles. Il frappe mon avant bras de satisfaction. Piaffe un peu et j'hoche imperceptiblement la tête.
« Oui on va bientôt partir. »
- Aurais-tu la prétention d'avoir des dons elfiques Silmaril, à parler à l'oreille de ta monture ? lance une voix glaciale.
- Aurais-tu la prétention de te permettre d'épier les gens Azar ? je rétorque en dardant un regard mauvais par-dessus mon épaule. »
Drapé dans toute sa magnificence d'elfe pur et dur, il me toise tenant d'une main sa blanche jument. Tel une de ses statues pétrifiées pour toujours dans la maison d'Orwain, avec un dédain et détachement. Il plisse légèrement les yeux, je me félicite d'avoir obtenu une réaction de sa part, les elfes sont pas connus pour leur réactivité à la raillerie. C'est bien pour ça que les nains sont de meilleure compagnie, et ceux-ci ne se privent pas de le faire savoir. Un de mes amis nains, Kiliorn qui vit dans la Moria en plein reconstruction depuis la disparition de son Balrock, ne cesse jamais de se targuer de faire de bien meilleures vannes à lui tout seul que tous les elfes de Rivendel réunie. Franchement ce n'est pas compliqué.
« Ainsi tu nous quitte si tôt…, fait-il avec ironie en rentrant sa monture dans sa stèle.
- Oh pourquoi ? raillé-je, tu te languis déjà de mon retour ?
- Non. »
Je flatte l'encolure de Murmure, plongeant dans ses yeux noirs et intelligent. Partageant avec lui mon rire intérieur. Qu'est-ce que je disais déjà ? Aucun sens de la raillerie.
« Tu perturbes Neaffa.
- Je ne savais pas que tu te préoccupais d'autre chose que de toi-même, me moqué-je.
- Ne me provoque pas Silmaril, gronde-t-il. C'est ta race qui est égoïste.
- Venant de quelqu'un qui est trop fier pour visiter le monde qu'il critique c'est particulièrement amusant à entendre.
- Venant de quelqu'un qui se fiche des règles et de ses devoirs, je crois que ça n'a que peu de valeur, fait-il froidement, je ne suis pas venus pour échanger de viles paroles avec un vagabond mais te demander poliment de…
- Vraiment ? ça m'a légèrement échappé ! rié-je.
- Poliment, continue-t-il, de ne plus venir troubler les mœurs de Neaffa. Il va s'en dire qu'elle ne pourra jamais s'intégrer si tu lui farcies la tête de stupidités, et tu ne voudrais pas qu'elle ne puisse pas s'intégrer dans notre communauté, n'est-ce pas ? »
Je le fixe un instant, embaumé dans son immortalité comme les nains dans leur grasse et en vient à me demander pourquoi il a décidé de rester sur la Terre du Milieu lorsque la dernière embarcation pour les havres gris a quitté le port. Qu'est-ce qui l'a retenu sur cette terre souillée par les êtres faibles et mortels que sont les hommes, symboles de la décadence de notre monde ? Probablement qu'il ne pouvait laisser les œuvres de ses ancêtres aux mains des hommes, qu'il lui fallait protéger son patrimoine. Il a dû se draper de cette mission avec gravité, et s'est placé en figure sacrificiel au servie de l'histoire de son peuple. Gardien de la mémoire en ces lieux de perdition. On dira ce que l'on voudra mais les elfes ont indéniablement le sens de la tragédie !
« J'espère m'être fait entendu de ta raison, Silmaril et je te souhaite bonne route, me souhaite-t-il avec une politesse polaire. »
Il se détourne, je continue de brosser impassiblement les flans de Murmure.
« Bien on part mon beau, bientôt. »
« Que les Valar veillent sur toi Ethéol fils d'Eneth, me salue Orawin. »
J'hoche respectueusement la tête en réponse avant de me tourner vers Neaffa, elle a son petit nez retroussé haut et fier. Je fronce les sourcils, hier encore elle avait une mine dépitée par mon départ. Ça cache quelque chose… Elle a dû probablement tomber sur un livre rare, une petite merveille perdue dans tous les trésors que recèle la bibliothèque de son père. Je lui lance un sourire complice et entendeur.
« Reviens vite !
- J'écrirais dès que j'arrive, je promets.
- Je sais bien, sourit-elle lumineusement. »
Elle me prend vivement dans ses bras, me relâchant bien plus vite que d'ordinaire. Je lui jette un regard perplexe, elle a le rire au bord des yeux. Je plisse le regard, essayant de percer ce qui justifie tant de satisfaction.
« Azar a enfin découvert à quoi d'autre qu'à insulter pouvait servir sa langue ou quoi ?
- Beurk ! grimace-t-elle, je te l'ai dit… Il est… trop parfait !
- Trop parfait, répété-je en riant, tu n'es pas du tout difficile toi alors.
- Absolument pas ! »
Je souris, ébouriffant sa trop impeccable coiffure. Puis tourne les talons après un dernier signe de tête à Orawin. Murmure, dans sa robe noire lustrée, renâcle d'impatience. Je tends le main, il frappe ma peau de son museau. Je gratouille doucement son poil dur. Me retournant pour fixer Neaffa qui m'observe avec attention alors que son père l'attend plus haut sur les marches blanches. Je lui fais un signe de la main et enfourche ma monture. Je ne me retourne pas, je ne me retourne jamais lorsque je quitte un endroit. Sinon la nostalgie vous prend et vous avez une once de regret. Je me suis retourné pour Edoras, c'est le seul lieu qui le valait.
Le chemin est escarpé, mais je connais le moindre virage, le moindre arbre et la moindre pierre. La forêt densément boisée fait à peine filtrer les rayons du soleil matinal. Mais selon la rumeur, elle n'est pas aussi imposante et dense que les bois du Lorien, ma prochaine destination. J'ai aussi promis de passer chez Kiliorn pour assister à l'inauguration des nouvelles portes souterraines de la Moria et à la beuverie qui s'en suit, traditionnelle chez les nains. Avec beaucoup de chance il y aura Lionaël, sa sœur. Qui a décrété que nous étions faits l'un pour l'autre, comme symbole des effondrements entre les races et du mélange des espèces. Je réponds toujours avec ironie. Pas elle. Et laisser moi vous dire que si les nains sont doués pour le comique gras et franc, la subtilité leur passe à cinquante centimètre au dessus de la tête. Aux dernières nouvelles elle n'était hélas pas mariée. Mais qui voudrait d'une fille aussi étouffante ?
Entre mes jambes, les muscles forts de Murmure se meuvent avec souplesse. Les souvenirs de mes premières chevauchées sur les terres de mon père me reviennent en mémoire. J'avais deux ans et demi la première fois que j'ai monté à cheval, cinq lorsqu'on m'a laissé monter seul. Ce n'est pas impressionnant, c'est même très commun pour un peuple comme le mien. « Il te porte, respecte le sinon tu marcheras » m'a dit un jour mon grand-père maternel avec mystère. Il avait toujours le choc pour dire des phrases, maximes et conseils aussi éblouissant de style qu'obscurs de sens. Ça va bientôt faire trois ans que je ne l'ai pas revu, je me demande s'il est encore de ce monde où s'il est parti chevaucher les plaines immortelles.
C'est alors que je remarque la fine silhouette sur le bord de la route. Assise sur un énorme rocher recouvert d'une mousse d'un vert tendre. Ses cheveux argentés cascadent dans son dos, elle tourne son visage dans ma direction, me fait un signe de la main. Un sourire ravi est accroché à ses lèvres. Je reste figé de surprise. Avant d'éclater de rire, faisant continuer d'avancer Murmure dans sa direction. Je m'arrête à sa hauteur, elle descend souplement de son perchoir et commence à balancer ses besaces sur la selle de Murmure.
« Eh qu'est-ce que tu fabriques Effa ?
- Ça se voit pas ? Je viens avec toi !
- Et depuis quand c'est décidé ?
- Tout, à l'heure ! s'exclame-t-elle.
- Effa, soupiré-je, tu ne peux pas venir avec moi.
- Pourquoi ? »
Le mot est lâché d'un ton blessé du rejet. Ma gorge se noue, je soupire et secoue la tête.
« Tu ne sais pas monter à cheval.
- J'apprendrais !
- Tu en as peur !
- Tu seras là, assure-t-elle.
- Et ton père ?
- J'ai quarante ans. »
Les derniers mots pèsent. Nos regards s'affrontent. Ses yeux sont brillants de détermination et d'espoir. Je peux sentir d'ici son cœur battre d'affolement et d'excitation. Et si on faisait attention… si elle apprenait… je la protégerai envers et contre tout, à tout prix. Il ne peut rien lui arriver et Rivendel est une telle prison dorée…
Je tends ma main. Elle rayonne et s'en empare. Je l'aide à se hisser derrière moi. Elle se tend aussitôt, nullement rassurée de ce moyen de locomotion. Je ris.
« Tu l'as voulu ! »
Elle glisse ses bras autour de ma taille. Je jette un coup d'œil en arrière.
« Pas de regret ?
- Aucun, sourit-elle nerveusement.
- Prête alors ?
- C'est parti ! hoche-t-elle la tête. »
Je talonne Murmure.
« On va où au fait ? »
