C'est le joli mois de mai pluvieux à souhait !
Bonne lecture :)
Chapitre 9
L'oncle, Malaphrir, a des yeux bleus perçants et méfiants tandis que le plus jeune, Dérinir, a les yeux noirs, impulsifs. Je le dédaigne pour ne faire la conversation qu'avec celui des deux qui semble avoir le plus de plomb dans la tête. A ce que j'ai cru comprendre ils voyagent avec quelques hommes qui les escortent vers Minas Tirith où la jeune fille, Rowana, est attendue par son père et son fiancé, un petit seigneur – probablement désargenté pour en venir à épouser la fille d'un riche marchand plutôt qu'une femme de sa condition -. Enfin si j'ai appris ça c'est parce que Rowana est assez imprudente pour penser que tous les gens qu'elle rencontre ont un bon fond. Je suppose que la patience de son oncle est due à son comportement insouciant. Il fit contre fortune bon cœur. Je jette un coup d'œil à Effa, elle discute avec animation avec Rowana.
« Ma nièce n'a pas l'argent, fait-il, elle ne vous a donc pas engagé. Néanmoins nous avons besoin de quelques hommes, la nuit dernière nous avons été attaqués au passage d'un guet.
- Est-ce que tu sais te battre hein ? attaque le plus jeune. »
Je lui lance un regard dédaigneux. J'ai appris une chose au cours des voyages, c'est que la beauté de la route se gagne par la prudence et la méfiance. Il ne s'attend tout de même pas à ce que je lui donne mon nom, celui de mon père et mon titre en plus ! Il n'y a pas à dire, des deux ce n'est pas lui qui mène la barque. Je me détourne de lui, il fulmine sur place. L'oncle lui adresse un coup d'œil réprobateur.
« L'elfe a pas l'air de savoir se battre, je la payerai pas et puisqu'elle profite de la sécurité du voyage, je ne te payerai que de moitié.
- Qui a dit que j'acceptais et que j'ai besoin de votre aide ?
- Tu as bien accepté non ?
- Non, j'ai éloigné l'elfe c'est différent. Je crois que vous savez de quoi je parles, je désigne du menton Rowana. J'accepte de vous accompagner et de vous prêter mon épée mais pour la même paie que les autres, l'elfe a des oreilles perçantes et une agilité qui peuvent être mises à profit.
- Hum…
- C'est hors de…
- Marché conclu, le coupe Malaphrir. Cinq écus d'argent. »
J'hoche la tête et lève ma pinte pour trinquer avec les deux hommes. Malaphrir suit le geste mais Dérinir me fixe étrangement. Je soutiens son regard sans broncher.
« Avant, j'aimerai savoir quel est ton nom.
- Silmaril.
- Et l'elfe ?
- Neaffa, elle l'a dit, répond l'oncle. »
Je soupire, et dire que je lui ai dit d'être prudente. On lui aurait pris le nom d'une de ses héroïnes favorites, Xena ou Liana ou je ne sais quoi… Elle aurait pu faire semblant, ça aurait été plus prudent. Mais ça n'aurait pas été Neaffa. Elle est bien trop honnête, autant une qualité qu'un défaut. Cela dépend de l'endroit où l'on se trouve.
OoOo
« Ménéopir a promis de venir à ma rencontre à Edoras, n'est-ce pas terriblement romantique de sa part ? Tant d'impatience…, fait rêveusement Rowana.
- Oh si très, s'exclame Effa – je paris qu'elle en a les étoiles plein des yeux, à se rejouer les grandes histoires d'amour de ses livres.-
- Je ne sais pas si je lui plairai, continue-t-elle en se tournant vers Neaffa, il n'a reçu qu'une petite miniature de moi il y a deux ans, c'est peu et fragiles…
- Bien sûr que si ! s'enflamme mon amie, il est amoureux de vous, du vous de l'intérieur. Peu importe à quoi vous ressembler – bon si vous étiez une naine je ne sais pas…- mais je suis sûre que ça se passera bien.
- Vous croyez ? sourit-elle, ça m'est d'un grand réconfort. Si vous saviez. »
Je soupire, à force de passer chez les nains j'en oublis presque le goût de la conversation des hommes. Bien moins drôle. Il y a un véritable fossé entre Bratecelle, ses insultes et ses commentaires sexuels à tout bout de champ et les louanges que chante Rowana sur l'amour courtois. Voir le monde et des gens différents ouvrent le champ de vision, on apprend à porter des jugements plus justes. Je me souviens bien des cours de mon maitre. Ça se passait dans la bibliothèque et j'avais les yeux rivés sur l'horizon pendant que lui débitait des préjugés grossiers sur les elfes, les nains. Remettant en question l'existence même des Hobbits. D'un certain côté, les semi-hommes sont comme cela protégés des étrangers. Ils restent dans leur petit paradis à fumer de l'herbe de Longoulet et manger des petits gâteaux en regardant le soleil se coucher sur les collines douces et verdoyantes. Je me perds un instant dans le souvenir paisible de la Comté. Il faudra un jour que j'y emmène Neaffa, ça lui plairait vraiment.
Mais elle tient absolument à voir le Rohan, à voir ma terre et mon foyer. Une étrange émotion me brule l'estomac quand je repense à la plaine des Rohirims. Cela fait longtemps que je ne l'ai pas foulé, bien trop longtemps. La découverte du monde a son prix, le mien est de ne pas pouvoir revenir sur mes pas, fouler le seuil de la maison de mes ancêtres, embrasser ma mère et rendre hommage sur la tombe de mon père. Je pourrais demander pardon à mon frère pour mon « égoïsme » mais Elian n'est pas quelqu'un qui revient sur ses décisions, peu importe si elles sont justes ou non. Il a toujours été colérique et entêté, il ne descend pas d'un cheval qui rue tant qu'il ne l'a pas calmé d'une main ferme. Il ne baisse pas les yeux sous la menace et il suit son devoir et les traditions avec la rigidité des statues de nos ancêtres. Quand nous étions enfants, il voulait que je respecte son statut d'aîné avant tout, que j'ai toujours la deuxième place comme le dictait ma naissance. Je crois que c'est pour cela que je passais mes journées dehors, à courir la lande sur Pomme. Pour échapper à la raideur de mon frère et à son sens du devoir.
Je ne regrette pas d'être le cadet, en vérité je crois qu'il a toujours eu les épaules pour supporter le titre de seigneur Rohirim. Il est loyal et droit, tous les hommes du Rohan le savent et c'est pour cela qu'ils le respectent. Ils ne l'aiment pas, mais ils le respectent. Et c'est pour cela que je sais que nos terres sont en sécurité et florissantes. C'est pour cela que je sais que lorsque je rentrerai, tout sera comme dans mes souvenirs.
OoOo
« D'où venez-vous ? Je crois que vous ne l'avez pas dit, me demande Malaphrir.
- Non je ne l'ai pas dit.
- Vous n'êtes pas très bavard, remarque-t-il.
- Je ne suis pas payé pour faire la conversation, je réponds.
- C'est prudent, reconnait l'oncle. Vous devez être habitués aux voyages.
- Assez oui, j'hoche la tête, assez pour savoir que cette route n'est pas sûre.
- C'est la plus fréquentée ! s'exclame-t-il.
- Justement, froncé-je les sourcils. »
Les sous bois sont denses, nous sommes facilement repérables et plusieurs attaques ont déjà eu lieu par ici au cours de ses derniers mois. Les marchands sont de plus en plus escortés et dans les auberges on ne parle guère que de ce qu'il se passe sur les routes. Je pose ma main sur la garde de mon épée, la froideur du métal est rassurante. Malaphrir reste silencieux et suit mon exemple, laissant son regard trainer derrières les branches. On ne voit pas grand-chose et c'était à prévoir. Je jette un coup d'œil à Neaffa qui marche devant moi avec sa nouvelle amie. Murmure hennit doucement, frappant mon dos. Je fronce les sourcils et m'arrête un instant, l'oreille tendue. Malaphrir me regarde avant attention, la main sur sa propre épée. Mais rien, seul le vent dans les arbres et le pas des chevaux. Je reprends ma marche.
Il y a alors un cri d'attaque et un cri strident de femme. Et des hommes sortent des fourrées, la lame au clair. Je dégage vivement, lâchant les rennes de Murmure pour me précipiter sur Neaffa tenant son poignard avec maladresse. Il y a des bruits de fers qui se croisent et des hurlements, je n'entends rien frappe au visage l'assaillant d'Effa. Il tombe à terre, un flot de sang s'échappe de son nez. Neaffa a la respiration saccadée et reste figée sur place, les yeux exorbités.
« A couvert ! je lui crie.
- Il… il…
- Vite ! je l'attrape par le bras et la traine sous les arbres. Grimpe ! »
Elle secoue frénétiquement la tête, je me précipite à nouveau dans la mêlée, Rowana crie, l'un de ses hommes de main git à ses pieds, son assaillant ricane et se pourlèche les lèvres. Je m'interpose et ma lame siffle. Je serre les dents, lance un coup de pied dans le ventre de l'homme, il recule. Le temps que je replace ma garde et il est déjà sur moi. L'échange est rapide, je lui plonge mon épée dans la poitrine sans état d'âme.
Je fais volteface pour chercher Neaffa, mon sang se glace lorsque je vois cet homme lui tenir fermement la cheville et la tirer vers le sol. Je m'élance vers elle.
« Silmaril ! beugle-t-on. »
Je me retourne et évite de justesse de me faire embrocher. Un des hommes de Malaphrir le décapite aussitôt. Le sang gicle et éclabousse mon visage. Les chevaux ruent et hennissent. La tête roule à mes pieds, je reste un instant de trop à fixer ce spectacle. Un cri de femme. Je tourne la tête. Non, non, non ! Neaffa est retombée à terre, dos au sol et un homme fin et blond la surplombe. Mon cœur se fige. Et Dérinir se jette sur lui, son sabre se heurte à celui de l'autre. Je reprends ma respiration.
Rowana hurle, Murmure se cabre, mon épée se colore de pourpre et tout à coup, c'est fini. Il n'y a plus qu'un silence rythmé par les respirations saccadées. Je lâche mon arme et me précipite sur Neaffa, ignorant Dérinir à ses côtés, pour l'enlacer.
« Tout va bien, tout va bien…, murmuré-je avec soulagement, tout va bien. »
Elle me serre en retour.
OoOo
Le campement est silencieux ce soir. Seul le feu crépite avec entrain, les visages sont fermés. Rowana est emmitouflée dans une couverture, contre son oncle. Je crois qu'elle ne pensait pas que son bonheur conjugal coûterait tant de vies humaines. Je plonge la cuillère dans la casserole et remplis les bols avant de revenir vers Neaffa assise sur un arbre couché. Elle a les yeux dans le vague, je lui tapote gentiment l'épaule et lui tend la nourriture. Elle la prend maladroitement. Je m'assois à côté d'elle et commencer à manger. Mais le silence n'est pas le fort d'Effa.
« Je… je n'avais jamais vu quelqu'un mourir comme… comme ça, chuchote-t-elle les yeux plongés dans son porridge.
- Je sais.
- Il… il y avait beaucoup de sang et… et…, elle lève les yeux sur moi, ce n'est pas comme dans les livres.
- Non, je lui caresse doucement le dos, on est dans la vraie vie.
- Je… je l'imaginais pas comme ça. »
J'hoche lentement la tête, perdant mon regard dans la braise ardente. Je sens sa tête se poser contre mon bras. Elle semble soudain fragile et petite, comme si toute son immortalité d'elfe l'avait quitté pour la laisser conscience de sa mortalité.
« Eh…, je fais. Il ne peut rien t'arriver tant que je suis là d'accord ? »
Elle hoche faiblement la tête.
« Tu regrettes ?
- Non… C'est juste…
- Différent, la coupé-je, oui c'est vrai. Mais il n'y a pas que ça tu sais, il y a le coucher de soleil sur Minas Tirith, les collines verdoyantes de la Comté et les grands arbres de Lorien… et puis les géants des cascades blanches et le port de Mithlond au petit matin…
- Et les plaines du Rohan ?
- Bien sûr. »
Elle me sourit doucement.
« Je vais voir Murmure, je reviens. »
Elle hoche la tête. Je lui caresse gentiment la joue, lui faisant signe de manger. Elle tord les lèvres, je ne peux qu'acquiescer Ulrian n'est pas un fin cuisinier mais ce soir personne ne fait la moindre réflexion. Je me lève et rejoint Murmure qui lève la tête à mon approche, je lui souris et sors de ma poche une pomme. J'ouvre ma paume et il la croque, lèchant ma main à la recherche de plus. Je ris, lui grattant les naseaux avec affection. Par-dessus son encolure, je regarde Dérinir s'assoir à côté de Neaffa et visiblement engager la conversation. Je croise le regard noir et intelligent de Murmure. Visiblement Effa est la plus sociable de nous trois. A savoir si c'est un atout ou pas…
OoOo
Je sais bien qu'elle y pense encore. Même après quatre jours, un baptême du feu ne s'oublie pas. Même après dix ans il ne s'oublie pas. Je me souviens, la première fois que j'ai tué quelqu'un c'était lors d'une expédition pour Duharrow, nous avons été attaqué en route par des orks. Ces créatures sont répugnantes à voir, à entendre et à sentir mais elles restent de chair et de sang, des êtres vivants. Mon père me hurlait de dégainer mais j'étais tétanisé devant le spectacle de tant de sang. Un de mes amis était tombé de cheval, il gisait inconscient au sol et du sang sombre s'écoulait de son front. J'ai sauté à terre, mon épée trop lourde tenue à deux mains. L'ork avait des yeux jaunes et globuleux, j'ai hésité et il m'a frappé le premier. Une petite cicatrice sur mon épaule me rappelle cet épisode. J'ai levé mon épée et je l'ai tué. Il s'est effondré comme un pantin. Mon père m'a ébouriffé les cheveux avec fierté, mon frère m'a lancé un regard satisfait. Malgré ça j'avais un goût âpre dans la bouche.
Neaffa n'a pas tué mais elle a vu la fragilité de la vie. Pour la première fois elle n'est plus si sûre de son immortalité. Je la surveille du coin de l'œil, endormie près de Rowana. J'ai pris le deuxième tour de garde avec un autre qui fixe les flammes avec attention.
« Plutôt violent, lâche-t-il enfin.
- L'attaque d'avant ne l'était pas ?
- C'était juste un voleur, Fred est mort parce qu'il n'a pas su gérer son impulsivité.
- Je connais ça.
- C'est la première fois que je vois un elfe, continue-t-il en jetant un œil à Neaffa. On les dit presque éteints, se cachant dans les bois.
- Ils le sont.
- Qu'est-ce qu'elle fait là alors ?
- Elle est juste différente. »
Il fronce les sourcils un instant. Je le détaille lentement. Il a une trentaine d'année, des cheveux blonds cendrés et des yeux gris. Une barbe de plusieurs semaines lui mange les joues, des taches de son recouvrent son visage. Il relève le regard et me fixe également, me jaugeant avant de répondre.
« Je connais ça, hoche-t-il la tête, la différence.
- Qui ne la connait pas ? j'ironise en allumant ma pipe.
- Je m'appelle Hoamitch, se présente-t-il.
- Silmaril.
- Je sais, pas courant comme prénom.
- Je pourrais dire la même chose du tien. »
Il rit un peu avant d'allumer sa propre pipe, tire un rond de fumée avant de lancer.
« Quelle herbe ?
- Longoulet.
- Aaaah… Longoulet, la meilleure.
- Assurément. »
L'odeur familière de la Comté s'évapore peu à peu dans l'air, comme un songe qui s 'enfuit au réveil.
Une petite review :) ? Hein ?
