Saluuut !
Quelques mystères se lèvent dans ce chapitre, on espère que ça satisfera quelques frustrations tout en en attisant d'autres héhéhé ;)
Bonne lecture!
Chapitre 30
"Ouais, c'est fini entre eux, résume Moh, elle l'a largué comme une… merde."
Mon petit frère nous souffle ce dernier mot plus bas, n'étant pas coutumier de la vulgarité et n'en étant pas très friand, avant de nous arquer un sourcil d'insistance pour appuyer la dramatique de ses propos. Ce qui est plutôt amusant à voir puisqu'il est accoudé comme un cowboy à sa pelle, les jambes croisées. Il ne lui manque plus qu'un brin d'herbe, même s'il n'en a absolument pas le style vestimentaire, lui qui se rapproche plus d'un dandy des temps modernes !
Sib et moi l'avons interrompu alors qu'il plantait des bégonias magiques près de la fenêtre du bureau de la Directrice pour lui inspirer une promotion, il s'est lancé dans le rapport des derniers potins de l'école… ce dernier m'étant d'ailleurs spécialement destinée puisque Moh n'a pas digéré que Kenneth me préfère Hanabi… à chacun de mes râteaux, il considère l'affront comme atteignant la famille toute entière… évidemment, avec moi, la famille n'a pas fini avec les râteaux, c'est d'ailleurs logique que mon frère soit devenu jardinier, je le fournis en matos !
"Il est tombé des nues, le pauvre, relate Moh en feignant la compassion, il parait même qu'il a pleuré…
-Tu es sûr ?" demandé-je, soupçonneuse.
Il serait bien capable de lancer des rumeurs toutes inventées… et ça m'embêterait pour Kenneth. C'est vrai qu'on ne se parle plus trop depuis qu'il est en couple -j'en profite d'ailleurs pour sécher la chorale- mais tout de même, c'est un ami et il souffre déjà suffisamment, du moins je peux l'imaginer. Moh hausse les épaules innocemment.
"C'est Marjorie qui me l'a dit, et elle le tient d'Hanabi elle-même ! souligne-t-il d'un ton expert. Elles sont copines. Et je peux vous dire qu'Hanabi n'a jamais été plus sérieuse avec Kenneth qu'elle ne l'a été avec Nialh avant. Je n'en dirai pas plus mais croyez-moi qu'elle ne cherche pas à se poser…
-C'était bien la peine d'avoir causé tout ce cinéma," grommelle Sib.
On comprend tout deux qu'elle pense certainement à la peine que tout ça a provoqué à son petit frère. Effectivement, quel gâchis. Je me demande bien ce qu'en pensera Nialh en l'apprenant… sera-t-il heureux, ou en colère ? Je ne sais pas moi-même ce que je ressentirais à sa place.
"Bref, autant le répéter, propose Moh gaiement, ça fera plus vite le tour de l'école.
-Tu n'en as pas déjà fait une story instagram ? Ça m'étonne de toi, plaisanté-je.
-Allons, Nanette ! J'ai plus de classe que ça tout de même !"
On m'appelle alors et tous les trois nous retournons comme un seul homme sur nul autre que Valérian qui approche de nous dans une de ses tenues habituellement impeccables, allant du col de sa chemise au vernis de ses chaussures de ville.
"Oui ? demandé-je en bondissant vers lui.
-Pourrais-je te parler cinq minutes ?"
J'entends les commentaires jubilatoires que mon frère glisse à Sib dans mon dos et en ne retenant pas mon sourire joviale, je ne perds pas de temps pour aller vers lui et il m'entraine un peu plus loin, entre deux arbres du parc. Il a un air étrange au visage, sérieux mais hésitant, mais lorsqu'il se retourne vers moi, il est décidé et m'annonce, très solennel :
"Il y a un cours de yoga qui a piqué mon intérêt et je voudrais te proposer d'y assister avec moi. C'est une heure et demi, une ou deux fois par semaine, selon nos envies, et c'est le mardi soir ansi que le vendredi."
Je reste un instant bouche bée devant une telle présentation qui aurait tout à fait sa place dans un post publicitaire télévisée et le voyant rester ainsi de marbre, droit comme un i, je ne peux me retenir de rire un peu.
"Qu'est-ce qu'il y a ?
-Rien ! le rassuré-je avant de le complimenter, C'est très précis, mais à la fois concis !"
Il fronce les sourcils, se demandant certainement si je me paye sa tête. A vrai dire, un peu… mais de manière affectueuse, bien sûr !
"Ce sera avec plaisir, en tout cas !"
Il sourit finalement, bien qu'il me regarde avec une pointe de suspicion comme s'il s'attendait à ce que je me moque de lui et je ne peux m'empêcher de le trouver adorable. A le voir me proposer un cours de yoga comme s'il s'agissait d'une invitation des plus officielles, je crois que je peux presque l'imaginer parfumer des lettres romantiques en forme de cœur…
"Oh, fantastique, décrête-t-il, je te laisse à ton amie et à ton frère, dans ce cas."
Il commence à s'en aller et je lui lance avec entrain :
"A vendredi !"
Il se retourne, acquiesce en souriant et m'adresse même un petit geste de la main. Un rire m'échappe presque et je m'en retourne vers Sib et Moh, toute guillerette, alors qu'ils anticipent ce que je vais leur apprendre… ils ne vont pas en revenir !
"Il m'a demandé de l'accompagner à un cours de yoga. Hebdomadaire, voir bi-hebdomadaire !"
Sib ouvre de grands yeux étonnés mais ravis et elle s'exclame :
"Incroyable ! Valérian à un cours de yoga ?! Ça fait étrangement sens…
-En tout cas, tu vois ! renchérit Moh. Notre Monsieur X ne nous déçoit pas !"
Puis, il soupire rêveur, s'appuyant tant sur sa pelle que je m'interroge sur les lois de la gravité.
"Ahh… vivement que je puisse coller son sublime visage partout sur mon instagram…"
OoOoOo
Assise à la bibliothèque, je corrige le dernier contrôle que j'ai donné à mes Septièmes Années. J'ai une heure de libre, ce qui me permet de m'avancer un peu dans mes corrections. Ils devaient dessiner les constellations les plus connues et ils se débrouillent merveilleusement bien ! Ce qui tombe bien puisque je compte les entraîner dans les prochains cours à les trouver et reconnaître dans le ciel !
J'entends soudainement des petits cris d'oiseau et je relève des yeux avec étonnement. Mais ma surprise ne fait que s'accroître lorsque je reconnais le volatile qui traverse la pièce en planant avec agilité. Une petite chouette grise que je ne peux confondre avec aucune autre pour les lettres qu'elles m'apportent.
Oh ! Ça faisait plusieurs jours que je n'en avais pas reçu !
Je me redresse avec le sourire et le regard braqué sur la chouette, mais la chouette me passe au-dessus et je dois me retourner pour suivre son vol. L'animal se dépose gracieusement devant la petite silhouette de Pénélope et j'observe, un peu ahurie, ma petite élève accepter la lettre que l'oiseau lui délivre et lui prodiguer une caresse avec tendresse en remerciement.
Mais… comment est-ce possible ? Comment Pénélope et Valérian pourraient partager la même chouette ?
Pénélope remarque alors mon attention et elle blanchit instantanément à vue d'œil.
Non… ça ne peut pas quand même pas être…
Je me lève robotiquement, ignorant mon coeur qui proteste douloureusement aux pensées qui m'envahissent, et alors que Pénélope fait s'envoler avec empressement sa chouette, comme si elle espérait que je pouvais ne pas l'avoir encore parfaitement reconnue, je me laisse tomber face à elle sur la table où elle faisait elle aussi ses devoirs.
"Pénélope, bégayé-je à court de meilleurs mots.
-Madame… je…
-Est-ce que c'est ta chouette ?"
Elle baisse les yeux, honteuse, et je dois me mordre la lèvre pour étouffer les épines de déception qui me transpercent la gorge, et le sentiment d'humiliation qui grandit dans mon ventre. En cet instant, c'est littéralement la douche froide. Alors, depuis le début, c'était bien une blague. Exactement comme je le pressentais. Pourquoi est-ce que je n'écoute jamais mon instinct et crois toujours en l'impossible ? Je me jette dans tous les pièges qui se présentent à mes pieds… je suis tellement, tellement idiote. Qui, mise à part moi, aurait pu tomber dans le panneau ?
"Pardon, Madame, souffle-t-elle, je ne vou-voulais…"
Mais elle se met à pleurer et les sanglots avalent tous ses mots. Elle enfonce son visage dans ses petites mains qui tremblent si fort que j'en ai mal au cœur. Je me lève et contourne la table pour m'asseoir dans la chaise à côté d'elle. Je pose une main dans son dos et tente de la consoler, écartant mes propres sentiments.
"Eh, eh, ne pleure pas, ma puce. Tu voulais simplement me faire une blague, n'est-ce pas ? Tu écris très bien, c'était très joli.
-Non, Madame ! Non, c'est pas moi ! Promis !" proteste-t-elle.
Elle joint ses mains devant elle en se tournant vers moi comme pour me supplier de la pardonner et ça me brise encore plus mon coeur.
"C'est mon grand-frère qui a utilisé ma chouette ! Il voulait vous faire une blague avec ses copains… moi, je n'étais pas d'accord…
-Charles ? demandé-je. Quel…"
Mais je me rappelle que sa toute petite sœur est devant moi et je retiens les divers injures qui m'inspirent.
"...fripon !
-Oui, Madame, c'est un fripon !
-Mais je ne comprends pas… c'était signé Xavier, pensé-je à voix haute.
-Il vous a entendu en parler avec votre frère et a décidé de vous faire croire que c'était le Professeur de Sortilège qui vous écrivait, Monsieur Kello'han."
Pénélope fond dans une nouvelle offensive de larmes et j'essaye de la réconforter du mieux que je peux. J'avais bien remarqué qu'elle s'était montrée plus discrète ces derniers temps, maintenant je comprends mieux. Elle se sentait coupable à cause de son démon de frère. Je n'arrive pas à croire que lui et ses copains ont réussi à me mener en bateau si loin que j'en ai cru que Valérian Kello'han, le célèbre vélane d'Ilvermony qui jusqu'à peu m'évitait comme la peste, puisse m'écrire des lettres à l'eau de rose qui en avait même le parfum ! Je suis tellement en colère, pas tant contre ces sales gosses, mais surtout contre moi.
Il n'y a vraiment que moi pour être aussi cruche.
OoOoOo
Alors que ma sacoche marque la lenteur de ma cadence, je traîne des pieds le long des couloirs. J'ai pas envie de faire cours. A vrai dire, j'ai envie de rien faire du tout. Simplement de rentrer chez moi et de m'enfoncer sous mes couettes pour dormir des heures d'affilée, et déprimer en paix.
Je sais bien que ce n'est pas si grave, que c'est même loin d'être sérieux. Après tout, ce n'est rien d'autre qu'une blague pensée par une bande de gosses de treize ans. Ça n'avait rien de cruel, ni de méchant, pourtant…
J'essaye d'expulser toute la lourdeur qui me pèse dans un soupir. En vain, bien sûr. Rien qu'à l'idée de devoir en parler à quelqu'un plus tard, de devoir expliquer à Moh qu'on avait tort du début à la fin, à Chad que je me suis encore fait des idées pour rien ou même apprendre à Nialh qu'il avait raison, et que tout cette histoire n'avait aucun sens.
Non. Je n'en parlerai à personne ! Hors de question ! Je ne le dirai qu'à Sib, voilà. Elle, je le sais, ne remuera pas le couteau dans la plaie, elle me comprendra. Mais personne d'autre ne le saura et toute cette histoire finira comme elle a commencé. Une blague. Rien qu'une blague.
Ce sera déjà assez dur de devoir regarder Valérian en face et maintenant, ce ne sera plus seulement à cause de ses pouvoirs… Merlin, rien qu'à l'idée, j'en ai des frissons. Et dire qu'y'a ce stupide yoga, vendredi…
"Oh, Anak, je te cherchais !"
C'est Kenneth qui accélère en me voyant. Il a d'énormes cernes et les épaules basses. Ah oui, il s'est fait largué par Hanabi, c'est vrai.
"Ah bon ? demandé-je.
-Oui… je- ça fait longtemps qu'on s'est pas vraiment parlé, engage-t-il.
-J'ai appris pour toi et Hanabi… c'est…
-Ouais, m'interrompt-il en baissant les yeux, c'est la vie."
Je le regarde avec précaution, le début d'une grimace aux lèvres. Je cherche les mots pour lui remonter le morale ou lui partager ma solidarité, mais honnêtement, là, tout de suite, rien ne me vient.
"Enfin bon, reprend-il, je me disais qu'on pourrait peut-être aller manger un truc… ou boire… enfin, comme tu veux quoi."
J'ai d'abord envie de refuser. Ça ne me dit rien de sortir et de devoir tenir une conversation, ou de faire semblant d'être un minimum de bonne humeur quand je ne le suis pas du tout. Mais il est si clairement malheureux que je n'ai pas le cœur de rejeter la proposition.
Bon, allez, ça ne me fera surement pas de mal de sortir, d'un autre côté ! Je force un sourire et opine du menton.
"Oui, fais-je, faisons ça."
OoOoOo
"Je ne sais même pas si elle m'a été vraiment fidèle tout ce temps," soupire-t-il avec amertume.
Il tourne le verre entre ses mains en le fixant et je le regarde avec compassion. Les fins de relation ne sont jamais marrantes, surtout quand on n'est pas celui qui en a pris la décision.
Si on fait abstraction du chagrin de Kenneth, l'ambiance est plutôt bonne dans le bar en ce jeudi soir. On joue aux fléchettes, au billard, on discute bruyamment et certains trinquent festivement. Il y a même Murdock qui prend un verre au comptoir. Nous l'avons aperçu en rentrant mais je n'ai pu que le saluer de loin, Kenneth traînait des pieds à l'idée d'aller physiquement le voir, et vu son humeur, je n'ai pas eu envie de le forcer. J'ai bon espoir, cependant, qu'au cours de la soirée, Kenneth aille un peu mieux et qu'on puisse aller le rejoindre.
Murdock n'a pas l'air non plus très gai, et on dirait bien qu'il est tout seul, ce qui n'est pas dans ses habitudes. S'il avait envie de sortir, il nous aurait demandé de l'accompagner…
"Il ne vaut mieux pas y trop y penser, Kenneth, l'avisé-je doucement, ça ne pourrait que te faire plus de mal."
Il soupire à nouveau et me regarde tristement.
"Depuis que je suis à Ilvermony, je n'ai eu d'yeux que pour elle et elle me jette, juste comme ça. C'est injuste, non ?
-Bah… oui, c'est sûr mais bon, elle… ne peut pas vraiment se forcer non plus ?"
J'hésite dans les derniers mots, les craignant trop cruels. Mais le plus vite Kenneth se fera une raison, le mieux ce sera pour tout le monde, je pense. Si Hanabi ne veut pas de relation sérieuse, c'est son choix après tout. M'étant retrouvée de nombreuses fois à la place que Kenneth occupe en ce moment, c'est à dire, dans mon cas, la copine qui s'est fait larguée sans même l'avoir vu venir et qui espérait tellement plus, je ne peux que compatir et comprendre sa peine, mais d'un autre côté, on ne peut pas obligé les gens à rester. Même si on le pouvait, ce serait encore pire.
Mais les gens comme Hanabi sont tellement égoïstes ! Elle aurait pu prévenir Nialh qu'elle ne voulait rien de sérieux, et elle ne l'a pas fait, et elle a fait exactement la même chose avec Kenneth. Me connaissant, je serais tombée dans le panneau avec la même facilité.
Je soupire et bois ma limonade. Pas d'alcool pour moi ce soir, oh non. A la moindre goutte d'alcool, je finis la soirée à pleurer comme une vieille chaussette.
"Non…, accorde Kenneth, non, bien sûr. Mais je lui en veux tellement, Anak, tu peux pas savoir…
-Crois-moi, je peux."
Les désillusions, c'est ma marque de fabrique. Alors qu'un nouveau soupir déprimé m'étreint, il se met à me sourire. Je suis positivement étonnée par ce revirement d'attitude. Sa tristesse ne fait qu'aggraver la mienne, mais s'il retrouve un peu de moral, peut-être que nous pourrions tous les deux rejoindre Murdock et passer une bonne soirée !
"Mais toi, t'es différente, rebondit-il avec plus de vigueur, t'es même son opposée, je pense. A Hanabi.
-Oui, c'est sûr, confirmé-je, on n'est pas du tout pareilles !"
Elle, elle disperse des cœurs brisés sur son sillage, moi, je me fais piétiner le cœur une demi-douzaine de fois par an. Ça laisse songeur ! J'allais trinquer à cette nouvelle comparaison ô combien joyeuse, lorsque la main de Kenneth se pose sur la mienne, m'empêchant de porter mon verre de limonade à ma bouche.
"Tu es gentille," conclut-il.
Je le regarde étrangement, mais décide d'accepter le compliment comme il me vient. Cependant, je n'ai pas le temps de trouver quoi dire que sa main remonte le long de mon poignet tandis qu'il se penche vers moi d'une manière qui ne me plaît pas des masses. Fronçant les sourcils, je me recule autant qu'il s'approche.
"Qu'est-ce que tu fais ? m'enquis-je avec une pointe de colère.
-Ce… ce n'est pas ce que tu veux ?"
Il cesse son approche avec un air confus et me retenant à grand mal de frapper alors que mon cœur bat contre ma cage thoracique douloureusement, je me contente de poser une main sur son épaule pour le repousser sèchement. Je sens déjà les larmes me piquer les yeux et l'humiliation me remonter le long de la gorge sous forme de sanglots amers.
"Non, c'est la dernière chose que je veux, nié-je, la voix hachée par le sentiment de trahison que je ressens, pourquoi je voudrais être utilisée ?"
Mon accusation le percute de plein fouet et il détourne le visage comme si je l'avais giflé. Tandis que j'essaye de contrôler ma respiration pour retarder le moment fatidique où je vais craquer et me répandre en sanglots, je quitte ma chaise et me saisis de mon verre, de l'autre de ma veste et mon sac.
Je zigzague entre chaque personne qui se trouve sur mon chemin et marche droit au comptoir pour m'asseoir sur le tabouret laissé miraculeusement libre à la gauche de Murdock. Je le vois du coin de l'œil se tourner vers moi avec surprise, mais je ne le regarde, ni n'ouvre la bouche pour lui expliquer malgré ses quelques questions inquiètes. Si je fais l'un ou l'autre, je sais que je vais me mettre à pleurer.
"Anak, entendis-je alors la voix de Kenneth, pardonne-moi, d'accord ?"
Mes lèvres tremblottent alors et mes larmes m'échappent, dévalent mes joues, rien qu'à entendre sa voix. Il regrette ? La belle affaire. Je ne veux plus jamais le voir, et je décide d'obéir à cette résolution dès maintenant, gardant mon regard fermement baissé sur le comptoir.
"Est-ce qu'on peut juste parler cinq minutes ? demande-t-il.
-Bon écoute, Miller, intervint Murdock sèchement, elle a pas l'air de vouloir voir ta tronche, si ?
-J'ai juste…
-Tu veux m'expliquer ce qui s'est passé ? propose Murdock ironiquement. Non ? Alors, tire-toi."
Puisque je n'entends plus Kenneth ensuite, je me doute alors qu'il est parti. Le soulagement ouvre la voie à une nouvelle vague de larmes salées mais j'arrive miraculeusement à retenir mes sanglots. Si je craquais encore sur Kenneth, je pense que ça aurait été moins douloureux, mais je le considérais comme un ami. Et alors que je suis bêtement venue pour le consoler, pour essayer de lui remonter le moral alors que je n'avais qu'une envie, rentrer chez moi, lui ne pensait qu'à se servir de moi pour se changer les idées, en simple bouche-trou. Vu mon historique, je ne devrais plus être surprise, pourtant je me fais encore avoir…
"Il ne doit pas être parti bien loin, juge Murdock, tu veux que j'aille lui péter la gueule ?"
Je lui jette un regard de pure reproche et ses sourcils se hissent bien haut sur son front. Je ne sais pas non plus pourquoi sa proposition m'énerve, sûrement parce que je m'attends à ce qu'il tourne la situation à l'humour, ce qui pourrait me faire du bien en d'autres circonstances, mais pas en celles-ci.
"Ok, se rétracte Murdock, je n'ai rien dit. Tu veux en parler ?
-Je m'imagine des choses qui n'existent pas tandis que je ne vois pas ce qui est juste sous mon nez. C'est tout ce que tu as besoin de savoir."
Je finis mon verre de limonade comme s'il s'agissait d'un shot de vodka. Tandis que je le repose sur le comptoir, ma colère se dissout, se muant en mélancolie. Je lance un coup d'œil à Murdock qui m'étudie silencieusement, mais son regard est compréhensif malgré mon ton amer.
"Désolée, m'excusé-je, tu n'y es pour rien.
-Surtout que je t'ai proposé de le cogner.
-Ca ne me ferait pas du bien, au contraire.
-Eh ben, moi, ça m'en ferait."
Il a expiré ces mots dans un soupir, et je sèche mes dernières larmes pour le dévisager avec un peu plus d'attention. Il a la tête de quelqu'un qui rumine des idées noires depuis une bonne heure déjà.
"Pourquoi tu es ici tout seul ? demandé-je.
-Je pense que tu peux deviner.
-Oh…
-Je sais que tu es au courant pour ce qui s'est passé entre Sib et moi. Tant mieux d'ailleurs, juge-t-il, ça veut dire qu'elle s'est confié à quelqu'un. Ce n'est pas si facile pour elle."
En lisant la douce tendresse qui le fait un peu sourire en pensant à Sib, ma propre humeur s'allège.
"A bien y réfléchir maintenant, je me rends compte que ce n'est pas si facile pour moi non plus, ajoute-t-il avec un bref rire qui n'a rien d'amusé.
-Quand c'est vraiment important, c'est toujours plus dur d'en parler."
Il se tourne vers moi avec un petit sourire et acquiesce. Il me considère un moment avant de m'avouer :
"J'ai beaucoup de potes, certains sont vraiment de bons amis, mais pas le genre à qui tu parles de tes doutes, ou… enfin, tu vois. Ces conneries-là. Je suis en train de réaliser que y'a toi, fait-il en me pointant du doigt comiquement, et puis… Y'a Sib."
Il laisse tomber le dernier bout de phrase comme s'il s'agissait d'une condamnation, et son regard se rabaisse sombrememnt sur le comptoir devant nous.
"D'où mes problèmes de conscience.
-Pourquoi de conscience ? répété-je avec tristesse. Tu n'as rien fait de mal.
-Moi, je trouve que si. Elle est différente, maintenant, c'est qu'elle regrette, non ?"
J'hésite à répondre mais à sa tête, il prend mes scrupules pour un oui. Aussi pour Sib que pour lui, je me sens obligée d'être honnête :
"Non, Murdock, elle ne regrette pas.
-Vraiment ?
-Je te promets, assuré-je. Et elle ne t'en veut pas, d'ailleurs.
-Je suis paumé, Nanak. Je sais pas quoi faire. J'ai l'impression que peu importe mes choix, je vais perdre ma meilleure amie, et je ne sais même pas ce que je veux vraiment ! Comment savoir ? Je suis pas habitué à ça, me confie-t-il, pour moi, les choses sont simples, je prends la vie comme elle vient. Enfin, c'est ce que je faisais jusque-là."
Son monologue est sorti par frustration mais il l'achève avec défaitisme. J'aimerais lui offrir les meilleurs conseils du monde, et tout arranger pour lui, mais très sincèrement, vus mes propres exploits, je préfère m'abstenir d'aviser quoique ce soit sur le plan sentimental. Je réfléchis un moment tandis qu'il continue à broyer ses sombres pensées.
"Si c'est ta meilleure amie, commencé-je alors, je pense que tu devrais te comporter comme tel. Tu devrais aller la voir et lui parler, lui dire tout ce que tu as sur le cœur, et lui faire confiance. Si tu ne le fais pas, oui, admis-je, peut-être que tu la perdras, parce que ce serait assez lâche et égoïste de la laisser dans l'ignorance. Et franchement, en tant que demi-nain… je pense que tu peux faire mieux que ça ! Tu n'es pas lâche, ni égoïste !"
En voyant mon regain d'énergie, il se met à rire et finit par opiner du menton :
"Oh que non, les nains ne sont pas des lâches !
-C'est ce que je voulais entendre !" me réjouis-je.
Je me saisis de mon sac et fouille dedans jusqu'à en sortir le fameux bonnet vert que Sib m'a confiée pour le rendre à son propriétaire. Je le place donc sur le comptoir devant lui et il ouvre de grands yeux d'étonnement. Oui, j'ai un peu tardé à lui rendre mais j'avais peur de manquer de subtilité et d'éveiller ses soupçons… mais maintenant qu'il m'a clairement dit qu'il savait que je savais… eh ben, je sais qu'il sait que je sais !
Il déloge les petites pinces à cheveux des mailles de laine vertes et je les récupère avec un petit rire.
"Oups ! fais-je.
-La livraison laisse à désirer, Sib aurait pu choisir un meilleur transporteur, commente-t-il avec amusement.
-C'est la crise, mon bon monsieur !"
Il secoua la tête avant d'enfiler fièrement son bonnet et de se tourner vers moi en soupirant sur un ton terrible :
"Qu'est-ce qu'il m'avait manqué !"
OoOoOo
"Namasté," nous dit la prof.
Nous lui répondons tous en chœur, en nous penchant en avant, les mains jointes. Nous sommes entre vingt et trente à avoir participé à la séance de yoga et on dirait bien que Valérian et moi étions les seuls à débuter. C'était plus sportif que ce que j'avais anticipé, je me sens fatiguée mais énergisée, à la fois, c'est assez étrange.
Comme il s'agit d'un cours spécialement sorcier, nous sommes libres d'utiliser nos baguettes pour enrouler nos tapis et c'est nos tapis sous le bras que nous sortons de la salle pour nous diriger vers les vestiaires.
"Alors, qu'en as-tu pensé ? me demande Valérian.
-C'était cool, apprécié-je en souriant, ça m'a fait du bien.
-A moi aussi."
Me trouver en sa compagnie n'est pas si gênant, en définitive. Après tout, lui ne sait absolument rien de la farce dont j'ai été le dindon naïf et crédule, et maintenant que je le connais un peu mieux, je ne le pense pas le genre à se poser plus de question que ça sur les autres. A côté de cette rocambolesque de chouette, je me suis montrée si bizarre avec lui, j'en ai un peu honte rien qu'à y penser, ces questions abruptement invasives sur son deuxième prénom, par exemple… Mais il n'a pas l'air d'en faire grand cas, aussi j'ai décidé de laisser ça dans le passé et de n'y penser que le moins possible.
Nous lançons le sortilège à nos casiers respectifs pour récupérer nos affaires avant d'aller nous doucher et nous changer pour nous retrouver, une fois fait, dans le hall du bâtiment style industriel où se trouve un petit complexe de gym avec spa au dernier étage. Dans le hall, un petit café occupe un coin et d'un commun accord, nous nous installons sur une table pour prendre un thé.
Nous parlons de choses et d'autres, alors que j'essaye d'ignorer une question qui me chiffonne jusqu'à ce je lui cède et la prononce à voix haute :
"Pourquoi m'avoir demandée de t'accompagner au yoga ?"
Il n'est pas vraiment surpris par ma question. Au contraire, par son expression, il m'a l'air surtout étonné que je ne l'ai pas posé avant. Effectivement, j'aurais dû. Cependant, avant je le suspectais fortement d'être mon admirateur secret, j'en étais même plutôt convaincue, aussi absurde que ça puisse l'être, alors en quoi était-ce vraiment surprenant qu'il m'invite au yoga ? Ce qui était surprenant c'était qu'il ne m'invite qu'au yoga, d'ailleurs…
J'aurais dû voir que quelque chose clochait.
"J'ai l'espoir que ça puisse m'aider à mieux contrôler mes… dons, me révèle-t-il, les yeux plongés dans l'ambre de son thé, je ne suis pas 100% vélane, seul mon père l'est, pas ma mère. Je devrais pouvoir baisser leur intensité mais pour une raison que j'ignore, c'est difficile pour moi."
Ce n'était pas exactement le sens de ma question… Il semble remarquer ma perplexité, mais il la mésinterpréte pour autre chose, et complète :
"Contrairement à ce que l'on peut croire, c'est très handicapant dans la vie de tous les jours."
C'est vrai que je n'aurais jamais pensé qu'il pouvait en souffrir. Je regrette toutes les pensées que j'ai pu avoir par envie pour sa situation et c'est dans un soupir que je constate :
"Si même des pouvoirs magiques ne font que compliquer la vie, on est mal barré."
Il me regarde étrangement avant de finalement me demander :
"Est-ce que ça va ?
-Oh, oui, c'est rien, c'est ma semaine de déprime. Ça arrive deux à trois fois par an ! plaisanté-je.
-Ah…"
Il se reconcentre sur son thé, mais je vois bien qu'il cherche la bonne chose à dire. Mais je vais le dispenser de cette peine, ayant toujours cette question sans réponse pour la mettre de côté.
"Mais pourquoi, moi ? demandé-je. Pourquoi me demander à moi ?"
Je suis vraiment, sincèrement curieuse, j'ai besoin de comprendre. Je n'ai pas envie d'être encore déçue, et de me créer des chimères qui ne feraient que se tourner en monstre la nuit tombée. J'en suis toujours la seule victime, et j'en suis un peu lassée.
Il me considère des yeux, hésitant longtemps avant d'admettre avec embarras :
"Je n'avais personne d'autre à qui demander."
C'est un petit coup au coeur, évidemment, mais ça confirme ce que je pensais. J'acquiesce mais sans surprise, je dus certainement laisser entrevoir ma déception, puisqu'il s'empresse d'expliquer :
"Et tu étais la seule avec qui je me sentais à l'aise de demander ! Vraiment. Etant donné mes dons, je n'aurais eu aucune difficulté à trouver d'autres… accompagnatrices… mais ça aurait été bien trop gênant. Et je ne voulais pas le faire seul. Pour une fois."
Quelque chose dans son admission et la façon dont il le dit me fait énormément de peine. Pas pour moi, cette fois-ci, mais pour lui, et lorsque je comprends de quoi il en retourne, un petit sourire effleure mon visage.
"Tu as besoin d'une amie," traduisé-je.
Il ne dit rien, toujours très clairement gêné, et mon sourire s'agrandit un peu
"Ne t'inquiète pas, tu as fait le bon choix, lui promis-je, je serais très heureuse d'être ton amie."
