Konnichiwa à vous et...

Bonne lecture !


Chapitre 39

« ça commence à bien faire par Morgane ! »

Wanda s'assoit avec fracas dans la salle des profs où de bon matin Anak et moi sirotons un thé sur les banquettes près de la fenêtre. Elle adresse un regard assassin à mon amie, croisant les bras sur sa poitrine. Ses ongles parfaitement manucurés comme autant de griffes prêtes à attaquer tapotent ses bras avec agacement.

« Un jour c'est Valérian, l'autre Nialh à un moment faut que ça s'arrête Anak ! Et que tu respectes un peu les autres ! »

J'envoie un regard inquiet à Nanak, avalant une gorgée brûlante pour éviter d'avoir à interrompre le flot de paroles acerbes de Wanda.

« Non parce que à force de les envoûter - Merlin sait comment !- Ben yen a d'autres à qui ça donne des envies de meurtres, maintenant faut te décider ! Et l'un des deux va finir le cœur brisé ! C'est cruel ! Tout le monde sera perdant !

- Wanda, je t'assure que c'est pas du tout ce que tu crois.

- Oui alors tes explications, je m'en fiche ! Comme d'habitude tu fais mine de pas y toucher mais je vois clairement dans ton petit jeu ! Tu les montes l'un contre l'autre pour récupérer le dernier qui aura réussi je ne sais quelle épreuve que tu as concocté ! »

Essoufflée par son discours, elle s'arrête pour attendre les excuses de Nanak qui reste bouche-bée par ces élucubrations ridicules.

« J'sais même plus quoi dire... »

Et je la comprends, entre mon frère et Wanda elle est dans une situation difficilement tenable.

« Wanda, commencé-je avec diplomatie, même si tu ne veux pas y croire je te certifie que c'est encore un plan stupide et vaseux de mon frère.

- Quel plan vaseux et stupide ? Plisse-t-elle des yeux. De quoi tu parles ?

- Peu importe ! S'écrit Anak, De toute façon c'est une lubie sans importance ! Et qui v

- Et puis bon, tu sais, je ne suis pas sûre que Nialh apprécie d'être ton second choix, glissé-je avec circonspection, il a compris que tu t'étais plus ou moins rabattue sur lui après...

- Rabattue ? coupe-t-elle outrée, ce qu'il ne faut pas entendre, vraiment ! Valérian n'était simplement pas du tout mon genre, beaucoup trop distant, froid et poli !»

Je préfère m'abstenir de tout commentaire, elle me reverrait aussi sec dans mes quilles. Nanak me regarde visiblement impressionnée de mon audace. En effet, je me demande bien dans quelle galère je me suis mise en essayant de lui sauver la mise... A l'aide ?

«Je ne me suis pas rabattue, rajoute-t-elle, j'ai simplement appris à le connaître et à l'apprécier !

- Ah oui bon, alors si...

- Nialh est intéressant, drôle et très bel homme ! continue-t-elle. »

Ah oui... c'est une façon de le décrire certes... mais je n'emploirai pas ses qualificatifs pour dépeindre mon frère... intransigeant ? Insupportable ? Intrusif ? Incontrôlable ? On se rapprocherait plus de la réalité ! Je doute sérieusement qu'elle ai vraiment « appris à le connaître »... ou alors c'est qu'elle n'a vraisemblablement pas toute sa tête.

« Il ne mérite pas que tu le mènes par le bout du nez après avoir eu le cœur brisé par Hanabi ! »

Anak semble dépassée et pousse un profond soupir.

« J'irai lui demander d'arrêter.

- Effectivement, c'est ce qu'il y a de mieux à faire, acquiesce Wanda.

- Je… bon ben rien...

- Je compte bien l'emmener manger au restaurant en fin de semaine, la coupe notre collègue, d'ici là...

- Bonjour les filles ! J'ai commencé à regarder si on change les attractions pour les élèves de Uagadou ou si on garde les mêmes que l'année dernière... Il y a des papiers à remplir...»

Mrs Peters, le nez dans ses papiers nous interrompt. Nanak lui adresse un regard empli de reconnaissance qui lui fait froncer les sourcils d'étonnement.

« Je peux repasser si vous êtes occupées et on peut en discuter plus tard. »

Je n'ai jamais vu mon amie s'empresser aussi impatiemment pour faire de la paperasse...

OoOoOo

« Miss O'Callaghan...

- Oui Olivia ? Sourié-je gentiment en ramassant mes affaires après le dernier cours.»

Elle se dandine avec timidité devant mon bureau, j'ai un regard attendri pour cette première année toujours première de la classe et admirative de tout ce que je propose en cours. J'en voudrais des dizaines d'Olivia Mayes...

« Est-ce que tu voulais me dire quelque chose ? Demandé-je gentiment.

- On se demandait avec les autres... Est-ce que c'est vrai que Mr Murdock et vous vous êtes ensemble ? »

Ah ! Mon sac manque de m'échapper des mains, je le referme maladroitement. Comment est-elle au courant ? Est-ce que toute l'école est au courant maintenant ? C'est vrai que depuis le retour des vacances Murdock et moi on ne cherche plus vraiment à être aussi discret. Mais on n'a pas mis un panneau clignotant dans le couloir non plus ! Quoi que... est-ce que ma main frôlant la sienne quand on discutait à l'intercours hier a déjà fait le tour d'Ilvermorny ? Merlin... Olivia me regarde, sa petite bouille enfantine adorablement sincère...

« Parce qu'avec les autres, ben on trouve que vous formez un joli couple ! enchaîne-t-elle rapidement, enfin ! Voilà ! On savait pas hein mais voilà ! On voulait vous le dire Miss !

- Oh, euh... merci, soufflé-je mal à l'aise. »

- Souriante et rayonnante, elle me souhaite une bonne soirée. Puis, elle ramasse ses affaires et file hors de la classe sans demander son reste. Probablement pour partager cet échange avec … les autres ?

« Trop mimi cette Olivia Mayes, fait Nanak accoudée à la chambranle de la porte.

- Ah ben c'est pas Timothée, c'est clair...

- Elle va intégrer le fan-club de Nialh c'est certain !

- Ne lui donne pas de telles idées, rié-je, il en a bien assez tout seul. »

Je ferme la salle et on se dirige vers mon appartement ensemble. Discutant sur les élèves de premières, ces perles et ces démons... En entrant dans mon salon, l'odeur fleurie et champêtre du bouquet de Nialh embaume toute la pièce. Nanak range ses chaussures et son manteau dans mon placard tandis je sors du frigo de quoi faire du humus.

« Au fait, pour ce matin. Fais pas attention à Wanda, lui lancé-je, elle va bien finir par se calmer, comprendre que Nialh te mène par le bout du nez et qu'il n'est pas vraiment intéressé non plus... »

Le silence de Nanak me fait sortir la tête de mon frigo, elle me regarde en se mordillant les lèves comme contenir un irrépressible sourire. Je me sens incapable d'y résister et, incrédule, je souris à mon tour.

« Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?

- Il s'est passé un truc avec Valérian, avoue-t-elle doucement. »

Merlin ! Je me précipite à côté d'elle, quoi ?!

« Il m'a demandé d'être sa petite amie.

- Merlin ! m'écrié-je en attrapant ses mains, c'est pas possible ! c'est trop bien ! Quand ?! »

Elle part dans un petit rire mi-nerveux mi-euphorique.

«J'ai cru à une blague ! Je lui ai même demandé pourquoi il voulait sortir avec moi !

- Quoi ? Non... t'as pas dit ça Nanak ? T'as dit oui hein ? »

Elle a un sourire solaire qui irradie toute l'expression de son visage.

« J'ai dit oui. »

Je la prends aussitôt dans mes bras et la serre avec impulsivité. C'est tellement génial ! Je suis tellement contente ! Je savais bien que toutes ses petites attentions pour se rapprocher d'elle ne pouvait que conduire Valérian à la trouver adorable et géniale ! Elle est bien trop gentille et jolie pour laisser n'importe qui indifférent ! Elle rit dans mes bras, répondant à mon étreinte.

Brusquement, la poignée de la porte percute le mur de mon hall d'entrée.

« BON ! Je préviens, je mets mon véto sur le Hobbit 2, c'est un navet ! La représentation des nains dedans est M-E-R-D-I-Q-U-E !»

Murdock apparaît portant des sacs de courses et s'arrête pour nous dévisager. Nanak et moi nous séparons et nos sourires semblent assez communicatifs. Il arque un sourcil surpris et amusé de nos effusions. Nialh déboule à son tour et s'exclame scandalisé.

«Nanouille ! Tu peux m'expliquer pourquoi le bouquet est chez ma sœur ?! C'est totalement inutile si Valérian ne l'a pas sous les yeux TOUS les jours ! Va falloir y mettre du tien si tu veux arriver à tes fins hein !

- Nialh ! le coupé-je.

- Elles rendent bien ici, et puis... j'en ai plus besoin ! s'enthousiasme Nanak. »

Nialh s'arrête dans sa tirade tout comme Murdock qui sort les bières des sacs.

« Mais non ?! »

Nanak hoche la tête plusieurs fois de suite. La surprise passée et retrouvant toute sa mobilité prédatrice, Nialh lui bondit dessus.

« JE L'AVAIS BIEN DIT ! Comment ça se fait que je sois pas le premier au courant ! accuse-t-il, J'ai entièrement contribué à cette réussite Nanak !

- Contribué... faut vite le dire quand même... nuancé-je,

- On peut plutôt parler d'harcèlement moral, appuie Murdock amusé.

- Ne jouez pas sur les mots ! S'écrit-il avant de se tourner sur Anak et de poser les mains sur ses épaules. Je veux TOUS les détails maintenant, fait pas ta Sib à me dissimuler le plus intéressant ! »

Merlin... Mais Nanak est trop heureuse pour résister à mon frère qui l'installe d'autorité dans le canapé pour la cuisiner. Profitant de son air béat le fourbe jète au passage le dernier numéro de Métal Hurlant et Abattoir 5 par terre. Aucun respect de rien... J'agite ma baguette pour préserver mes possessions de ses ardeurs. Murdock goguenard m'embrasse me chuchotant qu'on va bien se marrer ce soir avec la forme olympique de mon frère.

« Ah ! Evidemment, qu'il était jaloux !

- Mais non ! rétorque Nanak, il était pas jaloux, il pensait juste que peut être on était ensemble... et que peut être j'étais prise... »

Sa propre remarque la fait rosir légèrement, mon frère a un sourire entendu et autoritaire.

« Oui donc il était jaloux. Passons ! »

Murdock et moi échangeons un regard avant de rire sous cape en sortant les verres. Mon épaule frôle la sienne tandis qu'il s'attèle à servir tout le monde et que je mixe les pois chiches. J'ai terriblement envie de lui dire pour Olivia Mayes mais c'est peut être un peu gênant de me trouver aussi ridiculement touchée par la remarque d'une élève. Il tourne son attention sur moi.

« Une élève de première année m'a demandé si on était ensemble, commencé-je maladroitement.

- Ah ouais ? Fronce-t-il les sourcils, sérieux... Ces mioches ont rien d'autre à faire ou quoi ?

- Ah ah, je fais stupidement, tu les connais... »

J'ai l'impression que ma remarque l'a soudainement plongée dans des pensées dont je n'ai pas la teneur. Est-il agacé d'être l'objet lui aussi des ragots de nos élèves ? Je le regarde servir la bière et murmure doucement.

« T'inquiète pas hein, c'était pas lourd du tout, plutôt mignon je trouve... »

Il semble émerger de sa réflexion.

« Ouais, foutus merdeux. »

Son ton laconique me surprend un peu, je préfère laisser tomber le sujet. Évitant de me demander ce qui le gêne tant dans le fait que des élèves savent que nous sommes ensemble. C'est lui qui a décidé qu'on avait plus à être discrets... Et même si les remarques des élèves concernant ma vie privée me rendent toujours mal à l'aise, savoir que maintenant tous sont au courant pour lui et moi... ben ça me rend, peut être un peu bêtement, heureuse.

« JE LE SAVAIS ! Les fleurs ça devait marcher ! Un classique !»

La brusquerie triomphante de mon frère nous arrache à tous les deux un sourire entendu. Murdock semble retrouver sa posture nonchalante et me tends mon verre avant d'aborder le reste dans le salon. J'effleure du bout des doigts les siens, essayant d'y retrouver la certitude que tout va bien. Il me sourit. Je le regarde s'éloigner, son bonnet sur la tête et son pull dessinant sa musculature. Me sentant un peu rougir, je détourne les yeux.

« D'ailleurs ! J'attends toujours mes 25 gallions ! »

OoOoOo

Abaigh les traits tirés et les cheveux relevés sur la tête, tient dans ses bras la nouvelle petite merveille de la famille emmaillotée dans une couverture lavande. A côté d'elle, Harry les dévore des yeux. Je dépose le petit paquet cadeau au pied du lit pour me pencher sur ma petite nièce dont les yeux ronds et noirs me fixent.

« Je te présente Eliane, fait ma sœur.

- Elle est magnifique... »

Je caresse tout doucement ses minuscules ongles repliés dans sa paume, et m'attendrit de sa fragilité et de son odeur de bébé. Harry m'assure que tout va bien et qu'elle pèse trois kilos trois cents. Je m'assois à côté d'eux pour mieux contempler Eliane et ses petites lèvres roses. On toque à la porte et Abaigh invite Nialh et Eanna à entrer, ils chargés de ballons couleur poudre et d'une énorme peluche de panda.

«ça ne rentrera jamais dans le berceau, soupire Ea, j'ai bien essayé de l'en dissuader.

- Sans succès évidemment, sourit notre ainée.

- Il faut se qu'il faut pour ma seule nièce ! Alors, où est la petite princesse ? »

Nialh se penche sur Eliane, Ea embrasse notre sœur et Harry.

« Tu veux la tenir ? Propose Abaigh. »

Le sourire rayonnant de mon frère vaut toutes les réponses, il prend avec délicatesse Eliane. La berçant doucement contre lui en faisant des petits sons aussi adorables que ridicules et répétant « Qui c'est la plus belle ? C'est Eliiiane. Qui c'est la plus beeeelle ? ».

« Où sont les parents ? demande Ea.

- Papa est parti chercher maman, elle gardait Peter. Elle a pas encore vu Eliane.

- Il est impatient d'être un grand frère ? Demandé-je.

- Pour l'instant oui, fait Harry, on verra avec le retour à la maison. Mais il a déjà donné la moitié de ses jouets pour qu'elle ne s'ennuie pas !

- Adorable... sourit Eanna. »

Eliane arrive progressivement jusque dans mes bras, je caresse du bout du doigt sa petite joue. Mon cœur se liquéfie d'amour, elle est beaucoup trop mignonne. Elle va dangereusement être gâtée par ses tantes et son oncle... Le calme de la chambre après le départ de Nialh et Ea à la machine à café la fait somnoler contre moi. Soudain, Peter court dans la chambre de la maternité, tirant derrière lui notre père. Maman est la dernière à entrer et, tandis que mon neveu se colle à moi pour pouvoir observer sa petite sœur, elle s'en va serrer contre elle Harry et Abaigh. Elle a un sourire rayonnant.

« Je suis tellement heureuse ! Une petite fille en bonne santé !

- C'est une petite merveille ! S'extasie mon père.

- Et moi alors ? Demande Peter.

- Bien sûr, toi aussi. Tu étais notre première petite merveille ! Le rassure papa. »

Eanna et Nialh reviennent nous rejoindre, je peux déjà entendre l'infirmière nous dire d'ici cinq minutes que nous sommes trop nombreux dans la chambre et qu'il faut décamper. Maman s'en va aussitôt les enlacer tous les deux, Ea a les yeux qui s'embuent en serrant fort notre mère contre elle.

« Je suis contente que l'on soit tous réunis, fait maman.

- Moi aussi, souffle ma sœur. »

Papa et moi échangeons un regard apaisé.

« Elle a peut-être pas besoin d'autant de mes jouets... réfléchit Peter. Tu crois que je pourrais reprendre les légos Sibéal ? »

Je lui souris et lui assure tendrement que je suis certaine qu'elle partagera avec lui. Même si ce n'est pas toujours ce qui c'est passé avec Nialh...

« Boooon... ben la prochaine c'est toi, hein Sib ? lâche mon frère avec une légèreté maîtrisée.

- Comment ça ? S'écrit Maman en se tournant aussitôt vers nous, Sibéal tu es avec quelqu'un ? Mais qui ?!

- Ah ça ! Sourit mon frère, ravi. J'en dirai pas plus ! »

Je vais me le faire...

OoOoOo

A la télévision passe un vieil épisode de Doctor Who, Murdock le regarde avec une attention fluctuant entre l'écran et des devoirs de premières années qu'il corrige à la chaîne. Je lui tends une tasse de café et vient m'asseoir en tailleur dans le canapé. Mon thé diffuse une douce odeur épicée entre mes mains. Je pose ma tête sur son épaule, le cœur tressautant un peu à ce contact de plus en plus familier. Il soupire dans sa barbe et raille un paragraphe entier avec rage.

« Tu t'en sors ?

- Ben va falloir des années, marmonne-t-il.

- Tu dramatises pas un peu ? Taquiné-je, Il te reste plus que la moitié du paquet.

- Naaaaan, j'parle pas du nombre, s'amuse-t-il, mais c'est tellement nul qu'il va falloir des années pour relever un niveau aussi pourri ! »

J'arque un sourcil circonspect, toujours dans l'exagération! Je me saisis d'un parchemin corrigé, la parcourt et me retrouve nez-à-nez avec de telles absurdités que je suis contrainte d'acquiescer à sa remarque. Des années, au bas mot ! Surtout en orthographe. Il me décoche une oeillade « je te l'avais dit! » Merlin... Et dire qu'il faut encore que j'aille faire une surveillance de devoir dans une heure pour aller récupérer mon lot hebdomadaire de copies... ô joie...

« Tu restes ce soir ? demandé-je, j'vais avoir des copies... mais on peut corriger ensemble et regarder Battlestar ?

- J'te vois v'nir Sib. T'espères peut-être que je vais te décharger de quelques unes peut-être ? susurre-t-il.

- Alors là non pas du touut, mais si tu te proposes...

- Hum ça sent l'entourloupe, et je m'y connais ! Le problème c'est que j'finis super tard, j'ai un conseil de discipline, soupire-t-il, J'serai venu après mais j'ai plus rien de propre, va falloir que je rentre chez moi. »

J'ai un petit pincement au cœur de déception, me rendant compte avec un peu d'effroi que plus on passe du temps ensemble, plus j'ai envie qu'on se voit encore plus pour sortir, corriger, randonner ou zoner sur mon canapé. Merlin, un irrépressible sourire ne manque pas de me monter aux lèvres alors qu'une douce chaleur me dévore le ventre. Je rabat le bord de son bonnet correctement sur son crâne avec douceur.

« Si tu veux je peux te libérer un ou deux tiroirs de la commode, proposé-je, comme ça tu aurais aussi des affaires ici. »

Sa plume qui s'agit sur la copie s'arrête, il tourne son visage vers moi. Je relève la tête de son épaule, surprise par son expression.

« Comment ça ?

- Ben un tiroir, expliqué-je incrédule, un endroit où tu pourrais ranger tes vêtements quoi... »

La façon dont il fixe soudainement l'écran de la télévision me crispe aussitôt. Il a la mine bien trop sérieuse. Qu'est-ce que j'ai dit ?

« Comme ça tu aurais pas à faire des aller-retours... »

Mon murmure prudent est incertain.

« Ouais nan, t'inquiète Sib, lâche-t-il, De toute façon cette semaine ça va être chaud de venir, j'ai pas mal de réunions et de copies. »

Le ton trop rapide pour être réellement nonchalant et naturel me fait l'effet d'une main qui enfonce ma tête sous l'eau. Le son est engourdi et je n'entends plus que les battements frénétiques, honteux et tristes, de mon corps. La gorge nouée, j'ai dû mal à trouver un semblant de naturel pour répondre avec le plus détachement possible :

« Ah ! Oui c'est vrai, on a les commissions à faire cette semaine... Anastasia a envoyé un hibou hier non ?

- M'en parle pas, c'te merde ça va être un vrai bordel à gérer. J'me demande pourquoi on a accepté d'en faire partie, on s'est fait avoir en début d'année. »

J'ai un sourire faux, hoche la tête et me détourne de lui pour fixer mon thé. Je l'entends se remettre à corriger, bien plus silencieux que d'habitude lorsqu'il rature les bavures des élèves. Les pensées tourbillonnent dans ma tête pour décrypter notre échange. Pourquoi est-ce que perspective de laisser des affaires ici le rend aussi frileux... Peut être que ça rende les choses bien réelles pour lui, mais... est-ce que ce n'est pas déjà le cas ? Tout le monde sait que nous sommes en ensemble maintenant. Les collègues, les élèves, nos amis et même ma famille !

Est-ce que ça a pris trop vite pour lui ? Ou est-ce qu'il regrette d'avoir été aussi impulsif à la réception de l'hôtel ? Cette boutade pour envoyer bouler mon frère a peut-être pris plus d'ampleur qu'il ne le voulait réellement... Peut-être que pour lui on n'est pas voué à rester ensemble longtemps, qu'il sent les choses de plus en plus comme ça. Avec une fin. A l'opposé de ce que moi je ressens moi... Notre histoire est-elle éphémère ? ... je ne peux pas lui demander ça, je ne me sens pas capable de lui demander ça. J'ai peur de sa réponse maintenant. Est-ce qu'il ne ne regrette pas de s'être trop avancé et empêtré dedans maintenant ? Est-ce qu'il a peur de me le dire ? Peur de me blesser, de me rendre un peu pitoyable devant tout le monde en rompant avec moi ou peur de me briser le cœur ? Ça paraît tellement surréaliste de me dire ça mais... et être avec lui est la chose la plus naturelle et grisante qui me sois arrivée depuis des années. J'aime ce qui est en train de naître entre nous. Et je croyais que c'était aussi le cas pour lui, ça semblait l'être aussi...

Je sens monter la panique de mon ventre à ma gorge, je papillonne des paupières vivement pour ravager la douloureuse boule au fond de ma poitrine. Le thé me brûle la trachée.

« T'as pas un devoir au fait ? demande-t-il. »

L'horloge de la cuisine m'indique qu'il va falloir que je parte tout de suite si je veux avoir le temps de préparer la salle pour l'examen. J'hoche la tête et essaye de reprendre le plus de contenance possible en lâchant avec un humour qui sonne creux à mon oreille.

« Merci de me le rappeler... j'ai tellement hâte de lire leurs œuvres.

- T'as intérêt à partager les meilleures ! »

Je le rassure d'un baiser léger sur la joue, file mettre mon manteau et prendre mon sac avant d'enfiler machinalement mes Dr. Marteens. L'esprit blanc et cotonneux, comme si j'avais la gueule de bois.

« A plus tard, le salué-je. »

Il m'adresse un sourire léger et une mine songeuse, je lui fais un petit signe avant de refermer la porte sur lui. Je reste un instant prostrée dans le couloir, ravalant le vacarme d'émotions au fond de moi avant de filer d'un pas rapide vers le couloir d'Histoire de la Magie. Souriant faiblement à Mrs Peters en passant.

Pitié que cette journée s'achève vite. Je veux retrouver ma chambre et le réconfort de ma couette.

OoOoOo

Valérian et Anak arrivent ensemble au bar où sont déjà installés Appolo, Eanna et Nialh. Je les observe discrètement, alors qu'ils saluent le trio, essayant de repérer un changement dans leurs attitudes qui trahirait le nouvel état de leur relation. Fran me décoche un regard interrogateur, accoudée au comptoir, sa flamboyante chevelure bouclée luisant d'un aspect cuivré dans la lumière tamisée. Je fais mine de l'ignorer et m'empare de nos boissons pour aller servir notre table. Ce n'est pas à moi d'annoncer quelque chose qui ne me concerne pas. L'expression de réussite et de contentement qui se lit aisément sur le visage de Nialh lorsqu'il se met à les regarder avec une insistance tout particulière laisse peu de doute à Fran sur ce qu'il s'est passé entre eux. Même en voulant être discret, mon frère est incapable de l'être.

Nanak un peu gênée fait de rapides va-et-vient entre lui et Valérian, comme pour s'assurer que le vélane ne va pas s'évaporer sous ses yeux. Il soutient le regard de mon frère avec détachement et un léger sourire.

« Tout va bien Nialh ?

- Ah oui, tout va parfaitement bien Valou. »

Le petit tressaillement des lèvres du vélane est assez perceptible pour que je comprenne qu'il est amusé par la remarque et pas du tout gêné ou agacé. Et c'est assez mignon... Je viens tout de même à la rescousse d'Anak en lui tendant son verre avec un sourire rassurant. Il va se calmer.

« Cool pour vous deux, lâche Appolo en buvant une gorgée.

- Et merci pour nous, fait Fran en levant sa bière dans leur direction, on va enfin pouvoir passer une soirée tranquille !

- Merlin ! Je bois à ça !»

Valérian échange un regard avec Anak, je n'en discerne pas vraiment la teneur mais surtout l'intimité naissante. Elle me fait aussitôt détourner les yeux, gênée d'avoir être aussi intrusive. Eanna rayonnante depuis la naissance d'Eliane et l'étreinte avec maman se penche vers moi et me souffle :

« Murdock vient pas ?

- Il a un conseil de discipline ce soir, il sait pas trop quand ça va finir, expliqué-je, ni si il va pouvoir venir du coup...

- S'il va pouvoir ? s'écrit Nialh amusé, on parle de Murdock là ! Pour un verre il creuserait un tunnel sous Ilvermorny ! Il déplacerait des montagnes pour de la bière ! »

Et à cause d'un tiroir hein... il ferait quoi ? Je fais instantanément taire cette pensée stupide.

« Et où est Wanda ? intervient Appolo goguenard. Elle est mignonne, non ? Et elle aurait adoré venir avec nous, non ?

- Ah ça ! s'exclame Ea, je suis sûre qu'elle aurait dit oui tout de suite, pas vrai Nialh ?

- Roh mais lâchez-moi un peu la grappe, soupire-t-il avant de s'envelopper dans sa dramaturgie naturelle, laissez ma vie sentimentale tranquille ! »

La remarque déclenche aussitôt l'hilarité générale. Il prend conscience de l'énormité de ce qu'il vient de dire mais fidèle à lui même , préfère s'exclamer qu'il est temps qu'on se trouve une occupation saine pour nous occuper. Eanna hausse les épaules et propose de montrer les photos de notre nièce qui fait aussitôt fondre Appolo et Nanak - normal elle est beaucoup trop adorable dans sa barboteuse rose. Ea explique donne tous les détails sur notre petite merveille et annonce qu'elle sort de l'hôpital ce week-end. Je me prends à me demander si Murdock viendra quand même dimanche à l'appart... peut-être qu'il vaut mieux pas pour moi lui demander. Il est plus judicieux de ne rien penser du tout, de n'avoir aucune attente. De ne surtout pas trop espérer ni trop en demander. Je serai pas trop déçue comme ça et je m'éviterai sûrement une forme de honte... ou de me briser le cœur. C'est mieux, et ça fera retomber la pression de l'affaire autour de ces « tiroirs de commode ».

Je sirote lentement ma bière sans conviction, Nanak fronce les sourcils et demande d'un mouvement muet des lèvres si ça va. Je lui souris, touchée de son attention alors que Valérian est sensiblement rapproché de sa chaise et qu'il devrait être au centre de toute ses actuelles préoccupations.

« T'inquiète, juste un peu fatiguée ! »

Je vais pas en plus leur gâcher la soirée avec mes états d'âme.