Bonjouuuur à toutes et à tous, et surtout bonne lecture !
Chapitre 40
"Oh, tiens, Anak !" m'apostrophe Estéban au détour d'un couloir.
Il me tend immédiatement un flyer sorcier où des sandwitchs zombie poursuivent activement des donuts criant aux meurtres.
"Créatif, n'est-ce pas ? commente-t-il avec amusement. Une élève m'a demandé de l'aider à distribuer des flyers. Sa mère ouvre une sandwicherie dans le centre-ville de Salem.
-Oh génial ! Mais j'espère qu'on ne risque pas de se faire bouffer par des Sandwitch au thon zombie !
-Ah, ça, je ne peux rien te promettre !
-Bon, j'prendrai le risque… Tu veux que je t'aide ?
-Oh bah avec plaisir."
Et il me remet un tiers de son paquet que je me presse à fourrer dans ma besace pour éviter de les semer sur ma route. Je l'avais à peine refermé qu'Estéban reprend la parole :
"Ah oui, au fait, y'a cette foutue rumeur sur Valérian et toi qui a repris du poil de la bête !
-Quelle rumeur ? m'étonné-je.
-Bah tu sais, comme quoi vous sortez ensemble, ou je ne sais quoi. J'avais des Quatrième Année en retenue hier soir, et ils étaient intenables, j'avais beau leur dire de se taire et de faire leurs devoirs, ils ne causaient que de ça. Et aussi de Murdock et de Sib… ils sont en couple, c'est ça ?"
Je m'entends lui répondre que oui, mais mes pensées sont déjà à des années lumières d'ici. Dans le café de l'immeuble où l'on fait notre yoga, où Valérian m'a clouée sur place en me demandant d'être sa copine. Demande que j'ai accepté, bien entendu, je ne suis pas à moitié folle ! Depuis, c'est plus un rêve éveillé que la réalité que je vis, ou alors un mélange des deux particulièrement confus. Pourtant, Valérian ne cherche pas à se cacher et se comporte en petit-ami parfaitement parfait, galant et prévenant, attentionné comme on n'en fait plus…
"Anak ? m'appelle Estéban avec inquiétude. Tu te tracasses pas pour ça, pas vrai ? C'est des gamineries, tu sais comment sont les gosses… une nouvelle rumeur remplacera bientôt celle-là et on n'en parlera pas."
Sauf que ce n'est pas une rumeur !
"Et puis, tu sais, personne n'y croit, de toute façon…"
Je décoche un regard que j'espère pas trop vexé à Estéban mais celui-ci est bien trop occupé à en rire comme s'il s'agissait de la meilleure blague de l'année. Aussi, je fais la seule chose raisonnable et me force à rire de concert, de manière peut-être un chouya trop enthousiaste pour sonner véritablement sincère.
"Bien sûr ! m'écrié-je. Qui croirait un truc pareil ! C'est absurde, complètement DÉLIRANT !
-T'es sûre que ça va Anak ?
-Je vais très bien ! Pourquoi ça n'irait pas ?"
Qu'un sandwich zombie vienne me dévorer toute crue et abréger mes souffrances.
–
"Et pourquoi t'as rien dit ?
-Bah qu'est-ce que j'aurais pu dire ?
-Oh bah, j'sais pas moi, pourquoi pas commencer par dire que c'est bien ton mec ?
-C'aurait fait bizarre…, grimacé-je.
-C'est vrai que c'est pas plus chelou du tout de rire comme une cruche quand on te dit que c'est une rumeur alors que tu sors bel et bien avec ce mec. "
Je fais la moue et m'accoude mollement au comptoir, échouant mon menton au creux de la paume de ma main. De l'autre côté du comptoir, Chad me lance un regard débordant de cette réprobation habituée qu'il me sert exclusivement. Je lance un coup d'œil à Moh pour voir s'il partage son opinion et celui-ci m'offre un sourire embêté. Ouaip, il est d'accord.
"C'est vrai que je suis cruche…, admis–je.
-Le premier pas vers la guérison, c'est la lucidité, me félicite Chad ironiquement.
-Mais est-ce que c'est vraiment le plus grave là-dedans ?! me redressé-je avec un regain d'indignation, Déjà que moi-même j'ai encore du mal à croire que Valérian est vraiment mon copain depuis 4 jours et…, fais-je une pause en consultant ma montre, 18h et 40 minutes, mais en plus tout Ilvermony est d'accord avec moi ! Qu'est-ce qu'ils sous-entendent ? Que je ne suis pas assez bien pour lui ?
-Ils le sous-entendent pas, nie Chad, ils le disent très clairement.
-C'est peut-être vrai, mais ils pourraient le garder pour eux !"
Chad soupire en me regardant gesticuler, un brin paniquée, sur mon tabouret de bar et il se saisit d'une bouteille de téquila pour me servir un shot. Moh pose une main sur mon épaule pour me consoler.
"Soeurette, je te comprends tellement, compatit-il. Mais il faut que tu prennes sur toi et te concentres sur ce qui compte vraiment ! C'est Monsieur X ! Tu l'as eu !
-Vraiment ? fais-je dubitative, mais pourquoi j'ai l'impression d'être le dindon de la farce ? C'est exactement comme l'épisode des lettres, Moh, je sais pas ce que je dois croire… et si…
-Et si ? me coupe Chad, cinglant. Et si ton Prince Charmant te faisait marcher, c'est ça que tu allais dire ?"
Je réfléchis. A vrai dire, je ne sais pas vraiment où j'allais avec cette amorce de phrase mais c'est bien possible… j'en suis à un point où je doute de tout. Je douterai même que la Terre est ronde, et pourtant, je ne suis pas platiste, Merlin m'en garde !
"Reprends-toi, s'agace Chad, on sait tous qu'il ferait jamais ça. Tu nous as tellement bassiné avec ton vélane que j'ai l'impression d'en avoir accouché !
-C'est vrai qu'il ne ferait jamais ça mais…
-Pas de mais ! Bois ça et tais-toi."
Il pousse le shot ignoré vers moi et je lui lance un regard grognon qu'il snobe superbement alors qu'il s'appuie d'une main au comptoir.
"Moh a raison, confirme Chad. Maintenant que tu l'as, ton gars, faut pas le lâcher ! Te laisse pas déstabiliser par ces morveux, c'est qui la prof ici ?!
-C'est moi !"
C'est vrai, ça ! Non mais ! A mon époque, on respectait un peu plus le corps professoral que ça ! C'est fou d'inventer toutes ces rumeurs ridicules qui s'avèrent vraies ! Quel manque intolérable de discipline !
"Plus fort ! m'encourage Chad.
-C'EST MOI ! scandé-je.
-Voilà, approuve-t-il, maintenant cul sec !"
–
"Hey ! nous salue joyeusement Wanda alors qu'elle s'assoit dans la chaise juste à côté de moi à ma gauche. Vous faites quoi de beau ?
-On organise un peu l'arrivée des élèves de Uagadou, lui apprend Sib, tu veux nous aider ?
-Hm… je vous regarde !"
Sib a un mouvement d'irritation à cette réponse mais ne dit rien de plus. Ca ne lui ressemble pas de réagir comme ça pour si peu, mais j'ai bien remarqué qu'elle était de mauvaise humeur ces jours-ci… je n'ose pas trop lui poser de questions, mais je lui ai subtilement fait comprendre qu'elle pouvait me parler quand elle le voudrait. J'espère que ce n'est pas trop grave.
"Qui veut se charger d'accueillir Oriag et ses élèves ? demande Sib. Murdock, peut-être ? Comme vous êtes proches."
Murdock lui lance un coup d'œil surpris, mais elle ne le regarde que brièvement, et je le vois la détailler des yeux dans l'espoir d'y trouver quelque chose. Oriag ? Était-ce la prof d'Astronomie d'Uuagadou qui se transformait en guépard ? Je ne savais pas qu'elle et Murdock étaient proches. Il remarque mon attention, et il toussote avant d'accepter sa mission :
"Ouais, si tu veux…
-Parfait.
-La directrice m'a remis la liste des élèves du programme d'échange, nous apprend Valérian qui est à ma droite, je vous ai fait des copies."
Wanda m'expédie alors un petit coup de coude dans les côtes et je me retourne vers elle avec curiosité. Elle a un petit air de connivence, et un sourire complice qui me surprend. Ne me détestait-elle pas, aux dernières nouvelles ?
"J'ai remarqué que Nialh a abandonné son projet séduction avec toi, me souffle-t-elle. Tu l'as rejeté pour me faire plaisir, hein ? C'est ça ?
-Ben c'est que…," commencé-je, incertaine.
Je jette un regard à ma droite vers Valérian qui se veut discret mais rien ne lui a échappé de la situation, et surtout pas les mots de Wanda. Heureusement, il me sourit doucement et je suis soulagée qu'il ne prenne pas les inepties de Wanda au sérieux.
"Bon, après tout, je t'ai laissée Valérian, poursuit Wanda, alors ce n'est que justice. Mais quand même… t'es une bonne copine.
-Tiens, Wanda, intervint Valérian en tendant une copie de la liste des élèves, ça ne te dérangerait pas de t'occuper des Première Années ?
-Des Premières Années ? glapit celle-ci. Ouhla ! Je n'ai pas vu l'heure qui passait ! Je suis attendue !"
Et elle se lève aussi sec non sans m'offrir un énième clin d'œil. Un rire incrédule au bord des lèvres, je lui fais mes adieux d'un geste de la main. Alors que la porte de la salle des profs se referme sur elle, Murdock commente :
"Heureusement que mon charme nainique a ses limites. Je suis bien content de pas l'avoir sur ma peau !
-Tu ne crois pas si bien dire, confirme modestement Valérian.
-Au fait, j'ai vu qu'il y avait une fête foraine à Salem, ce soir ! les informé-je, en faisant voyager mon regard sur eux trois avant de l'arrêter sur Sib qui est en face de moi, ça vous dirait qu'on y aille ?
-Je pensais plutôt rester au calme chez moi, répond celle-ci, j'ai beaucoup de copies…"
Murdock la regarde à nouveau avec insistance mais il finit par détourner ses yeux et sa mine devient bougonne.
"Ouais, ça me dit rien non plus, fait-il.
-D'accord…, fais-je sans savoir trop quoi dire.
-Désolée, Nanak, s'excuse gentiment Sib, une autre fois.
-Oui, oui, bien sûr !" assuré-je.
Je baisse des yeux pour consulter la liste des élèves de Uagadou pour essayer de repérer des noms qui me disent quelque chose, et une mèche de cheveux me tombe soudainement dans les yeux. Alors que j'allais la ranger, une main me précède et Valérian replace délicatement mes cheveux derrière mes oreilles. Je l'admire, stupéfaite et émerveillée, alors qu'il me regarde comme s'il s'agissait du geste le plus banal du monde.
Chad et Moh ont raison. J'ai beaucoup trop de chance, je n'ai pas le droit de me laisser abattre !
"Nous pouvons y aller tous les deux, si tu veux," me propose-t-il.
J'allais lui répondre par l'affirmative -évidemment- quand la porte de la salle des profs s'ouvre à la volée sur Timothée qui débarque en conquérant. Mes confrères et consoeurs allaient se charger de remettre les pendules à l'heure mais je les précède vigoureusement avec un regain d'énergie qui me sort de je-ne-sais-où :
"Ben dis donc, Timothée ! C'est pas un moulin, ici !
-Mais…
-Y'a pas de mais ! Referme la porte et frappe pour qu'on t'ouvre.
-C'pas juste…
-Allez ! C'est qui la prof ici ?! C'est un monde, tout de même…"
Timothée bougonne mais recule et referme la porte alors que je jubile sur place, pas peu fière de moi, et que Murdock, Sib et Valérian me regardent comme s'il m'était poussé une deuxième tête.
Quand je raconterai ça à Chad…
–
J'utilise ma dernière munition pour éclater un ballon jaune et je souris à mes résultats tout en rabaissant ma carabine. J'ai toujours été fortiche au tir ! Le forain me demande quel lot je veux et je pointe une peluche du doigt :
"L'otarie rose !
-Et elle a bon goût, en plus d'être une tireuse d'élite, apprécie le forrain en décrochant la péloche, faut la garder, mon gaillard !"
Valérian rit un peu et me décoche un regard amusé, tandis que je me saisis fièrement de mon trophée que je lui tends l'instant d'après alors que nous nous éloignons pour marcher dans la fête foraine bondée. Les lumières clignotantes parviennent à effacer les étoiles mais la pleine lune est fidèle au poste, juste au-dessus de la Grande Roue, reine incontestable des lieux. Nous nous dirigeons vers celle-ci puisque Valérian, qui n'a jamais été à une fête foraine, en bon sorcier qu'il est, a tout de suite été intriguée à la vue grandiose de la Grande Roue.
Après tout, la Grande Roue dans une fête foraine, c'est un peu la Tour Eiffel à Paris ou l'Empire State Building à New York, tout simplement indétrônable.
Valérian se saisit de la peluche rose en me lançant un regard curieux et je lui apprends :
"C'est pour toi !
-Merci, Anak.
-Prends en grand soin, blagué-je.
-C'est promis."
Et c'est l'otarie dans les bras que Valérian marche à mes côtés dans les allées de la fête foraine. Évidemment, tous les regards moldus sont sur lui mais il les ignore du mieux qu'il le peut. Cependant, ce n'est que lorsque nous nous asseyons dans la cabine de la Grande Roue et que la porte se referme sur nous qu'il se détend entièrement. J'ai de la peine pour lui, ce doit être véritablement dur à subir tous les jours…
"Tu sais qu'il y a une rumeur sur nous à Ilvermony ? lui demandé-je.
-Une rumeur ?
-Oui, il paraitrait, tiens-toi bien,…, commencé-je en me penchant théâtralement vers lui qui est assis face à moi, que nous sommes en couple…"
Il a un petit rire désabusé en secouant la tête avec consternation et sa réaction si sincère calme le reste de mes incertitudes et inquiétudes. Comment ai-je osé douter de lui alors qu'il est certainement la personne la plus innocente d'Ilvermony ?
"Ca a dû te faire de la peine, devine-t-il.
-Un peu, avoué-je.
-Je sais que ce n'est pas facile d'être avec moi.
-Ce n'est pas si dur que ça non plus," le rassuré-je d'un sourire.
Un sourire naissant aux lèvres, il me regarde avec une étincelle taquine dans les yeux et je crois que je ne l'ai jamais trouvé aussi beau, dans la semi-obscurité et la lumière qui tourne sur son visage au rythme du voyage de notre cabine. Et je suis presque certaine que ça n'a rien à voir avec ses soi-disants pouvoirs… à mon humble avis, vélane ou pas, dans cette vie ou dans une autre, ici ou ailleurs, je serais sous le charme tout pareil.
"Tu penses survivre ? me demande-t-il.
-Je pense bien, affirmé-je, je suis plus coriace qu'il n'y paraît."
–
"On fait une pause ?"
J'essaye de répondre mais je suis bien trop prise par l'activité de cracher mes poumons. En me voyant dépérir, courbée en avant, les mains sur les genoux, Murdock s'esclaffe bruyamment et je lui lance un regard pour jauger son humeur. Jusque-là, il était renfermé et bougon, mais ses tendances sadiques ont du bon…
"T'as couru beaucoup trop vite ! lui reproché-je. Comment tu veux que je suive ?
-Tu faisais la maligne à la salle, me rappelle-t-il, mais tu vois, à l'état sauvage, tu fais pas dix minutes contre un Seigneur Nain !
-Tu parles d'un seigneur…"
Ayant recouvré mon souffle, je me redresse et les mains sur les hanches, je quitte le chemin du parc pour marcher un peu sur la pelouse en direction de l'étang qui réfléchit les rayons du soleil dans un tapis argenté, Murdock à mes côtés.
"Ca fait du bien, en tout cas, apprécie-t-il en s'étirant les bras.
-C'est clair.
-Comment s'est passé ce rencard à la fête foraine ?"
Les souvenirs d'hier soir s'enchainent dans ma tête. Valérian qui trainait des pieds devant le Grand Huit, ses cris de frayeurs dans la Maison Hanté alors qu'il s'accrochait à mon bras et les baisers au goût de Barbapapa entre deux attractions. Murdock adopte un air goguenard mais approbateur devant mon sourire joyeux.
"Tu lui demanderas de te montrer le cadeau que je lui ai fait, lui dis-je avec satisfaction, je l'ai remporté au tir à la carabine ! Qu'est-ce qu'il en dit de ça, le Seigneur Nain ?
-J'en dis que tu aurais fière allure en guerrière naine ! me complimente-t-il avant de se rembrunir un peu, Désolé de ne pas vous avoir accompagné hier avec Sib…"
Je le dévisage un instant avec le plus de discrétion dont je suis capable. Ce n'est pas anodin s'il est venu frapper à ma porte un samedi matin pour me demander de faire du jogging avec lui, sans que Sib ne pointe son nez. Je sais qu'il y a quelque chose qui s'est passé entre eux mais je ne sais pas quoi. Ce que je sais, en tout cas, c'est qu'ils en souffrent autant, l'un et l'autre.
"C'est pas grave, fais-je, Sib a du vouloir m'offrir l'occasion pour qu'on y aille seuls avec Valérian !
-Sûrement, prétend Murdock.
-La fête foraine dure encore deux semaines. Et si on y retournait tous les deux gagner une peluche pour Sib pour que tu puisses lui offrir ?"
Murdock tourne les yeux vers moi et il comprend instantanément que j'ai suspecté quelque chose. Il me demande simplement :
"Tu crois ?
-Bien sûr, assuré-je, je t'aurai la plus grande des peluches !
-J'y réfléchirai…"
Mais il a un petit sourire en coin, et je sais que c'est tout réfléchi.
