Bonne lecture :)
Chapitre 19
« Bien sûr que non non Mike ! Vous savez bien que je ne peux pas décemment accepter une telle proposition, à moins de 12% je ne financerai pas votre centre de recherche, c'est à prendre ou à laisser. Oui... Non ça n'a rien avoir avec la montée des marchés indiens ! »
Ma mère au volant de son Aston Martin, le téléphone en visioconférence, impeccable dans son tailleur Chanel, son étole de soie chatoyant sur son chemisier nacré et toujours aussi à l'aise dans ses escarpins vernis Prada. En ligne, l'un de ses clients potentiels, innombrables, qui dévisage ma mère, étonnée de voir en elle une volonté aussi inflexible que chez un homme. Après son plus beau sourire commercial, elle raccroche et me lance un regard entendu.
« Il va céder.
- Ca ne fait aucun doute, répondis-je avec sincérité.
- Et sinon l'école ? Je n'ai pas encore reçu ton bulletin... Il n'y aura pas de mauvaises surprises...
- Tu pourras être contente, assuré-je avec un sourire.
- Je suis toujours contente de toi, liefje, m'ébouriffe-t-elle les cheveux. »
De son prénom Liene, ma mère et moi discutons toujours dans sa langue maternelle. C'est un peu notre code secret, du moins c'est ce qu'elle me disait pour m'amener à lire en néerlandais quand j'étais enfant.
« Tu voudras aller chez le coiffeur ? me demande-t-elle en m'inspectant du coin de l'œil, je dois me faire les racines.
- Non ça va... soufflé-je en passant une mèche derrière mon oreille.
- Ces mèches cachent tes jolis yeux, mais comme tu veux ! Peut être que ton petit ami les préfère comme ça... »
Je sens mes joues bouillir tandis que je m'enfonce dans le siège et regardant machinalement la route.
« Il est mignon au moins ? »
Je rougis de plus belle.
« Ooooh, je vois ! Trèèèès mignon ! S'enthousiasme-t-elle. Tu as une photo ? Oh ! Est-ce que Catherine le connait, je pourrais lui demander à elle... un avis objectif !
- Maman...
- Très bien ! Très bien ! Je ne m'en mêle pas ! »
Ses yeux d'un bleu glacier dardent vers moi tout leur intérêt, tandis qu'un sourire ravi se dessine sur son visage de porcelaine.
« Aloooors... Il s'appelle comment ? »
OoOoOo
« C'est ma mallette ! C'est moi le docteur !
- C'est ça ! T'es qu'un bébé ! T'as qu'à jouer toute seule ! »
Les yeux de Joy s'embrument et elle se met brusquement à pleurer. Heather, sa sœur aînée de dix ans, soupire et replonge dans son Atlas illustré de la faune africaine. Je viens alors m'accroupir à côté de ma plus jeune cousine. Je passe gentiment une main dans ses cheveux châtains coiffés en nattes tandis que ses petits doigts se cramponnent à sa mallette de docteur. Elle lève son regard noisette sur moi.
« Si tu veux on peut jouer à la pâte à modeler ensemble ? »
Elle hoche la tête, un sourire lumineux accroché à ses petites lèvres ourlées. D'un bond elle est sur ses pieds et se précipite dans le bureau de la maison pour ramener la fameuse boîte. Heather darde un œil jaloux vers moi.
« Tout le monde est toujours gentil avec elle.
- C'est la plus petite, tenté-je de répondre.
- C'est toujours la même excuse de toute façon, marmonne-t-elle. »
Mes cousines sont sans cesse à se chamailler, je ne peux m'empêcher de les envier. J'aurais aimé avoir une petite sœur, ou un petit frère. Elles ne se ressemblent pas vraiment, avec sa crinière de boucles rousse et ses lunettes, Heather passe dans la famille pour le vilain petit canard. D'une grande sensibilité et armée d'un sens des responsabilités inattendu pour une fille de son âge, je l'ai toujours adoré. Mes cousines sont les enfants de la sœur de mon père, Lydia. Son époux, Timothy, et elle comme pour chaque vacance de Noël, quittent leur petite maison de Brighton pour venir s'installer quelques jours dans la confortable et luxueuse demeure que maman a acheté un an après la mort de papa. Elle ne supportait plus de vivre dans les murs qui chaque fois lui rappelaient que papa était mort. C'est une maison d'époque victorienne, près de Hyde Park, nous y accueillons toute la famille pour les fêtes de fin d'années. Et je dois dire que c'est la période que je préfère, la demeure est animée et pleine de vie. Le sentiment d'être entourée, d'avoir des êtres qui vous aiment est alors plus fort que tout.
« Tu veux jouer avec nous ? Proposé-je.
- Non, hausse-t-elle les épaules en se mordillant la lèvre inférieure. Elle voudra pas.
- Elle t'adore pourtant, tu es son modèle, soufflé-je.
- N'importe quoi.
- Trouvé Rika ! On joue maintenant ? Hein ? Tu veux bien me faire un mouton ?
- Et si je te montrais comment en faire un ? »
Joy ravie s'installe sur la table basse et balaie les magazines pour poser les pots de couleurs.
« Je sais même faire des chatons Rika !
- Il va falloir me montrer ça alors... »
Je n'ai jamais été timide avec mes cousines, elles sont bien plus jeunes que moi et ne me jugent pas. Pour certains s'occuper d'enfants est un sacerdoce, pour moi c'est assez reposant de ne pas être tendue et rougissante. Je glisse un œil à Joy dont toute l'attention est tournée vers son œuvre, je me demande si un jour elle cessera d'avoir toujours l'air aussi adorable.
OoOoOo
« Salut Fred ! »
Rougissante, je tire machinalement sur mon pull. Je peux sentir d'ici le regard de ma mère me transpercer pour épier David, depuis le salon. Cath à ses côtés s'empresse de me plaquer deux bises sur les joues avant de s'engouffrer dans le vestibule. A vrai dire, elle est un peu comme chez elle ici. Je crois que la quiétude de ma maison lui permet de ressourcer. J'esquisse un timide sourire à David, il a une mine éclatante. Son nez et ses oreilles rougies par le froid me rappellent qu'il est toujours sur le palier.
« Entre je t'en prie ! m'écarté-je. »
Avant même d'enlever son écharpe, il se penche et dépose ses lèvres froides sur les miennes. Je frissonne. Déjà il s'est détaché.
« David je présume ? »
Le sang me monte brusquement aux joues en prenant conscience que Cath et ma mère sont dans la même pièce. Je braque mon regard au sol, mal à l'aise.
« Ravie de te rencontrer ! Cath m'a tellement parlé de toi ! »
J'écarquille les yeux, ma meilleure amie me lance un regard d'incompréhension mais je ne suis pas dupe. Maman a toujours su tirer les vers du nez de quiconque détenait une information intéressante. Médusée, je regarde David et ma mère se lancer dans une conversation improbable que je n'arrive pas à suivre tant j'admire l'aplomb avec lequel il est à l'aise. Chaque situation, peu importe le niveau d'étrangeté, n'affecte en rien son sourire. Je me demande soudainement ce qu'il peut bien me trouver, je suis son exact opposé : renfermée, timide et discrète.
Cath me glisse un bras autour des épaules.
« Ça m'étonne même pas ! Bon on y va ou pas voir ce film ? David il est jamais allé au ciné, c'est un cas de force majeur !
- Sérieux ? »
Heather du haut des escaliers, un album sur la grande muraille de chine dans les mains toise David. Une mine hautaine au visage, elle pouffe de rire avant de s'éloigner.
« C'est n'importe quoi !
- Essaie pas David, tu sais bien que j'ai toujours raison ! »
OoOoOo
« Par Merlin ! Ya du monde ! »
Marianne semble ravie, débordante d'une assurance solaire et enthousiaste. Sa robe rouge luit à la lumière du réverbère auprès duquel le magicobus nous a déposé, près de la maison bourgeoise de David où se déroule la fête du nouvel an. Mal à l'aise, je suit Marianne à contre-cœur. Je referme la main sur le col de mon caban, lisse maladroitement ma robe noire avant de grimper les quelques marques qui mènent au porche. Dans le reflet de la vitre de la porte d'entrée, j'inspecte une fois encore mon apparence. Mes cheveux auburn sobrement relâchés, la simplicité de ma robe, le peu de mascara sur mes cils et mes yeux fuyants. Je me mords la lèvre, j'ai peur que David ait honte de moi là, à devoir me présenter à tous ses amis. Apercevoir le regard moqueur et dédaigneux de tous ces gens qui pensent sans doute que je suis bien la dernière fille qui convient à David. J'ai un coup au cœur en comparant ma silhouette aux boucles blondes et luxuriantes de Marianne et son sourire rayonnant. Je pâlis, les mains crispées. Incapable de sourire. Tout le sang de mon corps descend à mes jambes tremblantes, prêtes à fuir.
La porte s'ouvre soudainement.
« Salut les filles ! S'exclame Henry avant de nous faire entrer, l'alcool est dans la cuisine et le son dans le salon !
- Cool ! Je vais déposer ma bouteille, prévient Marianne après avoir tendu son manteau à l'elfe de maison. Je reviens Fred ! »
J'ai à peine le temps de sentir l'angoisse monter dans ma gorge que déjà je suis débarrassé de mon caban. Je rougis un peu de ma gaucherie et reste plantée dans l'entrée, telle une statue. Je ne vois ni Christopher, ni Catherine... Je baisse les yeux sur mes chaussures, prise de l'envie pressante de m'en retourner chez moi. Je suis tellement ridicule.
« Cath est pas là ? Lance Henry. »
Je relève les yeux, étonnée de le voir faire mine d'être poli alors qu'il semble très intéressé par ma réponse. Je secoue la tête, lui expliquant qu'elle ne devrait pas tarder, accompagnée de son petit ami. Il hoche la tête, détaché.
« Tu veux un verre ?
- Oui je veux bien merci, hoché-je la tête, soulagée d'avoir un objectif autre que de rester dans le hall à servir de porte-manteau.
- David est dans le salon, me lance-t-il gentiment. »
Je rougis à la pensée qu'il sait que David et moi sortons ensemble. Je ne suis pas encore habituée à cela. Il brise la masse de personnes compactée dans le salon pour me dire de l'attendre là. Je me contente donc de repérer un coin isolé, près de la fenêtre et du sapin de Noël. Me tripotant machinalement les cheveux pour occuper mes mains tout en scrutant la rue en espérant y voir arriver Catherine.
« Une bierraubeurre, une ! »
Je sursaute et me retourne pour faire face au sourire ravageur de David. Mes muscles se détendent instantanément, imperceptiblement. Je ne peux m'empêcher de répondre par un sourire et un « bonsoir » soulagé. Tandis qu'il se lance avec enthousiasme dans la description de ce début de soirée que j'ai manqué, je l'écoute avec attention. Riant à quelques moqueries bien placées. Il semble ravi et passe son bras autour de mes épaules, apposant une bise sur ma tempe. Diffusant une onde de chaleur dans mon ventre.
« Allons rejoindre les autres avant qu'ils me liquident tout le stock de boissons ! »
J'hoche la tête, me laissant entraîner vers un groupe que je soupçonne d'être des Serpentards de son année. L'un d'eux, Dick, braille un salut tandis que les deux filles gloussent en cœur. Le dernier, que je reconnais comme Edmund Peterson, trinque d'autorité avec moi. Bousculée, je rougis et bois une gorgée. Glissant un œil à David lancé dans un discours enflammé avec Dick, son bras autour de moi. Me rendant tout aussi bien mal à l'aise que parfaitement sereine. L'une des filles plisse les yeux et me dévisage avant d'avancer sa tête aux longs cheveux bruns.
« C'est toi la copine de David ? »
Déstabilisée, je reste figée comme prise en porte-à-faux et devant rendre compte devant le tribunal de grande instance de mes actes. J'hoche timidement la tête, baissant les yeux sur mes pieds. Imaginant sa mine acerbe et circonspecte.
« Ouais c'est Fred ! s'exclame David fermement. »
Son bras se resserre contre moi. Je sens le sang affluer jusqu'à mes joues, me forçant à affronter le regard de cette fille dont l'opinion n'a aucun effet sur David. Elle me fixe intensément de ses yeux bleus ciel avant de lâcher enfin.
« T'es à Gryffondor c'est ça ?
- Gryffondor ?! Beugle Dick, naaaaaaaaan, c'est pas sérieuuuuux ! »
Je tourne les yeux sur lui. Sentant ma nuque moite. Attendant la pique. Seul un éclat de rire tonitruant jaillit de sa bouche. David lève les yeux au ciel.
« Les écoute pas, c'est des abrutis ! »
La fille s'offusque et lui envoie son poing dans le bras.
« Fais gaffe si tu veux pas retourner à l'infirmerie ! »
