18 juillet
Claustrophobie
On ne pouvait pas demeurer un pilleur de coffres si on avait peur des endroits clos. Ce type d'installation ne se trouvant pas en plein air, la plupart du temps. Illya pensait absurdement à cela en gardant le regard fixé sur Napoléon, qui déboutonnait et reboutonnait ses manches, faisait des petits mouvements des poignets, comme s'il s'apprêtait à atteindre le point d'orgue de sa vie.
« Puis-je savoir pourquoi tu me dévisages ainsi, Péril Rouge ? reprocha-t-il à Illya en lui jetant un coup d'œil excédé.
-Je m'assure que tu sois encore capable de faire convenablement ton travail, cingla l'agent soviétique en regrettant immédiatement d'être aussi colérique. À quoi… à quoi tu vas servir si tu n'es plus capable de percer des coffres-forts pour récupérer des documents vitaux ?
-Je suis parfaitement en mesure de me remettre de ces sévices que Georgio m'a infligées ! gronda son équipier, touché dans son orgueil. »
Il se rapprocha de lui. Pas pour obtenir du soutien… mais pour le foudroyer de son regard bleu. Il n'y avait plus aucune connexion entre eux, plus rien de la sincérité qui avait commencé de grandir entre les deux hommes depuis quelques mois. Ne restait que l'antagonisme accouché d'un monde qui mettait les Américains d'un côté et les Soviétiques de l'autre. Chacun devant être plus fort, plus résistant, plus efficace que l'autre; cette discussion donnait presque l'impression qu'Illya cherchait à écraser Napoléon sous sa supériorité, alors qu'il se sentait de plus en plus coupable de la tournure que ça prenait.
Pour lui prouver – en tout cas, c'est ce qu'il crut au début – qu'il n'était pas diminué, l'agent américain força un peu trop sur le nombre d'efforts qu'on pouvait attendre de lui après une telle épreuve.
Il avait été enchaîné, bâillonné par un torchon et bouclé dans une caisse enfouie sous plusieurs centimètres de terre. Il avait de quoi respirer, le but n'avait pas été de le faire mourir d'étouffement mais de l'affamer et de l'assoiffer jusqu'à l'issue finale. C'était une des choses les plus sadiques qu'Illya lui-même avait jamais vues, sachant que le KGB ne manquait pourtant pas d'imagination. La cerise sur le gâteau ayant été l'endroit où Solo avait été enterré : juste sous l'un des entrepôts extérieurs d'U.N.C.L.E.
Il les avait entendus aller et venir sans pouvoir les appeler. Parce qu'il était bâillonné. Sans pouvoir donner des coups sur les parois de sa prison non plus. Parce qu'il était enchaîné.
C'était épouvantable.
Et ça s'était passé à peine la veille de ce jour terrible qui les voyait se tenir devant cette chambre forte enfoncée sous terre, Napoléon se contraignant à y entrer. Il n'y était pourtant pas obligé : ce n'était qu'un exercice proposé par les psychologues de l'organisation, une façon de dompter sa peur et de se remettre de son traumatisme.
On n'attendait de personne, et même pas d'un super agent secret, qu'il vainque une si douloureuse claustrophobie aussi vite ! Illya faillit le retenir par le bras quand il s'avança, mais il ne savait pas encore comment faire amende honorable après un moment de colère.
Napoléon força beaucoup trop sur le nombre d'efforts qu'on pouvait attendre de lui après une telle épreuve. Il ressortit de sa première, deuxième, troisième, quatorzième tentative avec une respiration erratique et on dut le mettre, la seizième fois, sur respirateur artificiel avant de le conduire à la clinique.
Illya s'en voulait énormément. Il avait l'impression que c'était de sa faute et que s'il avait été plus patient, son partenaire aurait pris le temps d'y aller petit à petit. Il aurait pu surmonter son traumatisme à l'heure qu'il était, au lieu d'être cloué dans un lit d'hôpital ! Waverly et Gaby lui parlaient à voix basse pour essayer de le rasséréner, l'agent soviétique les voyait à travers la vitre de la chambre.
Il n'osait pas entrer. Il n'oserait plus entrer avant un bon moment, il le savait. Sans s'en rendre compte, il avait attrapé un des tics de Solo et il retroussait et dépliait la manche de son col roulé, du côté dont sa main tremblait. Il crispa les doigts et fit craquer ses jointures. Comme il n'arrivait à rien d'autre, il tourna vivement les talons et s'en fut dans le parc de l'hôpital pour prendre un peu l'air… Sans doute poursuivrait-il dans son élan et gagnerait-il les artères de la ville pour marcher, marcher et marcher encore, jusqu'à ce que la fatigue le terrasse…
~w~
« Vous ne pouviez pas envoyer Solo là-bas ! Il n'était pas encore prêt ! s'emporta Illya en cramponnant à deux mains le bord du bureau de leur chef. Sa mésaventure avec la bande de Georgio ne date que d'il y a quatre jours ! Leurs villas sont pleines de caves et on y accède par des catacombes ! Il va forcément se retrouver dirigé vers un endroit étroit à un moment où à un autre.
-Oui, nous le savons bien, Kuryakin, répondit patiemment Waverly en feuilletant le dossier de l'affaire en cours. Et vous avez bien vu que je n'ai pas pour habitude de parler de moi comme si j'étais plusieurs personnes. M. Solo a parfaitement pris connaissance des risques et il a décidé de poursuivre son infiltration malgré tout. Vous savez, il fait preuve d'une résilience impressionnante.
-C'était quand même trop tôt, persista l'agent soviétique. Il n'aurait pas dû être envoyé là-bas tout seul. Si jamais il perdait encore ses moyens, comme dans la chambre forte de l'autre jour…
-Eh bien, vous n'avez qu'à y aller. Vous avez encore un emploi en tant que garde sur la propriété de la femme de Georgio, non ? »
Illya regarda son chef sans comprendre, incapable de concevoir le fait qu'on l'autorisait à faire ce qu'il voulait, même de sauver un ami alors qu'il avait bien d'autres chats à fouetter dans cette opération. Obtenir des informations auprès des autres gardes, par exemple. Mais peut-être Waverly comptait-il sur cette opération improvisée pour obtenir des renseignements plus confidentiels et par d'autres moyens ?
Toujours est-il que l'agent soviétique n'eut pas besoin qu'on le lui répète plus de deux fois pour foncer au secours de Solo. Il gagna la luxueuse maison de la signora Luisa, largement financée par la mainmise que son mari avait sur les réseaux de cigarettes, opium et café de cette partie du pays. Comme il avait entendu parler de "la péripétie" avec "le cambrioleur international" et que ça n'aurait pas dû être le cas s'il avait été un simple garde, il n'eut aucun mal à convaincre les autres de se diriger sans plus tarder vers la demeure de Sergio, le fils aîné de la famille. Là où il savait être Napoléon.
Retourner les sous-sols de la maison lui prit pas mal de temps, comme il l'avait fait remarquer dès le début à Waverly. Pendant ce temps, il avait aiguillé ses collègues sur une autre piste et peut-être qu'ils mettraient la main sur les réserves illégales de la famille. Ça les occuperait assez longtemps pour lui permettre de sortir son équipier de là.
Illya était complètement investi dans la tâche qu'il s'était donnée et il faillit bien faire une attaque en le voyant sortir d'un passage particulièrement étroit, sous un mur dissimulant une pièce cachée.
« Quelle idée de venir ici tout seul ! lui reprocha-t-il en se penchant pour attraper ses mains, le tirer et, espérait-il, le remettre sur ses pieds dans la foulée. Et si tu avais fait une crise de panique là-dedans ?
-Oh, Péril Rouge, lança Napoléon en remontant ses mains sur les bras de son ami afin de mieux se maintenir debout. Je ne pensais pas te croiser ici. Tu n'étais pas censé être affecté à la protection de cette délicieuse Luisa dans son merveilleux palace miniature ?
-Réponds à ma question ! Qu'est-ce que tu aurais fait si tu avais de nouveau succombé à la claustrophobie ?
-Hum… Eh bien, je suppose que je me serais lentement asphyxié, à moins de réussir miraculeusement à me reprendre. Mais ne t'inquiète pas pour moi. J'ai une capacité de résilience impressionnante.
-J'ai cru que tu t'étais tué là-dedans. »
Illya eut bien l'envie de se mettre en colère contre lui à nouveau, mais il se retint. Napoléon le dévisageait d'un œil scrutateur et finit par dire :
« Regarde, je ne suis pas le seul à avoir appris à maîtriser mes émotions aujourd'hui. Si tu ne t'énerves pas contre moi alors que tu penses que je suis un crétin, pourquoi aurais-je cédé à la panique dans ce tunnel ?
-C'est pas pareil ! protesta l'agent soviétique.
-Je sais. Tu as raison. J'ai conscience que c'était dangereux, c'est pour ça que j'ai commencé par un boyau court et une pièce où Waverly et toi pourrez avoir l'idée de venir me chercher. Je ne suis pas suicidaire. Cette claustrophobie que Georgio m'a inculqué, elle n'est pas encore totalement partie… J'essaye juste d'apprendre à la contenir, le temps que l'oubli fasse son office.
-Et tu ne pouvais pas le dire avant ?!
-Illya, voyons, ne recommence pas à m'invectiver ! Nous avons fait tellement de progrès aujourd'hui, nous n'allons pas tout gâcher maintenant, n'est-ce pas ?
-Je suis désolé, répondit abruptement son ami. »
Il ne s'excusait pas pour leur petite querelle dans ce souterrain, non : le regret était plus profond, il provenait encore de son manque de soutien, quatre jours plus tôt. Napoléon le comprit, Illya le sut avec son sourire. Et avec la tape qu'il lui donna sur le bras.
« Maintenant, si tu veux bien te montrer serviable pendant encore quelques minutes, lança Solo, j'aimerais que tu m'aides à retrouver la sortie de ce dédale. Je commence à me sentir un peu à l'étroit. »
