Voilà le deuxième texte que je voulais développer davantage, à propos de Mori Yuki et de Mirenel. Il a fini par être beaucoup plus court que je pensais mais j'ai fini par beaucoup plus m'amuser avec les relations entre les personnages, dont certaines dont je n'étais moi-même pas sûre, ce qui explique le délai de deux mois depuis le dernier chapitre alors que la majeure partie de celui-ci était déjà écrit. J'ai fini par tout conserver quand même.
The Bakeneko
-Tu te souviens de moi, Mori Yuki?
Il n'y avait personne, à proximité d'elle. Juste… juste un chat. Un chat et une ombre très noire qui n'appartenait à personne. Elle fit volte-face, mais il n'y avait toujours personne. Alors elle se retourna à nouveau et fixa l'ombre. Celle d'une jeune fille de sa taille, aux vêtements gothiques qu'elle lui avait connu de son vivant. Quand elle prêta l'oreille, elle réentendit sa voix. Elle était faible, à peine plus qu'un murmure dans le vent, mais Yuki reconnut sans mal celle de Mirenel.
-Tu te souviens, Mori Yuki?
-Oui, dit-elle doucement, les larmes aux yeux, souriant à l'ombre - son amie, autrefois. Oui, je me souviens de toi.
Elles avaient toujours été amies. C'était comme ça.
Elles s'étaient rencontrées au jardin d'enfants, au début avril. Yuki, née en décembre, avait cinq ans et Mirenel quatre jusqu'à septembre prochain. Elles avaient eu la rare chance d'être mises dans la même classe, Mirenel sachant déjà lire plus facilement que les autres. Des années plus tard, impossible de dire avec certitude pourquoi des fillettes aussi petites s'étaient raccrochées l'une à l'autre. Yuki se rappelait juste de la solitude qu'elle avait éprouvée, avant, différente comme elle était. C'était toujours rare de voir une fillette aussi blonde au Japon dans certaines régions, mais même ça aurait pu passer si Yuki ne vivait pas avec un père célibataire aussi brun que la norme et surtout si elle n'était pas née avec des yeux pareils. Elle avait les yeux mauves. Pas bleus ou gris, ç'aurait été trop beau. Mauve vif avec des touches de rose.
Sanada lui apportera la réponse dans quelques mois, quand Kodai Sanada Mio débarquera dans leur vies, mais Yuki répondra qu'elle s'en doute depuis longtemps. Quand elle avait sept ans, elle a aperçu Sasha, attablée sur une terrasse, regardant les passants, elle a pointé la dame du doigt et Ryu lui a fait faire un détour qui a paru sacrément long à ses petites jambes et qui l'a fait pleurer l'après-midi entier passé chez Naoyuki parce qu'elle n'avait pas eu de crème glacée. Elle ne pensait juste pas que Naoyuki s'était laissée séduire par Yurisha. Yurisha qui paraissait à peine plus âgée que l'adolescence. Yurisha qui hantait les cauchemars de chaque enfant qui l'avait vue, avec sa robe blanche tachée de sang et ses paroles crues, loin des airs rêveurs et des attitudes confuses de Starsha et de Sasha.
Yurisha. La mère qu'elle n'a jamais connue.
Mirenel était comme elle. Avec de grands yeux rouges et des cheveux noirs sur un teint très pâle. Petite, Mirenel pleurait quand on la comparait à une poupée de film d'horreur, adolescente elle avait appris à en jouer. Yuki l'avait admirée pour ça. Elle aimait comment Mirenel s'habillait, avec ses robes cousues à la main et ses bottes hautes, ses bijoux anciens et même l'ombrelle qu'elle dénicha un jour dans une grande librairie.
-Regarde! avait plaisanté Mirenel en levant l'ombrelle au dessus de leurs têtes. Pour protéger nos teints fragiles de ce dangereux soleil.
Yuki était pliée de rire, mais Mirenel avait aussitôt acheté l'ombrelle pour se balader avec. C'en était presque ridicule, mais Mirenel aimait tellement ce parapluie. Elles s'étaient souvent promenées en dessous, les jours de pluie ou de grand soleil.
Elles s'étaient embrassé en dessous une fois - et Yuki regarde avec tristesse le parapluie noir qui reste suspendu à une patère, avec la croix stylisée que Mirenel portait au cou et ses gants préférés noués ensemble. Elles avaient seize ans et se faisaient la réflexion que ce n'était jamais arrivé. Elles étaient dans leur petite bulle, sous la pluie, sur un banc encore sec. Naoyuki n'avait pas aimé. Le jour où il l'avait appris, le regard qu'il avait eu, Ryu avait écourté la visite, ramenant Yuki presque de force dans la voiture pour la protéger de Naoyuki avant qu'il ne dise quoi que ce soit.
-Est-ce ta petite amie? avait-il demandé une fois calmé.
Il ne s'était jamais marié mais Yuki avait fini par comprendre au fil des années que son désintérêt notable pour les femmes n'était pas sans lien avec sa relation fusionnelle avec Juzo. Ryu était le parrain d'office d'Atsuo et de Chiharu. Juzo avait divorcé il y a très longtemps en gardant la garde de ses enfants une semaine sur deux et n'avait jamais voulu se remarier ni même avoir une autre femme dans sa vie. Et ils étaient vraiment toujours ensemble, Yuki se rappelait de tant de sorties familiales, de pique-niques, de sorties à la plage où elle avait joué avec Chiharu, à peine plus vieille qu'elle, pendant qu'Atsuo regardait de loin ou venait se joindre à elles par pitié. C'était déjà remarquable que ces deux-là ne vivent pas dans la même maison - probablement par peur de causer du tort à la carrière d'un ou l'autre. Yuki espérait toujours assister à leur mariage à leur retraite. Elle savait que lui n'aurait rien dit, qu'il aurait tout fait pour la protéger des autres. Mais ce jour-là, recroquevillée dans son siège, glacée et tétanisée, elle avait secoué la tête pour dire non. Non, elles n'étaient pas amoureuses, c'était une rigolade.
Elles n'étaient pas amoureuses, ça n'avait jamais été sérieux mais leur amitié l'était et ça, Mirenel ne lui avait pas pardonné. Six mois plus tard elle était morte dans un accident avant qu'elles ne puisse se le pardonner.
Et puis le temps avait passé et Yuki se portait de mieux en mieux. Elle avait rencontré Misaki Yuria puis Yamamoto Akira, pris un poste au quartier général, pris le parti stupide d'embrasser en soirée un officier de la marine de tout juste vingt-et-un ans qui paraissait aussi mignon et gentil qu'un peu idiot sur les bords. Elle emménagea avec lui un an après sans que Susumu ne fasse jamais de remarque sur sa relation avec Yuria ou Akira et sans jamais faire elle-même de remarque sur sa relation avec Shima.
Naoyuki en avait été si content. Yuki en avait profité pour le jeter dehors. Elle lui reparlerait, plus tard, en marchant sur des œufs, mais à cet instant elle n'était plus prête à l'avoir dans sa vie. Il n'avait jamais été un bon père de toute manière.
-J'aurais dû faire ça plus tôt, dit-elle à Ryu.
Ce fut presque son seul regret. Ne pas avoir fait ça plus tôt. Son autre regret, qu'elle n'avoua jamais à personne, fut que Mirenel ne soit pas là pour lui taper sur l'épaule en riant, toute fière d'elle.
Elle alla chez Miezella une seule et unique fois, après. Une fois de trop, visiblement. Miezella était une femme têtue comme l'avait rarement vu Yuki, elle avait élevée seule Mirenel en se débrouillant remarquablement bien après le départ de leur mère, repartie vivre en Europe sans plus jamais donner de nouvelles, et elle élevait maintenant la petite fille qu'elle avait eue avec Dessler en lui tenant tête sur chacune de ses décisions. La petite fille n'avait alors que trois ans - et Mirenel aurait dû en avoir dix-huit, maintenant-, elle jouait innocemment dans le salon. Miezella avait réussi à l'accueillir chez elle avec une politesse exemplaire tout en affichant un air glacial qui lui faisait clairement comprendre qu'elle n'aurait pas du revenir.
-Je suis désolée, avait tout de même dit Yuki.
-Parce que tu crois que ça change quoi que ce soit? avait rétorqué Miezella, amère. Que veux-tu?
Yuki avait déposé sur la table le manteau plié que Mirenel avait oublié des mois avant chez Ryu. Elle regrette encore de l'avoir rendu à Miezella. La sœur de Mirenel ne l'avait pas mise dehors mais elle lui avait bien fait comprendre que sa présence était indésirable, maintenant, et qu'il valait mieux qu'elle ne revienne jamais.
Elle était allée pleurer sur l'épaule de Susumu pendant toute la nuit, après cet après-midi-là. Il était là pour ça, après tout.
Susumu et elle, c'était particulier. Ils vivaient ensemble, ils dormaient souvent ensemble. Ils faisaient parfois l'amour. Ils dînaient tous les midis ensemble. Ils avaient rénové et décoré ensemble jusqu'à ce que cet endroit soit à eux. Ils avaient mêlés leurs bibliothèques personnelles sur les mêmes étagères. Il acceptait sa relation plus ou moins assumée avec Yamamoto tant qu'elle acceptait celle qu'il avait avec Shima. Elle n'imaginait pas d'autre homme dans sa vie que lui. C'était avec lui qu'elle continuerait à vivre, lui qu'elle épouserait peut-être un jour, lui avec lequel elle planifiait vaguement d'avoir un enfant un jour, plus tard. Ils venaient d'adopter le petit Nao - nommé en l'honneur d'un des pères de Yuki avec lequel elle commence tout juste à se réconcilier -, actuellement très occupé à piailler et à réclamer à manger, et Yuki repose son téléphone et essuie ce qui lui reste de larmes pour aller lui donner cette horrible pâtée de gras, de miettes de pain, de graines et de fruits à la petite cuillère parce qu'ils aiment ça tous les deux jusqu'à ce qu'il couine, l'air satisfait, en battant de ses petites ailes une fois.
-On aurait dû prendre un chat, lui dit Yuki. Tu es presque pareil.
Elle ne l'a pas gardé, le chat. Elle a bien essayé. Elle a installé une chatière, mis des bols de nourriture partout, jusque sur le perron, essayé de lui apprendre à utiliser la litière, dès que l'ombre de Mirenel a disparu avec les derniers signes. Mais le chat, un simple chat, n'en a rien eu à foutre. Il a dû se trouver une autre maison. Yuki lui souhaite, en tout cas.
Il ne reste qu'une seule et unique photo de Mirenel sur son téléphone. Toutes les autres ont été transférées, remisées sur son ordinateur, même celle-ci, mais Yuki ne se sentait pas de l'effacer de son téléphone. C'était ce jour-là. Avant ce baiser tout curieux, juste avant. Mirenel s'était emparée du téléphone de Yuki pour faire une photo d'elles sous leur parapluie, sur ce banc avec la pluie en arrière-plan. Elles souriaient tellement fort que Yuki en a toujours mal aux joues et mal à la fissure dans son cœur quand elle les regarde, même si c'est moins terrible, maintenant. L'accident n'aurait pas pu être empêché, mais au moins elles auraient pu être ensemble jusqu'à la fin.
Et puis il y a eu le chat. Yuki l'a senti venir de loin, elle savait qu'il arriverait quelque chose. Elle déteste octobre et novembre depuis toujours, et depuis qu'il y a la petite Mio dans sa vie, elle croit comprendre pourquoi. Sanada lui a brièvement expliqué les mesures indiquées par Yurisha pour garder Mio dans ce monde-ci, le changement de nom, le secret jusqu'à ce que ce soit sûr pour elle.
-Astera, lui a révélé Sanada en lui offrant une couverture de bébé qui a éveillé en Yuki un souvenir de draps colorés depuis longtemps remisés. Tu es la fille de Yurisha.
Yuki a donc vécu dans le monde des morts pendant un an. Ça explique probablement la terreur qu'elle ressent parfois quand la magie est à son plus fort, quand les ombres se dessinent sur les murs à la limite de son regard et que ses rêves la réveillent en hurlant, Ryu puis Mirenel puis Susumu ayant appris à être là au bon moment sous peine que Yuki hurle toute la nuit dans un demi sommeil. Cet endroit devait être singulièrement marquant pour une petite fille vivante. Elle a cru à une autre manifestation, quand elle a entendu appeler son nom. Ça ne lui était jamais arrivé avant mais entendre appeler son nom fait partie des trois activités paranormales les plus répandues, alors elle s'est retournée et pour une fois les ombres ne se sont pas dérobées.
-Tu te souviens de moi, Mori Yuki?
Les larmes lui sont venues aux yeux, spontanément, quand elle a reconnu la silhouette du chat à ses pieds, puis la voix.
-Oui. Oui, je me souviens de toi, Mirenel.
Elle était née d'une femme déjà morte. Ceci expliquait peut-être cela. Yuki était tellement liée au monde des morts que Naoyuki et Ryu avaient dû lui forger une nouvelle identité, aussi éloignée que possible de la précédente, pour la garder avec eux. Il devait rester suffisamment de cette toute petite fille en elle, si ce n'était pas dû aux pouvoirs de son amie, pour permettre à Mirenel de lui adresser la parole au travers du voile. Le chat l'avait suivie pendant des semaines, l'ombre de Mirenel attachée aux pattes… et puis la magie s'en était retournée et Mirenel aussi.
Ce n'est que temporaire. Si Mirenel peut revenir la fois d'après, puis la suivante, elle le fera forcément. Pas de cette manière, cependant - de ce que croit connaitre Yuki, ça ne fait pas de sens, et elle ne le veut pas vraiment, d'ailleurs. Elle n'est même pas sûre d'avoir envie de revoir Mirenel ainsi, sous une autre forme. Son côté rationnel sait, par ailleurs, que ce n'est qu'un oubli, un imprévu - pas un accident, ni Yuki ni Susumu n'aiment le terme - dans leur parcours. Que Mirenel n'a rien à voir avec tout ça. Et que oui, avoir un enfant à vingt-quatre ans est encore plutôt tôt. Mais un côté d'elle n'a pas pu faire un autre choix, dès qu'elle a appris qu'elle était enceinte.
Ça n'empêchera pas Yuki de déclarer à Susumu que s'il a l'intention de la toucher à nouveau un jour, il a tout intérêt à aller se trouver un moyen de contraception efficace bientôt. Aussi vite que possible, le "bientôt".
Ça n'empêche pas non plus Susumu, en grand rigolo qu'il est, d'appeler leur petite fille Miyuki. Il jure par la suite sur tout ce qu'il peut trouver que c'est un pur hasard et qu'il n'a même pas pensé à Mirenel; tout ce qu'il voulait était de trouver un prénom semblable à celui de sa mère, et le pire c'est que Yuki ne peut que le croire.
Yuki relativise. C'est un joli prénom, Miyuki.
