19 juillet
Bouillon de poule
Illya faisait une tête de plus que Napoléon et il avait un an, quatre mois, deux semaines et deux jours de moins.
Ce n'était pas supposé faire une grande différence, mais Illya avait aussi une fragilité que Napoléon mit un peu de temps à comprendre vraiment. Ce n'était pas juste une défaillance psychologique, un manque de contrôle émotionnel : le jeune homme était sensible parce qu'il avait souffert et il était impulsif parce que, passé onze ans, on ne lui avait plus jamais montré comment exprimer les choses positivement. Comme un enfant, il était parfois déboussolé par ses propres sentiments et Napoléon avait eu du mal à se défaire de ce sentiment d'embarras qui l'habitait. Il ne se considérait pas lui-même comme un modèle de sagesse et de rémission, mais tout de même ! Il savait se comporter en adulte responsable, en dépit de son caractère insolent, insouciant et un brin arnaqueur ! Illya, de son côté, perdait ses moyens pour trois fois rien.
Ce fut pire que tout la première fois que Napoléon le vit malade.
C'était un peu leur premier moment de vulnérabilité et de confiance ensemble. L'agent américain ne savait absolument pas comment s'y prendre pour gérer un Soviétique, ce Soviétique en particulier, dans une situation de douleur et de faiblesse extrêmes – et donc d'agressivité.
Et… il ne savait pas non plus comment appréhender ce sentiment de préoccupation fraternelle qui le prenait. Elle était due à deux choses très simples : s'étant habitué, depuis le temps, aux failles de son partenaire et ayant enfin compris pourquoi il était si émotif, il avait envie de l'aider. Mais Illya avait beau être plus jeune que lui d'un an, quatre mois, deux semaines et deux jours, il faisait toujours une tête de plus ! Physiquement, il était plus fort. Ça ne servait à rien de le plaquer sur le lit, il arrivait immédiatement à se relever.
« Arrête de prendre ce ton paternaliste, Cowboy ! gronda le jeune homme en reculant loin de lui. Tu te crois toujours plus intelligent et plus talentueux que moi ! Je sais bien que cette préoccupation soudaine ne sert qu'à faire office de "bonne action" qui gonfle ton ego !
-Je suis vexé, déclara Napoléon, qui l'était vraiment, en croisant les bras. Je pensais qu'on s'appréciait assez, maintenant, pour que tu saches que je suis quelqu'un d'attentionné.
-Est-ce que la condescendance, c'est de l'attention pour toi ?
-Tu vois bien que je n'ai pas le choix quand tu t'enfonces dans l'inconscience. Les deux, précisa l'agent américain en fronçant les sourcils, autant les risques inconsidérés que l'évanouissement imminent. Tu vas tomber dans les pommes, Illya. Et ce n'est pas te débattre contre l'affection ou la compassion qui te feront te sentir plus fort.
-Je ne suis pas immature au point de me mettre en difficulté exprès, prétendit son partenaire. Est-ce que tu viens de parler d'affection ?
-Je suis prêt à dire oui si ça peut te faire te coucher. »
Les deux espions se jaugèrent du regard, quatre prunelles pareillement bleues mais celles du Russe étaient un peu plus claires. Actuellement, plus étincelantes aussi, et rouges. Il allait vraiment s'évanouir et Solo se trouvait trop préoccupé par cet état de fait pour se soucier de l'embarras, de la surprise et de l'émotion qu'Illya devait ressentir.
Lui aussi aurait dû être un peu embarrassé car, même en étant plus sincère et expressif que son ami, il demeurait un homme solitaire. On ne lui avait pas laissé l'occasion d'exprimer ses sentiments d'affection ni même pensé à lui apprendre comment être ouvert aux autres. Il apprenait, en quelque sorte, avec Illya. Sa préoccupation était si forte qu'il s'approcha même pour lui toucher le coin de la joue et jauger sa fièvre. Et il se recula aussi sec afin d'éviter un revers de la main.
Mais son partenaire ne bougeait pas d'un pouce et Solo se demanda s'il était en train de rassembler ses fores et sa concentration pour ne pas s'évanouir. De nouveau, son cœur s'attendrit devant cette carrure bien plus impressionnante que la sienne mais qui souffrait tellement, sans oser le faire paraître, et qui avait eu deux ans, quatre mois, deux semaines et deux jours de moins que lui pour se faire aux douleurs de l'existence.
« Tu devrais t'asseoir, répéta-t-il doucement en lui désignant le canapé. S'il te plaît, je ne ferai que te donner un tissu frais à te mettre sur le visage. Ça te soulagera. »
Sans un mot, Illya fit demi-tour et retourna dans la chambre, se coucha dans le lit et se mit à fixer son regard sur le plafond. Napoléon se pencha dans l'embrasure de la pièce et le dévisagea, perplexe, son chiffon à la main.
« Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il, incapable de trouver une phrase plus élaborée que ça, alors qu'il aimait si bien manier la langue. »
Mais pas cette fois. Il avait beau connaître son coéquipier depuis plusieurs mois, il n'arrivait pas à saisir tous ses comportements. Est-ce que c'était une forme de résistance ? Il se souvint alors que l'agent russe ne résistait pas, il attaquait.
Doucement, l'agent américain se rapprocha du lit et offrit le linge frais à Illya. Il lui tamponna le front et les tempes avec précaution et plia ensuite le tissu pour le laisser sur sa tête. Son ami ne bougeait plus, les yeux rivés sur les occasionnelles fissures et les défauts de peinture du plafond blanc.
« Qu'est-ce que tu fais ? répéta Napoléon en souriant et en glissant sa main jusqu'à son épaule.
-Tu m'as dit de me reposer, répondit l'agent russe d'un ton brusque. Quoi ? Maintenant tu n'es pas content ?
-Chut, le réprimanda son partenaire. Je reviens. Je vais te préparer du bouillon de poule. Reste comme ça, puisque tu sembles enfin dans de bonnes dispositions.
-Ça n'empêche pas que je te prierais de garder pour toi ton ton supérieur. Tu n'es pas Oleg.
-Je n'y peux rien si tu es plus jeune que moi, Illya. Et il faut que tu aies eu bien de la peine dans ta vie pour confondre une inflexion autoritaire avec une dévotion toute fraternelle. »
Le Russe s'étouffa dans une quinte de toux et Napoléon sut immédiatement que ce n'était pas à cause de la maladie. Affectant un air décontracté, alors qu'il était lui-même secoué par tous ces sentiments d'affection qu'il laissait échapper, il fit bouillir de l'eau et lâcha un cube de bouillon de poulet dedans. C'était bien indigne de la grande cuisine qu'il affectionnait habituellement, mais jamais Illya ne parviendrait à avaler autre chose. Même pas des croûtons de pain grillé. Il avait déjà vomi deux fois depuis ce matin.
« Et voilà, déclara-t-il en revenant vers le lit avec son bol et une cuillère. Tu es réveillé ?
-Humm, marmonna l'agent russe en se tournant sur le côté.
-Non, reste sur le dos.
-Tu ne vas quand même pas me faire manger. Tu es certain que ta "préoccupation fraternelle" ne sert pas un peu à te sentir bienfaisant ? »
Napoléon ressentait, pour sa part, de la vexation une nouvelle fois. Il faisait pourtant preuve d'un dépouillement de barrières sincère et difficile, c'était aussi peu dans ses habitudes que dans celles du Russe !
« Tu n'as pas confiance en moi ? répliqua-t-il. »
Illya ne put pas répondre. Comme il avait, effectivement, confiance en lui, il se laissa remettre sur le dos et caler sur les coussins pour que Solo puisse lui donner à manger. Il le fit lentement afin de ne pas faire déborder la cuillère et le regardait dans les yeux en penchant parfois la tête, un sourire au coin des lèvres. Le malade, pour sa part, évitait autant que possible de croiser son regard mais il ne pouvait pas toujours s'en empêcher.
Grâce à ça, Napoléon put distinguer clairement que, malgré toutes ses bravades, malgré son insécurité quant à la sincérité de ses sentiments, Illya avait vraiment foi en lui. Il appréciait le bouillon, aussi, qui apaisait probablement sa soif et lui redonnait quelques forces. Mais il lui faudrait quand même un peu de temps pour aller mieux. Il avait refusé de s'arrêter pendant des jours et des jours, augmentant sa fièvre, son malaise, son irritation contre Solo et épuisant son énergie.
« Voilà ! apprécia Solo en reposant le bol vide sur la table de chevet.
-Merci pour ce que tu as dit, lança son partenaire brusquement. À propos du fait d'être comme… comme des personnes de la même famille...
-Et tu es le benjamin, appuya l'agent américain avec enthousiasme, son arrogance moqueuse retrouvée. Je suis plus grand que toi, ne l'oublie pas !
-Non, je suis plus grand que toi, marmonna Illya en fermant les yeux pour cacher son émotion. »
Ça faisait beaucoup de chamboulements intérieurs pour une seule journée. Napoléon se permit quand même de prendre la main de l'agent russe dans la sienne et de la serrer, puis de remonter l'autre jusqu'à son épaule. Il la pressa. Illya fut bien obligé de tourner son regard vers lui de nouveau. Napoléon lui sourit encore.
« Je serai toujours là pour toi, déclara-t-il. Pour te faire des bouillons de poule et pour tout le reste. Et je suis sincère, ce n'est pas une manipulation ou une manière de me faire bien voir par une personne aussi arrogante que moi-même. Je sais que tu le sais. Je le vois dans tes yeux. »
