Chapitre 5 : Brocéliande 17 janvier 1995

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Se déroule durant le Chapitre 15 de Chamboule le Monde Tome 5

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Dagobert, pas de nom de famille, était un Druide.

Il avait été trouvé, à quelques mois à peine, dans la Forêt de Brocéliande, sans parents, sans identité. Il n'était rien ni personne. Après des recherches infructueuses de la part de la Police pour retrouver ses parents, était venue la question du placement du bébé.

Le Conseil avait argué que l'enfançon avait été trouvé sur les terres de Brocéliande et en cela, il appartenait à la Forêt. Le bébé avait rejoint la tribu druidique et avait grandi avec les autres enfants au sein d'une communauté aimante et pacifiste.

Dagobert n'avait pas de parents, mais il avait des dizaines de modèles parentaux. S'il voulait un câlin, il lui suffisait de tendre les bras et un adulte le récupérait. Il avait passé son enfance pied-nu, à courir dans la forêt avec des centaures, à danser avec les nymphes, à jouer avec les autres enfants du clan, à partager les repas avec la tribu et écouter les histoires des Anciens.

C'était de bons souvenirs.

Dagobert avait appris la magie druidique sur les genoux des Gardiens. Il n'avait pas de baguette. Il utilisait les vecteurs anciens. Son bâton et ses pierres étaient largement suffisants.

Lorsqu'il lui avait été demandé de se spécialiser, Dagobert avait choisi le soin. Les arts de l'Esprit ne l'intéressaient pas et il n'avait vraiment pas la main verte. Le soin par contre… là, on pouvait discuter. Il avait apprit très vite et était rapidement devenu très bon. Suffisamment bon pour que les Druides l'expédient chez les autres habitants de la Forêt histoire d'apprendre d'autres techniques.

Après avoir rendu fou la moitié des Guérisseurs de la Forêt avec ses questions sans fin, Dagobert avait décidé d'aller voir ce qui se passait de l'autre côté de la frontière. Il était un Guérisseur doué à qui il ne manquait que l'expérience pour devenir excellent. Son apprentissage était terminé, il était libre de faire ce qu'il voulait.

Les aux revoir avaient été larmoyants. Ses amis n'envisageaient pas de quitter les ombres protectrices de Brocéliande et lui-même n'envisageait pas de rester.

Dagobert avait vadrouillé en France, principalement dans les enclaves magiques (sorcières ou autre. Il avait quelques souvenirs flous d'une sacré fête dans une des Enclaves Velanes) mais quelques fois dans le monde moldu (les gens le prenaient pour un ermite ou un pèlerin, c'était amusant). Son statut de Druide et surtout de Guérisseur lui avait ouvert pas mal de porte.

Il avait fini par hasard dans l'Hôpital des Arènes. L'ambiance lui avait plus, la paye était bonne et les Médicomages étaient logés sur place. Il y avait travaillé trois ans avant de rencontrer Amaras, Roxana. Ces deux clampins l'avaient traquenardé pour fonder avec eux une Guilde. Aujourd'hui encore il se demandait pourquoi il avait accepté.

Mais les faits étaient ce qu'ils étaient. Dagobert avait choisi le pseudonyme « Battos » en hommage à son premier tuteur dans les soins magiques et avait signé l'acte de création de la Guilde Roxxor avec Amaras, Roxana et Decklan.

Après la fondation de la Guilde et sa forte implication dans les Arènes, Dagobert avait espacé ses retours à Brocéliande. Tellement espacé que cela faisait cinq ans et des bananes qu'il n'était pas revenu.

Grand-Ma allait lui tirer les oreilles.

Aujourd'hui il était de retour. La lisière des bois lui tendait les bras. L'air sentait l'humus et la magie. Il était chez lui.

« C'est… grand. »

Dagobert secoua la tête. C'était bien un commentaire d'Amaras ça ! Son chef de Guilde était beaucoup de chose. Délicat et poétique n'étaient pas l'une d'entre elles.

« Suivez-moi », déclara le druide en quittant la zone de transplanage.

Personne ne transplanait DANS Brocéliande. C'était le meilleur moyen de disparaître à jamais, corps et âme.

Les fées protégeaient leur royaume.

Les trois sorciers pénétrèrent rapidement dans la forêt. Le druide prit la tête de la mini procession composée d'Amaras et du Sous-Brigadier Antoine Gibbs-Malone qui travaillait en ce moment avec Amaras sur une enquête dont Dagobert ignorait tout (Amaras lui avait donné les grandes lignes lorsqu'il avait demandé à Dagobert de le faire rentrer à Brocéliande).

Ils formaient un tableau étrange entre Dagobert en tenue traditionnelle (long manteau vert et pieds nus), Amaras en jean portant son masque de Mage de Combat (qui était encore plus impersonnel que celui qu'il avait pour les Arènes) et le policier en uniforme.

Ils marchèrent une centaine de mètres, traversant les barrières repousse-moldus puis les barrières des Druides et des Fées. Amaras et le Sous-brigadier Malone-Gibbs eurent plus de mal à passer cette dernière. Sans la présence de Battos, ils n'auraient pas pu avancer plus profondément dans le Bois Sacré.

Dagobert sourit. Du coin de l'œil il pouvait percevoir la présence des centaures, plus loin la magie des licornes appelait la sienne, la lumière des nymphes scintillait à la lisière de son esprit et le cœur du Campement battait au même rythme que le sien.

Le druide était chez lui.

« Que fait-on ? » demanda Amaras.

« J'ai demandé audience auprès du Conseil. Il faudra laisser nos armes hors de la salle lorsque nous leur présenterons notre requête. Et ils nous autoriseront peut-être à enquêter. »

« S'ils refusent ? » demanda le policier sans quitter la lisière de la petite clairière où ils avaient stoppé leur avancé.

« Vous repartirez. »

« Pas toi ? » commenta Amaras d'une voix transformée par son masque. (C'était hyper étrange de savoir que c'était son ami et chef de Guilde derrière cette protection. C'était aussi étrange de savoir qui était Amaras alors que le policier l'ignorait).

« Je suis un druide. » Répondit Dagobert. « Brocéliande est ma demeure. Ils ne peuvent m'interdire l'accès. Mais je ne pourrais pas enquêter. »

Les accompagnateurs du druide hochèrent la tête.

Maintenant ils n'avaient plus qu'à attendre.

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Brocéliande était connue dans tout le monde magique comme l'une des plus grande et puissante forêt Enchantée d'Europe. Son statut de Terre d'Asile était incontesté depuis au moins un millénaire.

C'était la première fois que Antoine entrait dans ce lieu. Il y avait fort à parier que ce serait aussi la dernière fois. Rares étaient les sorciers avec cette opportunité.

La Forêt de Brocéliande était grandiose, hypnotisant, grisante. L'herbe y était plus grasse, les feuilles plus vertes, l'air plus pur. La nature pulsait de vie et de magie. C'était une sensation incroyable et intime et terriblement dure à décrire.

Antoine sentait la Magie du lieu résonner en lui. C'était comme les basses sourdes d'un concert qui vous faisait vibrer la poitrine. Mais là c'était son centre magique qui pulsait au rythme de celui de la forêt (de la Terre elle-même.)

Il savait qu'il allait planer pendant un moment lorsqu'ils ressortiraient d'ici.

Antoine était perdu dans la contemplation des arbres (comment pouvaient-ils être aussi grands sans que personne ne s'en soit aperçu ?!) lorsqu'une putain de maison hissée sur des pattes de poulets avait débarqué dans la clairière.

Dagobert (c'était la première fois qu'Antoine rencontrait un druide. Ils sortaient rarement de leurs forêt, vivant en autarcie) méditait depuis qu'ils étaient arrivés dans la clairière. Il rouvrit un œil en entendant Antoine jurer. Il se releva en faisant craquer son dos avant d'époussiérer sa tunique.

Amaras, installé sur une souche, aiguisait avec soin son épée. Lui aussi mit fin à son activité lorsque le policier jura. Il glissa sa pierre à affûter dans une des poches de sa veste et rengaina son arme dans son dos. C'était étonnant de voir le Mage de Combat sans son armure. À la place du lourd équipement de cuir, il portait un jean bleu ayant vécu des jour meilleur et une veste ayant beaucoup trop de poches. Il n'y avait que son masque, un parfait ovale noir sans le moindre trait qu'il avait gardé de son habituel habillement.

Les trois visiteurs ayant demandé audience regardèrent la maison sur pattes se poser au sol, repliant ses membres sous elle, exactement comme le ferait une poule.

« Pas d'armes », rappela Dagobert en posant son sceptre et une sacoche pleine de billes ou de cailloux (c'était compliqué de savoir au bruit) sur un autel en pierre apparut devant la Maison.

Amaras et Antoine échangèrent un regard avant de se délester à leur tour de leurs armes. Au final, en plus du sceptre et de la sacoche, une foutue épée de plus d'un mètre de long, une demie-douzaine de lames, un teaser, un pistolet et deux baguettes étaient posés sur la pierre.

L'Enquêteur était mal à l'aise d'être aussi à nu. Il avait même posé son poignard. C'était sa lame de secours, elle ne le quittait normalement jamais !

« Venez. Ne fixez personne du regard. Et laissez moi parler », déclara Dagobert avant de pousser les portes de la salle du Conseil.

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Amaras ne voulait plus jamais voir le Conseil.

C'était beaucoup trop flippant.

Et il connaissait le monde de la noblesse française et européenne, ses rouages infernaux et ses machinations monstrueuses.

Merlin merci, le Conseil les avait autorisés à enquêter dans la forêt. Ils pourraient chercher les informations qu'ils souhaitaient, mais pas agir. Même si Spectre apparaissait devant eux, ils ne pourraient rien faire.

C'était pénible

Mais c'était les règles.

Après leur entretien avec le Conseil, les trois sorciers avaient repris leurs armes. Amaras avait été amusé par la quantité que possédait le sous-brigadier. L'homme, outre sa baguette et la dague réglementaire des Policiers Magiques, possédait un teaser, une arme à feu et trois lames dont un très joli poignard glissé dans ses bottes.

« Et maintenant ? » demanda Amaras.

« On va au camps. Grand-mère nous offrira l'hospitalité. De là nous pourront échanger avec les druides pour savoir s'ils ont entendu ou vu quelque chose en lien avec un Nécromancien et nous organiserons les fouilles. Il va falloir se coordonner avec les Centaures. Et voir les Nymphes… Et les Fées… J'ai déjà mal à la tête », grogna Dagobert

Amaras tapota l'épaule de son ami.

Il était content que le druide soit présent avec eux. Il lui avait demandé, un peu en désespoir de cause de les faire rentrer (lui et le Sous-Brigadier Malone-Gibbs) dans Brocéliande. Il avait douté de la réussite de l'opération. Même Dagobert avait eut des doutes. Mais ils avaient réussi. Ils étaient dans la forêt enchantée et ils avaient l'autorisation de fouiller pour trouver Spectre (S'il était là.)

Roxana par contre avait exigé le retour de Battos pour la dernière dizaine du mois afin de pouvoir préparer la reprise des Arènes.

Suivant des sentiers que seul Dagobert arrivait à voir, le trio rejoignit assez rapidement le campement druidique. De nombreuses tentes étaient installées autour d'un feu de camps. Une marmite y était suspendue. C'était très pittoresque.

Dagobert fut immédiatement attaqué par plusieurs enfants avant que ce ne soit les adultes qui le serrent dans leurs bras. Voyant la chaleur de cet accueil, Amaras en vint un court (très court) instant à regretter de ne pas connaître quelque chose de similaire.

(Les contacts physiques, même entre enfants et parents n'étaient pas particulièrement encouragés chez les Bousquet d'Argence).

Après Dagobert, l'attention de la tribu se tourna vers les deux étrangers. Dagobert fit les présentations et expliqua l'affaire à la Doyenne (que tout le monde appelait Grand-Mère). La femme, plus fripée qu'une vieille pomme avec des cheveux blancs comme la neige offrit leur offrit le gîte et le couvert, le temps de leur séjour.

« On a intérêt à commencer par faire le tour du Camps. Ils auront peut-être vu ou entendu quelque chose à propos de Spectre », déclara Dagobert après avoir posé dans leur tente son baluchon. « Nous irons voir les autres habitants de Brocéliande demain. »

« Ça me va », commenta le Sous-Brigadier en jetant sur son matelas une sacoche qu'il avait tiré d'une poche (certainement sans fond) de son manteau de la Police Magique.

Amaras acquiesça. Il était étonnamment fatigué. Ce devait être leur échange avec le Conseil. Ou bien la saturation en magie.

« T'as pas d'affaires ? » demanda Dagobert en haussa un sourcil.

« Poche sans fond », répliqua-t-il en tapotant une des très nombreuses poches de sa veste.

Il avait de quoi camper pendant une semaine dans ses poches ! Il était très fier de ses enchantements !

Les trois sorciers s'éparpillèrent à travers le camp, discutant avec les habitants. Dagobert avait été alpagué par une plantureuse druidesse à la longue chevelure dorée. Amaras avait regardé son ami être embarqué par la femme avec un grand sourire. Il allait pouvoir taquiner Dagobert avec cela pendant un long moment.

Amaras avait discuté un petit moment avec la Doyenne avant de déambuler au hasard à travers le camp. Il s'était ainsi retrouvé assis autour d'un feu à éplucher des patates. Autant être utile quand il se renseignait (contrairement à ce que disait Roxana, il pouvait faire deux choses à la fois).

Cinq individus étaient assis avec lui pour préparer le repas. Il y avait deux femmes dont les cheveux viraient poivre et sel, un homme de l'age d'Amaras possédant la plus belle barbe que le Mage de Combat eut l'occasion de voir, une personne du nom de Sam répondant au pronom iel et une gamine rousse qui avait viré au rouge pivoine lorsqu'Amaras s'était assis avec eux.

Elle était incapable de regarder Amaras sans monter d'une teinte de rouge et n'avait pas réussi à prononcer le moindre mot depuis qu'il était arrivé (alors qu'elle occupait l'espace sonore avant qu'il ne s'asseye). Les Matrones étaient évidemment mortes de rire du béguin de la petiote. Le barbu se foutait d'Amaras sans honte. Merlin merci, Sam était utile et échangeait avec Amaras à propos de la potentielle présence de Spectre.

Le Mage de Combat venait de quitter le feu de camps (après avoir fini d'éplucher les patates) lorsqu'il tomba sur le Sous-Brigadier qui jurait tant et plus. Son visage était orageux et sa main était crispée sur sa baguette.

« Que se passe-t-il ? » demanda Amaras, prêt à dégainer.

« C'est Sylvio Morreti ! » siffla le policier en pointant le druide (grand, brun, barbu, cheveux ondulés) taillant un morceau de bois un peu plus loin.

« Qui ? »

« Un putain de sorcier mafieux qui est dans la liste rouge d'Interpol ! »

Amaras écarquilla les yeux. Ce n'était pas rien d'entrer dans la liste rouge d'Interpol.

« Putain de bordel de merde… Je peux rien faire bordel ! Terre d'asile de mon cul ! Fais chier ! »

« Hey, ça va aller » déclara Amaras, sachant que c'était une platitude inexacte au moment même où les mots franchissaient ses lèvres.

Le Sous-brigadier secoua la tête, les mâchoires crispées.

« Nope. Tu n'imagines même pas à quel point ce type est une ordure. Merde ! Arg ! Je dois taper quelque chose ou c'est lui que je démonte ! »

Tandis que le Sous-brigadier s'éloignait du camp d'un pas furieux, Amaras fut rejoint par Dagobert.

« On ne peut rien faire ? »

« Terre d'asile », répondit le druide. « Rejoins Malone-Gibbs. Il est parti en direction des terrains d'entraînements. Ça lui fera du bien de te taper dessus. »

Amaras roula des yeux mais suivi les ordres de son ami.