En quittant l'hôpital ce jour-là, il avait eu un mauvais pressentiment. Mais alors un très mauvais pressentiment. Donc en rentrant dans son quartier en cet après-midi d'août, il s'était attendu à beaucoup de choses. Sauf... à ça. Ça désignant ici le carnage absolu qui se déroulait sous ses yeux (et non pas Ça le clown, ici on fait du comique pas de l'horreur) : prenez un parc, ajoutez-y des enfants âgés de 4 à 17 ans, mélangez le tout et vous obtenez la pire apocalypse que Stephen puisse supporter ! Non mais sérieusement, depuis quand les enfants du quartier osaient-ils même juste poser un orteil dans ce parc ? La réponse se posa devant le neurochirurgien tel un pigeon sur n'importe quel trottoir parisien : il aperçut d'abord Morgane Stark, qui lui faisait coucou du haut du toboggan, puis Peter, qui poussait un enfant sur la balançoire. Les Stark ! Mais il manquait une pièce à ce terrible puzzle : Harley n'était visible nulle part. Alors Stephen sortit de sa voiture, l'air terriblement menaçant. Dès que Tom, le rouquin, eut aperçu l'homme, il cria l'alerte et la majorité des enfants se dispersèrent et partirent se cacher un peu partout dans les alentours. Ne restaient plus que les deux Stark, un Tom plus que terrorisé et une petite fille blonde, celle que Peter poussait sur la balançoire.
Stephen s'avança vers les trois jeunes comme un chat prêt à bondir sur sa proie. Chacun de ses pas semblaient guider un peu plus le pauvre Tom au bord de la crise d'apoplexie, et au contraire agrandir le sourire pétillant, et ô combien agaçant, de la petite Morgane. Mais tandis qu'il s'approchait de plus en plus des enfants, il n'aperçut pas dans son dos le jeune Harley sortir de sa cachette pour se diriger vers la voiture de Stephen. Là, le jeune garçon se posta hardiment devant le véhicule et hurla :
« MAINTENANT ! »
Si Stephen en voyant les enfants dans le parc avait qualifié cet événement de carnage absolu, ce qui se produisit à ce moment-là relevait du pur génocide : tous les enfants du quartier sortirent de leurs cachettes armés jusqu'aux dents de bombes et de pistolets à eau en tout genre, il crut même du coin de l'œil voir un petit mercenaire (c'est-à-dire une petite fille qui ne devait guère avoir plus de sept ans) équipé d'un énorme seau d'eau. Mais le docteur n'eut guère le temps d'apercevoir quoi que ce soit d'autre du champ de bataille car il se retrouva aussitôt assiégé de toutes parts et là, il eut l'occasion de prendre la plus grosse douche de toute sa formidable vie.
C'était un véritable enfer (même s'il est bien connu que l'enfer n'est pas vraiment un écosystème très humide), partout où il tournait la tête l'ennemi l'aspergeait d'eau. Très vite il se retrouva mouillé de la tête au pied : ses cheveux dégoulinaient et retombaient en collant sur son front, ses vêtements avaient l'air d'avoir pris une taille de plus et eux aussi collaient désagréablement à sa peau, et à chaque fois qu'il effectuait un pas en arrière, le bruit de ventouse que produisaient ses chaussures était tout simplement abominable. Et puis, aussi vite que tout cela avait commencé, la retraite fut déclarée : tous les enfants disparurent en moins de deux secondes et demie.
La première chose que Stephen entendit en reprenant lentement ses esprits fut les rires de Morgane, qui était toujours perchée sur le toboggan, et de Tom, qui se tenait le ventre tellement il n'en pouvait plus. Stephen s'essuya le visage comme il le put puis il leva la tête vers les enfants. Il aperçut Harley, qui s'était rapproché du petit groupe durant l'assaut, un grand drapeau vert au symbole étrange dans la main. Strange observa le garçon passer l'étendard à sa petite sœur et celle-ci, du haut du toboggan, l'attacher de sorte que le drapeau y soit suspendu. Et là ce fut la goutte de trop : le symbole étrange était en fait un gribouillage grossier réalisé au pinceau noir qui représentait la tête de Stephen barré d'un grand X, ce qui n'était pas sans rappeler les plus grands pavillons corsaires de toute l'histoire de la piraterie.
C'en était trop pour notre pauvre petit citoyen exemplaire qui enragea totalement. Il fusilla, que dis-je, il extermina du regard tous les enfants, tout spécialement Harley, et réfléchit à toute vitesse à tous les genres de torture qu'il pouvait leur faire subir (torture qui ici, n'incluait pas de publicités balancées par-dessus la clôture). Tout autour d'eux, la rage du neurochirurgien était presque palpable ; de nouveau, Tom se trouva au bord de l'infarctus et cette fois-ci, Morgane aussi perdit son sourire. Harley même, commençait un tantinet à regretter son entreprise quand soudain, un bruit discordant vint briser l'atmosphère. Et briser l'atmosphère à tel point qu'il provoqua l'hilarité générale parmi les enfants et un tout autre type d'énervement chez Stephen. Car, en voulant rejoindre les enfants, le docteur avait dû faire un pas en avant. Pas en avant, qui impliquait forcément que le pied de Stephen se lève, avance, puis se pose sur le sol. C'est donc, dans ce moment de blanc total, au comble de la tension, à un tournant décisif de l'histoire, qu'avait retenti ce fameux bruit discordant qui n'était autre que le son abominable de ventouse que produisaient les chaussures trempées du meilleur voisin que l'on puisse à jamais rêver d'avoir.
Ce fut le trop du trop pour Stephen qui, entre honte, colère, humidité et fatigue, décida de rentrer chez lui en courant. Ce qui fut aussi le trop du trop pour les enfants car une ventouse sur pattes qui coure, c'est cocasse ; et ils ne se calmèrent que longtemps après que ladite ventouse ait disparu dans sa maison. Harley, quant à lui, lança un regard victorieux à l'intention de Tom, qui était aux anges : la première bataille contre le Dr. Stephen Strange venait d'être remportée avec brio.
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Stephen rentra chez lui en trombe. Il tenta immédiatement d'ôter ses chaussures-ventouses ainsi que l'intégralité de ses vêtements trempés, ce qui fut une tâche aussi ardue que de résoudre une équation à trois inconnues après une cuite à 2h du matin. M'enfin il fallait croire que Strange était doué en maths car au bout de quelques minutes il était parvenu à se dévêtir entièrement tout en évitant de mettre de l'eau partout dans sa maison, en bref l'homme parfait. Il jeta ses vêtements dans le bac à linge sale et partit chercher une serviette pour se sécher.
Que pouvait-il bien faire maintenant ? Il aurait pu aller se plaindre à Stark à propos de ses enfants, mais cette option était impossible car elle aurait nécessité que Stephen sorte de sa maison, passe devant le parc (donc devant les enfants) et qu'il patiente devant chez Stark (c'est-à-dire à la vue de tous les enfants) : tout bonnement in-con-ce-va-ble.
Non, il fallait réfléchir en stratège. Il venait de perdre un territoire : le parc. Reprendre ce territoire demandait bien trop de réflexion et de temps, il ne pouvait pas faire ça. Il enfila des vêtements secs et descendit dans la cuisine se préparer une chicken pie. Se venger directement sur Harley, qui techniquement n'avait pas participé à l'arrosage, semblait aussi compliqué : Stephen ne connaissait pas assez le gamin pour savoir exactement quelle vengeance serait significative. Il était en train de sortir ses ustensiles quand soudain il se mit à sourire : ça y est ! Il tenait son idée ! Le neurochirurgien se mit à rire tellement cela lui paraissait maintenant évident : il fallait s'infiltrer chez les Stark. Tony avait l'air d'une bonne patte cela allait être facile. Une fois infiltré, tous les éléments pour élaborer une revanche digne de ce nom seraient à portée de main. Son sourire bien plaqué au visage, il décida de doubler les doses de sa recette. Harley n'avait qu'à bien se tenir !
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Dans la maison d'à côté, au deuxième étage, Tony se tenait assis au milieu de cartons et de machines en tout genre dans le but de mettre un peu d'ordre dans ses affaires. Cela n'était de toute évidence pas chose aisée, car Tony était de ces êtres humains bordéliques pour qui le rangement était une tâche ingrate et infructueuse. Ainsi, défaire ses cartons était une tâche aussi ardue que de résoudre une équation à trois inconnues après une cuite à 2h du matin. Mais il fallait croire que Tony était bon en maths car… non pas deux fois, car Tony était vraiment un cas désespéré.
Mais trêve de plaisanteries car Tony Stark était certainement le plus grand génie de tous les temps : inventeur émérite, diplômé de sciences en tout genre et de technologie, mécanicien à ses heures perdues sans oublier milliardaire, playboy et philanthrope. Ou en tout cas ex-playboy car il avait eu une femme dans sa vie, Pepper Potts, mère de la petite Morgane, qui avait tout changé. Femme qu'il avait perdue quelques années plus tôt, peu après la naissance de leur fille. Une perte terrible après laquelle il avait décidé de tout arrêter, il avait cédé son entreprise au plus fidèle de ses collaborateurs, Happy, puis il s'était consacré à sa fille et à son éducation. Entre temps, il avait adopté Peter Parker, un jeune homme brillant de son quartier qui avait perdu son oncle et sa tante presque en même temps que Tony avait perdu Pepper. Puis il y avait eu Harley Keener, ado récalcitrant qu'il avait rencontré lors d'une drôle d'affaire pendant laquelle le jeune s'était enfui de son orphelinat et s'était retrouvé sur le chemin du mécano au beau milieu d'une embrouille dans laquelle le gamin s'était révélé être d'une grande aide. Trois-quatre visites à l'orphelinat plus tard, Harley était adopté.
C'était un euphémisme que de dire qu'avec une telle équipe, les journées de la petite famille Stark n'étaient jamais ennuyeuses. Et même s'il s'appliquait à ne rien montrer en la présence de ses enfants, Tony s'inquiétait constamment pour chacun d'entre eux. De même qu'il réfléchissait sans cesse à ces inventions, des réflexions en tout genre et des souvenirs par dizaines occupaient en continu son esprit.
Il avait ainsi décidé de déménager dans l'espoir de trouver un lieu de vie paisible, plus calme que la vie de citadin qu'il avait menée jusqu'alors, et propice à l'allègement de sa charge mentale. Vous l'aurez compris : sur ce coup-là, Tony Stark aurait pu choisir un meilleur endroit (façon politiquement correcte de dire qu'il avait complètement merdé). En même temps, comment aurait-il pu se douter de l'existence d'un être comme le docteur Stephen Strange ? Charmant, plutôt beau gosse, tout à fait son genre comme l'avait souligné Harley, et probablement un peu malpoli sur les bords, mais enfin, qui n'a jamais terrorisé le chien de ses voisins me jette la première pierre !
Et tandis que Tony se perdait dans ses pensées au lieu de se consacrer à la tâche qu'il s'était fixée à l'origine (une tâche tout à fait basique somme toute), il entendit que l'on sonnait à la porte. En moins d'une minute, il descendit les deux étages et ouvrit la porte d'entrée derrière laquelle se trouvait nul autre que leur voisin neurochirurgien en personne !
Bien habillé dans son costume gris foncé, un grand sourire sur le visage, et une chicken pie parfaitement présentée dans les mains, le docteur salua l'inventeur :
« Bonsoir M. Stark, je me demandais si vous accepteriez avec vos enfants de partager avec moi cette tourte que j'ai faite cet après-midi en l'honneur de votre emménagement ici ? »
Tony, d'abord surpris, finit par sourire à cette demande et s'écarta pour laisser entrer son homologue. Il ne manquerait pas de dire à Harley et Peter la politesse avec laquelle le docteur s'était présenté chez eux, comme quoi il ne fallait pas traiter les gens de « connard » trop vite.
