La maison des Stark était une maison petite, comme tous les bâtiments identiques de notre petit quartier londonien toujours aussi connu pour son ambiance paisible et chaleureuse.

Ainsi, quand on entrait par la porte principale, comme venaient de le faire Morgane, Peter et Harley, trois options s'offraient à vous. Tout droit se tenait l'escalier menant vers les deux étages, à gauche une porte menait vers la cuisine exigüe, et à droite une autre donnait sur le petit salon/salle à manger. À noter que la porte directement à gauche en entrant dans cette dernière pièce conduisait à la chambre de Tony.

Il était de coutume chez les Stark que les portes de la cuisine et du salon soient en permanence ouvertes, ce qui faisait qu'en passant dans le hall pour atteindre l'escalier, il était possible en tout temps de voir ce qui se passait dans les deux autres pièces. Or en cette belle fin de journée ensoleillée, il se passait quelque chose de tout à fait insolite dans la cuisine starkienne à en juger par le froncement de sourcil de Morgane, puis l'immobilisation de Peter et enfin un juron bien senti de Harley, qui créèrent au passage un mini carambolage devant la porte de la cuisine.

Adossé au plan de travail de la petite pièce, leur père était en grande discussion avec nulle autre que le docteur Stephen Strange, habillé comme s'il partait pour un mariage à Monaco.

« Ah les enfants ! s'exclama Tony, vous arrivez pile au bon moment, nous allons pouvoir dîner avec le docteur !

-Je vous en prie, appelez-moi Stephen, rectifia Strange en souriant aux trois jeunes qui venaient d'arriver. »

Trois jeunes qui d'ailleurs, offraient un joli spectacle aux deux adultes qui leur faisaient face. Harley et Peter, trop choqués pour parler, semblaient avoir perdu l'usage de leurs sourcils, bloqués dans des expressions de profonde perplexité. Morgane, quant à elle, se débarrassa bien vite de sa surprise pour afficher un des grands sourires dont elle avait le secret. Elle s'avança vers Stephen en sautillant et lui tendit sa petite main :

« Bonjour monsieur docteur ! »

L'action sembla débloquer une nouvelle expression chez les deux garçons, puisque leurs mâchoires tombèrent comme la pomme de Newton quelques microsecondes avant la découverte de la gravité.

Pour ne pas améliorer leur état, ledit monsieur docteur tendit à son tour sa main vers la petite sans se défaire de son sourire.

« Bonjour, Morgane c'est ça ? Voilà une jeune fille bien élevée.

Puis il leva ses yeux bleus vers les deux adolescents.

-Et cela doit être Harley et Peter, n'est-ce pas ? Nous nous sommes déjà croisés.

Le sous-entendu était énorme, monumental, gigantesque comme Big Ben dans un terrier de lapins, et inutile de préciser qui étaient les lapins dans l'histoire : les deux garçons acquiescèrent presque sans bouger.

-Bien, les enfants est-ce que vous voulez bien aller mettre la table s'il-vous-plaît ? Nous arrivons avec Stephen.

-Oui papa ! répondit joyeusement Morgane qui sortait déjà de la cuisine en agrippant ses frères par la manche. »

.

Harley ne voyait pas comment cela pouvait être autre chose que la gênance du siècle. Ou du millénaire. Sûrement que des connards comme Strange, on en faisait qu'une fois tous les mille ans. Du moins, il l'espérait fort.

Minute Marmiton – Recette de la gênance –

Sur une table pour deux personnes, mettre :

- 1 enfant trop honnête

- 1 araignée sympa du quartier/nerd/trop mignon/naïf/innocent [trouver la mention utile]

- 1 Harley

- 1 Tony Stark

- 1 connard du millénaire en costard

- 1 tarte au poulet

Précision pratique : comme il n'y a sur la table de la place que pour la tarte, tout le monde mange comme il peut, à la main, à partir du même plat.

Est-ce que tout cela sonnait foireux ?

Assurément.

Est-ce que ça l'était ?

Demandez ça aux sourcils de Stephen, dont l'orientation oblique laissa suggérer quelques secondes un mépris sans nom, mais dont il eut la sagesse de se débarrasser aussitôt (puisque selon le Plan, il devait la jouer amicale, oui oui, contre toute attente, ce mot faisait bel et bien partie de son vocabulaire).

« Donc tu habites ici depuis longtemps Stephen ?

Ils étaient passés sur une base de tutoiement (une chicken pie ça valait bien ça).

-Depuis bientôt dix ans, répondit Strange sur le ton de la conversation.

-C'est pas un endroit de dingue pour un riche.

(Ceci était évidemment une contribution très pertinente bien qu'un chouilla pas très délicate d'Harley)

-Harley enfin.

(Tentative de médiation de Tony le daron mou)

-Papa aussi est riche et on est bien là.

(Peter, mi-figue mi-raisin)

-C'est de la gentrification. »

Les yeux de toutes les personnes présentes dans la pièce, excepté ceux de Morgane qui venait tranquillement de lâcher ce vocable de dix ans plus vieux qu'elle, doublèrent de volume (c'était soit ça, soit recracher leur bouchée de tarte, ce qui aurait été vraiment embarrassant compte-tenu du nombre de personnes au mètre carré bien supérieur aux normes humanitaires de l'ONU, et le tyran cruel dans l'histoire, c'est pas moi, c'est Stephen).

Puis la conversation reprit son cours, de manière laborieuse, et bien entendu, gênante. Au bout de quelques minutes, Morgane eut la bonne idée de sortir de table pour aller chercher du jus d'orange dans le frigo. Elle revint à table et voulut très gentiment servir un de ses frères quand le sort s'abattit sur la petite tablée. Que dis-je, le sort ? Non non non, le pire des maléfices, un sortilège impardonnable, l'Avada Kedavra de Rogue à Dumbledore : car en voulant servir Peter, la petite fille renversa du jus d'orange (bio et allégé en sucres quand même) sur le costume de Stephen Strange dont le prix devait être à peu près équivalent au PIB du Yémen.

Et là, ce fut le drame.

Un juron étonnant, sorti tout droit de très loin dans le cerveau formidable du neurochirurgien retentit partout dans la maison :

« NOM D'UNE FRAMBOISE POURRIE SURGELEE »

Le docteur voyait rouge (un truc qu'il ne faut pas dire si vous parlez d'un gynéco). Il se leva brusquement, faisant tomber sa chaise au passage, ses yeux fous alternant entre sa chemise, Morgane et la bouteille de jus d'orange bio allégé en sucres (quand même).

Quant à Tony, somme toute le maître des lieux malgré son précédent titre de « daron mou » (qui selon moi ferait un bon nom de marque de bonbons ou de chewing-gum, qui sait, peut-être que je me trompe de secteur d'activité), eh bien Tony resta un moment comme déconnecté. Est-ce qu'il avait bien entendu ? Ce juron-là, aussi étrange qu'un touriste dans la zone 51, il le connaissait… Mais d'où ? Impossible de mettre le doigt dessus.

Mais il se reprit assez rapidement car un problème bien plus urgent attendait résolution : il fallait maintenant calmer le dragon en colère, ce qui n'était pas tâche aisée…

Voilà donc pourquoi Stephen ne faisait jamais d'effort de sociabilité (ou sociadébilité comme il aimait à appeler ce phénomène hautement stupide et répugnant) et voilà pourquoi il s'évertuait à fuir (et à faire fuir) les enfants ! Surtout les enfants comme Morgane, qui étaient de la pire espèce : des visages d'anges, faussement innocents, qui cachaient sous leurs jolis sourires une créature diabolique prête à manipuler et embobiner les masses naïves travailleuses et bien intentionnées. Comme les chats et les chiens. Et bientôt tous les enfants du monde se mettraient comme les animaux domestiques (et les bébés-beurk) à envahir Internet, et bientôt même les intelligences artificielles prendraient des voix et visages d'enfants, et là les amis, LÀ : Stephen quitterait le navire pour de bon.

Adieu Londres, adieu la vie.

Personne ne m'a aimé en ce monde,

Non ne pleurez point,

Bien plus, je vous ai haï.

Adieu Londres, adieu la vie.

Après un long silence, le neurochirurgien s'éclaircit la gorge et força un sourire sur ses lèvres.

« Ne vous en faites pas pour ma veste, ça se nettoie ! Je ne peux pas m'éterniser de toute façon, je vais y aller. »

Inutile de préciser que non, ça ne se nettoyait pas. D'ailleurs sa veste irait tout droit dans sa collection anti-humanité qui réunissait toutes les preuves démontrant que la misanthropie était la seule posture morale rationnelle pour quiconque prétendait posséder l'artefact rare et précieux qu'était le cerveau humain (collection anti-humanité qu'il contemplait d'ailleurs tous les soirs, comme les méchants contemplent leurs ennemis de toujours en sirotant leur rancœur et de l'alcool fort sur fond de musique classique). Alors, sous les yeux de la petite famille Stark, Stephen se drapa du peu de dignité qui lui restait, rassembla les restes de chicken pie (il n'allait tout de même pas leur donner gratuitement, sa charité avait ses limites) et regagna promptement ses pénates.

.

Tony ne dormit pas de la nuit. Il y avait quelque chose de bizarre avec ce Strange, à commencer par ses « framboises pourries surgelées », qui étaient pour le moins une drôle d'expression. Pourtant Tony avait définitivement déjà entendu cela quelque part. Il y a longtemps. Très longtemps. Il y avait au moins vingt ans de cela. Et vingt ans qu'était-ce ? Cinq années bissextiles, un tiers de reine d'Angleterre (à plus ou moins 5%), quatre présidences françaises, l'âge de l'auteure… Vingt ans, c'était toute une vie. M'enfin bref. Il y a vingt ans, Tony Stark était lycéen.