« GIMME GIMME GIMME A MAN AFTER MIDNIGHT !
-Vous auriez dû lui faire une anesthésie générale Pamela.
-Vous auriez dû réfléchir avant de passer du Abba pendant que vous opérez.
-Vous parlerez quand vous aurez de la barbe Pamela. De toute façon on a terminé. Allez ouste, tout le monde dehors ! Et vous, arrêtez de chanter, ou je vous mets une boucle de dix heures de chants grégoriens.
-Mais…
-Il n'y a pas de mais qui tienne.
-Je dirais même qu'il n'y a pas de messe qui tienne !
-… Fermez-la Pamela.
-Ah ben d'accord…
-Je dirais même Abba d'accord !
-Il est encore en mon pouvoir de vous paralyser le cerveau alors fermez-la vous aussi. »
Stephen Strange lâcha un long soupir. Quelle journée ! Il se rendit jusqu'aux vestiaires, ôta sa blouse chirurgicale, son masque, ses gants, et tout le toutim, et se surprit à chantonner Gimme ! gimme ! gimme ! sans son consentement. Merveilleux, si même son cerveau l'abandonnait… Il termina de se changer, fit son sac et sortit des vestiaires pour se retrouver nez à nez avec…
Voldemort !
Bien sûr que non.
Et pourquoi ?
Parce que Voldemort n'a pas de nez.
Donc pour se retrouver nez à nez avec…
Peter Parker-Stark !
Oh non. Il avait oublié l'existence du gamin (c'était que contre toute attente sa mémoire était très progressiste et participait à l'effort environnemental en faisant du tri sélectif).
« Votre journée s'est bien passée docteur ?
-À merveille, marmonna le neurochirurgien entre ses dents.
-Merci beaucoup de m'avoir emmené, c'est très intéressant de voir comment ça se passe sur place ! Et d'ailleurs j'ai trouvé ça tout-à-l'heure, il y a le nom de mon père dessus, c'est marrant. »
Le cerveau de Stephen mit quelques secondes avant d'enregistrer l'information (comme son cerveau était écolo, il se mettait, surtout en fin de journée, en mode économie d'énergie). Ses yeux se posèrent sur le petit livre que lui montrait Peter. Une fois, deux fois, puis cela le frappa ; il arracha le livre des mains de l'adolescent.
Le Misanthrope encore ? C'était forcément le même exemplaire qu'il avait balancé chez Gallagher, il était très rare de trouver une édition de l'œuvre qui en indiquait le sous-titre comme celui-ci, à savoir, L'atrabilaire amoureux et qui était en plus couvert par un film plastique. Alors, Strange fit ce qu'il n'avait pas fait ce matin : il ouvrit le livre. C'était une édition académique, annotée, avec des reprises, des questions à destination des lycéens, et une étiquette à la fin qui indiquait le nom des étudiants qui l'avaient emprunté. Tony Stark se trouvait en effet sur ladite étiquette. Et, juste au-dessus, il reconnut trois lettres, une signature qu'il n'utilisait plus depuis longtemps : S.V.S.
Mais qu'est-ce que c'était que cette histoire ? Alors bon, son voisin et lui-même avaient lu le même livre, apparemment dans le même lycée, sauf cette petite coïncidence, il n'y avait pas de quoi casser trois pattes à un canard. Mais ce même livre s'était retrouvé dans sa boîte aux lettres le matin-même, puis sur son lieu de travail, alors même qu'il avait tenté de s'en débarrasser. Coïncidence ? Le gouvernement britannique dirait que l'univers n'était jamais aussi paresseux (mais que l'autrice par contre, on était moins sûr).
Se rendant enfin compte du fait qu'il avait arraché le livre des mains de Peter, que c'était un geste on ne peut plus suspect, et que Peter le regardait maintenant avec une expression de profonde méfiance, Stephen lui rendit le livre avec ce qui était censé ressembler à un sourire (mais s'apparentait surtout à une imitation bancale de Jeff The Killer). Peter le remercia, puis les deux hommes s'engagèrent vers la sortie de l'hôpital. Au bout de quelques secondes, Peter reprit :
« Vous avez déjà lu Le Misanthrope ?
Il faisait tout son possible pour ne pas rire, sachant que qu'il n'y avait pas meilleur misanthrope que Stephen (ou pire, question de point de vue).
-Il y a longtemps.
-Et vous avez aimé ?
Vraiment il faisait de son mieux, mais sa voix légèrement plus aigüe que d'ordinaire trahissait son amusement (intérieurement il riait à s'en rouler par terre).
-Je ne m'en souviens pas assez.
Oui, oui, c'est facile ça comme réponse.
-C'est que ça ne vous a pas marqué tant que ça. Quel est votre livre préféré ?
Pourvu qu'il ne lui sorte pas du truc du genre Don Juan ou Traité sur la Tolérance…
-De l'inconvénient d'être né, d'Emil Cioran.
Ah.
-Il dit pas quelque chose du genre « L'homme est le cancer de la terre » ?
-C'est l'idée.
Ah.
-Sympa. »
Et la conversation mourut avec la sympathie de Strange (pour le peu qu'il en restait…).
Bon.
Stephen les reconduisit dans leur quartier, en silence. Peter ne savait pas si cela était dû au Misanthrope, mais depuis que le neurochirurgien avait posé ses yeux sur le livre, il semblait étrangement perdu dans ses pensées. Est-ce qu'il réfléchissait à sa propre misanthropie ? Non, peu probable… Alors à quoi pouvait-il penser ?
Rien, pensa Strange en grillant un feu rouge, il ne se souvenait de rien à propos de son temps passé au lycée. Pourtant la preuve était là sous ses yeux : il avait lu ce livre, tout comme ce Tony Stark, au même endroit, au même moment.
En fait, maintenant qu'il y pensait, il avait oublié tout ce qui s'était passé avant son entrée à la faculté de médecine. D'ailleurs, sa vie semblait se résumer à ça : la médecine, la neurochirurgie, le soin. Il avait consacré tout son temps à son apprentissage, s'était acharné sur ses études, jusqu'à décrocher en même temps tous les diplômes nécessaires pour exercer, avec quatre ans d'avance sur l'ensemble médiocre et pathétique que l'on appelait par excès d'optimisme « étudiants ». C'était étrange, ce trou dans sa mémoire… Mais après tout, comme l'avait dit Peter un peu plus tôt, s'il avait oublié, c'était peut-être que la période « ne l'avait pas marqué tant que ça ».
.
Il avait attendu un mois entier, convaincu que Stark finirait par se lasser. Sauf que la tête d'ampoule n'avait pas lâché l'affaire. Il continuait à emprunter tout ce qu'avait lu S.V.S, et passait de plus en plus de temps à la bibliothèque dans l'espoir de rencontrer cet élève qu'il n'avait étrangement jamais croisé. Alors un jour, Stephen se décida à sortir de sa cachette…
C'était au printemps, en fin de journée, la plupart des lycéens profitaient du soleil à l'extérieur du bâtiment. La bibliothèque était donc vide. Les rayons du soleil passaient à travers les stores de la pièce silencieuse, et Stephen attendait patiemment, debout entre deux étagères pleines de livres. Puis il le vit : Tony venait de passer la porte d'entrée. Il fit un sourire à Mme Schmidt (qui le voyait pour la cinquième fois de la journée) et lui rendit un livre qu'il avait emprunté le matin même.
Stephen ne se souvenait pas avoir vu une fois dans sa vie un sourire comme celui-ci. Ce devait être à ça que Dieu avait pensé en inventant la lumière (si toutefois Dieu il y avait, car Stephen aurait eu beaucoup de choses à dire sur le sujet). Puis Tony commença à arpenter les rayonnages remplis de livres, en quête d'un nouvel ouvrage. Il n'était pas médecin, loin de là vraiment, mais Stephen savait que son pouls n'aurait pas dû s'accélérer autant. Sentant la panique monter doucement, il prit le premier livre qui se trouvait en face de lui et fit mine de le lire.
ALCESTE - Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestation,
Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles,
Qui de civilité avec tous font combat,
Et traitent du même air l'honnête homme et le fat.
Evidemment, Stephen ne comprenait rien à ce qu'il lisait, trop occupé à enregistrer le fait que Tony Stark se trouvait juste en face de lui, si l'on omettait le rayonnage de livres qui les séparait. Il voyait son visage entre les livres. À tout moment, il allait lever les yeux et le voir à son tour. Stephen se cacha davantage derrière son bouquin.
ELIANTE –
L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois,
Et l'on voit les amants vanter toujours leur choix ;
Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable,
Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable :
Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms.
« C'est bien ?
Stephen sursauta, son cœur aussi. Il tourna la tête et eut un deuxième sursaut.
-Stark !
-C'est moi. Et toi tu es ?
Il fallait qu'il se reprenne très vite. C'était qu'il avait perdu l'habitude d'avoir des interactions sociales. Son visage se durcit en une expression qu'il espérait impassible.
-Stephen Strange.
Tony le regarda en silence quelques instants. Il n'avait pas imaginé son S.V.S comme ça. Celui-là, le vrai, était bien plus beau que dans les projections de son imagination. D'abord, c'était un garçon, et pour une raison qui lui échappait encore, cela le soulageait. Ensuite, il avait des yeux bleus, non, gris… ? Bleu et gris, quelque part entre ces deux couleurs, c'était imprécis, et c'était incroyable. Ses cheveux bruns bouclaient très légèrement, assez pour donner envie à n'importe qui de les ébouriffer davantage. Il avait aussi de belles mains, c'était important les mains.
Stephen se racla la gorge, et Tony sortit de sa contemplation. Il se racla la gorge à son tour et répéta :
-Stephen Strange… Et le V. c'est pourquoi ?
Stephen haussa un sourcil, d'abord surpris par la question, puis son cerveau de génie percuta. Il répondit avec un petit rire :
-Vincent. Mais c'est sans importance vraiment.
-Sans importance, mais tu signes avec le V. quand même.
-C'est que sinon ça fait SS. Pour des raisons évidentes, c'est limite.
Tony, pris de court, explosa de rire. Stephen, quant à lui, réprima tant bien que mal son sourire amusé. Tony nota la manière tout à fait charmante dont ses yeux bleu-gris pétillaient.
-C'est vrai moi ça ferait AS, poursuivit-il entre deux rires, au pire Association Sportive et au mieux as comme as des as, et c'est vrai que je suis plutôt doué en général !
Stephen leva les yeux au ciel :
-T'es sûr que tes initiales c'est pas plutôt G.S. comme dans « Grosse Tête » ?
-Plutôt G.S. comme dans « Génie du Siècle ».
-De toute évidence…
-Pas convaincu ?
-J'attends de voir. »
Puis Stephen contourna Tony pour se diriger vers le bureau de Mme Schmidt, qui observait les deux garçons avec beaucoup d'intérêt. Il lui tendit le livre qu'il avait pris au hasard (maintenant qu'il l'avait, autant l'emprunter).
« D'ici là, Stark, t'as encore des livres à rattraper pour prétendre au titre d'as des as. »
Tony eut un petit rire, et observa Stephen se diriger vers la sortie de la bibliothèque. Juste avant qu'il ne passe la porte, Tony lança :
« Est-ce que je te reverrai ?
Stephen s'arrêta, et se tourna vers lui. Il garda le silence pour quelques secondes, avant de répondre avec un sourire en coin :
-Je serai là demain, à la même heure, j'ai des livres à lire. »
Il quitta la bibliothèque, en tenant Le Misanthrope dans sa main.
