Quelques jours passèrent, pendant lesquels l'agitation chez les Stark fut à son comble. Peter était revenu de l'hôpital avec Le Misanthrope ou l'Atrabilaire amoureux sous le bras, ce qui lui avait valu une crise de panique de Tony qui crut que Strange lui avait rendu le livre dans l'intention de rejeter les potentielles avances de l'inventeur. Or, la réalité était bien plus nuancée que cela, et Peter raconta son escapade à l'hôpital, comprenant ainsi l'anecdote du livre tombé au beau milieu des urgences, qui possédait la signature de Tony, et qui avait provoqué une réaction pour le moins étrange chez le docteur Strange (sans mauvais jeu de mots). Sous la pression d'Harley, Tony se retrouva ainsi contraint de révéler son histoire d'amour passée avec Strange à Peter (et Morgane, par effet collatéral, qui fut ravie d'apprendre que Strange était ce qui se rapprochait le plus pour l'instant d'un nouveau papa). Depuis, Le Misanthrope n'avait pas quitté la table de nuit de l'ingénieur, qui observait chaque jour le petit ouvrage avec une angoisse sourde en se demandant continuellement ce qu'il allait bien pouvoir en faire. Aller directement confronter le neurochirurgien était inenvisageable : si ce que Peter lui avait rapporté était vrai, Stephen était confus, et les chances qu'il se blesse dans sa confusion étaient élevées. Il fallait donc lui laisser du temps.
Mais jusqu'à quand ?
Dans l'état actuel des choses, Tony ne savait toujours pas pourquoi Strange l'avait quitté du jour au lendemain lors de leur très courte aventure au lycée. Alors bien sûr, sa version adolescente de lui-même avait trouvé tout un tas d'explications : il n'avait pas été assez bien, était allé trop vite, n'en valait finalement pas la peine, peut-être que Stephen avait eu honte de lui, peut-être qu'en fait il n'aimait les garçons, ou peut-être que si mais qu'il n'était pas prêt à l'assumer… Bref, Tony ne savait toujours pas. Mais ce qui le taraudait davantage encore, c'était surtout pourquoi, après tant d'années, alors qu'il avait refait sa vie depuis longtemps, qu'il avait eu d'autres conquêtes, une femme même, et des enfants, pourquoi cette histoire lui tenait encore tant à cœur ?
Mystère et boule de gomme…
.
Cela faisait dix ans qu'il n'avait pas entendu ça. C'était étrange, et agréablement rafraîchissant, ces rires d'enfant dans le petit parc du quartier. Et jamais depuis dix ans, on avait entendu un chien aboyer aussi souvent que Prokof (le Saint-Bernard le plus intelligent d'Angleterre). C'était comme si le petit hameau londonien sortait d'un long sommeil (du moins aussi long qu'un dixième de nuit de la princesse Aurore, donc long mais pas si long, d'ailleurs c'est vraiment hilarant qu'elle s'appelle Aurore, bref). Et c'était ce qu'était en train de réaliser Sam, qui se tenait aussi stupéfait qu'émerveillé devant les balançoires sur lesquelles jouaient Morgane Stark et Tom, son petit-frère. Pourtant, il n'était pas parti longtemps : quelques semaines le temps de ses vacances d'été pour aller travailler dans la compagnie immobilière de Mme Smith. Apparemment un temps suffisant pour qu'une nouvelle famille débarque et chamboule l'ordre établi…
« Impressionné ? »
Sam sursauta (ce qui se traduisit en réalité pour le commun des mortels par un bref mouvement des yeux quasi-imperceptible) et pivota vers la source de son chamboulement. C'était Harley, l'aîné des enfants Stark, suivi de près par celui qu'il reconnut comme étant Peter (Tom lui avait raconté avec une excitation rare la mission bataille d'eau menée contre le kaiser Strange et lui avait donc expliqué qui étaient les Stark).
« Un peu, répondit Sam avec un sourire (donc zéro expression aucune, niet, nada, rien du tout). »
Harley se plaça juste à côté de lui, les mains dans les poches de son jean et le regard posé sur les enfants qui jouaient.
« Alors, commença-t-il, c'est quoi l'histoire avec Strange ?
Sam croisa les bras à son tour, avant de tourner la tête à nouveau en direction du parc.
-Pourquoi ça t'intéresse ?
-Pourquoi pas ? En bon citoyen, je me dois de savoir pourquoi des inconnus entrent chez mon voisin alors que celui-ci est ailleurs.
-Evidemment. Et en bon citoyen, je te répondrais que notre présence chez Dr. Strange était parfaitement en règles. Rassuré ?
-Mouais, il marqua une pause puis reprit, c'est étrange non, que Strange ne soit pas propriétaire de sa maison… Il est riche !
-Et là, l'arrêta Sam, on sort d'une conversation entre simples citoyens exemplaires. C'est privé.
-Peut-être, admit Harley, alors en tant que simple voisin indiscret assumé, pourquoi Strange n'est pas propriétaire, et pourquoi est-ce un connard fini ?
Cette fois-ci, Sam se tourna complètement vers Harley et Peter :
-Ce n'est pas un connard. Et je ne vois pas pourquoi le fait qu'il soit propriétaire ou non t'intéresse autant.
Harley sourit.
-Pas un connard ? Donc tu le connais.
Sam esquiva le regard insistant de l'aîné des Stark et fit mine d'être soudainement très intéressé par Tom qui descendait du toboggan sur le ventre. C'était que finalement, le jeune homme n'était pas si doué que ça pour cacher ce qui lui passait par la tête.
-Tu le connais, insista Harley, et tu ne veux pas nous le dire. Il cache un truc ? Un truc affreux ? Genre c'est un meurtrier ? Non, mieux, un tueur en série ? Un cannibale !
-Non mais ça va pas ! S'exclama le rouquin avec un air scandalisé (donc avec un élargissement d'un millimètre de la circonférence de ses globes oculaires), c'est un type normal Strange.
-Un type normal, répéta Harley, donc il a des points faibles. Tu pourrais nous dire lesquels ? Ce serait carrément plus simple pour gagner la guerre qu'on a commencé.
Il avait dit cela en sortant son téléphone pour ouvrir son application bloc-notes.
-Vous êtes bizarres.
-Pas moi, intervint alors Peter à côté d'Harley.
-Alors c'est quoi le projet, soupira Sam, vous faites tomber l'empire de terreur de Strange à coup d'enfants dans le parc ? Au final ça ne changera pas le fait qu'il en veut à la terre entière et qu'il continuera à jouer des tours à tout le monde.
-Premier point faible, nota alors Harley, en veut à la terre entière. Pourquoi est-ce qu'il en veut à la terre entière ? Un enfant gâté qu'a jamais appris à gérer la frustration ? Une névrose ? On l'a refusé dans une école d'art ?
-Ça va, tempéra Sam, c'est pas un monstre non plus, en soi il ne fait pas vraiment de mal.
-C'est vrai, appuya Peter en se tournant vers Harley, dans tout ce qu'on entend il est vraiment pas correct avec les gens mais il ne fait de mal à personne…
-Il n'empêche, contredit Harley, que c'est un connard, et que sauf s'il est bête, ce que je ne pense pas, il a au moins un semblant de raison d'être un connard.
Cela lui valut un petit haussement de sourcil de Sam (vraiment visible cette fois-ci), qui jaugea pendant quelques secondes l'autre adolescent.
-Il en a une, confirma avec précaution le rouquin, mais je ne sais pas ce que c'est en détail. Il s'en veut pour quelque chose qu'il a fait dans le passé.
-Il s'en veut alors il aggrave son comportement ? Souligna Harley en riant, c'est pas une façon d'alléger sa conscience ça. Ou alors il a vraiment fait un truc horrible et illégal.
-Non, répondit Sam, mais c'est comme ça qu'il gère.
-Deuxième point faible : conception parallèle de la moralité.
-Wow tu vas aller loin avec ça, ironisa le rouquin.
-Ecoute j'essaye de faire un truc, personne n'a jamais bougé dans le quartier pour essayer de se sortir des emmerdes de Strange. Surtout ne me remerciez pas pour l'effort que je fournis.
-Merci ô grand libérateur ! C'est bon tu lâches l'affaire ? Parce que si Strange a son syndrome du dictateur antisocial là, toi tu te traînes un sacré complexe du sauveur.
-Là tu te trompes mon ami Sam, démentit Harley, au départ je trouvais juste ça marrant d'emmerder Strange. Maintenant, c'est juste que c'est d'utilité publique.
Sam plissa les yeux.
-C'est ce truc que tu as dit à Mme Smith non ? Sur les relations amoureuses du docteur ? Est-ce que ça a à voir avec ton père ?
-Exact.
-Il est intéressé par Strange ?
-Je ne te dirai rien si tu ne me dis rien.
Les deux garçons se défièrent du regard.
*Début de musique de western*
*Aussitôt interrompue par l'intervention diplomatique de Peter Parker-Stark :*
-Notre père est sorti avec Strange quand ils étaient au lycée. J'ai l'impression que le docteur ne s'en souvient pas.
Harley lança un regard consterné à Peter.
-Rappelle-moi de ne plus t'emmener en mission d'investigation avec moi.
-À ton service mon cher frère, répondit Peter en posant sa main sur l'épaule d'Harley dans un geste de fausse solidarité. »
La révélation sembla plonger Sam dans un profond moment de réflexion (son visage n'avait pas changé d'un iota).
« Vous êtes en train de me dire, reprit-il lentement, que deux amoureux de lycée, dont un aurait carrément oublié l'existence de l'autre, se retrouvent maintenant, comme par hasard, voisins dans le même quartier paumé de banlieue ?
-C'est ça, affirmèrent d'une même voix les deux Stark.
-C'est…vraiment le scénario de romance le plus ridicule que j'ai jamais entendu. Genre un mauvais shojo. Quoique attends, il n'y a pas un shojo comme ça qui existe déjà ?
-Et les deux protagonistes sont en plus censés être des génies au QI supérieur, renchérit Harley.
-Et des adultes capables de communiquer et de régler leurs problèmes en toute intelligence, rajouta Peter.
-D'accord, accepta Sam qui se replongea aussitôt dans sa réflexion.
-Alors tu vas nous aider ? Demanda alors Harley.
-En fait le plan, expliqua Peter, c'est de comprendre pourquoi Strange est devenu comme ça, parce que d'après notre père, il n'a pas toujours été horrible avec les gens, pour savoir s'il y a pas moyen qu'ils redeviennent au moins potes.
-Donc votre question c'est de savoir si Strange est récupérable… Honnêtement, je sais pas. Il est comme ça depuis longtemps. Je pense que depuis qu'il est là, il n'a pas eu une seule relation romantique ou même amicale avec qui que ce soit. À la rigueur Mme Smith, mais c'est quand même plus sur un plan professionnel. »
Le constat plongea les trois garçons dans un état de réflexion intense.
« Les framboises ! S'exclama soudainement Sam en levant le doigt en l'air.
-Quoi les framboises ? Demanda Harley.
-Un point faible de Strange, il déteste ça. Il est même peut-être allergique.
-Il a pas dit un truc sur les framboises quand il est venu manger chez nous ? Demanda Peter.
-Si si je crois… Je me souviens plus bien, réfléchit Harley.
-Et la Fête de fin d'été ! S'exclama Sam en reproduisant sa pose du doigt levé (on pouvait presque voir l'ampoule au-dessus de sa tête, à défaut d'une quelconque expression faciale).
-Quoi la Fête de fin d'été ? Répéta Harley.
-La dernière fois, raconta alors Sam, c'était il y a dix ans, l'année de l'arrivée de Strange, j'étais encore petit… ça s'est terminé en intoxication alimentaire générale parce que Strange avait rajouté de la nourriture pour chien périmée dans la viande du barbecue… Mais on pourrait essayer de la refaire, comme le parc est de nouveau utilisable. Il faudrait juste convaincre tout le monde…
-Et vous allez me dire que ça c'est pas illégal, marmonna Harley.
-Mais pour quoi faire ? Demanda Peter.
-C'est un bon moyen de faire en sorte que le docteur et votre père se parlent. Si on surveille Strange et qu'on prépare bien les choses, il ne pourra pas saboter la fête.
-Et ton optimisme soudain il sort d'où ? Questionna Harley en haussant un sourcil vers le rouquin.
-Je l'ai déjà dit. Je sais que le docteur n'est pas une mauvaise personne.
-Et tu nous as toujours pas expliqué pourquoi tu penses ça, rappela Harley.
-Si : parce qu'il s'en veut. Les vrais connards ne ressentent pas de culpabilité. Je crois même qu'il souffre continuellement de ça, parce qu'il s'en veut du matin au soir. Et qu'est-ce que font la plupart des gens qui souffrent ? Ils sont affreux. Lui, c'est un cas extrême. Et je crois que c'est proportionnel à la raison pour laquelle il s'en veut.
-C'est de ça que parlait la vieille quand elle a demandé si on savait ce qui était arrivé à Strange il y a vingt ans ? Demanda Harley.
-Oui, acquiesça Sam, mais elle ne m'a jamais dit ce qui s'est passé. Elle aime bien Strange, c'est suffisant pour moi. Je pense que c'est quelqu'un de bien, même si ça n'excuse pas tout.
-Non, approuva Peter, mais ça veut peut-être dire qu'on peut l'aider.
-Ok attends, intervint Harley, j'ai pas signé pour être psy moi.
-Je veux juste dire que c'est pas une fatalité, précisa Peter, il peut ne pas être un connard tout le reste de sa vie.
-J'espère bien, ricana Harley, t'imagines un Strange retraité encore plus aigri que celui de maintenant ? Il faudrait qu'on l'envoie dans la zone 51 pour être tranquille !
Sa remarque obtint un rire de la part de Sam (inexpressif le rire bien sûr), qui poursuivit :
-Ce serait vraiment atroce. Mais du coup, votre père ne sait pas non plus ce qui est arrivé à Strange il y a vingt ans ?
-Non, répondit Peter, d'après lui Strange a juste soudainement disparu de sa vie sans rien dire.
-Je vois.
-Et ta Smith là, ajouta Harley, si tu lui demandes elle nous dirait ce qui est arrivé à Strange ?
-J'ai déjà essayé, elle a toujours répondu assez vaguement. C'est un peu un secret entre elle et Strange à mon avis.
-Si ça se trouve il a vraiment fait un truc illégal, lança Harley, et elle le protège.
-Déconne pas, répondit Peter en levant les yeux au ciel, il pourrait pas être neurochirurgien s'il avait un casier.
-Ah, dommage, bouda Harley.
-Voilà, c'est pas un criminel, poursuivit Sam, alors la fête Harley ?
-Hmm pourquoi pas, ça se tente.
-Parfait alors. Je vais aussi essayer de passer un coup de fil à Mme Smith pour gratter des infos.
-Yes, je pourrais aussi retourner à l'hôpital et tenter de voir si quelqu'un sait ce qui est arrivé au docteur ?
-Excellent Peter, acquiesça Harley, et je vais contacter leur ancien lycée, comme ça on peut tous participer à la recherche.
-Maintenant le plus compliqué va être de convaincre tout le monde, souligna Sam.
-Ouais… Ben à cœur vaillant rien d'impossible hein ? »
