— Chargez-vous des kaiju sur la gauche, je prends ceux sur la droite, ordonna Yuria.

Il s'agissait de sa première mission avec la première section. Elle avait eu l'occasion de s'entraîner avec eux et d'évaluer leur capacité et potentiel. Ils avaient une bonne coordination d'équipe, mais manquaient de puissance. Seuls trois éléments sortaient réellement du lot. Elle avait aussitôt redessiné la hiérarchie dans sa division. Elle avait certainement trop côtoyé Narumi, mais elle avait fait sa sélection en fonction de la force de frappe. Ca en avait sans doute vexé certains, mais elle ne pouvait prendre ses décisions en fonction des fragilités des uns et des autres.

Elle avait établi un programme d'entraînement et comptait bien faire progresser tout ce petit monde. Elle ne voulait pas les voir périr au combat, ils avaient des familles qui les attendaient. Elle prenait très à cœur de ramener tous les membres de sa section à la base.

Elle n'avait plus qu'à faire ses preuves sur le terrain. Le Vice Commandant se tenait prêt à intervenir au cas où les choses tournaient mal, il observait les moindres de ses faits et gestes, même à distance elle pouvait sentir qu'il jugeait ses capacités et ne la quittait pas du regard. Ce qui avait le don de l'exaspérer.

— Yuria, potentiel de combat septante-neuf pourcent.

Elle avait augmenté de deux pourcent depuis la dernière fois. L'entraînement portait ses fruits. Un sourire étira ses lèvres. Elle dégaina deux pistolets et s'élança vers ses ennemis. Elle avait laissé les deux plus faibles à son équipe et se concentrait désormais sur les deux autres qu'elle avait sentit plus puissants.

D'un mouvement rapide et précis, elle se projeta sur le toit d'un petit immeuble. Elle repéra rapidement ses cibles. Elle connaissait ce type de kaiju et avait déjà eu l'occasion d'en combattre à plusieurs reprises. Elle ne connaissait que trop bien leurs points faibles. La fortitude du plus faible était de 2 et celui un peu plus évolué 3.5. Pas de quoi l'inquiéter donc.

Elle prit de l'élan depuis le toit et se laissa tomber dans le vide. Elle arma les pistolets et visa le plus fort des deux. Un coup pour exposer le noyau qui se situait sous le bras du monstre. Un autre pour le détruire. Elle atterrit souplement devant le second qui s'était figé sous la surprise. Elle réarma ses pistolets et refit le même mouvement.

Les deux kaiju étaient vaincus. Elle reprit sa course vers son équipe. Elle se posta sur un toit un peu en retrait et entreprit d'observer ses hommes. Il n'y avait que sur le terrain que les vraies forces se développaient. Elle se tenait tout de même prête à intervenir. Il n'y avait que deux kaiju de faible fortitude, elle ne pouvait pas perdre quelqu'un sur ce type d'opération.

Elle était satisfaite de voir qu'ils avaient presque terminé à son retour. Cette unité avait décidément du potentiel.

Elle descendit de son point d'observation quand ils eurent terminé.

— Excellent travail, les félicita-t-elle. Vous formez une bonne équipe.

— Vous nous avez observé sans venir nous aider, s'indigna une des nouvelles recrues.

Elle sourit en entendant un autre lui dire de se taire.

— Oui, je vous ai laissé vous entraîner, il est important que vous développiez vos compétences. Et c'est pas en attendant que je vienne achever des kaiju pour débutant à votre place que ça va se faire. Part du principe que personne ne viendra te sauver, si tu ne le fais pas toi-même. Maintenant pour ce manque de respect, tu seras de corvée de ménage pour le prochain mois, ordonna-t-elle. Quelqu'un à quelque chose à ajouter ?

Le silence se fit dans les rangs.

— Bien terminez de sécuriser la zone.

Asseoir son autorité n'était jamais une partie de plaisir. C'est ce que son ancien chef de section lui avait dit. Et effectivement, elle ne pouvait pas lui donner tort sur ce coup-là.

Elle fit un tour sur elle-même observant les rues vidées de leur population. Ils avaient minimisé la destruction du quartier. Un peu de mobilier urbain y était passé, rien de très dramatique. Tout le monde allait retrouver son foyer le soir même.

Un frisson parcourut son échine. Son corps se mit en mouvement avant même que son esprit ne comprenne pleinement ce qu'il se passait. Elle utilisa la force et la rapidité inhumaine que lui conférait la combinaison pour rejoindre le lieu où son instinct lui criait de se rendre.

— Yuria, son oreillette grésilla. Que se passe-t-il ?

— Il y a quelque chose.

— Je ne détecte rien, indiqua Okonogi après avoir relancé l'analyse de la zone.

Yuria resta prête à riposter. Effectivement, elle ne voyait rien.

— Maman ! Maman viens vite ! L'alarme a sonné il y a déjà un moment. Viiite !

— Pars devant, j'arrive. Je n'arrive pas à aller aussi vite que toi...

Yuria repéra les civils au même moment où elle décela l'ennemi.

— Kaiju détecté ! Fortitude 5.2 !

Déjà la combattante s'était interposée entre les civils et le monstre. Elle parait les griffes acérées du kaiju avec la seule puissance de sa combinaison. Les hurlements de détresses du gamin résonnaient à ses oreilles, alors que la mère armée de ses béquilles tentait de se rendre au plus vite auprès de son enfant.

— Quittez la zone, leur hurla Yuria.

Elle arma sa puissance dans une jambe et l'abattit contre l'abdomen de la créature pour le repousser. Elle n'avait pas une seconde à perdre. Pas alors qu'elle avait la vie de deux personnes entre ses mains.

— Sécurisez la zone ! Deux civils présents, intervention !

Elle énonça rapidement ses ordres et se concentra sur le kaiju. Elle rangea ses pistolets et dégaina une dague. Sa dague spéciale. Elle ne pouvait pas prendre le risque d'un tir perdu vers ceux qu'elle devait protéger. Et puis sa rapidité augmentait encore d'un cran quand elle combattait avec des armes blanches.

Elle fit face au kaiju.

— Technique à une lame n°1 : éclair foudroyant.

Une attaque rapide et précise. Yuria avait frappé à toute vitesse, coupant aisément la chair épaisse du monstre. Elle arma son pistolet et visa le noyau exposé. Elle tira en son centre et le regarda exploser, satisfaite. Son instinct ne la trompait jamais. Deux vies avaient été préservées ainsi.

— Bon travail Kono Yuria.

Les mots du Vice Commandant lui tirèrent un sourire malgré elle. Elle avait réussi son test.

— Je suis vraiment désolée, Yuria. Je vais de suite voir ce qui ne va pas avec nos systèmes de détection. Cela n'aurait jamais dû arriver.

— Il vaut mieux s'en rendre compte sur ce type de kaiju, la rassura la combattante.

— Capitaine, vous allez bien !

Son unité venait de la rejoindre sur place.

— Les deux civils ont été emmenés en sécurité, annonça un des plus gradés.

— Bien. Nous retravaillerons la sécurisation des zones de combat, ça n'aurait pas dû arriver.

.

Yuria laissa échapper un long soupir en s'installant dans la baignoire de sa petite salle de bain. Ca avait du bon d'être gradé. Elle laissa l'eau détendre ses muscles. La combinaison était un atout indispensable, mais elle ne permettait pas de les rendre invulnérables. En témoignait sa peau bleuit ou elle avait encaissé l'attaque. Elle n'avait pas été assez vigilante.

Elle ferma les yeux profitant de cet instant de paix. C'était passé, elle ne pouvait plus rien faire pour changer cette attaque. Il fallait passer à autre chose et s'améliorer. Encore et encore.

Elle resta ainsi jusqu'à ce que l'eau soit trop froide pour que ce soit agréable. Elle enfila ensuite une tenue décontractée délaissant sa combinaison de combat. Songeant qu'elle n'avait pas encore sommeil, elle prit la direction de la bibliothèque de la base. Rien de tel qu'un bon livre pour passer une douce soirée.

Elle prit son temps dans les couloirs silencieux et désert. Perdue dans ses pensées, elle fut brusquement ramenée à elle quand des bruits de combat parvinrent à ses oreilles. Il était tard qui pouvait bien s'entraîner à une heure pareille. Elle se laissa guider par les sons. Il ne lui fallut pas longtemps pour arriver à l'une des salles d'entraînement. La porte n'avait pas été fermée. Elle s'appuya contre. A l'intérieur, Hoshina Soshiro perfectionnait son art. Elle le suivit du regard analysant sa technique. Il était tellement plus puissant qu'elle et sa technique au sabre appelait au respect. Il était impressionnant. Aucun mouvement superflu, aucune erreur.

Il avait l'air de reproduire un combat qu'il avait déjà visualisé de nombreuses fois. Yuria se savait rapide, mais il lui sembla qu'elle l'était bien moins que son supérieur. Le gouffre entre eux lui parut soudain énorme. Elle sentit une frustration grandissante, consciente qu'elle devait s'entraîner encore plus intensément.

Son souffle se bloqua quand dans un mouvement quasi invisible le vice commandant changea de cible et, qu'elle se retrouva avec la pointe de son sabre sous la gorge. Elle n'avait rien vu venir.

— C'est mal d'espionner, souffla-t-il, sa voix calme mais menaçante.

Yuria attendit qu'il retire sa lame avant de chercher à répondre, ses muscles tendus.

— C'était impressionnant, admit-elle, incapable de cacher son admiration

— Il te reste du chemin avant d'en arriver là, répliqua-t-il, son ton tranchant.

Yuria fit de son mieux pour ne pas réagir violemment. Pourquoi fallait-il toujours qu'il se montre désagréable ? Elle savait parfaitement que son potentiel de combat était encore améliorable. Elle avait stagné de longs mois à trente pour cent de son efficacité maximale, se sabotant elle-même en doutant de son avenir dans les forces de défense. Elle était consciente que ces informations étaient probablement inscrites dans son dossier, et qu'il l'avait sans doute lu.

— J'ai confiance sur le fait que je vais y arriver, affirma-t-elle avec détermination.

Il la jaugea du regard, ses yeux perçants cherchant une faille.

— C'est sous cette condition que la première va te reprendre, questionna-t-il, cynique.

— Je ne sais pas ce que tu penses avoir compris de moi, mais tu as tort. Ça n'a rien à voir, répondit-elle, la voix ferme.

Hoshina l'observa un instant, son expression impénétrable. Il scruta son faciès serein, mais perçut une blessure encore ouverte au fond de ses pupilles vertes. Peut-être l'avait-il vraiment mal jugée... La mission d'éradication plus tôt dans la journée l'avait fait changer d'avis, même s'il ne voulait pas l'admettre. Il l'avait vue sous un autre jour. En situation de danger, on ne pouvait pas mentir. Il réalisa qu'il avait eu une mauvaise première impression.

Une petite part de lui, profondément enfouie, ressentait peut-être même une légère insécurité. Lorsqu'on lui avait annoncé qu'une recrue au haut potentiel et polyvalente, capable d'utiliser n'importe quelle arme, allait rejoindre leur division, il avait ressenti une pointe de jalousie. Il craignait d'être remplacé auprès de Ashiro. Son insécurité latente, exacerbée par cette nouvelle, l'avait poussé à mépriser sa nouvelle collègue.

Il ancra ses yeux dans les siens. Il n'y avait plus de menace, plus de jugement. Elle avait été sincère dans ses propos. Il l'avait injustement blessée.

Il lui tendit un de ses sabres. Elle le regarda, surprise, ses yeux exprimant une confusion palpable.

— Entraînons-nous, proposa-t-il.

Yuria prit le sabre avec hésitation, sentant un changement subtil dans l'attitude de son supérieur. Peut-être que ce moment marquerait le début d'une nouvelle compréhension entre eux, une chance de prouver sa valeur et de gagner son respect.