Madame Yu regarda aux alentours. Plus que deux heures avant qu'ils ne doivent rentrer était-ce assez de temps ? Ne devrait-elle pas remettre ces confidences à la prochaine séance, quand ils seraient reposés ? Elle se reprit. Il fallait tenir sa promesse de façon visible, en partageant une information capable de changer leur vision du monde, quelque chose qui vaille le prix qu'ils venaient d'accepter de payer. Plus de promesses nébuleuses ! Du tangible ! Il fallait aussi les choquer assez pour les faire passez au second niveau de compréhension, où ils comprendraient pourquoi il était indispensable que Wei Wuxian n'ait pas accès à ces informations.

Enfin, elle n'était pas sûre de pouvoir de nouveau accéder au Cœur du Lotus, le lieu le plus sûr du Quai des Lotus, et c'était certainement le seul lieu où elle pouvait relayer cette information avec une discrétion assurée. Qu'allait-elle faire pour les prochaines ?

Plus tard, Ziyuan. Vis dans le présent.

« Buvez un peu d'eau, » leur dit-elle. « Mâchonnez un fruit l'histoire que je vais vous raconter est longue et il ne faudrait pas que vous perdiez intérêt avant sa fin. »

Ils s'assirent autour d'elle, à l'ombre d'un grand arbre et là, d'une voix basse mais claire, elle leur répéta ce que toute sa génération savait mais ne transmettait qu'à de rares individus.

« Les Lan, » commença-t-elle, « ont pour tradition que le calme et la sérénité mènent à la vertu. Le contrôle de ses émotions, la discipline, voilà les armes des Lan contre le chaos qu'est l'univers. Mais même ces qualités ont des revers. En voilà certains :

Lan Qiren, le grand Maître actuel de la secte Lan, fut jugé à l'adolescence trop sensible pour être un bon chef. »

Leur expression était hilarante. Même eux avaient entendu parler de Lan Qiren « le strict » !

« Il désirait en ce temps-là plus que tout devenir un musicien itinérant, propageant guérison et paix par le biais de ses chansons, et véritablement son talent était sans pareil. Mais un bon musicien se doit d'imprégner ses mélodies d'émotion, ce qui est répréhensible et contraire aux principes de sa famille. Il fut donc entendu que dès qu'il aurait fini son éducation, il disparaitrait discrètement en laissant son bandeau derrière lui. »

Devant leurs regards confus, elle précisa.

« Le bandeau porté sur le front est l'emblème des disciples de la secte Lan. Il est là pour rappeler à tous que ses disciples sont « retenus » dans leurs ambitions et leur comportement. En réalité, » grommela-t-elle, « le soi-disant symbole de pureté sert aux jeunes disciples à afficher leur vertu. »

Comme s'ils étaient meilleurs que les autres !

Elle toussota en les voyant cacher leurs sourires derrière leurs manches.

« Vraiment ! La vanité est une chose, l'hypocrisie en est une autre ! »

Reste concentrée, Ziyuan.

« Enfin. Lan Qiren allait donc gentiment s'extraire de la « secte des purs » et courir les routes. Ça lui aurait fait le plus grand bien, j'en suis sûre. La secte serait guidée pas son frère ainé dont le nom n'est plus prononcé, par respect entre autres raisons : Qingheng-jun. Qingheng-jun est son ainé de trois ans. Lan Qiren a seulement deux ans de plus que votre père. Aux réunions de chef de sectes, ils parlent en égaux. »

Elle les laissa remâcher ce détail.

« Qingheng-jun était l'héritier idéal. Brave, beau, un chasseur de démons émérite et plus que tout, d'une humeur incroyable égale. Jamais on n'a entendu Qingheng-jun élever la voix, jamais on ne l'a vu rougir pour aucune raison. Ses émotions, disait-on, devaient plier devant son incroyable discipline. Et le ciel est témoin qu'il méditait souvent, atteignant l'état zen sans le moindre effort. Que demander de plus ? La secte Lan était bénie cette génération, ses parents ne pouvaient pas être plus fiers. Et si certaines comparaisons inutiles et blessantes ont été faites à portée d'oreille de Lan Qiren, eh bien… ça ne pourrait pas lui faire de mal, n'est-ce pas ? Peut-être qu'il ferait plus d'efforts à l'avenir ! »

Le visage de Yanli était pensif. Jiang Cheng avait l'air d'avoir mordu dans un citron. Oui, il connaissait bien cette situation, n'est-ce pas ? Les comparaisons soi-disant discrète, l'assurance que « tout était sa faute… »

« Je suis sûre, » dit Madame Yu, « que Qiren n'attendait que le moment de partir. »

« Bien sûr, » reprit-elle, « comme tous les autres il aimait et admirait son frère ainé. Plus que les autres peut-être, et ça n'est pas toujours pour le mieux. Les années passèrent, et les vertus de Qingheng-jun s'accrurent. Les parents Lan moururent comblés de bonheur, laissant une secte prospère et deux fils vertueux et doués. Qingheng-jun prit les rênes sans frémir et implora son frère de retarder son départ le temps d'améliorer son emprise sur la secte. Les routes sont dangereuses et si votre musique fera, j'en suis sûr, fuir tous les esprits, les bandits seront moins susceptibles. Laissez-moi, je vous en prie, vous enseigner ce que je sais et commencer mes années de règne en votre compagnie dans deux ans, je vous regarderais partir le cœur plus léger. Lan Qiren ne pouvait rien refuser à son frère, pas plus que la plupart des gens. Suave Qingheng-jun, aux paroles de miel et au ton si doux ! Jamais le Repaire des Nuages n'avait été plus paisible ! »

« Et si, par hasard, » fit-elle remarquer avec cynisme, « Lan Qiren se trouva faire toutes les tâches administratives à la place de son frère… eh bien certainement c'était écrit. Ces choses arrivent. Et il y était si doué ! »

Pour être honnête, Madame Yu ne raffole pas des tâches administratives non plus et elle ne rechigne pas à s'en débarrasser sur d'autres. Mais elle prend bien soin que ces pauvres âmes soient rétribuées proprement pour leurs efforts et choisit toujours des cultivateurs qui préfèrent le travail de bureau à l'entrainement physique. Assigner des mécontents aux tâches essentielles lui a toujours paru insensé. Mais très peu de cultivatrices en dehors de Meishan semblent comprendre le sens du mot conséquence.

« Mais au cours de ces deux années dites provisoires, l'impossible arriva : Qingheng-jun tomba amoureux. D'elle aussi nous reste peu de choses : ces détails, les anciens de la secte ont réussi à les effacer. Le scandale, par contre, n'a pu être oublié par aucun de ceux qui l'ont vécu. Car la femme en question fut amenée au Repaire des Nuages pour y être jugée, et son accusateur n'était autre que le frère de Qingheng-jun, Lan Qiren. Son tuteur bien-aimé avait été assassiné brutalement les traces qui menaient à la femme ne pouvaient mentir. Et l'on dit qu'elle ne nia jamais son acte. Mais Qingheng-jun tomba amoureux au premier regard et refusa de la condamner. C'était elle, déclara-t-il, qu'il avait attendue toute sa vie. Sur ce point, » fit remarquer Madame Yu avec ironie, « l'opinion de la femme n'a pas été reportée. C'est presque comme si on ne lui avait rien demandé ! »

« Mais elle aurait dû être condamnée, » reprit Madame Yu. « Toutes les lois, terrestres et spirituelles s'y accordent. Quand ils constatèrent avec stupéfaction le refus de Qingheng-jun de s'y plier, même devant les pleurs de son frère, les anciens décidèrent que la criminelle serait transférée dans une autre secte le lendemain : au Quai des Lotus, précisément, ce pourquoi je connais tant de détails. Un dossier partit le soir même pour informer les parents de votre père du problème auquel ils allaient se voir confrontés. Mais tout ce trouble fut pour rien. Au milieu de la nuit, à l'encontre de toutes les traditions, Qingheng-jun épousa la criminelle et lui offrit le Repaire des Nuages pour asile. Légalement, en tant que chef de secte, c'était son droit. »

« Mais… ! » s'exclamèrent de concert ses enfants.

« Je sais, je sais, » fit Madame Yu. « Mais il était Chef de secte et sa décision était irrévocable. Ils durent donc s'y plier. »

« Mais… Lan est le pilier de la justice ! » souffla doucement Yanli, sidérée.

« Sauf quand il ne l'est pas, » rétorqua sèchement Madame Yu. « Comme vous pouvez le constater. Et la population cultivatrice en son entier eut une horrible révélation : Qingheng-jun n'était juste que parce qu'il était indifférent. Entre deux fourmis, quelle différence ? Ça ne le concernait pas. Il ne disciplinait pas ses émotions : il n'en avait pas, ou très peu. Il accomplissait ses tâches avec ennui. Le charme, c'était ça, chez Qingheng-jun : une indifférence profonde au monde en général. On en a pleuré des larmes de sang, au Repaire des Nuages et plus d'un proche, ou se croyant proche de l'homme a dû réévaluer toute leur relation. Bref, un cauchemar. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. »

Elle leur laissa quelques minutes pour se remettre. Ils la regardaient maintenant avec appréhension.

« Le pire est qu'il avait gagné. Il avait bloqué les anciens avec leurs propres règles, le reste des Grandes Sectes avec son statut, et qui allait déclarer guerre aux Lan ? Aussi ridicule que cela paraisse, une meurtrière allait régner sur une des sectes les plus respectées de notre monde. Il faut que vous compreniez bien » – et ici elle se tourna vers eux – « que les gens étaient affectées de beaucoup de façons différentes. Certains s'inquiétaient pour la pureté de la secte Lan - d'autres simplement pour sa réputation. Si Qingheng-jun n'avait pas rendu les faits aussi publics, il y aurait probablement eu plusieurs petits arrangements pas très jolis mais qui auraient permis à la secte de garder la face. »

Et comme ils la regardaient avec horreur.

« Quoi ? Un cultivateur, c'est quelqu'un qui essaie et qui quelquefois échoue. Cinq sectes, chacune comprenant des centaines d'individus… Vous croyiez vraiment que la politique nous était inconnue ? Si c'était le cas, on n'aurait pas besoin de chefs de secte, juste de guides spirituels. Un chef est nécessaire parce que forcément, quelque chose va aller de travers, que ce soit Song Yen était trop saoul compter les grains et maintenant nous sommes à court jusqu'à cinq disciples venus du sud se sont entretués dans les bois ce matin, quelqu'un a une idée de ce que ça veut dire ? »

Devant leurs visages choqués, elle grimaça.

Doucement, Zuyan. Rappelle-toi que c'est leur première excursion dans le monde réel.

« Je veux juste dire, » reprit-elle d'une voix plus mesurée, « que le chef est censé être non pas un exemple comme le disent les comptines mais le point de contact entre sa secte et le monde extérieur. Ce qui fait d'elle – ou de lui – la personne la moins pure du groupe, parce que toujours exposé aux imperfections du monde. »

Ils avaient toujours l'air secoués et elle leur aurait bien offert de faire une pause mais ils n'avaient plus que peu de temps avant de devoir quitter l'abri millénaire et ils ne pouvaient pas parler de ces choses en public. Jiang Fengmian n'en parlait jamais bien sûr, parce que pourquoi parler des choses désagréables, ça pourrait les rendre réelles, grr…. !

Ça suffit, Ziyuan. Cette période de votre vie est finie. Oubliez Jiang Fengmian.

Il fallait qu'elle l'admette et qu'elle s'y fasse : elle avait perdu son mari, même pas à une jeune Maîtresse mais à un souvenir… ce qui était en fin de compte idéal pour cet homme, avec son dédain pour la réalité.

« Je termine, » fit-elle devant leurs pauvres mines traumatisées. Ça n'était pas tous les jours qu'on apprenait que les piliers de son monde n'existaient pas. Et elle ne leur avait pas encore parlé des Wen, des Jin, et si ce qu'elle soupçonnait sur les Nie était vrai… Pauvres gosses. Mais ils ne s'en porteraient que mieux. Vivre d'illusions était peut-être bon pour leur père mais ce monde était leur.

« Donc, » soupira-t-elle, « Qingheng-jun avait gagné son pari. Déjà les rumeurs s'adoucissaient : est-ce que ce n'était pas romantique, cet amour entre un homme de grande vertu et une condamnée à mort. Certainement c'était le destin ! Ça ne pouvait pas être autre chose ! »

Ils eurent l'air d'avoir la nausée, comme elle la première fois qu'elle avait entendu cette version.

« Encore maintenant, » insista-t-elle un peu sadiquement, « quand on se risque à parler de Qingheng-jun et de sa femme, c'est en soupirant sur ce couple de phénix ! »

« Une fois de plus, » reprit-elle un peu sombrement, « je vous ferais remarquer que la version de la dame en question manque à l'appel. Pas de procès, pas de réponses, » fit-elle en réponse à leurs mines confuses. On ne saura jamais si elle voulait épouser Qingheng-jun, si le coup de foudre était partagé et ce qui importe plus à mon avis, pourquoi elle avait tué ! »

Madame Yu était peut-être encore un peu en colère sur ce point. Non, la vie de chef de secte n'est facile pour personne, mais l'affaire entière avait été une moquerie de leurs efforts ! Si Qingheng-jun avait épousé la femme, démissionné de son poste et disparu avec elle dans la nature, ça aurait été une tout autre affaire ! L'honneur au moins aurait été sauf. Mais il avait démontré là son manque total d'intérêt en tout ce qui représentait la secte et Ziyuan pensait que très peu de gens de leur génération pourraient jamais l'oublier.

« Mais… Qingheng-jun n'est pas le Maître des Lan, » fit remarquer Jiang Cheng, qui avait repris contenance plus vite que sa sœur.

« En effet, » approuva Madame Yu. « Je suis contente que vous l'ayez remarqué, Jiang Cheng. »

Son pauvre garçon, si peu habitué aux compliments rougit et la regarda par en dessous, cherchant le piège.

« Parce que, et sachez-le à l'avenir, si dans un tourbillon d'émotions il est bon que quelqu'un impose des règles pour que l'ordre reprenne sa place, même à titre temporaire, quand les règles deviennent des prisons, c'est souvent le plus émotionnel qui débloque la situation. Qingheng-jun avait les anciens, les autres sectes et le reste du monde sous sa coupe. Restait… ? »

« Son frère, » murmura Yanli après un instant de silence. Vu le regard surpris de Jiang Cheng, il avait complètement oublié l'existence de l'homme en question dans le chaos des révélations qui avaient précédé.

« Lan Qiren, » confirma Madame Yu. « Dont le tuteur bien aimé était la victime, si vous vous en rappelez. Et qui était enragé à l'idée que la meurtrière non seulement ne subisse aucune conséquence mais aussi devienne la femme la plus respectée de la secte et sa propre belle-sœur. Et c'est de là que nous viens le proverbe : Ne provoque pas l'homme tranquille car ni lui ni toi ne savez où il s'arrêtera. Lan Qiren, ce jeune homme si poli, si effacé, toujours en retrait de la vie de la secte, toujours prêt à partir, vous vous souvenez, entreprit de harceler son frère. Au mépris de sa vie – et de sa dignité tant vantée ! – il poursuivit Qingheng-jun jour et nuit en exigeant justice. Celui-ci n'était pas habitué à tant de fougue de la part de son petit frère, sans compter que plus rien ne se faisait dans la secte et que ceux qui croyaient en l'importance de règles respectées par tous se ralliaient sous la bannière de Lan Qiren. Trois semaines après le mariage, Madame Lan fut cloitrée à vie, dans ses appartements privés du Repaire des Nuages. Sous le prétexte que sa santé était fragile. Cette santé fragile ne l'empêcha pas de mettre au monde un fils dans l'année, Lan Xichen puis un autre quatre ans plus tard : Lan Wangji. Mais Qiren n'était pas satisfait : il voulait un procès pour mettre au repos tous les esprits, y compris le sien. Que son frère mène une vie domestique confortable n'était pas de son point de vue, une punition – sans parler que la situation de la femme captive le mettait très mal à l'aise. Il ne cessa donc de harceler son frère, jusqu'à ce que celui-ci, manquant encore une fois splendidement le point et révélant que « justice » n'était qu'un point très lointain dans son univers, entre en séclusion. »

« Quoi ?! » s'exclamèrent les deux petits. Mais Yanli se reprit et pour la première fois parla sans y être invitée.

« Je veux dire, je le savais, tout le monde sait que Qingheng-jun vit en séclusion… »

« Mais ça n'arrange rien ! » rugit Jiang Cheng qui rêvait depuis toujours de solutions en ligne droite. « Ni pour sa secte ni pour son frère… »

« Et ce pauvre tuteur pourrait devenir un yao, un esprit malfaisant, » réfléchit Yanli avec une expression réprobatrice totalement étrangère sur son visage. « Se voir refuser de cette façon les rites, le respect dû à une âme arrachée de son corps… le ressentiment pourrait l'étouffer ! »

« Lui et ses proches ! » s'étrangla Jiang Cheng. « C'est le type de jugement corrompu que… heu… »

« Que vos tuteurs vous donnent en exemple pour expliquer la chute des empires, oui, » compléta Madame Yu. « Il n'y a pas toujours eu que cinq sectes, mes petits oiseaux. Il n'y en aura pas toujours cinq. Dans une centaine d'année, que restera-t-il de nous, sinon nos noms ? Et même ça… Nous sommes importants, pas indispensables. »

Cette déclaration ajoutée aux autres les assomma.

« Pour un enfant, » poursuivit-elle plus gentiment, « l'univers est celui qu'il connait à la naissance. Cela a toujours été ainsi, affirme-t-il, toute ma vie, même si sa vie ne compte que dix années. Mais dix ans, pour le monde, c'est très peu. La première secte fut fondée par accident, quand un cultivateur itinérant assez connu pour attirer des disciples s'installa dans une zone à risques pour la vider complètement des esprits qui la hantaient. Une fois le miracle accompli – après des années – eh bien… Ils avaient des huttes, un campement « provisoire » et les paysans voisins étaient très heureux de les voir rester sur ce terrain qui n'avait jamais eu aucune valeur pour eux. Sans compter que le premier cultivateur, qui avait donc été itinérant jusque-là n'avait jamais perdu l'habitude de se faire payer. La secte devint donc riche, le commerce avec les villages proches florissant et ce qui devait devenir un domaine se révéla un lieu protégé, à l'abri des agressions à l'époque si communes. La prospérité attira des marchands, la sécurité des travailleurs et la réputation de ce qui allait donc devenir la première secte des cultivateurs errants. Et ce fut la fondation de la première des grandes sectes. Je ne vous dirais pas aujourd'hui son nom – je vous laisse chercher ! »

Elle rit de leurs mines déçues mais reprit bien vite son sérieux.

« Nous n'avons plus beaucoup de temps et il me faut finir. Vous vous rendez compte que vous ne pourrez pas parler de ces informations trop sensibles hors d'ici, n'est-ce pas ? Même entre vous ? »

Ils hochèrent la tête, la mine sombre. Elle enchaina.

« Les Lan enterrèrent l'affaire le plus vite possible. Une grande partie de leur réputation était partie à vau-l'eau, surtout considérant qu'ils s'étaient tant vantés de leur jeune Maître. Madame Lan mourut peu après le sixième anniversaire de son fils cadet, date à laquelle il devait commencer son éducation formelle et ne plus la visiter régulièrement. Certains parlent de suicide. Personnellement, je me suis toujours demandé comment elle avait tenu aussi longtemps. Une prison normale aurait été meilleure : emprisonnée dans le silence du Repaire des Nuages… »

Ziyuan frissonna. Ils n'avaient pas besoin de savoir combien de cauchemars elle avait fait, rêvant que c'était elle qu'on emmurait dans une chambre vide, le son de sa voix s'évanouissant sous les talismans de silence… Elle frissonna encore.

Elle reprit d'une voix un peu altérée.

« Parce que la vie n'est pas juste, Lan Qiren se retrouva en charge de tout. Non seulement son rêve de musicien itinérant ne vit jamais le jour, mais il dut administrer la secte avec plus de rigueur encore pour faire oublier la honte de sa famille, et si les anciens le soutiennent en public, je suis sûre qu'ils ne se sont pas privés de le blâmer en privé… parce qu'il était là. C'est lui aussi qui doit élever les deux fils qui sont, parce que les hommes sont ridicules, en droite ligne pour hériter de son poste. En fait, il est plus ou moins entendu que dès que l'ainé sera assez éduqué, Qiren abdiquera et lui laissera la place. Et qui a le devoir de lui apprendre à être un bon chef ? »

Même Yanli grogna.

« Un des points de ma leçon d'aujourd'hui est de vous apprendre que les sectes, même les grandes sectes, ne sont pas descendues des cieux avec la bénédiction des dieux. Notre histoire est peut-être moins mouvementée que celle des lignées royales mais nous avons quand même chacun des squelettes dans nos placards : certains vieux, certains récents, et j'en suis sûre, certains dont personne n'a encore entendu parler mais qui reviendront à la surface au moment le moins opportun. C'est la vie. Même les cultivatrices sont démunies devant le hasard… et les retours de bâton. A noter que si une information n'est que rarement totalement étouffée (et pensez au proverbe « un secret ne reste secret qui s'il n'est pas partagé ») les versions qui circulent reflètent seulement les bribes que les gens ont pu apprendre. Ceux qui savent se taisent - ceux qui parlent ne savent pas. »

Madame Yu se leva et s'étira avec grâce, imitée par ses deux enfants. Ils commencèrent en groupe le chemin du retour. Avant qu'ils rejoignent la barrière cerclant le Cœur du Lotus, elle ajouta d'une voix songeuse.

« Un dernier détail : je vous ai parlé du passé de la secte Lan. Mais qu'en est-il du futur ? Lan Xichen est le futur Maître du Repaire des Nuages. Son frère Lan Wangji est réputé pour sa rigueur. Tous deux sont nommés les Jades Parfaits de Lan et encensés pour leurs vertus… comme l'était leur père. Mais c'était l'absence de passion qui rendait celui-ci si tempéré. Dès qu'il a connu l'amour, la bête s'est éveillée en lui et n'ayant pas l'habitude de contrôler des passions absentes à sa nature, il n'avait aucune défense. Qu'en sera-t-il de Lan Xichen ou de Lan Wangji ? »

Comme ils arrivaient à la limite du lieu sacré, elle se tourna vers eux pour que personne ne puisse lire ses lèvres et ajouta :

« Et que cherche Lan Qiren dans leurs yeux en les voyant grandir ? La rigueur ? La justice ? La passion ? »

Et juste avant de se tourner et de sortir,

« L'indifférence ? »

Elle les raccompagna en silence à leurs quartiers. Il n'était que l'heure xu mais elle les autorisa à manquer le diner et à aller se coucher immédiatement. Ils dormaient avant qu'elle ne quitte leurs chambres.