Bonjour tout le monde !

Allez, faisons un petit bond dans le temps et retrouvons notre jeune Miku, voulez-vous ?

Bonne lecture ! :)


Chapitre 3

Debout devant le miroir de son appartement, Miku tendait devant elle ses pieds. Chacun était affublé d'une chaussure différente. Elle pencha la tête durant sa réflexion…

Son pied gauche portait une bottine montante en faux-cuir. Le droit était ceint d'un joli escarpin à effet brillant. Quelle chaussure choisir ?… Les bottines seraient plus confortables et chaudes, se dit-elle, mais ces escarpins iraient bien mieux avec sa jolie robe. Elle trancha donc en faveur des escarpins et leva une jambe pour ôter la bottine.

Malgré le froid de la saison, elle pourrait se permettre, pour ce soir, de s'habiller moins chaudement. C'était la règle que Masako lui avait rappelée ce matin dans un casino, il fallait bien s'habiller. Bien entendu, Miku n'avait pas de vraie robe de soirée comme les actrices dans les films, mais elle allait remettre la jolie tenue qu'elle avait mise pour le mariage de sa cousine Rina. Ce serait parfait.

Et de toute manière, Miku savait très bien que ce soir, ce ne serait pas elle qui serait mise sur le devant de la scène. Ce seraient ses chefs.

Ce soir, les chefs de Miku avaient rendez-vous avec un potentiel client australien, qui souhaitait développer la gamme de ses aspirateurs intelligents au Japon. Le must du must en matière d'appareils électroménagers – pour qui pouvait se les offrir. Pour décrocher ce contrat, l'agence toute entière allait devoir en mettre plein la vue.

Ce soir, tous les invités de l'agence devraient faire bonne impression. Ses excellents résultats et sa nouvelle condition de membre de l'équipe permanente lui donnait désormais le droit d'assister aux vraies soirées de l'agence.

En bref : ce soir serait comme une journée de travail, mais dans un cadre différent.

Quel honneur ! Quelle fierté elle ressentait… D'après Masako, c'était la première fois qu'une rookie était invitée à une soirée de cette envergure – preuve de l'immense reconnaissance de ses talents par sa hiérarchie.

Mais malgré la satisfaction qu'elle ressentait à l'idée de suivre ses chefs dans une soirée aussi prestigieuse, Miku ferait tout pour s'éclipser au plus vite. Elle devrait absolument se coucher tôt pour bien travailler. Elle avait hâte d'être au lendemain… car demain, elle commencerait à travailler sur le projet « Midnight Romance » !

La parfumerie française « Clair de Lune » avait contacté l'agence pour développer pour le marché asiatique une bouteille de parfum au design original. Miku avait déjà griffonné quelques idées sur sa serviette de table, ce midi… C'était son tout premier projet, qu'elle mènerait en (quasi) autonomie ! Oh, qu'elle avait hâte ! Miku était sur son petit nuage, depuis qu'on lui avait annoncé la nouvelle elle était tellement reconnaissante à son chef de lui avoir confié le dossier, en dépit de son jeune âge ! Alors sur ce contrat, elle avait bien l'intention de se déchirer !

Mais en attendant d'être à demain, il allait falloir assister à cette soirée casino, et donner une bonne image de l'agence. (Et Miku avait glissé un petit calepin ainsi qu'un crayon, afin de combler les éventuels temps morts de manière constructive.)

Un bip sur son téléphone attira soudain son attention, la ramenant dans l'instant présent. C'était Naoko, qui l'informait qu'elle était arrivée en bas de chez elle. Vite, Miku attrapa son sac, enfila son deuxième escarpin, et sortit de l'appartement.

Ah la vache ! Qu'il faisait froid, ce soir ! Miku ne regrettait pas d'avoir mis une veste chaude par-dessus sa robe. Tout à coup, le choix des escarpins vernis semblait ne plus être une aussi bonne idée… Elle frissonna avec agacement. Tant pis, elle ferait avec. Il fallait seulement tenir le temps du trajet en bus. Dans le casino, il devrait faire meilleur, non ?

Est-ce qu'il y avait du chauffage, dans les casinos ? Est-ce qu'on pourrait leur servir à boire dans de jolis verres ? Pourrait-elle manger des petits canapés, avec étalés dessus des machins improbables venus d'Europe, comme de la marmelade d'orange, du… du foie-gras, ou… ou même des escargots ? Elle sourit à l'idée. Et dire qu'elle allait vivre sa première soirée dans un casino… Dans les films, on pouvait rencontrer toutes sortes de personnes, dans un casino ! Peut-être pourrait-elle apercevoir un célèbre acteur, aux bras de sa compagne ? (Celui de Matsuda de « Shôgun Love Love », par exemple ?~…) Et si jamais, au cours de la soirée, Miku croisait un bel européen en costume accoudé au bar ?! Et si cet homme lui proposait de boire un vodka-martini secoué mais non agité ? Et si jamais elle ramenait chez elle cette créature merveilleuse, passait un moment incroyable en sa compagnie, et...

Surprise de son propre cheminement de pensées, Miku balaya l'air de la main en éclatant de rire. S'amuser avec un homme ne rentrait pas vraiment dans son objectif de vie. Et de toute manière, la seule raison qui conduirait un bel européen costumé à lui offrir un verre, à elle, serait qu'en fait, l'homme soit un espion envoyé par une agence concurrente. Miku s'imagina ce mufle lui voler ses idées pour « Midnight Romance » à l'issue de cette nuit de passion...

- Ce serait horrible, jugea-t-elle à voix haute en passant devant Nya, l'énorme chat de sa concierge. Horrible comme dans les films, sauf que là, ce serait dans la vraie vie.

Miku repensa à cet épisode de Shôgun Love Love, celui qui l'avait tant marquée, parce que le père de Matsuda s'ouvrait le ventre après avoir échoué à protéger la femme d'un paysan. Si jamais Miku laissait filer des informations confidentielles sur son agence, elle sentait bien qu'elle pourrait en venir à faire quelque chose comme ça. La mort, plutôt que de décevoir son chef ! Elle lui devait tout !

Alors Miku avait bien l'intention de tenir sa langue, ce soir, et de ne pas papillonner à droite et à gauche. (Et de ne pas parler aux beaux européens accoudés aux bars. Par précaution.)

Mine de rien, une part de Miku appréhendait un peu cette soirée. La conversation qu'elle avait eue avec ses parents à ce sujet l'avait un peu refroidie. Sa mère en avait couiné de peur, à l'autre bout du combiné. Pour elle, Miku était trop jeune pour avoir droit à un tel avancement et un tel privilège, et ça cachait forcément quelque chose. Elle craignait que Miku n'ait à en subir la contrepartie un jour ou l'autre. Même l'intervention gênée de son mari n'avait pas su la convaincre que Miku ne risquait rien, en fréquentant un casino, seule la nuit, au milieu de tous ces hommes riches – si l'on exceptait Masako.

D'abord agacée, elle avait fini par cogiter ces réflexions… et par en conclure que sa mère avait peut-être raison. Elle avait globalement confiance en ses collègues de l'agence, mais elle ne connaissait pas les clients australiens, qu'elle avait trouvés bruyants. Miku avait beau savoir se défendre, l'agence aurait de gros problèmes si jamais elle devait frapper un de ses clients pour cause de geste déplacé à son encontre…

Alors pour couper court à toute situation délicate, ET pour rassurer ses parents inquiets, Miku avait choisi un chaperon en guise de « plus un ». Raison pour laquelle Naoko était là, ce soir, à l'attendre en bas des marches. Elles s'étaient promis qu'elles ne se quitteraient pas d'une semelle. Pauvre Naoko. Il fallait bien lui changer les idées, depuis que cet abruti d'Hideomi avait rompu leurs fiançailles... D'ailleurs, la jeune femme attendait Miku dehors. Ce soir, elle portait une robe sobre et ses yeux maquillés ne parvenaient pas à cacher l'air fatigué qu'elle arborait ces derniers temps.

Malgré la présence triste et déprimante de Naoko à ses côtés, si un homme louche abordait Miku de manière trop insistante, elle ne répondrait plus de rien…

- Naoko, salut ! lança-t-elle d'une voix joyeuse en arrivant devant son amie.

- Salut Miku. On doit être là-bas dans combien de temps ? demanda-t-elle sans préambule.

- D'ici trois-quarts d'heure. On a le temps de prendre un bus. Ta journée s'est bien passée ?

- On peut dire ça, oui. Mieux que celle de vendredi dernier, en tout cas.

Le regard appuyé que la jeune femme lança à Miku lui rappela que vendredi dernier, Naoko avait fondu en larmes devant tous ses collègues, après avoir ouvert un tiroir de son bureau et y avoir retrouvé la capsule de bière qu'elle avait conservée de sa première rencontre avec son ex-fiancé. Les deux amies se dirigèrent vers l'arrêt de bus qui les mènerait devant le casino. La règle d'or que Naoko avait imposée à Miku pour ce soir était que le sujet « Hideomi » était banni. Durant la soirée, si l'on questionnait Naoko sur sa situation amoureuse, Miku avait pour consigne de détourner la conversation. La jeune femme avait d'ailleurs imaginé quelques scénarios pour y parvenir…

Elle réprima un soupir, fatigué par avance. Ouais… Evidemment, Miku n'avait jamais été plaquée par un garçon – elle ne comptait pas sa romance de trois jours avec Kentô car ça remontait au jardin d'enfants. Depuis une dizaine d'années, elle voyait parfois ses amies quitter un garçon avec qui elles avaient entretenu une relation. Et même si elle se pliait au rôle de l'amie fidèle, Miku en avait parfois un peu assez de jouer le bureau des pleurs, et de devoir réconforter les autres. Encore un argument qui lui faisait dire qu'elle n'avait pas hâte de se trouver quelqu'un : Miku voulait connaître beaucoup de choses… mais pas la souffrance d'une séparation.

Un parfum délicat lui fit tourner la tête vers son amie et elle renifla l'air :

- Oh. C'est bien, Naoko. Je vois que tu t'es lavé les cheveux, remarqua-t-elle avec un sourire.

- Ouais.

- Merci, c'est délicat de ta part de l'avoir fait. (Elle remarqua la grimace agacée et rit) Non, mais ne me regarde pas comme ça, Naoko… Je ne savais pas si tu t'en souviendrais. Je sais qu'en ce moment, tu es un peu… dans la lune, pour certaines choses.

- … Ouais.

Miku inclina la tête vers son amie et, de nouveau, renifla la tignasse sombre.

- Hum, ça sent bon, en plus, apprécia-t-elle.

- Le shampooing fait ça, oui.

Cette fois, Miku laissa échapper un soupir désespéré. Ah, la vache, c'était vraaaiment pas facile d'entamer une conversation avec elle, en ce moment ! Bon, ça se comprenait tout à fait, hein. Mais il tardait à Miku que son amie retrouvât un peu plus de bonne humeur dans son existence, parce que là, elle commençait à désespérer.

Heureusement, pour la dérider, Miku savait quel sujet aborder… Elle lui adressa un petit coup d'épaule et lança d'un air léger :

- J'ai regardé l'épisode un, au fait.~

- Ah. Alors ?

- Mouais. Ça va. C'est pas aussi gnangnan que ça en a l'air.

- Ah bah… T'auras mis le temps.

Super ! Naoko venait d'esquisser un sourire ! Pour continuer sur cette lancée, Miku consentit à capituler :

- T'as raison, «Crime Catch Policure » n'est pas aussi terrible que je pensais. Même si je pense honnêtement que les auteurs ne savent pas trop où ils vont avec cette série. Donc j'avais tort et tu avais raison. Alors, tu es contente ?

- Un peu. Mais bon… J'ai un peu lâché la série, j'avoue. Elle me rappelle trop ces moments passés avec…

- STOP ! CODE ROUGE ! ON PARLE PAS DE LUI ! rappela Miku en levant l'index, alors que le bus arrivait.

- Ah ouais. T'as raison. (Elle redressa soudain la tête, les yeux écarquillés.) Eh, mais je t'ai pas raconté, au fait !

- Non, Naoooo'… gémit Miku. Tu sais très bien que ça te fait du mal, de parler de lui…

- Ouais, ouais, je sais, mais juste un truc que j'ai remarqué c'matin : Tu te rends compte que ce connard a déjà posté une photo d'eux deux sur les réseaux ?! Avec une phrase débile, du genre (Naoko fit une grimace ridicule) « L'amour peut se faire attendre, mais quand il arrive, il n'attend pas ». Ou… Ou une autre connerie dans le genre ! Et ils se marient le mois prochain.

- Déjà ?!

- Ouais. Mais si t'avais vu les parents d'Hideomi. Première rencontre, ils commençaient à parler mariage alors que ma mère et moi avions encore nos blousons sur le dos. Moi, ch'uis sûre qu'ils l'ont bradé à cette fille. Quel salaud…

Et alors qu'elles montaient dans le véhicule et s'installaient, Miku commençait à se demander si c'était vraiment une bonne idée de présenter son amie d'enfance à ses collègues, dans des circonstances comme celles-ci…